Sa seule chance, peut-être. Elle jeta un rapide coup d'oeil à l'ombre épaisse de cet homme dans la nuit, gigantesque, légèrement instable. Il y avait un drôle de bruit qui émanait de lui, comme un grincement, le bruit d'une scie très doux, énervant, continuel, comme une machine qu'on aurait remontée et qui relâcherait un ressort un peu brisé. Menaçant. Bizarre. Mais cette ombre-là, menaçante et bizarre qui grinçait dans le noir, représentait sa seule chance de s'échapper de l'enfer. Et elle devait s'échapper.
S'il le fallait, après, elle serait capable de le tuer. Comme elle aurait pu tuer le roi quand le loup tapi très loin en elle avait pris le pouvoir tout à coup.
On se croit un joli petit oiseau, on veut être cela. Mais au fond, il y a le loup, le fauve qu'on voudrait contenir. Mais on est une Stark, un loup féroce et sans merci et pendant une seconde, deux, on exulte de le sentir si sauvage en soi. Le loup en elle avait marché sur son ennemi pour le pousser dans le gouffre, et s'il le fallait, s'y jeter avec lui.
Mais alors l'ombre, cette ombre qui était là maintenant titubant au milieu de sa chambre, s'était étirée sur elle et l'avait retenue. Le loup en elle s'était ramassé discrètement, s'était effacé derrière ce qui était Sansa. Le Limier avait rempli son champ de vision. Il avait touché son visage et il lui avait fallu un instant pour comprendre ce qu'il faisait. Elle s'était retrouvée à la porte de ses appartements, un mouchoir taché de sang dans les mains – son sang à elle. La main du Limier sur son visage, qui avait doucement essuyé le sang de sa blessure...
C'est cette pensée qui la décida – le loup caché, le gouffre, son sang à elle et la main du Limier, ce jour-là quand le roi l'avait forcée à regarder la tête de son père plantée sur une pique, toute petite et décharnée, celle de sa septa, celle de Jory... le roi qui n'avait pas vu la violence se construire en elle, ce fou, et qui rigolait narquoisement, tout excité par son chagrin.
Le Limier fit un pas en arrière - il allait partir.
« Attendez. Je vais venir », chuchota-t-elle.
Il s'arrêta brusquement, se pencha pour la regarder sous le nez deux secondes. Il se redressa en chancelant un peu, mais pas trop tard pour qu'elle sente à nouveau la puanteur sur lui – elle faillit flancher, il était si bizarre, et puis cette odeur pourrie et son visage horrible...
« Dépêche, petite. Faut partir maintenant si on veut passer les putains de portes. Mets un truc sur tes cheveux »
Il la considéra pensivement.
« Ah, faudrait tout cacher, pour bien faire. Fais voir... »
Il fourragea dans son coffre à vêtements, jetant les délicieuses robes de soie à terre avec un grognement de mépris.
« Bon, prends ça »
Il tenait un épais manteau à capuche, un de ceux qu'elle avait apportés de Winterfell. Bien chaud, quoique trop court maintenant - mais l'intérêt résidait dans la profondeur de la capuche. Elle chaussa ses bottes d'équitation – cavalière médiocre, elle n'avait pas eu souvent l'occasion de les user. Quoi d'autre ? Des dessous, du savon. Une robe en laine bien trop chic mais chaude. Ses bijoux. Les bijoux peuvent acheter la sécurité.
Le Limier commençait à s'agiter et elle entendit le grincement à nouveau. « Il grogne, comme un chien», pensa-t-elle avec répugnance, mais elle comprit qu'il fallait en finir. Elle se releva, serra les dents et hocha la tête, avec ce qu'elle espérait la hauteur seyant à sa condition.
Il fit un petit bruit de gorge qui interrompit le grincement et elle préféra ne pas croire qu'il riait d'elle. Dans un moment pareil. Alors qu'elle allait risquer sa vie pour le suivre. Un homme ivre, une espèce de géant large comme un bahut de Dorne, ces grosses mains, affreux, violent, cinglant... Mais aussi, ces hommes qui voulaient la violer, le jour de l'émeute et qu'il avait exécutés pour la défendre. Mais aussi, sa main sur son visage...
Ils partirent. Il la traînait par le bras, l'obligeant à courir pour se maintenir à niveau. Il tua des hommes. Deux, peut-être trois. Non, trois, le troisième était forcément mort. Il n'aurait jamais laissé un homme vivant pour parler.
Ils parvinrent aux écuries, illuminées par le feu grégeois non loin, partout dans le ciel avec l'odeur atroce de la chair brûlée de tous ces hommes qui rôtissaient littéralement dans leurs armures. Sansa sentit qu'elle allait vomir, vomit et éclaboussa ses bottes à elle et les siennes à lui et toujours très ivre, il refit ce petit bruit sec avec sa gorge.
Il sella un cheval pour elle tandis qu'elle restait plantée sur place, complètement tétanisée, le cerveau tout juste capable d'enregistrer ce qu'il faisait – et il s'approchait maintenant de son énorme cheval noir, cinglé et méchant comme lui, qui sans attendre essaya de botter Sansa. Elle fit une espèce d'acrobatie pour l'éviter. Un splendide animal de velours noir habité par la haine, gros comme un aurochs. Et le Limier qui chuchotait avec douceur à son oreille, une main caressant lentement son encolure. Quel homme bizarre, vraiment. L'animal, qui secouait la tête furieusement, parut se calmer un peu. Le Limier attacha la bride du deuxième cheval à sa selle et mit une tape sur le nez du sien qui cherchait à mordre son congénère.
- « On le prend, tu le monteras après, Moineau, ou on le vendra, ou », il laissa échapper un gloussement éméché, « on le mangera. »
Puis il attrapa Sansa sans façons, la posa assez rudement sur sa bête et sauta devant elle.
- « Accroche-toi bien. Débrouille-toi comme tu peux, mais ne tombe pas, on peut pas s'arrêter. »
Elle se cramponna à lui de toutes ses forces tandis que le cheval bondissait - elle avait l'impression d'étreindre un mur de briques – si elle avait pu, elle se serait imprimée dans ce mur tellement elle mourait de peur de tomber et d'être abandonnée. La bête sous elle galopait avec un bruit de tonnerre dans la rue en pente qui menait à la porte de Fer.
Ils sortirent de la ville. Il y avait eu des chocs, des cris, le Limier avait crié aussi, sa voix grondante avait vibré dans tout le corps de Sansa. Elle, elle ne savait rien, elle n'avait rien vu de ce qu'il s'était passé. Ne voulait pas voir. Il y avait eu un bruit mouillé assez ignoble à un moment quelque chose qui s'écrasait, qui se répandait. Quelque chose l'avait aspergée, quelque chose l'avait agrippée. Elle ne voulait pas savoir. Ses mains se crispaient sur la cuirasse du Limier avec frénésie – elle avait senti ses ongles se retourner si elle devait tomber, ce serait avec lui. Mais le mur de briques tenait bon, vissé à son sauvage destrier. Elle n'ouvrit les yeux que lorsqu'elle se rendit compte que les bruits de panique et l'odeur affreuse de la ville en feu s'atténuaient.
