Tu es en retard ...

Je me fige, à peine franchi le seuil de la chambre. Est-ce un reproche ?

Voilà trois mois maintenant que je suis " convoqué " dans la chambre du Grand Pope, pas tous les soirs, mais suffisamment souvent pour que notre étrange relation puisse être qualifiée de suivie. La gêne des premières fois a disparu, c'est presque une routine maintenant. Nous faisons l'amour – encore que ce mot convient passablement mal à la situation, c'est uniquement de rapports sexuels dont il s'agit, rien de sentimental – puis nous passons la nuit ensemble. Et c'est tout, désespérément tout.

Bizarre. Je n'ai jamais recherché une relation durable avec quelqu'un. Jusqu'ici, le sexe se suffisait à lui-même. C'était le corps de mon partenaire qui m'attirait, pas ce qui pouvait bien se passer dans sa tête. Un de perdu, dix de retrouvés. Et voilà que le Grand Chambellan, en me jetant dans le lit du Grand Pope, m'a forcé à ouvrir des portes qui auraient mieux fait de rester closes.

On ne peut pas dire que je vienne ici de gaieté de coeur. Je me sens mal à l'aise en compagnie de cet homme si secret, si froid. Si encore je comprenais son attitude ! Mais il est muré dans sa tristesse et il semble s'y plaire. Il a pourtant tout ce qu'un homme peut désirer : l'argent, le pouvoir, les honneurs, le respect et l'admiration des habitants du Sanctuaire. Ordonne-t-il la moindre chose, il est aussitôt servi. Tous les jours, quand j'assure mon autre fonction, celle de capitaine des gardes, je vois des gens se prosterner à ses pieds, le remercier pour ses bontés ou lui demander conseil, et je sens qu'il en est touché. Ce n'est pas un homme avide ou ambitieux, c'est juste ... une coquille vide.

Ce mouvement d'humeur en est d'autant plus surprenant.

Je m'excuse, j'ai été mis en retard par un incident de service.

L'incident en question est ma rencontre avec son chambellan en quittant mon tour de garde, mais je préfère n'en rien lui dire. De toute manière, il ne s'est rien passé. J'ai refusé de me rendre à son bureau comme il l'exigeait – mais je ne me fais pas d'illusions, je ne perds rien pour attendre.

Le Grand Pope Shion ne répond rien. Ma réponse doit donc le satisfaire, à moins qu'il ne l'ait même pas écoutée, ce qui est plus probable. Il est allongé sur le lit, sa longue chevelure soyeuse déployée en vagues sur la blancheur des draps. Ses yeux sont clos, mais je sais que sous les paupières, ses prunelles fuchsia sont sans éclat. Cuisses à demi-ouvertes, il m'attend, abandonné, soumis.

Je me dirige vers le lit, et m'assois près de lui. Sans doute pense-t-il que je ne vais pas perdre davantage de temps, et le caresser sommairement avant de le prendre. Il se trompe. Pas ce soir.

Ses lèvres sont douces, et lorsque les miennes les effleurent, je les sens frémir. Cela ne dure pourtant qu'une fraction de seconde, car à peine ai-je goûté leur goût de fruit mûr qu'il se redresse brusquement. Je n'ai que le temps de lui saisir le poignet avant qu'il ne me gifle, et je le plaque sur le lit d'un mouvement brusque, mains enfoncées dans les oreillers au-dessus de sa tête. Il ne s'y attendait pas. J'en profite pour écraser ma bouche sur la sienne. Il émet un petit cri de détresse lorsque ma langue force le passage entre ses dents. Il a été chevalier d'or, il est infiniment plus fort que moi et pourrait me repousser d'un seul doigt, mais l'effet de surprise joue en ma faveur, et il ne se débat même plus. Bizarrement, c'est moi, effrayé par ma propre impudeur, qui me fige, et je le libère. Mon regard croise le sien, et pour la première fois, j'y lis quelque chose de vivant.

Non, il ne faut pas ... murmure-t-il, tout près de mon oreille.

Mais je ne l'écoute déjà plus, mes sens enivrés par le goût de ses lèvres et le parfum subtil de ses cheveux. Ma bouche effleure sa joue veloutée, va se perdre dans l'océan de boucles soyeuses qui encadrent son visage. C'est moi qui mène le jeu, mais j'ai déjà perdu la partie alors que je sens mon vainqueur trembler sous moi. Ce n'est plus la résignation que je lui ai toujours vue, mais de la fébrilité, presque de la peur.

Je ne vous veux pas de mal, lui dis-je pour le rassurer.

Je le sais bien ...

