L'aube se leva, la pluie tombait encore mais plus faiblement. Il alla voir les chevaux attachés non loin sous les arbres. L'Etranger le regarda de travers et renâcla d'un air menaçant. Commence pas, mon pote. Moi aussi, je suis de mauvaise humeur. Le cheval volé l'accueillit moins fraîchement, poussant la tête dans son épaule. Ils avaient l'air en assez bonne forme, quoique crottés. Il se consacra à eux un long moment, concentré sur sa tâche, appréciant ce répit dans ses pensées agitées depuis la veille. Il y avait une petite mare un peu plus loin où il les mena boire, prenant son temps. Il inspira profondément, sentit l'odeur d'humus et de champignon, l'humidité, la mare croupissante. Une gamine, une rançon, juste ça. Peu importe le pourquoi du comment. Qu'est ce que j'ai à me poser des questions, faut pas se poser de questions. Il entrevit une ombre dans l'eau de la mare, quelque chose qui frissonnait, imprécis – il se pencha, l'ombre grandit, et il s'aperçut avec un choc que c'était lui-même, son reflet, qu'il contemplait. Qu'est que ça peut foutre si elle me hait si elle a froid si elle a peur putain d'Enfer des Sept. Elle veut sa mère elle va l'avoir sa mère dès qu'on sera en vue de Vivesaigues quelques jours encore et puis ouste terminé la pisseuse – Ses pensées s'enchaînaient, rudes, virulentes, familières : il sentit qu'il pouvait reprendre le cours normal de la journée, et revint lentement vers leur campement.
Le moineau était là, bien convenablement assise sur une pierre – elle picorait du fromage, regardait le ciel bouché de nuages, humant l'air tranquillement. Elle le vit, baissa les yeux, les releva, et, un faible sourire aux lèvres, gazouilla :
« Je voulais vous remercier. Je ne vous ai pas remercié pour votre... pour hier soir. »
« Quoi ? » Il leva les yeux au ciel. « Ecoute, gamine, commence pas, toi non plus. T'as pas à me remercier, de quoi tu voudrais me remercier ? De t'avoir extirpée de la boue, d'avoir récupéré ta botte ? Faut te garder en bon état si je veux ma rançon. »
Le temps est à l'orage, pensa Sansa. Il lui tourna le dos et s'affaira à seller les chevaux. Ils partirent, et alors que Sansa rassemblait ses forces pour affronter la pluie, le ciel parut s'éclaircir et ils purent cheminer dans une sécheresse relative. Ils ne parlèrent pas, chacun perdu dans ses pensées – d'ailleurs le visage fermé de Clegane n'incitait guère à la conversation. Ils s'arrêtèrent un moment pour faire boire les chevaux, manger un peu, puis Sansa s'en fut un moment dans les buissons. Ils se trouvaient sur une petite colline et lorsqu'elle en eut terminé avec ses affaires, elle monta un peu pour regarder alentour.
« Oh ! Regardez, venez voir ! »
Elle pointait son doigt à droite. Il la rejoignit et il vit qu'elle désignait un petit bâtiment avec deux tours et des douves asséchées. Un manoir de hobereau.
« Croyez-vous que nous pourrions demander l'hospitalité ? Nous sommes loin des terres Lannister et de leurs vassaux. »
Ses yeux brillaient d'espoir (un bain!) - elle était prête à le supplier. Il observa le petit château, repéra le village à proximité.
« C'est risqué, Moineau. Il doit y avoir une récompense pour notre capture. Pour ta capture, plutôt, et pour ma tête. On va avancer. On va voir. A dire vrai, je ne serais pas contre quelques coupes de vin ce soir, » soupira-t-il en redescendant vers les chevaux.
Elle le suivit en gazouillant :
« Je rêve d'un bain, vous savez. Je suis couverte de boue, j'en ai même dans les cheveux, je la sens, et quand je dis que je la sens, c'est que je la sens et que je la sens. Savoir ce que c'était que cette boue, oh ! non il vaut mieux que je ne sache pas – j'aurais dû me nettoyer ce matin à la mare mais j'avais si froid, et puis on s'habitue à la crasse, j'ai vraiment peur de m'habituer à cela... »
« Tu jacasses trop, gamine, boucle-la, par les sept foutus enfers ! »
Il soupira d'un air excédé et fit un geste coupant quand il vit qu'elle allait reprendre.
Il recommence, pensa Sansa, au cas où je m'imaginerais qu'il m'a vraiment offert un peu de gentillesse hier soir. Elle se revit en train de geindre piteusement : « je veux ma mère » et mortifiée, serra les poings. Il l'avait transportée dans ses bras comme un petit enfant et elle s'y était trouvée bien – aussi bien, dans son désespoir, que dans ceux de sa mère justement. S'il savait cela ! Elle dut se mordre la langue pour ne pas céder au fou rire. Elle regarda son large dos, son profil brûlé alors qu'il se tournait, le Limier, ma mère de remplacement. Elle sentait qu'elle devenait un peu folle sous cette pression qu'il lui imposait avec son humeur désagréable. Et elle avait bien envie de lui rendre la monnaie de sa pièce.
« Et puis, ne m'appelez pas comme ça. »
Il se tourna sans rien dire.
« Ne m'appelez pas comme ça. « Gamine ». »
Il s'avança vers elle pesamment.
« Qu'est-ce que tu dis ? »
« Je ne suis pas « gamine ». Ni « petite » d'ailleurs. Je suis jeune, mais je suis une dame. »
Elle leva le menton fièrement. Les hommes ne devraient pas sous-estimer la fierté des femmes.
« Et je suis aussi une femme, vous le savez bien puisque vous étiez là pour voir le sang dans mon lit. Vous pouvez m'appeler « ma Dame », « Dame Sansa », et je vous accorde même « Moineau » si vous ne pouvez faire autrement. »
Il était juste devant elle et il était si grand qu'elle devait se tordre le cou pour le regarder droit au visage, brûlures comprises.
« Tu ne sais pas ce que tu dis. Qu'est-ce que tu crois ? Tu crois que je vois une femme, là ? » finit-il par dire lentement.
Il faisait une drôle de tête, la regardant bien en face sans bouger - mais il y avait quelque chose de vigilant, de froid, de lointain dans son expression, comme si ses pensées étaient ailleurs. Bizarre. Elle commença à se sentir un peu inquiète tout de même et fit un pas en arrière, détourna le regard. Il y eut un petit silence, puis elle sentit Clegane changer de position et la tension se dilua d'un coup.
Puis il se pencha un peu et lui rit carrément au nez.
« T'es grosse comme une mouche, petite, tu couines pour un rien. T'es qu'une gamine, et pour quelque temps encore. »
Il repartit vers les chevaux. Une gamine, une rançon, juste ça, juste ça,...
« Viens, lança-t-il sans se retourner, on va voir si on peut dormir au sec ce soir. »
