Je suis désolée d'avoir tant tardé, mais c'est promis : maintenant, je reprends le rythme de deux chapitres par semaine (un entre mardi et jeudi et l'autre entre vendredi et dimanche). De retour à mon cher petit Kaidoh, avec un petit volet sur un évènement passé, encore. Bonne lecture!


Ne pas aller à la rivière fut une promesse plus difficile à tenir que Kaidoh l'aurait cru.

Il avait trouvé cet endroit avant même de commencer le collège. Si sa mémoire était bonne, il avait autour de huit ans, peut-être moins – à peu près au moment où il avait décidé de commencer à s'exercer.

À l'époque, il ne connaissait pas encore le tennis. Cependant, à force de se faire prendre pour une fille, il avait commencé à devenir plus violent (parce qu'une fille n'est pas violente). De ce fait, il avait pris l'habitude de se battre. Il avait alors réalisé qu'il aimait l'adrénaline que lui procurait l'effort et la volonté de battre son adversaire. Sa décision était prise : il s'entrainerait, dans le but de devenir plus fort.

Il ne lui manquait qu'un endroit où aller.

La rivière n'était pas sur son chemin, mais il connaissait l'endroit pour y être passé quelques fois. Aussi, ce ne fut pas le premier choix qui lui vint en tête : il s'essaya d'abord dans certains parcs, mais il n'aimait pas l'attention qu'il attirait inévitablement. Il lui était inimaginable d'aller dans un gym et sa maison n'avait pas une assez grande cour.

Ce fut au bout de plusieurs réflexions (il n'aimait pas trop réfléchir, encore moins à l'époque) qu'il se souvint de cet endroit, qu'il avait toujours vu désert. Faute d'une meilleure idée, il s'y était rendu et avait réalisé qu'il était parfait : l'herbe sur le sol créait un beau tapis où s'entrainer sans se faire mal et la rivière avait l'avantage de pouvoir le rafraichir instantanément (bien qu'il amenait des bouteilles d'eau pour se désaltérer).

Au fil du temps, il en avait fait son petit paradis : c'était l'endroit où il se sentait le mieux, en paix avec lui-même. Cet endroit regorgeait de bons souvenirs et le mettait en confiance plus que n'importe quel autre.

Le seul qu'il avait laissé partager ce refuge avait été Inui, et, maintenant, c'était à cause de lui qu'il le quittait. La vie semblait lui prouver une fois de plus que de s'attacher aux gens ne lui apporterait que des inconvénients.

Kaidoh soupira : c'était dimanche, il était neuf heures du matin, et il avait besoin de s'exercer. Il avait trop de pensées parasites – lui qui détestait réfléchir –, il devait travailler physiquement, sinon il allait virer fou. Le fait qu'il ait perdu l'endroit idéal ne le mettait que de plus mauvaise humeur.

Après avoir enfilé ses shorts et son t-shirt, il sortit pour aller courir quelques heures avant le repas du midi. Il verrait ce qu'il ferait dans l'après-midi; pour l'instant, il avait besoin de ne pas réfléchir.

Le paradis, pour Kaidoh, c'était de faire un marathon; mieux, de faire un marathon et de ne pas réfléchir. Mettre un pied devant l'autre, ne se concentrer que sur son souffle, chaque muscle qui travaille. C'était l'exercice le plus polyvalent qui soit, il permettait d'exercer la plupart des muscles du corps tout à la fois, en plus de travailler le souffle. La course n'avait que des avantages.

Cela dit, ce qu'il aimait le plus, c'était la bulle qu'il avait autour de lui et que personne ne pouvait pénétrer. Quand il courait, c'était comme s'il était seul avec lui-même et surtout bien avec lui-même. Il ne ressemblait pas à une fille, n'effrayait pas plus les gens, n'avait pas à montrer de façade.