Sa voix est étranglée par les larmes, et dans son visage fin comme celui d'un marbre antique, ses deux prunelles brillent d'un éclat inhabituel. Doucement, pour l'apaiser, ma main caresse son épaule. Sa peau douce, sans défauts, semble luire et je promène, fasciné, un doigt léger sur la courbure délicate de l'omoplate avant de le laisser glisser, comme envoûté, vers la perle rose qui orne sa poitrine.

Il retient un gémissement, mais ne m'interrompt pas. Je le regarde. Ses paupières sont closes, et malgré cela je devine le combat qu'il est en train de se livrer à lui-même. Il a envie de moi, l'érection que je devine entre ses jambes en témoigne, alors pourquoi ne capitule-t-il pas ? Pourquoi cette retenue, que craint-il ?

Je poursuis mes caresses et mes baisers, prêt à tout arrêter sur un mot, une plainte de lui. Et lorsque je m'immisce entre ses cuisses, il serre les dents et je sens sa main fine glisser sur mon flanc. Je me fige un instant, étonné. C'est le premier geste d'encouragement qu'il ait jamais eu lorsque nous faisons l'amour. Rassuré, je le pénètre, très doucement. Ses chairs s'entrouvrent pour me laisser passer, plus facilement que d'habitude il me semble, mais je peux me tromper, mon esprit n'est plus très clair, enfiévré par le spectacle de ce corps sublime qu'il m'offre pour la première fois. Jusqu'à présent, il me tolérait, maintenant il m'accueille, et la différence est immense, il m'a fallu vingt ans et pas mal d'amantes pour m'en rendre compte. Centimètre après centimètre, je prends possession de lui, tandis que ses ongles en amande s'enfoncent dans la peau de mes flancs. Peu m'importe, le plaisir que je ressens et qu'il ressent lui aussi vaut bien cette petite douleur. Avec une lenteur délibérée, je continue ma progression en lui. Son corps est brûlant. Shion n'est plus la forme inerte que j'ai étreinte pendant bien des nuits, mais un être de chair et de sang que le désir consume.

Je suis maintenant au plus profond de lui. Je le contemple, superbe et abandonné, sa magnifique chevelure comme une auréole sur la blancheur immaculée des oreillers. Sa respiration est saccadée, mais je sais que ce n'est pas de douleur. Bien des fois, nos étreintes ont été plus brutales que cela, et il est Grand Pope, il a livré des batailles bien pires dans sa longue vie.

Je me penche sur lui, et effleure ses lèvres.

Regarde-moi...

Mais il résiste encore au plaisir qui est en train de l'envahir et détourne la tête.

Je t'en supplie ...

Avec une sorte de sanglot, il capitule et m'obéit.

Les lampes posées çà et là allument dans ses yeux des milliers d'étoiles et leur donnent une infinie profondeur. Ce n'est plus celui que je connais, tristé et résigné. Pour la première fois, il m'ouvre son âme. Ma main caresse sa joue sur laquelle une larme luit doucement. Je ne peux m'empêcher de sourire, subjugué, et je me retire doucement de son corps.

Il a la réaction que j'espérais : un gémissement sensuel qui trahit à la fois son désir et sa frustration. Ses hanches vont à la rencontre des miennes, son corps réclamant instinctivement le mien. Alors je reprends possession de lui, toujours avec une lenteur calculée. Il frémit sous moi, et cambre les reins en fermant les yeux, vaincu par le plaisir que je lui donne, tandis que sur ses lèvres glisse un soupir. Sait-il seulement à quel point il est beau, ainsi offert ? Je pourrais jouir sur-le-champ, mais je veux l'amener avec moi jusqu'à l'orgasme.

Il a cessé de lutter contre lui-même, et lorsque je commence à me mouvoir en lui, il m'accompagne, m'encourageant par ses gestes et sa voix. Je devine ses longues jambes croisées dans mon dos, et ses bras qui m'enlacent comme s'il craignait que je ne m'échappe. Nous somme soudés l'un à l'autre, saisis par la même fièvre qui consume jusqu'à la dernière parcelle de notre raison. Je ravale ma salive, il ne faut pas que je perde le contrôle. Ce n'est pas mon plaisir que je recherche. Ce que je veux, c'est qu'il reprenne vie, qu'il se souvienne à jamais de cette nuit, celle où il s'est découvert.

