Ils continuèrent leur route le lendemain, Sansa sur le dos du cheval volé. Elle n'était pas très bonne cavalière – c'est si salissant – mais elle faisait de son mieux pour suivre le rythme du gros destrier, les mains blessées, les cuisses et les fesses meurtries dès la fin de la première matinée. On ne te mangera pas, pensa-t-elle en tapotant le cou de sa bête, je ne pourrais pas. Il faut que tu sois utile. L'impression qu'elle ne devait pas être un fardeau elle-même n'était pas loin. Il n'est plus ivre. Ce qui l'a poussé à m'emmener, quoi que ce soit, s'est dissipé en même temps que l'alcool dans son sang. Elle frissonna, il faisait froid et humide et elle avait dormi sur le sol glacial. Je m'habituerai. Je m'habituerai à la pluie, à l'inconfort, à la saleté, et je rentrerai chez moi. Elle jeta un coup d'oeil à Clegane qui chevauchait en avant. Je m'habituerai à lui, à son visage détruit. Je le regarderai dans le blanc des yeux et il n'aura pas de raison de me laisser.
« Approche, petite »
Clegane l'attendait, tourné vers elle, l'Etranger dansant sous lui. Il ne faisait en apparence aucun effort pour maîtriser l'énorme bête, à l'aise autant, et peut-être plus, que s'il avait été confortablement assis sur un fauteuil.
Tous les hommes de l'entourage de Sansa étaient de bons cavaliers bien sûr, mais il y avait quelque chose de différent, là. Une aptitude particulière qui faisait que le sauvage cheval de guerre acceptait de servir cet homme là, sans colère, sans souffrance, avec à peine un peu d'impatience. Mais lui seul, naturellement. Sansa savait que la bête pouvait lui arracher une main à la première occasion. Elle arrêta sa propre monture à prudente distance et se força à regarder Clegane dans le blanc des yeux, comme elle se l'était promis. Il avait commencé à parler, s'interrompit une seconde quand il prit conscience de ce regard, puis reprit :
- « Il y a des myrtilles », dit-il en faisant un geste vers les buissons. « Viens. On n'a pas trop de provisions fraîches. »
Il sauta à bas de son cheval.
- « Alors, tu tombes encore ou je t'aide à descendre ? », gloussa-t-il.
Il s'avança sans attendre, saisit Sansa et la posa par terre sans brusquerie, efficacement, comme s'il avait déchargé un paquet.
- « Myrtilles », l'entendit-elle marmonner alors qu'il avançait vers l'objet de son intérêt, et puis encore quelque chose à propos de cuissots de chevreuil.
- « Avec le cuissot de chevreuil, rien ne vaut un rouge de Dorne, » dit-elle.
« Quoi ?... Oui. Tu sais ça, toi ? Des myrtilles et du rouge de Dorne » Il retourna à son cheval et prit son heaume. « On va les mettre dedans. Y en a sur toute la pente, regarde... Reste pas derrière le cheval, les sabots lui démangent. Viens par ici – là, je te dis, » dit-il avec agacement, en pointant son côté. « T'éloigne pas. Je veux voir où tu es. »
Et Sansa, bouche cousue, se mit à ramasser des myrtilles de concert avec Sandor Clegane.
« Moineau, je sais que les petits oiseaux aiment les baies sauvages, mais ce qu'on veut, c'est en mettre plus dans le heaume que dans ton estomac. Montre ta langue ? »
Sansa lui tira une langue bleue et pouffa de rire en voyant sa mine indignée.
« Un moineau ? Pas du tout. Un foutu rapace, oui. Elle dévore notre récolte ! »
« La dernière fois que j'ai cueilli des myrtilles - on les avait presque toutes mangées sur le chemin du retour - j'étais à Winterfell avec mes petits frères... » Elle inspira brusquement. « Mes petits frères... »
Il lui jeta un regard de côté mais ne dit rien.
« Theon. » reprit-elle, « Vous savez, Theon était presque mon frère. On a tous été élevés ensemble. »
«Mouais. Avec le bâtard Snow, dont ta mère ne voulait pas qu'il assiste au banquet du roi, c'est ça ? Je vois très bien. » Sansa se raidit. « Le sale petit calamar n'était pas ton frère, Moineau, ni presque, ni du tout. Ou alors, c'était un frère comme le mien.»
« Je croyais qu'il nous aimait. »
« Oh peut-être. Mais il y avait autre chose qu'il voulait et qu'il aimait plus que vous tous. Il a tué tes frères, il a choisi cela. » Clegane la regardait avec attention tout en lui parlant. « Je me souviens de lui, un peu. Vélléitaire, faible, un petit branleur. Je doute qu'il ait les nerfs pour apprécier ce qu'il y aura gagné, s'il y a gagné quoique ce soit. Ça le tuera, ça. »
« Tant mieux », grogna Sansa furieusement.
Il l'observa avec intérêt.
« Pas un moineau, non... C'est bien, petite.» Il tapota son épaule et laissa deux doigts posés là.
Elle baissa les yeux et il y eut un moment de silence complet, chargé de colère, de chagrin et de haine. Et d'indulgence, d'entente, de compassion réciproques.
Puis les doigts de Clegane retombèrent et Sansa se sentit plus légère, plus fragile aussi, soudain grelottante de froid alors que la chaleur de sa compréhension se détournait d'elle. Qu'est-ce que j'ai ? se demanda-t-elle. Elle avait très envie de lui sauter au cou et de se blottir contre lui il était si fort, si grand et comme lors de leur fuite, elle retrouvait ce désir de s'imprimer en lui, de devenir lui en quelque sorte. Comment se sent-on quand on est à ce point invulnérable ? Il ne doit reculer devant personne. Elle garda les yeux baissés, priant pour qu'il ne se rende pas compte de son changement d'humeur, qu'il continue à la regarder fièrement comme il venait de le faire. Pas un moineau. Un loup. Sansa regarda ses mains, ses ongles inégaux tachés de jus de myrtilles, abîmés par les rênes, sa robe crasseuse et ses chaussures crottées. Un fauve, qui survivrait et détruirait ses ennemis, eussent-ils l'audace de venir le provoquer, eux qui l'avaient soumis par leurs fourbes manœuvres, puis trahi et utilisé comme un chien de cirque.
