« Pourquoi m'avez-vous emmenée ? »

« Quoi? Attends, prends les sacs par terre, j'emmène le cheval boire au ruisseau. »

Il ne répond pas, pensa-t-elle. Pourquoi ?

« Pourquoi ? »

Mais il partait déjà avec son énorme bête, et elle resta sur place à se tordre les mains.

Pendant la nuit, alors qu'elle essayait d'ignorer la dureté du sol sous elle et la sauvagerie de l'endroit, elle avait réfléchi, pour la première fois depuis leur fuite des jours auparavant. Après la cueillette des myrtilles l'avant-veille, Clegane avait semblé se renfrogner brusquement, et s'il l'observait toujours avec attention, elle discernait dans son regard quelque chose de différent de la colère qui brûlait toujours là. Quelque chose en plus, quelque chose de froid et d'hostile – le genre de regard qu'il avait pour tout le monde, sauf elle : elle savait qu'il la trouvait souvent agaçante et vaine, et même un peu sotte, mais elle avait cru qu'il avait un genre d'indulgence pour elle, pour elle à la différence des autres.

Se sentir repoussée, reléguée avec le commun des mortels par cette espèce d'animosité très palpable la blessait terriblement, beaucoup plus qu'elle ne l'aurait cru. L'opinion du Limier... Un soldat, membre de la Garde Royale, certes, mais une brute, un homme de très petite noblesse, large comme un beffroi du Trident, gigantesque, la face atrocement mutilée qu'on ne pouvait regarder sans trembler de dégoût et d'horreur, même pas chevalier : comment pouvait-il refuser obstinément un tel honneur, quand il en avait tous les talents guerriers ? Pourquoi m'a-t-il emmenée ?, pensa-t-elle avec dépit, puis, avec angoisse : Ai-je fait quelque chose de mal ? Pourquoi, pourquoi l'ai-je suivi, moi ? Elle se souvenait avoir pensé quelque chose qui l'avait convaincue, cette nuit-là au Donjon Rouge, mais elle n'arrivait plus à mettre le doigt dessus – le souvenir vagabondait, se précisait presque, puis s'évaporait au moment où elle sentait qu'elle allait comprendre. La frustration l'avait tenue éveillée, son cerveau choqué depuis des jours avait paru se remettre alors en fonction, peser et estimer les événements depuis la fuite : elle vit avec malaise qu'elle n'avait pensé à rien - leur destination, les éventuels poursuivants, la proximité d'un homme adulte - sinon à mettre le plus de distance entre elle et les lions. Mais lui... lui, il avait dû penser à tout cela, et elle se sentait idiote, puérile, inconsciente.

Il revint, attacha son cheval, l'air impénétrable – comme s'il n'avait pas entendu sa question.

Où allons-nous, pensa Sansa avec effroi, pourquoi m'avez-vous emmenée ? Qu'avez-vous ? Qu'est ce que j'ai fait de mal ? Allez-vous m'abandonner ?

Il lui jeta ce coup d'oeil glacé, et elle sentit les larmes lui monter aux yeux, serra les poings et lui tourna le dos.

« Les sacs, je t'ai dit. Prends-les, porte-les là. Je vais faire du feu. »

Elle sentait son regard fixé entre ses omoplates, mais ne répondit pas, ne bougea pas, trop occupée à essayer de ne pas pleurer.

« La Dame ne porte pas les sacs, c'est ça ? La Dame attend que son serviteur se précipite pour lui épargner la peine de...

« J'ai déjà porté les sacs, je les ai portés tous les jours. »

La voix de Sansa était étouffée, bloquée dans sa gorge.

« Mais pas aujourd'hui, hein ? La Dame est de trop haute extraction pour se pencher et attraper les PUTAINS DE SACS et me les apport... Ah, quoi maintenant, des larmes ? »

Cette fois, il n'avait pas manqué de voir ses épaules tressauter. Elle se retourna brusquement, ramassa les sacs, marcha sur lui à pas rapides et les lâcha sur ses pieds.

« Voilà : vos putains de sacs. », cracha-t-elle.

Ma Dame, ricana-t-il, quel langage ! Faudra corriger ça avant qu'on arrive à Vivesaigues. Ta mère ne me féliciterait pas, j'en suis sûr.

« Nous allons à Vivesaigues ? »

« Quoi ? Oui. »

« Est-ce que j'ai fait quelque chose de mal ? »

« Est-ce que tu as fait quelque chose de mal », répéta-t-il lentement. « Comment ça ? »

« Vous êtes furieux. »

« Ah. »

« Vous êtes furieux contre moi. »

« Quoi ? Enfers des Sept, petite, ça va peut-être te surprendre mais mon humeur ne dépend pas de toi.»

« Je sais voir si on m'en veut. »

« Tu ne vois rien, tu ne sais rien. »

« Pourquoi m'avez-vous emmenée ? »

« Tais-toi, maintenant. Tais-toi. »

« Mais je v... »

« Arrête ! Arrête. Je t'ai emmenée, c'est tout. Je partais, tu étais là, et je t'ai emmenée. J'étais bourré, tu te souviens ? Cherche pas plus loin. »

« Mmm... »

« NON ! Je sais pas pourquoi. Je sais pas. Je sais même plus pourquoi je suis parti. »

« Vous ne me dites pas la vérité. »

Sansa baissa la tête et s'éloigna de quelques pas. Clegane resta figé sur place, les yeux baissés, lui aussi. Après quelques secondes, il se remit en mouvement et s'affaira à faire du feu.

