Le jugement
Tout sauf les Détraqueurs. Qu'on me tue, qu'on me condamne mais pas Azkaban. Il est encore tôt ce matin quand on vient me tirer de ma cellule noire à la taille ridicule. Le temps passé ici aurait du me paraître long, mais il me semblait au contraire filer bien trop vite. Les quelques journées passées n'ont guère été rythmées que par les deux repas se faufilant jusqu'à moi depuis la trappe au bas de la porte. On m'a nourrit ainsi jour après jour, du moins je suppose. Le repas représentait une maigre joie en comparaison des lueurs qui m'éclairaient l'espace d'une seconde et me faisaient l'effet d'un feu ardent venu pour me rendre un peu de mon humanité. Je savais ce qui m'attendait. D'autres seraient déjà devenus fous de cet enfermement, mais pas moi, c'était mon sursis. Et puis les ténèbres ne m'ont jamais fait peur...
Ils étaient mes alliés comme ils l'ont été toute ma vie. Certes, on a bien essayé de me brider une fois ou deux, mais grâce à eux j'ai survécu, joué au chat et à la souris avec les Aurors pour toujours en sortir vainqueur. Je n'étais pas invincible, mais invisible. L'ombre dont on aperçoit les méfaits mais qu'on ne saisit jamais. Les ténèbres ne m'ont jamais trahit, d'ailleurs ce n'est sans doute pas un hasard si c'est avec les lueurs de l'aube qu'ils m'ont saisi. L'amour n'est plus ce qu'il était. Oh je ne parle pas de l'amour d'une femme, celui-là n'a jamais été rien de plus qu'une chimère, un passager encombrant seulement utile le temps d'assouvir quelques pulsions ou de se consoler d'un chagrin après l'autre. Non, c'est dans le lit de mes parents qu'ils m'ont trouvés, là où je m'étais réfugié pour la première fois depuis si longtemps.
Il faut pourtant dire que je ne les ai pas souvent ennuyé. Très tôt, ils m'ont fait comprendre que mes larcins et ma violence n'étaient pas à leurs goûts, alors je les ai fui pour ne plus les encombrer. Mais j'aimais mes parents vous savez, d'un amour que je pensais réciproque car jusqu'alors, s'ils avaient tenté de me séquestrer, jamais ils ne m'avaient vendu. Cette nuit là, c'était la bouche et les mains couvertes de sang que j'étais venu me réfugier chez eux. J'étais fatigué et si las... ma peine nécessitait l'amour maternel pour s'apaiser et j'avais besoin du cocon familiale pour réussir un peu à me reposer. Si j'avais su que j'allais vivre mes dernières heures de liberté j'aurais fait les choses différemment ! Non je ne les aurais pas tué, même si j'ai pu parfois en rêver durant mes longues heures d'attentes ici, ils sont bien les seuls dont j'étais incapable de verser le sang. Mais je me serais au moins offert une dernière cuite.
Il est 8h. Je le sais car hier, lors de mon dernier repas, le geôlier m'avait prévenu qu'on viendrait me chercher à cette heure là pour mon procès. Dans les étages les plus bas du ministère, la lumière est rare. Pourtant, lorsque je me retrouve extirpé de ma nuit, je suis soudain tellement ébloui qu'il m'en devient impossible de conserver mes yeux ouverts. J'entends qu'on dit qu'il est exceptionnel que le tribunal du Magenmagot se réunisse « si vite », il faut dire que le dossier contre moi était près depuis des années, ne manquait que l'accusé. On me traîne sans ménagement au travers d'un couloir. Juste pour embêter mon monde et faire une entrée plus fracassante, je décide de ne pas leur faciliter la tâche et de laisser mes pieds inerte. Autant qu'on me remarque pour autre chose que mon teint que je soupçonne blafard, mon hygiène suspendue depuis des jours et ma tignasse emmêlée. J'entends déjà des murmures moqueurs sur mon apparence se demandant si c'est bien « ça » le séducteur sanguinaire devenu le bourreau des jeunes filles. Il faut dire que le dernier portrait de moi détenu par les autorités datait de Poudlard, de quoi m'avoir aidé à passer inaperçu pendant si longtemps.
