Une petite pluie fine tombait sur son visage lorsqu'elle se réveilla péniblement, et elle resta un moment blottie sous son manteau, écoutant les bruits de la forêt et les renâclements des chevaux. De Clegane : point. Il doit être tout près. Il ne m'aurait pas laissée, pensa-t-elle. Il veut sa rançon.

Elle l'entendit revenir, parler aux chevaux à mi-voix, puis ses pas se rapprocher d'elle. Il ne se passa rien pendant quelques secondes puis elle sentit sa main sur son bras qui la secouait. Elle ouvrit les yeux et vit que son regard s'était, pendant la nuit, débarrassé de sa froideur.

D'une façon ou d'une autre, l'orage de la veille avait dilué sa colère et ils se mirent en route sans trop parler, mais sans trop de gêne non plus. C'était bizarre – mais c'était très simple en fait : ce qui déplaisait à Clegane, c'était la proximité, l'intimité d'un moment partagé. Le peu de... (qu'est-ce que c'était, au fait ? de la chaleur humaine ?) qui avait circulé entre eux, son geste de sympathie, sa main sur mon épaule, semblaient inconfortables pour lui. L'hostilité, l'agression, la froideur, le sarcasme, voilà qui le mettait à l'aise : il ne manquait de talent ni pour les exprimer ni même pour les recevoir. Il connaît cela, pensa-t-elle confusément, et tout le reste est une énigme et lui paraît suspect.

Encore une fois, elle se sentit très jeune, très sotte et absolument impuissante. Cette chose horrible que son frère lui a faite... qu'est-ce que je pourrais comprendre à cette horreur, oh c'est affreux ce qu'il a subi, et ce qu'il est devenu.

Elle imagina une seconde comment avait été sa vie après cette chose horrible, horrible - une seconde seulement, mais l'idée était trop puissante, trop dérangeante et elle dut la repousser. Son esprit sauta alors vers ce qu'elle-même avait subi à la cour de Joffrey, et pourtant elle n'y pensait jamais, jamais. Les coups, Jamais personne ne m'avait battue, jamais, les humiliations... Oh ma robe, ma robe déchirée... les regards sur moi de tous ces gens qui m'ont laissée, laissée... La honte, le dégoût de soi déferlèrent sur elle et elle lutta pour les refouler au plus profond, pour chasser ce désir qu'elle ressentait de crier, de vomir, ou de mourir sur le champ. Puis elle revit le Lutin qui entrait, un tout petit homme qui se dandinait sur ses courtes jambes, mais dont la forte voix autoritaire avait résonné haut et clair dans la salle du Trône et stoppé le bras de Ser Boros, et muselé Joffrey. Mais quelle était la part de vraie compassion dans cette action ? Ne voulait-il pas seulement, comme Cersei, dissimuler la folie du roi, ne pas alimenter les rumeurs de bâtardise et d'inceste ? Préserver l'otage qu'elle était pour ne pas risquer la vie de son frère, le Régicide, prisonnier du Nord ?

Le Limier m'a donné son manteau. Il a essayé d'arrêter Joffrey, il a dit : « Assez ». Il m'a emmenée, il voulait me sauver, je le sais. Elle le regarda en biais en se remémorant la houleuse discussion de la veille. Peu importe s'il veut me vendre maintenant, je suis née pour être vendue, de toute façon. Mais ce qu'il a fait pour moi alors qu'il n'avait rien à y gagner sauf ma reconnaissance... je ne peux effacer cela, et lui non plus. Je me demande...

« Bon, petite, arrête de te tortiller. Le cheval aime pas ça. Moi non plus. »

« Ah, heu. D'accord. Pardon, Messire, je réfléchissais. »

« Pas Messire, pour la centième fois, Enfer des Sept ! » Il la regardait avec irritation. « On réfléchit avec la tête, Moineau. Pas besoin de s'agiter dans la selle. Est-ce que je m'agite dans ma selle ? C'est pas un fauteuil, il te sent. Et puis tu lui tires sur la bouche, il comprend plus rien à ce que tu lui demandes. Quand tu voudras vraiment quelque chose, il bougera pas plus qu'une enclume parce qu'il croira que tu réfléchis encore. »

« D'accord. »

« C'est au cheval qu'il faut penser.»

« D'accord. J'ai compris. »

« Baisse les talons. Redresse-toi. Relâche tes mains, par les Sept ! On se tient pas aux rênes. On se tient avec les genoux, au pommeau, où on veut, mais PAS AUX RENES. »

« Je sais. »

« Ah tu sais ? Ben tu le diras à ton cheval, il sera content de l'apprendre : elle sait qu'elle ne doit pas me tirer sur les rênes, ah ben tant mieux. Elle me scie la bouche, mais puisqu'elle sait qu'il ne faut pas le faire, alors tout va bien. »

Cette façon qu'il avait de se moquer sans merci, c'était insupportable.

« Laissez-moi tranquille. J'ai compris, j'ai dit. Inutile de vous montrer aussi odieux. »

Elle vit qu'il préparait une réponse acerbe et ajouta précipitamment, d'une voix basse et précise :

« Je comprends plus de choses que vous ne le croyez. »

En vérité, elle ne savait pas trop de quoi elle parlait exactement - elle voulait juste qu'il cesse de la provoquer. Une inspiration qui dut atteindre son but, car il parut accuser le coup et se tut. J'ai tiré au jugé et j'ai touché quelque chose, pensa-t-elle avec jubilation.

