Elle se rapprocha du feu autant qu'elle put.
« Faut enlever tes habits mouillés, Moineau. Tu vas attraper la mort. »
Docilement, elle fourragea sous son manteau pour défaire les attaches de sa robe, lentement, épuisée et frigorifiée qu'elle était. « J'ai peut-être un peu trop poussé le train. C'est une gamine, Limier, et tu la fais aller comme à la bataille. » Ils étaient sous une espèce de crête rocheuse, dont une extrémité s'enfonçait un peu dans la colline, un piètre refuge toutefois - mais Clegane s'estimait chanceux de l'avoir découvert sous la pluie battante. Il avait pu faire un petit feu avec quelques débris de bois trouvés là, miraculeusement assez secs pour produire beaucoup de fumée sinon de chaleur, mais en tous cas un peu de lumière et de réconfort par ce temps effroyable.
« Tu en as une autre, non ? Robe ? » dit-il à la petite qui s'extrayait péniblement de son vêtement trempé, pudiquement enveloppée de son manteau. « Mets la. Remonte ta cagoule aussi – non attends. »
Il prit un linge dans sa sacoche et lui frictionna la tête vigoureusement. Elle gémit un peu et tenta de lui échapper.
« Vous m'arrachez les cheveux, » se plaignit-elle doucement.
«Arrête tes chichis. Tu veux être malade, Moineau, avec moi pour te soigner dans la forêt déserte et glacée ? Non ? Bon. Tais-toi, mets ta cagoule, mange ce fromage que je t'ai coupé. MANGE ! » cria-t-il soudain alors qu'elle regardait le fromage d'un oeil vide. « Mange, et une fois que tu auras mangé, dors. »
Elle approcha le fromage de sa bouche et commença à le grignoter, imprimant à son corps fluet un très léger balancement, avant, arrière, avant, arrière, soupirant, avalant la nourriture, son regard glissant parfois vers lui.
« Vos cheveux sont mouillés aussi. »
« Je suis pas une jouvencelle de treize ans. J'ai déjà crapahuté dans des conditions pires, figure-toi. »
« Vous ne voudriez pas... », commença-t-elle, puis soupira avec lassitude, mordilla un peu dans le fromage, puis recommença, « vous ne voudriez pas vous trouver avec juste moi pour vous soigner dans la forêt glaciale ? »
« Je ne... » Il prit une brusque inspiration. Elle a peur de se retrouver toute seule sur la route. Il relâcha sa respiration « D'accord, d'accord. Je me sèche. »
Il n'avait pas prévu cela, il n'avait pas pensé, lorsqu'il l'avait emmenée. Il pensait la transporter comme un paquet, d'un point à l'autre. Mais le paquet parlait, le paquet était têtu, il avait froid, faim, et quoique jeune, très jeune, le paquet était une femme. Non. Pas une femme. Justement : pas une femme. Une gosse naïve et choyée, docile, fragile. Jolie. Des cheveux comme... Ah, peu importe. Des cheveux, des yeux, des... bref. J'y repenserai dans quelques années. Il secoua la tête avec un petit rire qui s'arrêta net quand il vit qu'elle le regardait, mais elle baissa les yeux aussitôt.
Il avait vu cela, à la cour et même avant, sur la route vers Port-Réal. Qui ne l'aurait vu ? Elle était vraiment, redoutablement jolie pour son âge. Même battue, même humiliée : jolie. Belle. Quelque chose qu'elle avait qui complétait le monde.
« Tu as fini ? Dors, maintenant. »
Elle sursauta et, obéissante, sans le regarder, se blottit sous son manteau – une toute petite forme aplatie, avec juste visible le sommet de sa tête.
… Excitante et interdite à tant de niveaux qu'il avait fait ce qu'il faisait toujours – ce n'était pas la première fois qu'une femme l'excitait, fut-elle de haute noblesse, et qu'il se contentait de la regarder de loin et très discrètement. Il avait donc évoqué le fantasme pendant un instant béni puis l'avait effacé complètement, une bonne séance au bordel aidant puissamment à remettre les choses à leur juste place.
Après quoi, il n'y avait plus vu que ce qu'il y avait à voir : une gamine brisée par un roi sadique, utilisée comme un pion dans le jeu complexe des trônes, alors que lui, Clegane, se tenait là sans réagir, ligoté par son devoir envers son suzerain. Voir cette petite détruite peu à peu par la douleur, la peur et la solitude avait été curieusement pénible et son attention avait changé de nature. C'est qu'il reconnaissait cela. Il l'avait vécu lui-même – il toucha sa joue brûlée. Ce n'est pourtant pas la première injustice dont j'ai été témoin à la cour de Joffrey, j'en ai souvent été l'instrument moi-même.
Il grimaça, bougea un peu et s'assit plus confortablement.
Il y avait là quelque chose, il le savait bien et il savait mieux encore qu'il ne fallait pas explorer le problème plus avant. La promiscuité avec la fille avait réactivé un certain intérêt. C'était drôle de la voir réfléchir, s'aguerrir, s'énerver même, accepter de perdre avec lui un peu de cette courtoisie de bon aloi qu'elle répandait si facilement en gazouillis. C'était drôle - c'était dangereux aussi car elle devenait alors plus puissante, inconfortablement perspicace.
Il lui avait dit qu'il ne savait pas pourquoi il l'avait emmenée, et c'était en partie la vérité. Il partait pour toujours, ce soir-là et, ivre-mort comme il l'était, l'emmener lui avait paru tout naturel : il le fallait. Et elle l'avait suivi. L'autre part de vérité, c'était que l'idée de la rançon ne lui était venue qu'après, en chemin. Peut-être seulement au moment où elle avait insisté pour savoir, et qu'il était nécessaire qu'il décide, qu'ils restent deux étrangers, un soldat et un paquet, qu'il garde ses distances. Il ne savait pas. C'était une énigme.