On m'assoit sur un siège de pierre et, en moins d'une seconde, je sens de lourdes chaînes froides s'enrouler autour de mes chevilles, de mes poignets et de ma cage thoracique. J'en ai mal au point d'en éprouver des difficultés à respirer, un comble pour moi. Est-ce là de la justice ou de la vengeance ? Je parviens enfin à redresser ma tête pour sonder l'assemblée de mes yeux gris. Je suis déçu. La salle est petite et mon auditoire ne doit comporter, tout au plus, qu'une quinzaine de personnes du ministère. Un seul visage m'est vaguement familier parmi tous ses regards mauvais à mon encontre. J'ai la mince satisfaction que Bartemius Croupton Sr se soit donné la peine de venir juger mon affaire en personne. J'ai défrayé la chronique de la Gazette du Sorcier et on m'en remercie par un huis clos. Un comble.
Le long étalage de mes péripéties commence, et je passe le temps comme je peux en lançant des sourires enjôleurs à quelques femmes de l'assistance. La greffière rougie jusqu'aux oreilles, les autres ont plutôt l'air outré par mon comportement débonnaire jusqu'à ce qu'une gifle bien sentie me fasse revenir les pieds sur terre. Je ne m'étais pas rendu compte qu'on venait de me soumettre une question. Au fond de moi je suis pétri par la peur, mais je ne leur donnerai jamais la satisfaction de le laisser paraître.
Pourquoi cette fois encore j'avais tué ma compagne ? Je leur répond en leur demandant pourquoi on me juge pour m'être simplement défendu en utilisant mes propres talents. Elle avait les siens. Le mensonge, la trahison, le dédain et l'absence, le tout savamment dissimulés sous des manières aguicheuses et un sourire vaguement joli. Elle n'était même pas vraiment belle, juste baisable et pour ce point je concède qu'avoir littéralement broyé son cou entre mes mains était un geste un tantinet disproportionné. Elle en avait assez de moi, c'était lassé, elle avait du trouver quelqu'un d'autre sensible à son physique imparfait et ses gestes gauches, quelqu'un d'autre à choyer et couvrir de ses attentions...
Enfin, entre nous, peut on appeler ça des attentions ? Une garce de la pire espèce, aimant les cadeaux, les bonbons, les compliments et le sexe, mais pour le reste on aurait pu la dire abonnée à la liste rouge du réseau de cheminette. Pas un baiser, pas une caresse même après l'acte accompli. Un monstre d'égoïsme et de froideur que je me suis imposé d'aimer bien trop longtemps pour un si maigre retour. Tant pis pour elle, c'est elle qui a ouvert les hostilités avec son manque de compassion et de douceur. Qui peut alors me rendre responsable de m'être simplement défendu, d'avoir mis hors d'état de nuire la gorgone qu'elle était. A la place d'un jugement, ce sont des remerciements pour service rendu qu'on devrait me donner. Je leur raconte tout ça et la greffière laisse échapper un hoquet ressemblant à un rire, attirant les foudres du Directeur du Département de la Justice Magique. Je n'aurai pas tout à fait épuisé ma salive pour rien.
Car oui, c'était de la légitime défense. Elle m'a blessé, je le lui ai rendu. Elle m'a glacé les veines, j'ai aspiré son sang encore chaud entre mes lèvres. Elle m'a brisé le cœur - enfin du moins un morceau -, j'ai émietté le sien. Chacun avec ses propres armes.
Le temps file vite dans le petit tribunal semblable à une arène. Ce simulacre de procès ne cherche même pas à cacher que mon sort à été réglé depuis bien longtemps. Je ne peux en espérer qu'une seule chose : qu'on rétablisse la pendaison. Je ne veux pas du baiser, je l'ai vu une fois et ça m'a suffit. Je ne suis pas un grand sentimental mais quand j'y repense ce spectacle me donne la nausée. J'essaye de me convaincre que mon âme est trop pourrie pour intéresser même un Détraqueur. Je ne souhaite pas finir à mon tour en légume vide, la bave aux lèvres et le regard torve confiné dans un service de Sainte Mangouste à tourner sur moi-même ou à me balancer sur une chaise. Mais ne suis-je pas la personne la plus mal placée pour réclamer un peu de dignité ?
Le suspens est à son comble, et pour la première fois je montre un signe de faiblesse en fermant les yeux. La sentence tombe, se sera bien les Détraqueurs. Mais à vie. Un long baiser dans ma cellule en pleine mer, jusqu'à ce que mon âme décide d'elle-même qu'il vaut mieux s'échapper et laisser mon corps pourrir là parmi les autres fantômes. Et tout ça à cause de quelques garces.