La solitude était une drôle de chose, vraiment. Parfois elle était douce, bienfaisante, comme quand il courait; autrement elle était mordante, poignante, souffrante. Malgré ses extérieurs, Kaidoh avait besoin des autres tout autant qu'il avait besoin d'être laissé seul, et c'était d'autant plus souffrant qu'il réalisait bien que personne ne le voyait. Sauf peut-être Inui.

Ses pieds ralentirent, son souffle se fit plus erratique et sa tête louvoya vers l'avant : Inui. C'était toujours lui, toujours. Il y avait quelque chose chez son senpai qui l'empêchait de rester indifférent, contrairement à tous les autres qu'il connaissait.

Pour une fois, il n'était pas prêt à laisser tomber.

Cette idée s'inscrivit dans son cerveau : il ne voulait pas le laisser tomber. C'était fou et inconcevable, contraire à tout ce qu'il était, contraire à tout ce qu'il avait décidé. Son cœur lui fit mal et il savait que ce n'était pas l'effort – il était à peine essoufflé. Il s'arrêta complètement et se laissa aller contre un mur, jusqu'à se retrouver en boule (il remarqua que personne ne le voyait et cela l'arrangeait bien).

Il ne voulait pas réfléchir, il ne voulait pas comprendre : pour une fois il sentait qu'il lui suffirait de réfléchir pour comprendre, mais il ne voulait pas. Il ne voulait pas réfléchir et pourtant, il était sur le sol, les yeux à demi fermés – pas complètement, il luttait pour ne pas qu'ils se ferment, pour ne pas voir ce qu'il ne voulait surtout pas voir. Il ne voulait pas, mais c'était inévitable : il ne voulait pas perdre Inui.

Il avait besoin de lui.

Pourquoi? Parce qu'il le comprenait, au moins un peu? Parce qu'il avait réussi à baisser sa garde avec lui? Parce qu'il l'acceptait? Un peu toutes ces réponses? Plus Kaidoh cherchait à ne pas réfléchir et plus il réfléchissait, irrémédiablement. C'était un cercle vicieux, dont il ne pourrait pas se sortir.

Ses mains tremblaient et son souffle était court, ses joues rougies, et il ne savait plus ce qui avait été causé par la course ou par autre chose, et ce n'était pas important. Tout ce qu'il savait, c'était qu'en ce moment précis, pour la première fois depuis très longtemps, il avait une crise de panique, et, comme d'habitude, personne n'était là pour l'aider à se relever. Cet état de fait rajouta à son malaise et bientôt il ne put même plus réfléchir.

Kaidoh pensait que le paradis, c'était de ne pas réfléchir; là, il était en enfer, aucun doute possible. Les yeux fermés, la tête emprisonnée derrière ses genoux comme pour se cacher du monde, il se concentrait sur son pouls qui n'arrêtait pas d'accélérer et cette sensation indescriptible qui envahissait sa cage thoracique, l'empêchait de respirer. Plus il tentait de se calmer et plus il paniquait. Il ne savait même plus pourquoi il paniquait, ni où il était, ce qu'il avait fait avant. Il ne se souvenait même plus d'Inui. Tout ce à quoi il pensait, vraiment, c'était qu'il devait arrêter de paniquer.

Après un laps de temps qui dut être long – dix minutes? Une demi-heure? Deux heures? –, il réussit enfin à reprendre le contrôle de lui-même, assez pour ouvrir les yeux et fixer ses genoux. Ses mains tremblaient encore, et il savait qu'elles n'arrêteraient pas avant un bon moment.

Il tenta de reprendre son souffle en inspirant et expirant profondément. Il écouta le son de son cœur pour se calmer et ferma de nouveau les yeux. Il avait l'habitude de se reprendre par lui-même : jamais personne ne l'aidait.

Quand enfin il reprit un semblant de calme, il se releva, s'épousseta sommairement et recommença à marcher. En peu de temps, il reprit son pas de course et en oublia l'épisode qu'il venait de vivre. Il se concentra sur ses pieds, d'abord le droit, ensuite le gauche, puis de nouveau le droit, et son souffle, on inspire, on expire, on inspire, on expire, le tout en parfaite harmonie.

