De retour à Kaidoh. J'ai ici quelques révélations par rapport à son passé, j'espère que ça vous plaira! Allez, je vous laisse lire!


Dans l'ensemble, la semaine se passa plutôt mal. Pourtant, d'un premier coup d'œil, la vie de Kaidoh semblait parfaitement normale : sa relation avec Inui avait repris comme avant et le reste de sa vie n'avait pas changé. Il restait pourtant avec un drôle de sentiment qu'il n'arrivait pas à bien définir.

Kaidoh, malgré sa naïveté, avait du mal à croire aux gens. Disons, pour être plus exact, qu'il avait du mal à croire que les gens puissent lui faire confiance. Au tennis, c'était autre chose, puisqu'il avait une habileté reconnue par beaucoup de gens (il se pratiquait tellement qu'il en avait acquis une certaine confiance), mais, dans la vie de tous les jours, il ne voyait pas comment quelqu'un pourrait vouloir de lui.

Dans le même ordre d'idée, il doutait que qui que ce soit voie l'intérêt de le manipuler, ce qui expliquait son apparente naïveté. Aussi, lorsqu'effectivement quelqu'un avait besoin de lui, il n'était que trop content d'aider; cependant, il suffisait de pointer cet enthousiasme pour qu'aussitôt il se renfrogne. Il avait honte de se sentir utile pour peu de chose, alors que les gens ne semblaient pas en faire tout un plat : c'était une preuve de plus qu'il n'était pas normal.

Comme il n'était pas habitué à être remercié, il voyait d'un mauvais œil toute rétribution, qu'il avait tendance à voir comme pure moquerie (car, rappelons-le, il n'en était pas digne). Il considérait, souvent à tort, que les gens ne le choisissaient que parce qu'il était le dernier choix, et non pas parce qu'il en valait la peine.

Il était donc le premier à établir une distance avec les autres, et ce, parce qu'il croyait que tôt ou tard, ceux-ci le délaisseraient. Il s'était érigé une carapace tout autour de lui, croyant ainsi éviter de souffrir, mais il savait bien, quelque part au fond de lui, que c'était précisément cette carapace qui causait toutes ses souffrances.

Tout cela lui venait de son enfance, où il n'avait pas su se lier avec quiconque, encore moins sachant qu'il avait l'apparence d'une fillette alors qu'il était un garçon. Il n'avait connu que railleries de la part des autres élèves, et l'émerveillement qu'il lisait sur le visage des adultes était devenu synonyme de moquerie. Toujours, il sentait qu'on se moquait de lui.

C'était pourquoi il était si prompt à se fâcher, lui qui à la base était un pacifiste. Il n'avait connu que les poings pour faire entendre raison, et, à défaut de le trouver mignon, les adultes l'avaient enfin craint. Même s'il savait que c'était pour les mauvaises raisons, il avait réussi à se débarrasser de toutes ces plaisanteries. Par conséquent, il avait commencé à agir plus férocement et tout son corps s'était adapté pour le rendre encore plus effrayant (était-ce en vérité une démonstration inattendue de la théorie de l'évolution?).

La seule personne qui se moquait encore de lui aussi allègrement, c'était Momoshiro, mais il ne sentait pas de mépris derrière ses boutades. En fait, c'était sa façon de dialoguer, de chercher à l'intégrer, car, s'il le fâchait, il le rendait tout à la fois plus accessible aux autres.

Cependant, la seule personne qui jusqu'à ce jour avait réussi à pénétrer cette carapace avait été Inui. Pour la première fois, Kaidoh s'était senti réellement apprécié pour ce qu'il était. Même s'il s'agissait d'abord de ses capacités au tennis, il en était venu à croire que cela s'étendait jusqu'à sa qualité en tant que personne.

Plus on croit en une chose et plus il devient facile d'en douter. Il se reposait tellement sur si peu qu'il lui suffisait d'un seul petit doute, d'un embryon de doute, pour tout remettre en question. En l'occurrence, ce petit catalyseur avait été quand son senpai avait quitté la pratique en avance, sans l'avertir. L'évènement était si mineur qu'il s'en souvenait à peine; cependant, il était maintenant trop tard. La plante de l'incertitude avait germé et ne demandait qu'à croitre.

Le plus grand problème de l'incertitude, c'était qu'il empêchait justement d'agir : c'était pour cette raison que Kaidoh ne faisait rien. Rejeter son senpai lui était trop difficile, et le croire lui était rendu impossible. Ce n'était qu'une question de temps avant que tout ne lâche.

Quand il y réfléchissait avec sérieux, c'est-à-dire très rarement, Kaidoh avait tendance à en vouloir à son senpai : il avait été la cause de tout et ne semblait même pas le remarquer! C'était fou à quel point il semblait inconscient de ce qu'il avait fait. Le serpent avait cru qu'Inui le comprenait bien; de toute évidence, ce n'était pas le cas.

À dire vrai, il attendait que l'autre remarque enfin, et ce, en lui donnant le moins d'indices possible. Il criait à l'aide en se bâillonnant lui-même, lançait des signes qu'il contredisait immédiatement. Il avait à la fois peur qu'il comprenne un jour et qu'il ne comprenne jamais.

