J'ai un peu tardé pour cette suite, mais la voilà! Le prochain chapitre devrait moins tarder je crois.

Bonne lecture!


On dit que la nuit porte conseil. Quand Inui se leva jeudi matin, il avait l'impression d'avoir fait la plus grande bêtise de sa vie la veille.

Il était encore cinq heures trente du matin et ses parents dormaient dans leur chambre. Il se leva, installa ses lunettes sur ses yeux et se dirigea jusqu'à son bureau, où il se laissa tomber sur sa chaise. Il empoigna ensuite son cahier et, sur une nouvelle page, il traça une grande ligne verticale. En haut de chaque colonne, il inscrivit «pour» et «contre».

Son crayon se mut sur la feuille pendant plusieurs minutes, presque sans arrêt. Bientôt la deuxième colonne était pleine et il la continua sur une autre page, pendant que la première colonne n'avait qu'un seul point. Peu de temps après, il posa son crayon à côté de son cahier, soupira et se passa une main sur le visage.

Sans regarder ce qu'il avait écrit, il ferma son cahier et s'habilla pour aller faire sa course matinale. Il l'écourta quelque peu et revint chez lui une heure plus tard à peine. Il se changea rapidement et se rassit à son bureau, où il rouvrit son cahier et relut, à tête reposée, ce qu'il avait noté au réveil.

Il n'y avait aucun doute. Une relation entre lui et Kaidoh ne pouvait apporter que des problèmes, c'était l'évidence même. Son seul argument pour était le fait qu'une catastrophe comme celle qui était survenue dans les dernières semaines pourrait se reproduire. Et évidemment, même s'il ne l'avait pas écrit, qu'ils s'aimaient réciproquement. Encore que, il y avait de la place pour du doute. Ses sentiments à lui étaient clairs et même s'il avait voulu les renier, il n'y aurait pas réussi. C'était plutôt les sentiments de Kaidoh le problème.

L'aimait-il vraiment? Inui savait qu'il n'était pas du genre à embrasser n'importe qui, mais était-ce une raison suffisante pour conclure qu'il était réellement amoureux? Le probabiliste savait qu'il était une grande source de respect et d'admiration pour son kouhai, aussi, il y avait toujours la chance que le plus jeune se trompe sur ses sentiments.

Il ne fallait pas oublier non plus qu'Inui s'était en quelque sorte forcé sur lui. Par deux fois, il l'avait embrassé et, même si la deuxième fois avait été réciproque, il avait quand même tout initié. Si son kouhai ne l'avait vraiment pas voulu, il l'aurait repoussé, mais qu'en était-il s'il n'en était pas certain? Ou s'il n'avait pas osé le repousser?

Inui était-il en train de profiter de lui? De sa naïveté dans le domaine des relations humaines? Peut-être qu'au fond il ne ressentait qu'une profonde amitié et qu'Inui était en train peu à peu de la pervertir...

Il referma son cahier dans un coup sec et le fourra dans son sac, avant de partir pour l'entrainement. En chemin, il se questionna encore sur la marche qu'il devrait suivre. Ce qui était en passe de devenir une relation romantique devait-il être poursuivi ou Inui devait-il au contraire aller en sens inverse, une fois de plus?

Que voulait Kaidoh?

C'était une question qu'il aurait voulu lui poser, mais il doutait que lui-même le sache. S'il lui avait répondu qu'il voulait avoir une relation avec lui, il n'aurait pu être sûr à 100% que c'était vraiment ce qu'il voulait, et il y avait à peine 9% de chances qu'il lui dise vouloir briser leur relation. Kaidoh n'était pas habile pour la réflexion ou pour comprendre ses sentiments, encore moins pour les mettre en mots, et Inui lui-même savait à quel point l'amitié peut se confondre avec l'amour. Donc, demander à Kaidoh était hors de question.

Le problème, c'était qu'il n'était pas dans la tête de Kaidoh non plus, et c'était impossible de juger sur ses actes ce qu'il ressentait réellement, parce qu'il montrait rarement ses véritables émotions.

Kaidoh n'avait pas assez de recul pour juger et Inui était trop loin pour bien comprendre. C'était une impasse.

Bien sûr, il aurait pu juste mettre de côté ce problème et transformer ce que Kaidoh ressentait en de l'amour – si ce n'en était pas déjà. Il aurait aussi pu donner une confiance aveugle au serpent et décider qu'il n'agirait pas ainsi s'il n'était pas certain de ses sentiments.

Ce serait tellement plus simple s'il pouvait s'y laisser aller, mais non. Il aimait trop Kaidoh pour ne pas réfléchir autant.

Il y avait bien une part de lui qui se demandait s'il ne réfléchissait pas trop, mais il ne pouvait s'en empêcher. Comme pour le tennis et tout le reste, il devait peser le pour et le contre et s'assurer de faire les bons choix. C'était trop important pour qu'il n'y réfléchisse pas : les conséquences pourraient s'avérer catastrophiques.