Il arriva chez lui vers treize heures et prit une heure pour manger et digérer. Ensuite de quoi, il ressortit pour courir : au diable son entrainement, aujourd'hui, il n'avait envie que de courir, encore plus, toujours plus. Pour oublier, ne pas penser, pour trouver la force de tout enfouir au fond de lui, comme toujours.

Il ne remit le pied chez lui qu'à dix-neuf heures passées. Après un autre repas, il remonta dans sa chambre et fit les quelques devoirs qui lui restaient pour le lendemain. Bientôt il se coucha, se masturba en pensant encore et toujours à son senpai et éprouva un mal fou à s'endormir.

~xxx~

Pour ne pas changer, le lundi matin accueillit un Kaidoh tout aussi acerbe qu'à l'habitude. Sa course matinale l'aida à se remettre dans un semblant de bonne humeur et il arriva à l'entrainement de tennis dans un état comparable à l'habitude – tout comme si la veille n'était pas arrivée.

Pour une fois, Momoshiro était là plutôt à l'avance, et Kaidoh était plus en retard qu'à l'habitude. Additionnant ces variables ensemble, il se trouve qu'ils arrivèrent à la même heure. Le plus étrange fut que la stupide pêche lui demanda tout bonnement de s'étirer avec lui. Le serpent siffla pour toute réponse et, plus surprenant encore, ils réussirent à faire leur réchauffement sans s'entretuer, ni même se chicaner réellement.

Kaidoh savait qu'il ne détestait pas vraiment Momo et que le sentiment était réciproque. Cependant, il y avait quelque chose chez l'autre qui finissait toujours par le mettre en colère. Souvent, il fallait peu de choses, un geste déplacé, une parole de trop, mais c'était suffisant pour les faire partir.

Certes, ils étaient rivaux, mais ils étaient aussi amis, même si ni l'un ni l'autre ne l'aurait admis. Bien sûr, ils ne se fréquentaient pas vraiment en dehors du club de tennis, mais ils savaient tous les deux que l'autre serait là pour le défendre, en cas de problèmes.

Le serpent se sentit un peu moins seul, jusqu'au moment où il repéra son senpai, qui était arrivé plus tard que lui. Il remarqua qu'il s'étirait avec leur capitaine et qu'il restait à ses côtés pour lui parler. Il se sentit un peu curieux malgré lui, mais se reprit bien vite : il était censé coupé les ponts avec Inui. Enfin, l'éviter. Ou juste ne pas vraiment lui parler. Ou ne pas lui parler plus que nécessaire. Il ne savait plus trop ce qu'il avait décidé tout compte fait, parce qu'au fond il ne s'était décidé sur rien.

Momoshiro, après qu'ils eurent fini leurs étirements, alla rapidement sauter sur Echizen, qui venait d'arriver. Le plus jeune, comme à l'habitude, répondit froidement, et, pendant un moment, Kaidoh se demanda ce qui les différenciait. Nul doute que le jeune prodige était à peine plus sociable que lui, et, pourtant, tous étaient en pâmoison devant lui. Il ne manquait ni d'amis ni de fans – ni d'ennemis d'ailleurs; le serpent, lui, n'avait que deux personnes qu'il oserait peut-être appeler amis, et encore.

Le début de l'entrainement mit fin à cette vaine réflexion et il se plongea dans les exercices à cœur joie, soulagé de ne pas avoir à confronter son senpai. Sincèrement, il ne savait pas quoi faire, quoi dire : il ne savait même pas ce qu'il voulait. S'il pouvait l'éviter jusqu'à la fin de ses jours, ce serait l'idéal.

Les cours de la matinée passèrent plutôt rapidement pour Kaidoh, et ce, même s'il n'arrivait pas vraiment à se concentrer sur la matière. Il ne pensait à rien de précis, pourtant; il était simplement déconcentré.