« Le monde est odieux, vous m'avez dit cela. Vous disiez que c'était le monde qui était odieux, pas vous. Mais vous l'êtes, vous l'êtes aussi, » poursuivit-elle sauvagement, grisée par son succès.

Il y eut un silence.

« Je t'ai fâchée, Moineau, on dirait, » finit-il par dire avec un petit rire.

Inexplicablement, il souriait de ce sourire déformé qu'il avait et elle vit brièvement se succéder dans ses yeux une réelle gaieté, quelque chose de jeune et d'intact, puis autre chose aussi - cette lueur dansante et froide à nouveau, mais cette fois elle hésita à l'interpréter. Il baissa les yeux une seconde, bougea un peu dans sa selle et tapota le cou de l'Etranger. Lorsqu'il les releva, le moment était passé.

« Le loup est de retour ? Bon. J'aime pas te voir les plumes ébouriffées, en train d'agiter de sombres pensées. Quoi, tu crois que je te vois pas ? » ajouta-t-il sous son regard surpris.

« Vous ne savez pas à quoi je pense. »

« Mais si, je le sais. Et l'autre chose à laquelle tu allais penser, n'y pense pas du tout. Il y a des causes perdues, petite, il ne faut pas s'y attarder. ».

Sa main fit un geste définitif puis retomba contre sa cuisse. Sansa suivi des yeux le mouvement puis son regard se fixa au-delà de Clegane.

« Regardez », dit-elle en arrondissant les yeux.

Deux petits marcassins rayés s'était arrêtés à quelques pas, la queue en l'air, et les regardaient de leurs yeux noirs. De petits nuages de vapeur se formaient devant eux au rythme de leur respiration et ils restaient là, figés sur place par la curiosité. Il y eut bruissement dans les fourrés et trois autres apparurent à la queue leu leu.

« La mère ne doit pas être loin, dit Clegane à mi-voix, dommage que... »

Un oiseau poussa un cri discordant au-dessus de leurs têtes, et la scène parut se réanimer : les marcassins se mirent en marche l'un derrière l'autre comme des soldats à la parade, trottinèrent vivement, disparurent.

« Oh, c'était adorable, vous ne trouvez pas ? Ces rayures bien alignées, et puis, oh ! ces beaux yeux humides qu'ils avaient ! », s'exclama-t-elle, exagérant ses gazouillis, enchantée de l'interruption qui lui épargnait de chercher à comprendre, de répondre – cette autre chose à laquelle j'allais penser ?

« Leurs yeux... ah, Moineau, tu me tueras. Non, moi, j'ai vu leurs jambons, dodus assez pour nous tenir vivants pendant quelques jours. »

« Oh ! Je n'aurais pas pu. »

Il gloussa.

« Aha. Je vais chasser, tout à l'heure, un joli petit lapin peut-être, et on verra si tu peux pas le manger. »

Elle se tut. Soupira. Malgré elle, l'idée du lapin lui mettait l'eau à la bouche, après des jours de viande séchée et de pain rassis. Et que ne donnerait-elle pas pour un bain chaud ! Des vêtements propres et secs, pour remplacer ceux qu'elle portait et qui pourrissaient lentement sur elle. Dormir dans un lit, au chaud, je suis si fatiguée, je voudrais tant que cela finisse. Toute cette crasse après des jours et des jours sur la route, cette odeur rance qu'elle sentait sur elle-même et sur son compagnon, encore plus forte sous la pluie glaciale...

La journée s'étirait interminablement et ils progressaient avec difficulté. Les chevaux piétinaient sur le sol détrempé, le ciel était sombre, la pluie drue maintenant, et ils durent démonter et les mener péniblement à la bride pour négocier un passage difficile. Je ne suis pas faite pour cela, pensa Sansa désespérément, Je croyais que je pourrais accepter... tout, tout, la saleté et la pluie, la fatigue et la peur, mais je suis faible, faible... Elle perdit une botte qui s'arracha de son pied, prisonnière de la boue, et tomba sur un genou, s'aspergeant jusqu'aux yeux de fange nauséabonde. Elle se releva en s'accrochant à sa selle, vacilla... fit un pas de côté pour se stabiliser... plongea son pied sans botte dans la boue glacée, et sentit qu'elle écrasait un escargot dont la coquille céda avec un crac qui lui fit mal au cœur.

« Oh pardon, pardon ! »

Elle se mit soudain à pleurer à chaudes larmes au milieu du chemin, grelottant dans sa robe crottée, la pluie martelant son crâne, coulant dans sa bouche. Une gigantesque ombre noire s'étendit sur elle, deux larges mains la soulevèrent et elle se cramponna à son sauveteur :

« Ma b-botte... »

« Je vais la prendre. Calme-toi maintenant. »

« Je veux rentrer chez moi, » sanglota-t-elle et sa voix devint aiguë, enfantine, « je veux ma mère. »

« Je le sais bien, ma petite. On va trouver un abri, on va se sécher. Ne pleure pas. »