Comme il ne s'était pas décidé sur ce qu'il ferait, il jugea qu'il agirait normalement pour la journée. Il ne ferait aucune avance à Kaidoh, mais ne l'éviterait pas pour autant. Il adopterait le statuquo pour être sûr qu'il ne créerait pas de problèmes. Il y avait encore le tournoi du Kantou qu'il ne devait pas oublier; Kaidoh et lui y joueraient en doubles, sans aucun doute. C'est pourquoi il ne devait surtout pas agir de manière inconsidérée.

L'entrainement matinal débuta de la plus banale des façons : Inui s'étira avec Kaidoh et ils parlèrent peu, seulement pour aborder l'entrainement du serpent une fois de plus. La veille, le probabiliste lui avait préparé un horaire strict jusqu'à la semaine suivante et il convint donc de le lui présenter le soir même, à la rivière.

Lorsqu'il se retrouva en cours, Inui reprit l'habitude de s'entrainer, prendre des notes et réfléchir tout à la fois. Cela dit, plus il pensait à Kaidoh et plus il se rendait compte que la situation actuelle était problématique.

Un autre sujet de réflexion lui vint. Momoshiro lui avait affirmé que Kaidoh l'aimait, et Inui était certain que, malgré les apparences, il comprenait plutôt bien Kaidoh. Leur condition de rivaux lui donnait un point de vue particulièrement intéressant sur le serpent et, la plupart du temps, quand il affirmait quelque chose à son sujet, il ne se trompait pas, ou de peu. Le probabiliste avait même utilisé de ses affirmations pour baser certaines de ses données, ce qui montrait à quel point il lui faisait confiance.

Or, il lui avait assuré qu'il y avait 100% de chances que Kaidoh soit amoureux de lui.

Il ne pouvait pas simplement mettre l'instinct de Momo de côté; cependant, il ne pouvait pas s'y fier à 100% non plus. Il y avait quand même 7% de chances pour qu'il ait mal compris ou mal interprété le serpent. D'ailleurs, même s'il avait bien compris, peut-être que le serpent lui-même se trompait sur ses sentiments et alors Momo aurait aussi mal compris.

Retour à la case départ.

Et s'il prenait le problème à l'envers? Même si les sentiments de Kaidoh étaient véritables, était-ce une raison suffisante pour poursuivre leur relation? Son kouhai pouvait-il être heureux avec lui? Qu'avait-il à lui offrir comparé aux problèmes qu'il risquait de lui apporter?

Kaidoh ne serait-il pas plus heureux sans lui?

Au départ, probablement qu'il serait déprimé, malheureux, mais, à long terme, il pourrait se trouver un nouvel amour, plus normal surement, plus adéquat. Inui lui-même se trouverait peut-être même quelqu'un d'autre...

Quand arriva l'entrainement de l'après-midi, Inui n'avait atteint aucune conclusion. Il y avait une part de lui qui voulait à tout prix que Kaidoh soit sien et une autre part qui tenait à ce qu'il ne soit jamais à lui. Il avait beau essayer d'être objectif et réaliste, les deux s'entrechoquaient sans arrêt et il avait de plus en plus de mal à départager l'objectif du subjectif.

Pourtant, fidèle à lui-même, il ne laissa rien transparaitre de son trouble et suivit scrupuleusement l'entrainement. Kaidoh lui-même se ressemblait et s'il avait un débat intérieur, rien n'en paraissait.

Comme à leur habitude, ils allèrent ensemble jusqu'à la rivière. Inui s'installa sur la berge pendant que Kaidoh s'entrainait et il l'observa avec tendresse. Il essaya de réfléchir à son problème, mais en vain. Il réalisa une fois de plus l'étendue de ses sentiments et il en ressentit un point au cœur qui oblitéra toutes ses pensées.

Jamais il n'aurait cru qu'un amour puisse être aussi fort, et, pourtant, il devait admettre qu'en cet instant précis, il était si intense qu'il en avait mal. Il l'aimait tant et tant qu'il ne pensait qu'à lui, sa vie tournait autour de la sienne et il ne savait pas ce qu'il ferait si, un jour, il le perdait.

Non, en fait, il le savait : il y avait 99,99% de chances qu'il se suicide.

Aimer quelqu'un d'autre? Inui en aurait ri tant l'idée lui semblait absurde, irréaliste. Il n'avait peut-être que quatorze ans, il était peut-être un adolescent désillusionné, mais il sentait que plus jamais il ne saurait aimer aussi fort. Cet amour était si intense qu'il commençait peu à peu à lui faire peur : Kaidoh avait tant d'emprise sur sa vie qu'il ne la contrôlait plus du tout.

Tout aurait été plus facile si son amour n'avait pas été réciproque – Inui atteint cette drôle de conclusion sans pouvoir l'expliquer tout à fait. Pourtant, quelque part au fond de lui, il aurait préféré que Kaidoh aime quelqu'un d'autre, qu'il n'ait pas à se poser toutes ces questions. C'était d'autant plus absurde qu'il l'aimait à en mourir...

Inui réalisa enfin qu'il ne se comprenait pas.

