25.
Désagréablement surpris par la tête que tirait son fils en venant s'attabler pour le petit-déjeuner, Skendar préféra néanmoins mettre des gants, connaissant et devinant l'animal prêt à mordre !
- Quel est le souci, ou les soucis, Albator ?
- Alhannis…
- C'est un merveilleux petit bout.
- Ouais, Si on enlève de l'équation « petit ange » le fait qu'il braille d'un bout à l'autre de la nuit ! Même la nounou ne comprend pas : il a ses biberons, il est changé, il a ses berceuses, on le cajole dans les bras quand il pleure… C'est un petit monstre, oui !
- Tout toi, à tes premiers jours ! gloussa Skendar.
- Quoi, moi ? Mais maman et toi m'avez toujours dit que j'avais été un bébé modèle !
- Nous avons menti… Tu as été infernal. Et comme nous avions commis la faiblesse que ton berceau soit près de notre lit…
- Je pense que je vais ordonner que celui d'Alhannis soit installé dans les caves !
- Comme si tu le pensais un seul instant ! Tout comme pour moi à l'époque, trois kilos et demi d'amour ont fait fondre ton cœur !
- J'avoue… fit Albator en finissant ses œufs et en s'attaquant à une pile de toasts qu'il garnissait au fur et à mesure.
Il reposa ses couverts.
- Des nouvelles des Khurskonde ?
- Aucune… Le castel a été réduit en cendres, les souterrains incendiés avec des accélérant et donc si corps il y a eu ils ont été réduits en poussière… Et si les forces de l'ordre ont ramené la paix à Tilgarth, cette région demeure une bombe ! On recherche les Khurskonde, pour les mettre en sécurité, pour les juger aussi.
- Mais, Odon était un ami à toi ! protesta le grand brun balafré.
- Une relation plutôt. Ce que j'ai découvert lors de notre visite éclair, je ne connaissais pas L'Odieux… Sa façon de régir son domaine est à l'opposé des miennes. Je suis néanmoins opposé à ce genre de justice sur le vif, je dirais.
Skendar jeta un nouveau coup d'œil au jeune homme qui reposait sa tasse de café et qui en retour lui lançait un regard acéré.
- Je sais que tu as fait ouvrir une fréquence de communication spéciale pour les Khurskonde, qu'elle le restera jusqu'à ce qu'on sache pour leur sort. Mais ni toi ni mi ne pourrons demeurer ici encore bien longtemps… La sanction de la générale Nhoor ?
- Toujours rien…
Skendar fit la grimace.
- Je la soupçonne de faire enquêter sur mes agissements. Elle ne peut que songer que je t'ai aidé, à ma façon, depuis l'instant du duel où je t'ai reconnu… Une fois le dossier bouclé, alors seulement la sentence tombera. Et toi, des nouvelles ?
- Je pense aller chevaucher ce matin. Je prends Phœnix !
- Et reviens à temps pour te doucher et être frais comme une rose pour le dîner, les Erelheim sont conviés !
- Cousine Bérylle, je ne l'ai plus revue depuis la soirée de ton anniversaire… J'ignorais que tu l'avais envoyée, me distraire, et je ne sais d'elle que ce que j'ai gardé de ce bref échange… Plus le temps passe, plus il y a cette nouvelle vie, plus ce passé oublié me pèse et me handicape comme des kilos de plomb dans une selle avant le départ d'une course hippique ! Eux savent qui je suis… Et moi je ne me souviens de rien d'eux… J'en ai marre, ça suffit, je ne joue plus ! Passe ton temps avec eux si ça te chante, moi je pars chevaucher avec Phœnix !
- Il vaudrait mieux pour toi revenir entre midi et quinze heures car Alhannis va réclamer son deuxième biberon de la journée puisqu'il a pris le sien à huit heures et demie !
Une ombre douce passa sur le visage aux trois-quarts mangé de tignasse couleur de caramel d'Albator.
- Je serai là ! Mais tes Erelheim, ils peuvent s'asseoir sur ma présence au déjeuner !
Skendar rit doucement alors que le jeune homme quittait la salle à manger.
« En coup de vent, comme d'hab. Oui, tu es un courant d'air ! ».
Il soupira.
« Mais, sous très peu, tu vas effectivement t'envoler, loin, et je ne pourrai plus te suivre et te protéger comme j'avais réappris à le faire ! Tu vas me manquer, mon petit, tu vas me manquer à en crever ! Et vu que les enquêtes de Nhoor aboutissent toujours, je vais déguster… Que va-t-il donc advenir du tout petit Alhannis en notre absence à tous les deux, sa mère disparue ?… ».
Phœnix, l'étalon à la robe rousse filait à vives foulées sur le terre du domaine, son cavalier continuant néanmoins de le talonner et, pour la première fois, de lui enfoncer ses éperons dans les flancs, à sang.
- Encore, Phœnix, encore ! Emmène-moi loin, de toute ta vitesse !
Le cheval, hennit, de douleur et Albator tira violemment sur les rênes, le faisant presque piler net.
- Je suis tellement désolé, Phœnix… Je ne me suis pas rendu compte… Je t'ai fait si mal… Rentrons, à ton pas…
Sensible à l'intonation des mots, aux caresses sur son encolure et ses épaules, Phœnix agita les oreilles, tournant la tête vers celui qui venait de le tourmenter.
- Rentrons à ton box, Phœnix, je vais te soigner. Mais je peux déjà peut-être faire quelque chose pour toi…
Sautant à terre, Albator observa son environnement et un sourire se dessina sur ses lèvres fines.
- Je me souviens des herbes qui peuvent apaiser le feu de tes blessures !
Dans la salle à manger d'or, Skendar et ses invités allaient être servis par le premier plat du menu à sept services quand un jeune homme vêtu de blanc, la cravate au nœud parfait violet pâle, prit sa place à la table.
- Alhannis a bu son biberon. Et moi aussi, j'ai très faim ! Oncle Thysg, cousine Bérylle, je suis Albator !
