26.

Du bout des doigts, Bérylle caressa le duvet roux qui couvrait le crâne du nouveau-né qui ouvrait de grandes prunelles bleu marine sur la vie.

- Il est magnifique.

- Il a pris cent quatre-vingt-neuf grammes !

- Toujours aucune nouvelle de sa mère et de ta belle-famille ?

- Non… Ils doivent tous se terrer vu que s'ils réapparaissent, ils seront emprisonnés. Enfin surtout Odon, au vu de toutes les plaintes concernant la gestion impitoyable de son domaine et toutes les règles du respect humain bafouées ! Ils doivent quitter le pays, voire la planète, vu le mandat d'arrêt intergalactique, et gagner une zone neutre. Je pense que ce n'est qu'à ce moment qu'ils reprendront contact.

Assis dans un fauteuil, faisant bouger doucement la nacelle du berceau du bout de sa bottine, Albator eut un petit rire.

- Mais inutile de parler de « belle-famille », Odon, sa femme et les deux frères de Salmanille ignorent que je suis le père !

Bérylle sursauta.

- Ils ne savent pas ! ? Pourtant, ils n'ont pas hésité à te confier le nourrisson !

- C'est à Skendar qu'ils l'ont remis. Et puis, il n'y avait pas d'autre choix.

- Vous avez fui sans encombres ?

- L'hélicoptère est parti dans la direction opposée des assaillants. Il a ensuite opéré une grande boucle pour revenir vers l'aéroport. Alhannis s'est réveillé dans le jet, pour son biberon, et depuis il n'arrête pas de pleurer…

- Sa mère ne peut que cruellement lui manquer, remarqua Bérylle.

- Et il ne sait bien évidemment rien de moi. J'ai comme l'impression qu'il va lui falloir apprendre à me connaître.

La jeune femme frémit à nouveau.

- Heu, ce n'est pas ce que je devine, là… ? Tu envisages de l'emmener avec toi sur un cuirassé Pirate !

- Corsaire, rectifia son cousin.

- Ca revient au même, décréta-t-elle. C'est très dangereux !

- Le vaisseau et son équipage sont suffisamment armés que pour le protéger, assura le jeune homme.

- Ce n'est pas ce que je voulais, tu le sais très bien ! Ne vaudrait-il pas mieux qu'il reste ici, au château ?

Le regard d'Albator étincela.

- Alhannis n'a déjà plus sa mère, temporairement. Je ne vais pas en plus le priver de son père.

- Et est-ce que ledit père est qualifié pour s'occuper d'un bébé ? grommela Bérylle. Je doute que tu en aies cotôyé d'autres auparavant ! Et tu as un vaisseau à commander !

- Ce sera une question d'organisation. Je ne laisse pas Alhannis ici, un point c'est tout !

- Mais, si ton père est mis à pied pour être venu en aide au Pirate que tu étais, il saura bien mieux que toi prendre soin d'Alhannis !

- Pour une suspension prolongée, il faudrait que les enquêteurs de Nhoor sachent pour le Caisson et ma première convalescence ici… Et il n'y a que vous deux et Salmanille qui pouvez le vendre.

- Papa et moi avons été interrogés. Nous n'avons bien évidemment rien dit, avoua alors la jeune femme. Mais si les enquêteurs de la Flotte poussent leurs investigations, et ils le feront sans doute, ils pourraient montrer ta photo aux invités de Skendar… Et là, je crains le pire.

- C'est tout à fait possible, admit Albator, sombre. Il a été prêt à subir les conséquences de ses actes au moment où il a accédé à la requête de Clio. Et bien qu'il l'ait fait pour son fils, personne dans la Flotte ne comprendrait que la générale passe l'éponge – mais pas plus non plus qu'on ne tolèrerait son renvoi !

- Je vois. Vous êtes deux bien mêmes caractères, commenta Béryle, inquiète et admirative à la fois. Dire qu'Ilian n'aurait jamais traversé en-dehors des clous, et toi, tu…

- Je suis devenu adulte, Bérylle, tout simplement et dans la douleur.

Elle passa son bras sous le sien, posant la tête contre son épaule.

