NewHaven

Je m'éveillais en sursaut sur le petit lit que j'occupais dans ma tente au cœur de le forêt. J'étais seul et l'aube pointait à peine le bout de son nez. J'avais rêvé de mon amour éternel, le 5 ou peut être 6ème. Celui juste avant Azkaban. Je me levais pour me diriger vers la bassine au bout de la tente, y verser de l'eau fraîche et me rincer le visage afin de finir de me réveiller. En relevant mes yeux, je vis mon reflet se dessiner dans le miroir fendu. J'observais mes prunelles froides déformées par le miroir brisé, et comme toujours, j'ai eus du mal à m'y reconnaître. Pourtant, à l'exception de mes cheveux devenus irrécupérables, je me suis plutôt bien sorti de mon séjour de 5 années sous le joug des Détraqueurs. J'avais rapidement récupéré tout mon poids et faisais à peine plus vieux que mon âge, mais le fond de mes rétines, elles, n'exprimaient plus rien d'autre que de l'indifférence.

Était-ce Azkaban le coupable, ou avais-je perdu mon humanité bien avant ? Je me remémore ce dernier été avant mon emprisonnement, déjà poursuivi par les Aurors pour d'autres crimes et d'autres femmes. Mes pas d'errances m'avaient conduit à NewHaven, petit port anglais dans lequel une communauté sorcière s'était établie. Un lieu à l'époque un peu oublié de tous et donc parfait pour quelqu'un qui voulait qu'on l'oubli. Je m'étais établi dans une auberge appelée « La licorne étincelante », dont l'enseigne branlante annonçait tout de suite la couleur : la seule chose d'étincelante que contenait l'auberge était la dent en or de sa tenancière. Et encore, seulement les bons jours. Verres fendus, tables poussiéreuses, chambres infestées de puces et de toiles d'araignées, nourriture suspecte, odeurs poisseuses de fluides corporels en tout genre. Là-bas, même l'alcool semblait être servi dans le seul but de mettre votre système digestif à l'épreuve. En termes plus clairs, je m'y sentais comme chez moi.

Pour survivre, et parce qu'il me fallait bien payer la chambre et la tambouille, je multipliais les petits boulots comme vendre des pétards du Dr Flibuste, voler des bourses dans la rue, décharger les bateaux ramenant potions, ingrédients et animaux rares. Je menais une vie plutôt tranquille entre la mer, la nuit et la boisson, jusqu'au jour où mon chemin croisa celui d'une brune à la beauté pas si exceptionnelle que ça mais au regard captivant. Elle était occupée à lire le dernier Chicaneur sur un banc le long du port. Je ne sais si ce sont ses cheveux voletant dans la brise telles des vagues ou son odeur de cannelle et de sel qui m'attirèrent le plus, toujours est-il que sans trop savoir pourquoi et comment, je me retrouvais assis près d'elle, droit comme un « i ».

Nous engageâmes la conversation, et je ne sais par quel miracle elle ne me trouva ni rébarbatif, ni repoussant. J'avais déjà séduit bien des sorcières par le passé, mais rarement des femmes que l'on pourrait considérer comme « bien ». Des -trop- jeunes filles, des alcooliques accrocs aux xérès, des filles perdues, des moldues crédules et quelques sorcières bonnes pour Sainte Mangouste ou Azkaban, voir les deux, reflétaient là fidèlement l'impressionnant contenu de mon tableau de chasse. Elle, elle était issue d'une famille pauvre mais à priori tout à fait correcte, et c'est ainsi qu'elle alla jusqu'à accepter mon invitation à passer la soirée avec moi. Bien sur, pour ce faire, j'optais pour un endroit un peu plus reluisant que « La licorne étincelante ».

Nous passâmes une soirée « délicieuse » pour reprendre ses mots. Contrairement à l'image que l'on aimait se faire de moi je n'étais en rien un rustre, j'avais reçu une éducation des plus strictes, et connaissais l'aristocratie presque aussi bien que n'importe quel Malefoy. Et c'est parce que je méprisais cette aristocratie bien sous tout rapport et dont rien ne devait dépasser, que j'en vins à faire oublier mon nom et a me conduire en parfaite canaille. J'aimais tant susciter des mines choquées d'indignation sur mon passage et voler à contre-courant. Mais pour être auprès d'elle je tins secret mon glorieux passé qui avait fait la joie de la rubrique « faits divers » de la Gazette du Sorcier, et me concentrait tout entier à la séduire, ce que je réussis une fois de plus. Était-elle si naïve ou seulement encore plus désespérée que moi ?