Comme pour ne pas aider sa cause, Hazue, cet insidieux petit frère, lui parlait de plus en plus, lui lançant de nombreuses perches qu'il s'assurait soigneusement de ne pas saisir. La situation en devenait parfois insupportable, au point tel où il se fâchait contre lui sans bonne raison.

La vérité était qu'il aurait voulu se confier, mais il n'aurait même pas su par où commencer, quoi dire. Le contexte était si grotesque qu'il n'y avait aucune façon de le présenter sans passer pour un abruti – l'idée qu'il en soit réellement un ne l'effleura pas. Il aurait voulu au minimum le rassurer, mais il n'y arrivait pas.

Le jeudi soir, ce fut au tour de ses parents de s'inquiéter pour lui. Songeant que son petit frère l'avait probablement dénoncé, Kaidoh dut tenter d'éviter au possible les questions de sa mère, qui ne tentait que de l'aider, il le savait bien. Même son père s'y mit de la partie et, au bout du compte, il s'emporta et alla s'enfermer dans sa chambre, claquant la porte au préalable.

Au travers de tout ça, il y avait encore ses rêves érotiques et ses masturbations journalières, lesquels portaient tous et sans exception sur son senpai. S'il s'en était demandé la cause – mais évidemment, il ne le fit pas –, il aurait peut-être fini par assembler toutes les pièces du casse-tête qu'étaient ses sentiments. Seulement, tout ce à quoi il se permettait de réfléchir, c'était à quel point c'était gênant et irritant, sans compter que cela ajoutait encore plus au malaise qu'il ressentait maintenant avec le calculateur : à chaque fois que son visage entrait dans son champ de vision, il ne pouvait s'empêcher d'y repenser.

Aussi, lorsqu'enfin la fin de semaine arriva, il ne sut s'il devait s'en réjouir ou pas : il ne verrait pas Inui, mais devrait en contrepartie confronter sa famille. L'une comme l'autre des possibilités ne le réjouissaient pas.

Tout compte fait, il fut réveillé samedi matin à huit heures par un Hazue trop enthousiaste. Il l'entraina de force à jouer à un jeu de combat – sa façon de lui remonter le moral? – et, évidemment, Kaidoh perdit à tous les coups. Il ne réussit même pas à comprendre les contrôles et abandonna l'idée après seulement quelques minutes. Cependant, il n'était pas question de décevoir son petit frère, qui après tout n'avait que de bonnes intentions, et c'est pourquoi il accepta de jouer jusqu'à onze heures passées.

Par plusieurs aspects, lui et Kaidoh se ressemblaient; toutefois, Hazue avait hérité du caractère plus avenant de leur mère, ce qui l'avait tout de suite rendu plus sociable. Il avait par conséquent des amis, suffisamment au moins pour ne pas passer son samedi en compagnie du bougon qui lui servait de grand-frère. C'était donc un geste de pure sympathie et ce dernier s'en sentait ému, même s'il ne le montra pas.

Un peu avant midi, son téléphone vibra, l'informant qu'il avait un nouveau message. Sous le regard incrédule de son petit frère, il l'ouvrit et vit qu'il provenait d'Inui :

Salut Kaidoh. Est-ce que tu comptais aller à la rivière cet après-midi comme d'habitude? Que dirais-tu de t'y entrainer avec moi? Je dois réviser mes données te concernant.

Le garçon de onze ans à peine le regardait avec un petit sourire comme lui seul savait en faire, et Kaidoh se demanda pendant quelques secondes ce qu'il devait faire. Cependant, la question ne se posa pas longtemps : il n'avait pas envie de voir Inui et l'idée de passer du temps avec Hazue lui était plutôt agréable. C'est pourquoi il répondit rapidement :

Désolé, Senpai, je dois m'occuper de Hazue aujourd'hui.

Connaissant son ainé, il savait sans l'ombre d'un doute qu'il lui répondrait (il tenait à avoir le dernier mot en général, à de rares exceptions près). C'est pourquoi il tint son téléphone proche. Lorsque son petit frère lui demanda enfin qui lui avait écrit, il répondit que ce n'était que son senpai qui lui avait demandé une petite information.

Il ne mentait à aucun des deux et, pourtant, il restait avec l'impression de ne pas avoir été très sincère. Le plus jeune se levait pour aller aux toilettes lorsque le téléphone de Kaidoh vibra une fois de plus. Il laissa son cadet quitter la pièce et regarda rapidement l'appareil. Le message le déconcerta :

Et demain, es-tu libre?

Le style n'était pas sa première préoccupation, bien qu'il soit trop succinct : il n'avait pas songé à la possibilité qu'il veuille le voir le lendemain. En fait, il doutait tout à coup de ses doutes – c'était dire qu'il n'avait plus aucune certitude, s'il en était à ce point. Plusieurs minutes passèrent, durant lesquelles il se demanda s'il n'agissait pas de manière trop puérile. Inui n'avait à priori rien fait pour mériter qu'il l'évite.