- Je suis tellement contente de te retrouver, et apaisé aussi.

- Ma petite perle.

Bérylle leva brusquement les yeux sur le jeune homme.

- Tu te souviens que tu m'appelais ainsi, avant ? !

- Oui.


Skendar était venu retrouver son fils dans la serre des viviers.

- Ce que Bérylle m'a dit… ! ?

- Oui. Mais ce ne sont que des flashs, des bribes de souvenirs.

- Tu en as parlé avec le psy ?

- Il avance qu'au vu de la cruauté des sévices qui m'ont été infligé, mon esprit à refusé ce présent pour se préserver, et il s'est vu contraint de se raccrocher au passé pour ne pas sombrer donc.

- Tu veux me faire comprendre que « grâce » aux traitements de Lothar Grudge, une brèche s'est ouverte dans ta mémoire.

Albator inclina positivement la tête.

- C'est son explication en tout cas.

- Je m'en réjouis, assura Skendar, mais je n'irai pas jusqu'à remercier ce sadique !

Et Albator apprécia que son père le serre dans ses bras, sachant qu'il était sur le point de repartir avec l'Arcadia pour plusieurs mois.


Repu, Alhannis dormait à poings fermés et Albator avait pu prendre contact avec Toshiro.

- Alors, où en es-tu ? interrogea le corsaire balafré.

- Kei vient de rejoindre le bord. Elle s'est elle aussi penchée sur le travail des techniciens de la Flotte.

- Bonjour, capitaine, quel soulagement de te revoir ! lança la jeune femme blonde en apparaissant dans le champ de la caméra.

- Tu en as mis du temps à nous rejoindre. Moi aussi, je ne t'espérais plus ! Où étais-tu ?

- Sur un vaisseau cargo, le voyage ne comportait aucune escale pour me permettre de filer, et aucune navette intergalactique pour fuir et aller au point de ralliement au Marché de Torguèse, s'excusa-t-elle. J'ai bien été obligée d'attendre que nous parvenions à destination pour voler un appareil et effectuer des sauts spatio-temporels jusqu'ici. J'ai emmené avec moi une Mécanoïde cuisinière, son répertoire de recettes est infini et ses créateurs lui ont donné le physique de l'emploi : tout en rondeurs ! Avec elle, tu vas finir de te remplumer, tu en as besoin, ajouta la seconde de l'Arcadia

- Toujours prête à prendre soin de moi, toi, sourit Albator.

- Tu sais très bien que tu comptes beaucoup pour moi, rougit imperceptiblement Kei.

- A peine de retour et tu recommences à me draguer ?

- Tu sais très bien que je n'oserais pas… J'aimerais, mais depuis toutes ses années, j'ai compris que tu ne ressentais rien pour moi.

- Je t'apprécie beaucoup.

- Je crois qu'elle voudrait plus, glissa Toshiro, ironique, ce qui fit que Kei devint rouge comme une pivoine et se détourna.

- Je ne commande pas à mes sentiments, s'excusa le corsaire balafré. Tu m'as manqué, ça devrait te faire plaisir.

- Oui, gloussa Kei, toujours le dos tourné !

Le sourire de Toshiro s'accentua alors qu'il clignait de l'œil à l'adresse du capitaine de l'Arcadia.

- Au jeu du chat et de la souris, vous devriez quand même un jour vous décider à faire le premier pas !

Albator rit doucement, amusé que le couffin d'Alhannis soit hors de vue du petit ingénieur binoclard et de sa seconde !

Il toussota pour ramener la discussion sur un thème plus sérieux.

- Fais-moi le point, Toshiro.

- Les révisions sont finies. Nous avons enfin pu nous arrimer au chantier naval lui-même pour quelques réparations et alignement de certains instruments sur ceux de la Flotte. Nous serons prêts à nous envoler dans quatre jours, comme prévu.

- Parfait…

Toshiro fronça les sourcils.

- Il y a un problème, Albator ?

- Kei, préviens Clio que nous aurons un passager supplémentaire, lança alors le corsaire à la crinière caramel.

- Quel genre de passager ? insista Toshiro, suspicieux.

- Un tout petit passager.