C'est dégoûtant, pensa Sansa, je ne veux pas y penser (du reste il serait absolument inconvenant de penser à ce que le Limier était en train de faire dans les communs avec cette servante. Rien qu'elle puisse imaginer dans le détail, certes, mais Sansa avait grandi dans un château rempli de chiens, de chats, de chevaux. On voit des choses et on fait des suppositions.). Comment peut-il ? Alors que je suis là et que je peux savoir.

Elle revit la servante en pensée – une assez jolie fille dodue mais vraiment, vraiment, son décolleté était à la fois si proéminent et si haut perché que Sansa elle-même avait dû précipitamment regarder ailleurs. On aurait dit un plateau de gros fruits mûrs. Inconsciemment, sa main se porta sur sa propre poitrine minuscule puis s'éloigna brusquement comme si elle s'était brûlée. Mais tout le monde n'a pas détourné le regard, pensa-t-elle avec rage. Clegane s'était légèrement avachi sur son banc, la main qui tenait sa coupe à mi-chemin de sa bouche, un air amusé, calculateur et hautement insolent tout à fait insupportable peint sur le visage. Sansa l'aurait volontiers giflé - Oui ! Giflé. L'obliger à être témoin de son... de sa... Elle n'était pas très sûre de ce que c'était exactement, mais peu importe. Une dame n'a pas à savoir ce genre de chose.

On frappa à la porte – l'eau pour son bain qui arrivait sans doute. Elle se leva à contrecoeur, encore plongée dans ses pensées, loin d'avoir fait le tour de la situation. Elle qui avait tant rêvé de ce bain ! Allons, songea-t-elle, qu'est-ce qu'il me prend ? Je vais profiter de ce confort qui m'est offert. Je penserai à cela plus tard. Ou plutôt, non. Je n'y penserai pas. Je n'y penserai plus jamais.

Clegane était dans l'ombre, continua-t-elle aussitôt, Quand la fille a vu sa figure, il n'est pas dit qu'elle lui a remontré son… plateau.

Oh ! Comment puis-je penser une chose aussi méchante !

Peut-être qu'il ne se passe rien, finalement. Peut-être qu'elle s'est enfuie en le voyant peut-être qu'il n'a pas voulu finalement peut-être qu'il a juste pensé ou peut-être qu'il n'a rien pensé mais que j'ai cru qu'il -

Sansa soupira avec désespoir et congédia la femme de chambre d'un signe de tête. Plongée dans le bain chaud, elle s'efforça de se détendre, plongea la tête sous l'eau, sentit ses cheveux sales s'imbiber et s'apesantir dans son dos. L'intendant du petit château avait bien fait les choses et lui avait fait porter, dans cette chambre assez confortable, du savon, des linges pour se laver et se sécher. On dirait qu'il a cru notre histoire. Quelle chance que le Seigneur de Chesnenoir soit absent ! Bien que les Chesnenoir soient vassaux des Frey – eux-mêmes bannerets des Stark. Mais Clegane a raison, il vaut bien mieux que personne ne sache où je suis, ou même que je vis.

En s'approchant du village, ils avaient constaté les vestiges récents de l'incendie de plusieurs bâtiments de ferme et des champs tout autour. Des fragments de conversation les renseignèrent : des pillards avaient ravagé les lieux, mis le feu aux récoltes qu'ils ne pouvaient emporter et, pour faire bonne mesure, emmené trois cochons, deux vaches et des poules, ne laissant debout que les murs d'un étable. Les quelques hommes d'armes et le seigneur du lieu les poursuivaient et les villageois et les gens du château tâchaient de porter secours aux survivants de l'attaque et de sauver ce qui pouvait l'être.

L'intendant en personne se trouvait là et les deux voyageurs profitèrent de la situation chaotique pour présenter leur requête : Orpheline de petite maison (elle emprunta le nom des Mauchamp, remerciant en pensée Mestre Luwin pour ses fastidieuses leçons d'héraldique et d'histoire de la noblesse de Westeros), envoyée aux Jumeaux pour s'occuper de la nombreuse progéniture de Lord Walder Frey... La pluie, des brigands, un carrosse perdu dans la boue... L'intendant n'avait pas été long à reconnaître en Sansa une dame de la noblesse, fut-elle modeste, dans son maintien et son discours. La précipitation et l'habitude séculaire de déférence et d'obéissance firent leur office. L'espace d'un battement de cœur, elle crut voir dans son regard une vague lueur de soupçon, mais après avoir brièvement contemplé la haute silhouette de Clegane dans son armure, il avait offert l'hospitalité pour la nuit. Un valet accourut et les mena dans la grande salle du château, puis, après qu'une coupe de vin leur ait été servie (par la servante), conduisit Sansa dans l'une des tours et ouvrit la porte d'une chambre petite, mais miraculeusement pourvue d'une cheminée généreusement approvisionnée de bûches et d'une cuve pour son bain. Un dîner suivrait puis Sansa pourrait s'étendre sur un matelas de plumes et dormir tout son saoul. Clegane s'accommoderait de quartiers plus modestes dans les communs.