La pause du midi commença de la façon la plus banale qui soit, mais pas pour longtemps. Il en était encore à déballer son bento lorsqu'il sentit qu'on se dirigeait vers lui – la faute à son instinct animal. Il releva la tête et surprit le visage de celui qu'il évitait depuis deux jours maintenant, même si, étonnamment, il semblait le seul à l'avoir remarqué.

Son expression dut laisser voir son trouble parce que le plus vieux, dès qu'il fut assez proche, lui demanda :

- Kaidoh, ça va bien?

Incapable de bien répondre sans mentir, le serpent fit ce qu'il savait faire de mieux : il baissa la tête, siffla longuement, avant d'engloutir une bouchée. Il n'osait pas demander ce que faisait Inui ici, mais celui-ci, dans ses bonnes vieilles habitudes, enchaina directement au propos qui l'intéressait :

- En fait, je venais t'avertir que je ne serai pas à l'entrainement cet après-midi. Malheureusement, je ne pourrai pas venir m'entrainer avec toi non plus.

Un coup de couteau. Ces simples paroles, qui pourtant devaient cacher autre chose, allèrent droit dans le cœur de Kaidoh et y laissèrent une marque indélébile. Cette fois, il le savait, il ne saurait plus faire confiance à Inui. Peu importe ses raisons – il en avait surement de très bonnes –, peu importe ses excuses. Il y avait quelque chose de brisé entre eux, indéfiniment, et le pire, c'était qu'il était le seul à le remarquer.

Tout cela se passa en un quart de seconde dans la tête du serpent, et tout ce qui en transparut fut sa réponse, que la surprise avait dictée, et son regard qui se releva vers le plus vieux.

- Pour vrai?

Inui enchaina, mais le plus jeune n'y porta qu'une infime attention :

- Je dois aller récolter de l'information sur Hyoutei. Comme ils seront nos premiers adversaires dans le prochain tournoi, il vaut mieux que j'actualise mes données.

Comme toujours, ce n'était que des chiffres, que des données. Il n'avait que ça, ne se souciait que de ses mathématiques. Même s'il avait tenté de s'en défendre, c'était maintenant clair aux yeux du serpent : Inui ne voyait toujours que des expériences dans tout. Que des données. Il n'était que des chiffres à ses yeux.

Il ne savait pas pourquoi ça lui faisait si mal, puisqu'après tout il le savait déjà. Il baissa le regard pour cacher son expression et répondit simplement – parce qu'il doutait que sa voix puisse supporter plus long :

- Okay.

Sans attendre, sans rien remarquer – lui qui se targuait d'avoir des données infaillibles –, Inui ajouta, pour clore la discussion :

- Je ne te retiendrai pas plus longtemps. On se revoit demain matin.

Pour toute réponse, il acquiesça brièvement, et enfin on le laissa seul. Le cœur lourd, il regarda son repas, qui tout à coup semblait moins appétissant. Il le referma sans en avoir mangé plus que quelques bouchées. Il savait que pour s'entrainer, il devait bien manger, mais il n'y arrivait simplement pas.

Tout le reste de la journée, il se sentit maussade, affamé (sans arriver à avaler quoi que ce fut), fatigué et trahi. Le pire fut que tous les titulaires, sans exception, n'y virent que du feu. Même Momoshiro, qui, comme à l'habitude, vint l'embêter, ne remarqua pas qu'il se sentait encore plus déprimé.

Il était seul. C'était ce qu'il avait toujours voulu, non?

Le soir, il ne trouva ni le courage de retourner à la rivière (au cas où Inui déciderait d'y aller), ni celui de chercher un autre endroit, et il finit par courir toute la soirée. Il mangea la moitié de son repas et, lorsqu'il se coucha, même ses hormones étaient déprimées, parce qu'il ne put pas se masturber – ce qui, tout compte fait, était une bonne chose : il éviterait de penser à son senpai.

Il ne réussit à s'endormir que passé trois heures du matin, ce qui lui fit une bien courte nuit.