Autre chose le chicotait : il avait parlé de réviser ses données. C'était anodin et tout à fait dans ses habitudes, mais, pour la première fois, il en fut troublé. Une nouvelle hypothèse se frayait un chemin jusqu'à son cerveau et il ne l'aimait pas, pas du tout, mais elle expliquait beaucoup de choses. Il était en train d'y songer lorsqu'il entendit des bruits de pas qui revenaient. Rapidement, il pianota une réponse qui le ferait se sentir mal un long moment après :

J'ai quelque chose à faire.

Non seulement c'était faux, mais la formulation avait de quoi paraitre suspecte au calculateur. Kaidoh était très mauvais menteur, alors c'était la seule excuse qui lui était venue à l'esprit.

Son téléphone retourna dans sa poche et il décida qu'il ne porterait pas d'attention aux autres messages, car il était évident qu'il y en aurait au moins un. Il passerait simplement la journée en compagnie de l'autre membre de sa fratrie sans penser à quoi que ce soit.

Cependant, vers une heure de l'après-midi, un ami de Hazue appela pour l'inviter. Après quelques tergiversations et quelques regards coupables, il décida tout compte fait d'y aller, car il tenait vraiment à le voir – Kaidoh se demanda s'il n'y avait pas une fille qu'il aimait à cet endroit, tellement il insistait. La pensée lui était attendrissante et il décida de le laisser partir sans le retenir ni le faire sentir coupable.

Or, il n'était qu'une heure de l'après-midi, et il se retrouvait tout seul chez lui – ses parents étaient sortis pour l'après-midi. En quelques minutes, il était déjà habillé en survêtement, bien décidé à passer ses frustrations dans l'activité physique.

Si Kaidoh avait eu ne serait-ce qu'une once de bon sens, il aurait réalisé que d'aller à la rivière était risqué. Cependant, pour une raison qu'il ignorait, il n'en vit jamais le potentiel avant qu'il soit trop tard.

Quand il remarqua son senpai, celui-ci approchait déjà de la rive. Il n'avait pas besoin de lever le regard pour savoir qu'il s'agissait de lui – il n'y avait que lui pour marcher d'une telle façon. Aussi, quand il l'interpela, il se contenta de lever le regard en se demandant ce que diable il devait faire – tout en ayant un flash d'un de ses rêves, mais il en avait l'habitude maintenant.

Il commença par répondre à sa salutation et le plus grand ajouta :

- Kaidoh, tu ne devais pas t'occuper de ton frère?

La question le transperça comme un coup de couteau et la culpabilité l'enveloppa. Toutefois, il n'en montra rien et décida d'y aller avec la vérité :

- Il a plus besoin de moi finalement.

Comme s'il attendait cette réponse, le plus vieux enchaina :

- Je n'ai pas mon téléphone, alors je ne peux pas vérifier, mais est-ce que tu as essayé de me contacter?

Kaidoh baissa les yeux et sa culpabilité augmenta : il n'y avait même pas pensé. Évidemment, il tentait, avec peu de succès, de l'éviter, mais il réalisait tout à la fois qu'il ne le méritait pas, ce qui l'embrouillait. Finalement, il sortit la première excuse qu'il trouva :

- J'ai cru que t'aurais autre chose de prévu.

La phrase fit effet, car la tension qu'il sentait émaner de l'autre depuis tantôt disparut, et un petit sourire le replaça. Il montra le sac qui lui était jusqu'à présent occulté et proposa :

- J'ai ici tout ce qu'il nous faut pour saisir tes données. Pourquoi ne pas s'y mettre tout compte fait? À moins que tu n'aies autre chose de prévu?

Cette fois, il siffla, ce que l'autre prit pour un assentiment. Il ne pourrait pas s'en débarrasser, pas maintenant, alors aussi bien s'entrainer en même temps. Avec un peu de chances, il arriverait à ne pas se soucier de lui.

Le plus difficile fut de soutenir ce regard qu'il sentait sur lui. Son senpai ne prenait même pas de notes, il se contentait de l'observer, et ses lunettes cachaient si bien son expression que Kaidoh n'arrivait pas à savoir ce qui lui passait par l'esprit.

L'hypothèse qui lui était apparue ce midi lui revint en tête et il y réfléchit sans le vouloir. Il savait que son senpai était passionné par ses chiffres : aussi, ne le voyait-il pas comme une expérience de plus? N'était-il pour lui que des pourcentages et une courbe d'augmentation?

Ses doutes semblèrent se confirmer lorsque, tout heureux, Inui lui présenta son nouveau régime : apparemment, il s'était amélioré cette semaine (il était vrai qu'il s'était entrainé plus que de coutume pour tenter de se calmer et de s'isoler), ce dont le calculateur semblait être fier. Il accepta le menu avec un arrière-gout en bouche, comme si ce papier était la preuve évidente qu'il n'était qu'un cobaye aux yeux du plus vieux.

Quand enfin ils se séparèrent, Kaidoh sut qu'il ne reviendrait pas ici le lendemain; en fait, il n'y reviendrait plus du tout.