24.
Le domaine des Khurskonde se trouvait en fait à plusieurs dizaines de kilomètres d'Innsbruck, qui abritait le seul aéroport de lignes intérieures de la région, et le reste du trajet s'était fait en taxi.
En dernière étape du voyage, le véhicule avait traversé un joli village pittoresque aux maisons blanches, très fleuri, mais à la population qui semblait sur les dents et qui sans doute n'avait pas été loin de demander un contrôle d'identité !
- Mais, qu'est-ce qui se passe, ici ? Le savez-vous ? demanda un Albator qui était revenu aux vêtements civils, au chauffeur.
- Et comment, Tilgrath est mon village ! Odon « l'Odieux » Khurskonde a fait interdire la chasse, ou le braconnage si vous préférez, sur tout le territoire, vu qu'il en est le baron ! Et comme il finance ses fastueuses fêtes en nous rackettant, quasi, c'est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. L'insurrection est en bonne voie, je vous le prédits, messieurs. En fait, quelles que soient les raisons pour lesquelles vous venez visiter les Khurskonde, vous ne pouviez pas choisir plus mauvais moment ! Si j'en crois les signes, les miens ne vont pas tarder à marcher sur le petit castel !
- Ils ne peuvent pas, se récria Skendar, il y a là une femme en train d'accoucher !
- Je crains que ça ne les retienne pas en regard de leurs propres familles véritablement rançonnées et crevant la dalle.
- Ce n'est pas assez cliché comme situation ? remarqua Albator.
- C'est la réalité, corrigea, un peu sèchement le chauffeur. Je connais ceux au sein desquels j'ai grandi avant d'aller à Innsbruck car ici il n'y avait pas moyen de gagner sa vie, sauf en léchant les bottes de L'Odieux, ils ont espéré longtemps un changement, mais ce fut uniquement en pire. Une fois lâchés, rien ne les arrêtera… Je devrais vous ramener à Innsbruck ! Vous n'êtes que de passage, mais les villageois ne feront aucune différence, une fois lancé. Lors de mon dernier week-end ici, j'ai compris que la poudrière allait exploser… Ce si bel endroit va être mis à feu et à sang…
- En ce cas, déposez-nous vite au castel ! intima Albator d'une voix claquant comme un fouet.
Reparti sur les chapeaux de roues, le taxi avait laissé Albator et Skendar devant l'arche de pierre du castel des Khurskonde où un majordome un peu débraillé et catastrophé les avait accueillis.
- Vous ne pouviez pas plus mal tomber…
- On nous l'a déjà dit !
- Le village se soulève, il semble que des rangs se soient formés. Les postes d'observation entre lui et le castel ne relaient que des infos affolantes.
- Il me semble le constater, grinça le grand brun balafré. Où est votre, jeune, maîtresse ? Le bébé ?
- Le petit Alhannis est né sans soucis ni complications, il y a deux heures de cela. La mère et l'enfant se portent bien.
- Que fait Odon ? interrogea pour sa part Skendar.
- Il organise l'évacuation. Mais si les souterrains permettront à la famille de mon maître de se mettre en sécurité, dans la vision la plus optimiste des choses, ils devront tous se tenir coi sous les puits… Et un nouveau-né, ça pleure…
- Que voulez-vous dire ? ! s'insurgea Albator en foudroyant le malheureux majordome de son unique œil. Il n'est tout de même pas envisagé de le… ! ?
- Non, pas un instant, monsieur. Mais il devra partir dans une autre direction, ailleurs. Et là, mon maître ne sait que faire…
- Puis-je voir Mlle Salmanille ? pria Albator en se calmant. Je suis… un ami.
- Ce n'est pas le moment, mais puisque vous êtes là… Suivez-moi, je vous précède, messieurs.
Dans le lit, Salmanille se redressa légèrement, ses parents quittant la chambre.
Skendar demeura en retrait, Albator seul s'approchant.
- Je suis soulagé que tout se soit bien passé pour toi… J'ai appris que toi et le bébé alliez bien… Je sais que je ne peux revendiquer aucun droit… Mais, je pourrais, au moins, le voir ?
- Pauvre benêt, fit Skendar qui s'était dirigé vers un berceau de verre. Il est là, le petit « souvenir » de la folle nuit de mon anniversaire !
Albator s'approcha.
- Prends-le, fit Salmanille.
- Je vais le casser !
- Regarde, sourit Skendar en prenant délicatement le petit corps fragile, bien emmailloté, endormi. Maintenant, ouvre tes mains, je vais le déposer.
Albator tressaillit jusqu'au fond de la moelle, son fils entre les bras, chaud et doux, tellement innocent, tellement rassurant.
- Il est magnifique, Salmanille !
- Normal, c'est ton fils. Mais, je suppose que tu sais, pour la situation. Nous nous apprêtons à fuir par les souterrains.
- Mais, comment… ?
- La Mécanoïde sage-femme me portera. Une fois en sécurité, je recevrai les soins nécessaires à mon état… Mais…
- Mais je ne sais que faire pour Alhannis, jeta Odon Khurskonde en faisant irruption dans la chambre, la rapetissant de sa stature de géant ! Il y a bien un hélicoptère sur le toit de l'autre aile…
- Où est le problème ? siffla Albator.
- Une partie du personnel nous accompagne pour nous protéger, une autre couvre notre fuite en faisant opposition aux assassins en puissance venus du village. Il ne reste que le pilote de l'hélicoptère, mais il ne peut à la fois voler et s'occuper d'un nouveau-né !
Albator se tourna vers son père.
- Tu as la même idée que moi ?
- Depuis quasiment notre arrivée. Et je comptais sur l'hélicoptère des Khurskonde !
- A quoi pensez-vous donc ? ! s'affolèrent d'une voix Salmanille et son père.
Albator revint vers le lit de la toute fraîche accouchée.
- J'emmène Alhannis. Je le ramène à Heiligenstadt. On prendra soin de lui. Ta famille et toi nous rejoindrez dès que possible. Nous avons assez de personnel au château pour prendre soin de lui.
- Mais je ne veux pas laisser mon fils ! glapit Salmanille en s'agitant. Même à toi !
- Si tu veux le sauver, je suis sa seule chance. Ne t'inquiète pas, je ne me servirai pas de lui comme otage, ou autre moyen de pression. Tu es sa mère. Là, je veux juste le sauver, et toi aussi !
- Partez vite, intima Odon. Je vais vous faire donner tout le petit matériel pour prendre soin de mon petit-fils : biberons, langes, lingettes, lotions…
Salmanille s'appuya à ses oreillers, pâle, épuisée, à peine consciente, ressentant soudain l'épuisement d'un accouchement qui avait été rapide mais éprouvant !
- Albator…
- Oui ?
- Enveloppe Alhannis dans mon peignoir, qu'il sente mon odeur, qu'il y ait un peu de moi avec lui…
- Je t'en donne ma parole !
Son fils contre lui, Albator et son père se dirigèrent vers les toits et l'hélicoptère pour l'emmener en sécurité.
Dans l'hélicoptère, Albator écarta légèrement l'étoffe duveteuse du peignoir rose bonbon. Le nouveau-né dormait toujours à poings fermés.
- Bonjour, Alhannis, je suis ton papa !