Ce fut un choc aussi grand que lorsqu'il avait réalisé qu'il aimait Kaidoh. Pourtant, contrairement à cette fois-là, il resta assis sur place, le regard toujours posé sur le serpent qui ne soupçonnait rien. Il tenta par tous les moyens de se raisonner, mais rien n'y fit. Son cahier lui tomba encore des mains et il sentit son cœur prendre un rythme effréné.

Sans se contrôler, sans rien contrôler du tout, il se leva et se dirigea vers la rive. Kaidoh, qui avait vu son mouvement, tourna vers lui un regard interrogateur. Voyant qu'il ne réagissait pas, il l'appela doucement :

- Senpai...?

Mais Inui resta de marbre. Il le vit s'approcher, sortir de l'eau, et ce fut trop. Incapable de se retenir, il se jeta sur lui. Kaidoh, qui ne s'y attendait pas, ne put le supporter tout à fait et ils tombèrent sur le sol. Inui s'agrippa littéralement à son dos et le serra aussi fort qu'il le put.

Quelques minutes passèrent durant lesquelles Inui se contenta d'étreindre celui qu'il aimait, sans réfléchir à quoi que ce soit. Kaidoh enfin osa lui demander, d'une voix incertaine :

- Senpai, qu'est-ce que tu fais?

Inui resserra un peu son étreinte et répondit :

- Honnêtement, je n'en ai aucune idée.

Le silence s'installa pour un moment et Inui en profita pour s'installer un peu plus confortablement, sans pour autant relâcher Kaidoh. Puis, sans y réfléchir, il lui avoua :

- Kaidoh, je t'aime. Je t'aime tellement que je pourrais me suicider si tu me le demandais. Je... je ne sais plus quoi faire... je tourne en rond... dis-moi, Kaidoh, est-ce que c'est correct si je t'aime? Est-ce que j'ai le droit de t'avoir?

Kaidoh siffla et pendant un moment, il resta silencieux. Puis, enfin, il répondit :

- Senpai, tu... tu es sûr que tu veux de moi?

Cette fois, Inui eut un petit sourire et il rétorqua du tac au tac :

- Sûr et certain.

Kaidoh enfin lui rendit son étreinte et répondit doucement :

- Alors, ça va, je crois...

Inui ferma les yeux et se laissa aller encore un peu plus contre son amour. Puis, au creux de son oreille, il lui répéta qu'il l'aimait, plusieurs fois, comme s'il avait peur qu'il n'ait pas encore compris, qu'il ait encore des doutes. Il lui dit tant qu'il n'arrivait plus à compter le nombre de fois et il réalisa qu'il lui disait simplement parce qu'il en avait envie, parce qu'il aurait facilement passé sa vie ainsi, à lui répéter inlassablement qu'il l'aimait.

Vint tout de même le moment où il s'arrêta et desserra son emprise pour voir son visage. Kaidoh rougissait encore plus qu'il ne l'avait jamais vu et Inui se sentit fondre. Sans savoir s'arrêter, il se pencha sur lui et l'embrassa. Son kouhai lui répondit timidement et le calculateur se sentit si bien qu'il en avait presque mal.

Le serpent fut celui qui mit fin à leur échange. Il le repoussa doucement et fit remarquer, en détournant les yeux vers le bas :

- Senpai, il fait noir...

Inui releva le regard et remarqua qu'il avait raison, le soleil s'était bel et bien couché. La dernière fois qu'il avait regardé l'heure, il était dix-sept heures trente; un coup d'œil rapide à sa montre lui apprit qu'il était vingt heures. Il se pencha une dernière fois pour l'embrasser et se releva, avant d'aider son kouhai à faire de même.

Une fois debout et leurs affaires bien en main, Inui demanda à son amour :

- Kaidoh, tu veux venir chez moi demain soir?

Ce dernier siffla et finit par hocher la tête, les joues encore rouges, les lèvres aussi d'ailleurs. Inui, comme s'il avait un aimant en lui, se sentit encore une fois attiré vers le plus jeune et lui donna un énième baiser sur la bouche. Kaidoh se fit presque suppliant quand il le regarda et lui dit :

- Senpai, il est tard...

- Je sais, répondit le plus vieux, juste encore un peu, un tout petit peu...

Il savait qu'il se faisait insistant, puéril, mais il voulait profiter encore de lui, le plus possible. Après un autre baiser, le dernier cette fois, il se recula et, avec un sourire, lui dit :

- À demain, Kaidoh! Dors bien.

Le serpent, en baissant la tête un peu, lui répondit :

- Toi aussi, Inui-senpai.

Sans attendre de réponse, il s'en fut, et Inui se retourna pour marcher jusque chez lui. En chemin, il ne put que repenser aux nombreux baisers qu'ils venaient tout juste d'échanger. Sa maison vide l'accueillit, mais il n'en fit pas de cas et, après avoir mangé, fit ses devoirs, la tête encore dans les nuages. Il s'endormit avec un indescriptible sentiment de plénitude.