Je m'en fiche, de toute façon. Elle se redressa brusquement dans sa cuve, envoyant un paquet d'eau sur le sol. Mais tout de même, c'est mon bouclier lige. Il n'a pas vraiment prononcé de vœux dans ce sens mais, qu'importe, il a juré de me protéger et il devrait être là, derrière la porte, à veiller sur ma sécurité et pas cet homme d'armes posté en bas de la tour. Comment peut-il me laisser ici toute seule !

Après cela, elle mangea avec effort, vida jusqu'à la dernière goutte le flacon de vin qu'on lui porta puis tangua jusqu'au lit et s'écroula. Elle fit de son mieux pour ne plus penser à rien et dormir – et elle dormit, d'ailleurs, mais son sommeil fut agité de rêves qui lui laissèrent une impression pénible, irritante et un mal de tête persistant.

Elle retrouva Clegane le lendemain matin, assis sur le même banc que la veille lorsqu'elle l'avait quitté : elle aurait pu croire qu'il y avait passé la nuit. Elle essaya de croire cela de toutes ses forces. Même quand il ne lui jeta qu'un bref coup d'oeil en marmonnant une salutation. Même quand elle le vit dévorer la nourriture placée devant lui alors qu'elle même peinait à finir son œuf. Mais quand elle vit la servante approcher, un petit sourire secret aux lèvres et se pencher (!) pour placer un flacon de vin devant Clegane, elle sentit la fureur circuler dans ses veines et cette fois, prenant enfin son temps pour la dévisager, il sembla remarquer son air renfrogné :

« Qu'est ce qu'il y a Moineau ? Un souci ? »

« Moi ! Pas du tout ! Mais pourquoi donc ? », lâcha-t-elle bien trop fort.

Il leva un sourcil d'un air surpris et inquiet.

« Quelqu'un t'a ennuyée ? »

« Oui ! Ou plutôt, non. Je suis restée toute seule depuis hier soir. Personne n'est venu. Absolument personne. Jusqu'à ce matin. »

« Aha. D'accord », murmura-t-il en la regardant sous le nez, visiblement un peu perdu. « Bon, heu. Tu me raconteras ça plus tard.»

« N-non ! Il n'y a rien à dire, juste que... »

« Je vais voir les chevaux. »

« Vous êtes sûr ? », cracha-t-elle,

« Quoi ? Oui, je suis sûr, je vais voir les chevaux. Qu'est-ce qu'il te prend, Moineau ? »

Elle venait d'apercevoir la servante qui s'esquivait dans la cour, et la moutarde lui montait dangereusement au nez.

« Vous... Vous me demandez ce qu'il me prend ? Il ne me prend rien, à moi ! Si vous croyez que je ne vois pas... que je n'ai pas compris... »

Il suivit la direction de son regard, vit la servante dans la cour, se retourna vivement vers Sansa dont les yeux lançaient des éclairs... et parut soudain comprendre la nature du problème.

« On jurerait que tu es jalouse, Moineau », gloussa-t-il joyeusement.

« Moi ! Vous vous flattez, Messire. Est-ce de la jalousie que d'être mécontente d'être abandonnée dans un château inconnu ? Est-ce de la jalousie de vous trouver ridicule lorsque je vous vois trotter derrière cette servante, alors que je pourrais avoir besoin de protection ? »

« Ah ! Je trotte ? »

« Laissez-moi parler ! Vous m'avez laissée toute seule, vous m'avez oubliée, complètement, dès que j'ai été hors de votre vue, et maintenant que je suis devant vous, vous pensez à me laisser encore pour TROTTER, oui ! Dans la cour pour rejoindre cette femme et son plateau ! »

« Son quoi ? »

« Peu importe. Je me comprends. »

Des larmes d'humiliation et de chagrin menaçaient de déborder et elle lui tourna le dos.

Elle savait bien au fond la puérilité et l'égoïsme de son comportement, mais c'était plus fort qu'elle – elle se sentait dépossédée et abandonnée au point qu'elle devait lutter pour ne pas l'agonir encore d'imprécations. Jalouse, ha ! Comme si elle voulait se trouver à la place de la servante, avec ce regard trouble qu'il avait eu hier en la contemplant, Sept, non !

Ce n'est pas comme si tout cela me regardait d'aucune façon. C'est un homme adulte, et j'ai treize ans.

La question n'est pas là de toute façon : c'est le Limier et je suis Dame Sansa Stark. Point.

Mais - en y repensant, il lui semblait, elle avait bien l'impression... - elle lui avait déjà vu cette même expression, ou quelque chose d'approchant, peu de temps auparavant. Et, se dit-elle avec dépit, c'est moi – moi - qu'il regardait à ce moment-là.