Elle le regarda par en-dessous. Il avait l'air complètement fermé, ailleurs, reclus à l'intérieur de lui-même.

Il dut tout de même sentir son regard car il leva les yeux une seconde vers elle et les rebaissa aussitôt – cette fois, elle vit sa bouche se crisper nerveusement. Elle se rapprocha et prit les couchages qu'il avait laissé tomber près de l'Etranger, les déroula près du feu, puis s'en fut remplir les gourdes de l'eau du ruisseau. Quand elle revint, le feu crépitait et Clegane examinait l'Etranger. Et elle examina l'homme.

A la dérobée bien sûr. Il n'aimait pas qu'on le regarde. Il voulait qu'on le regarde : il l'avait forcée à le faire plus d'une fois, mais il détestait cela. Son regard prenait alors une expression de mépris intense. Elle avait l'impression qu'il discernait sur le visage de ses vis-à-vis quelque chose de très laid, qu'il s'attendait toujours à trouver là, et que cette constatation le plongeait dans une humeur triste et méchante. La même humeur qu'il lui avait fait subir ces derniers jours, et juste à l'instant plus encore. Un homme très bizarre, vraiment, qui ne tarda pas à remarquer les yeux de Sansa fixés sur lui.

- « Qu'est-ce que tu as, Moineau ? Tu veux quelque chose ? »

Il émit ce sec petit rire sans gaîté qu'il avait.

Voilà, se dit Sansa. Il pense à ce qu'on voit de lui sans cesse. Elle savait bien qu'elle ne devrait pas chercher à savoir ce que c'était qu'il pensait exactement : elle était très jeune et très bien élevée. Il était impoli et d'une certaine manière inconvenant de s'interroger sur les sentiments d'un homme adulte – plus encore de songer à l'interroger, lui, à supposer même que Clegane soit d'humeur à répondre à ses questions, sans se moquer, sans l'insulter, sans chercher à l'intimider.

Cependant, il lui avait menti, il avait crié, il s'était adressé à elle grossièrement. Aucune de mes règles de courtoisie ne s'applique ici, au milieu de cette forêt, alors que nous sommes en fuite, sales, dépenaillés, transis de froid.

Il sifflotait entre ses dents un air monotone, très doucement, une espèce de ritournelle peut-être conçue pour les oreilles d'un cheval de guerre car l'Etranger, aussi vicieux soit-il, semblait apaisé de l'entendre.

- « Pourquoi m'avez-vous emmenée ? »

Il se figea, la selle de l'Etranger entre les mains.

- « Dites-le moi. »

La vérité brûle, la vérité fouette, la vérité donne la paix, elle rend libre.

« Je vais te rançonner. Ta mère, ton frère paieront pour te ravoir. Les Lannisters paieraient pour te ravoir, et d'autres aussi. Voilà pourquoi je t'ai emmenée. »

Voilà, pensa-t-elle encore, il l'a dit. Elle ressentit une sorte de crispation à l'intérieur de sa poitrine. Il l'a dit. Elle se demanda ce qu'il lui arrivait, pourquoi cette vérité la brûlait tant en effet – elle savait cela, elle savait qu'elle représentait une valeur. Des larmes coulèrent sur ses joues. Je savais cela ! pensa-t-elle désespérément, qu'est-ce que j'ai, idiote que je suis ?

A nouveau, l'envie de se cacher à l'intérieur de Clegane la saisit, comme si elle croyait qu'il pouvait la protéger ce qu'il venait de lui infliger lui-même. Reprends tes esprits, TOUT DE SUITE, s'enjoignit-elle sévèrement. Il ne doit pas voir cela.

« Et puis j'étais très bourré. » Il leva les yeux au ciel, un petit sourire étirant sa bouche.

« Je comprends » réussit-elle à répondre doucement, malgré la colère qui montait en elle à le voir s'amuser de ce qui l'affligeait.

Ensuite, il s'assirent côte à côte, sans parler, partagèrent quelques provisions puis s'allongèrent chacun sur son couchage, Clegane berçant son épée dégainée contre lui.

Très bourré, en effet, pensa Sansa beaucoup plus tard, cherchant le sommeil roulée en boule sous sa couverture. Et terrifié, et désespéré, couvert d'ordures et de sang. Cela je le sais aussi, Limier, si vous ne voulez pas vous en souvenir. Et il lui vint à l'idée que ce qu'elle avait pris plus tôt pour la vérité, toute la vérité, n'était peut-être que... ce qui pouvait être dit. « Je vais te rançonner, j'étais très bourré » : c'était vrai. Mais il existait une vérité plus large, une dimension plus complexe et secrète. Je veux continuer à rêver – qu'il m'a choisie, qu'il me voulait, à ce moment-là. Comment pourrais-je supporter tout cela – j'ai si froid ! - si je ne rêvais plus ?