Nous multipliâmes les rendez-vous, je lui racontais ce qu'elle voulait entendre, justifiant ma précarité par les mauvais coups du sorts. Au bout de quelques journées fort longues je la fis définitivement mienne lorsqu'elle consentit à venir visiter ma pauvre chambre. Dès lors, je rassemblais mes affaires et pris mes quartiers dans sa petite maison de briques rouge à quelques rues de la mer. Je fis de mon mieux pour lui faire croire que nous étions un couple tout à fait acceptable et conventionnel. J'allais jusqu'à participer aux sortilèges de ménage et veillais à ce que jamais elle ne me croise quand je détroussais quelques sorciers dans la pénombre ou cambriolais des maisons moldues. Et je la rendais tellement heureuse lorsque je lui offrais les trésors de mes larcins.

Je gouttais à cette vie presque normale depuis quelques semaines, presque rien diriez-vous, mais pour moi une éternité. Depuis ma fuite de Poudlard je n'avais guère passé plus de deux semaines au même endroit, et toujours seul. J'en venais même à oublier les Aurors et les cadavres laissés derrière moi. Les quelques cicatrices zigzaguant sur mon corps prenaient chacune une toute nouvelle histoire dans lesquelles je devenais le héros. J'étais un véritable pacha, amoureux transi et près à tant de sacrifices pour garder ma belle sorcière auprès de moi. Dans ses yeux j'eus la sensation d'être quelqu'un pour la première fois de ma vie, et le trou béant que j'avais au fond du ventre ne se faisait plus tant sentir. Seulement... je crois que malgré toute ma bonne volonté, elle en vint à se lasser quand même de moi.

Mes efforts ne lui suffisaient pas, je passais trop de temps avachis dans le jardin à regarder les nuages, je buvais trop de whisky pur feu, et mes sorties nocturnes devenaient suspectes. Ses rires à mes bêtises, mes tours de passe-passe, à mes fleurs mal coupées et à mes imitations de moldus laissèrent place à des soupirs exaspérés, qui se changèrent eux-mêmes en reproches, puis en crises de larmes. J'étais totalement démuni. Tout ce que j'essayais tombait à l'eau et je me montrais totalement inapte à devenir quelqu'un d'autre. J'avais beau vouloir recoudre nos blessures, toujours je n'arrivais qu'à les rendre plus sanglantes. Et puis le bal des bateaux se faisaient inlassablement, jour après jour, apportant avec eux de nouvelles denrées, de nouveaux trésors, de nouveaux visages tous plus beaux que ce que je pouvais lui offrir. Comme j'aurais aimé déclencher un orage pour tous les faire chavirer, tous les détruire pour n'être plus que nous deux ! Mais je n'étais qu'un sorcier médiocre avec un mauvais fond et aux rêves inatteignables. Et puis il y eut le bateau de trop, celui qui lui apportait un nouvel amour...

Le vide se refit en moi. Le trou béant au creux de mon ventre me rappela qu'il n'était jamais tout à fait parti et me souffla que le seul moyen d'en apaiser la douleur était de me venger. Je les suivais et observais leur manège. Des rires échangés, des œillades abjectes, une danse, une main qui se pose. Déjà plus que je ne pouvais en supporter. Elle était mienne, et si elle devait ne plus m'appartenir alors elle ne serait à personne. J'étais un solitaire qui n'avait jamais supporté la moindre séparation. Je pris les devants quand ils se séparèrent poliment, et l'attendit à la maison assis dans la pénombre. Quand elle rentra, je n'eus pas besoin d'user de mots pour qu'elle sache que j'étais au courant. Je ne sais ce qui dans mon visage la fit s'écrouler, mais elle s'excusa, parla de seconde chance et, face à mon insupportable mutisme, partie en trombe dans la chambre. Je me levais, et sans me précipiter suivis ses pas jusqu'au chambranle de la porte pour l'observer.

Alors je m'allongeais à ses côtés, mon corps tourné vers elle. Elle tourna sa tête vers moi et nos lèvres se joignirent à nouveau dans un baiser doux et timide. Ma main se posa sur sa hanche pour laquelle j'aurais déclenché les pires guerres, remonta vers ses côtes en effleurant son ventre au travers de ses vêtements, détacha sa ceinture contenant sa baguette, pressa son sein l'espace d'une seconde pour finir sa course dans son cou. Notre baiser se fit plus profond et je vis qu'elle m'avait fermé ses paupières. Mes doigts chatouillèrent quelques mèches folles collées à sa peau, mon pouce se désolidarisa de ses frères et, ensemble, se refermèrent dans une poigne mortelle. Elle ouvrit soudain les yeux et eut un soubresaut qui désunit nos lèvres. Elle puait l'angoisse et la terreur, je m'enivrais de chacune de ces saveurs. Je restais immobile tandis que son corps se tordait sous ma main et que sa bouche émettait des borborygmes absurdes. Je fermais les yeux, pressais mon visage contre sa joue et laissais glisser mes larmes dans ses cheveux jusqu'à ce que silence se fasse. Cette fois, j'y avais vraiment cru.

Je me levais au bout de quelques heures, me servais un dernier verre à la santé de mon désespoir et pris le large, direction le port, direction la maison.