Lentement et longuement, je lui fais l'amour. L'orgasme nous fauche à la même seconde et je le sens se convulser sous moi dans un cri d'agonie. Je m'effondre sur lui, à bout de forces et comblé, mais je ne me retire pas. Pas encore. Je veux garder dans ma mémoire cette vision merveilleuse de Shion, encore dans les brumes de la jouissance, visage luisant rejeté en arrière, yeux mi-clos. D'une main tremblante, j'écarte une boucle que la sueur plaque sur sa joue.

Je t'aime, murmuré-je sans même m'en rendre compte.

Il ferme les yeux comme s'il venait de recevoir un choc, je jurerais qu'il va pleurer.

Va-t'en, chuchote-t-il sans me regarder.

J'ai l'impression que le monde s'écroule autour de moi. Dans un état second, je le libère. Aussitôt, il se laisse glisser sur le côté, me tournant le dos. Je suis atterré ... et je ne comprends pas. Comment a-t-il pu se livrer ainsi, et me repousser à présent ? L'incrédulité fait place à la colère. Non, pas de la colère, je ne suis pas en colère contre lui, je ne suis en colère que contre moi-même de ne pas parvenir à le saisir, à l'atteindre. C'est une immense amertume qui m'envahit.

Pourquoi ?,

Il garde un instant le silence. Et quand il ouvre la bouche, sa voix trahit un désespoir et une résignation sans nom.

Parce que je n'en ai pas le droit.

C'est comme une bulle qui éclate en moi.

Parce que tu es Grand Pope ?

Il secoue lentement la tête, et la lueur des lampes lustre sa crinière soyeuse.

Non.

C'est Ménandre, alors, n'est-ce pas ?

Il ne répond pas, cette fois, et je l'entends qui pleure doucement.

Pourquoi es-tu soumis à cet homme ? Quelle emprise a-t'il sur toi ?

J'ai presque crié, tant la colère me submerge.

Tu ne sais rien ...

Alors dis-le moi !

Ca ne te regarde pas ! Et toi, quels droits crois-tu avoir sur moi ?

Il a retrouvé instinctivement son autorité de Grand Pope, et je me radoucis, vaincu. Des droits sur lui, je n'en ai aucun. J'ai cru l'espace d'un instant, parce que je l'ai fait jouir, qu'il m'appartenait. Mais ce n'est que son corps que j'ai eu. Rien de plus. Jamais je ne l'ai senti aussi lointain. Mon coeur pèse des tonnes dans ma poitrine.

Je me rhabille avec des gestes d'automate, m'efforçant de ne penser à rien comme si Rien ne s'était passé ici cette nuit. Et comme si je n'étais pas amoureux d'un homme qui ne sera jamais mien.

Juste avant de franchir le seuil, il sort de sa léthargie.

Merci, souffle-t-il d'une voix à peine audible.

Abasourdi, je ne trouve rien à répondre et quitte la chambre avec la ferme intention de ne jamais y revenir.

Il ne me retient pas.

A peine rentré chez moi, je m'effondre sur mon lit, la tête vide et l'esprit en lambeaux. Je sais que je ne fermerai pas l'oeil cette nuit-là. Je ne cesse de ressasser ce qui vient de se passer. Je revois Shion pleurant, inerte au milieu des draps en désordre. Comment est-ce qu'il peut s'agir du même Shion qui quelques instants plus tôt a répondu si passionnément à mes caresses, qui a gémi de plaisir sous moi ? J'ignore ses liens avec Ménandre, tout ce que je sais, c'est que je hais le chambellan comme je n'ai jamais hai personne.

Mon coeur me dit de remonter là-haut, de forcer la porte de Ménandre et de lui dire le fond de ma pensée, de libérer Shion de son emprise, quelle qu'elle soit. Ma raison, elle, me conjure de ne pas intervenir. Même si c'est terriblement douloureux de l'admettre, ce qu'il m'a dit est vrai, : je n'ai aucun droit sur lui, en tout cas, pas ceux d'un amant. Je ne suis qu'un homme parmi tant d'autres qui ont probablement réchauffé son lit, et pas davantage. Je peux déjà m'attendre à être convoqué par Ménandre selon sa bonne vieille habitude. Mais je suis obstiné, et un reste de dignité me pousse, à l'aube, à me présenter à son bureau. Je vais lui signifier mon intention ferme et définitive de ne pas poursuivre son petit jeu plus longtemps. Il peut bien me menacer, me dégrader, m'exiler, je m'en fiche royalement.

Une surprise m'attend. Pas de gardes en faction devant le bureau de Ménandre, il n'est pas là. Le Palais semble en ébullition. Pas en alerte, ça ressemble plutôt à la fébrilité d'un changement de règne.

J'attire à l'écart le premier homme de ma section que je croise.

Qu'est-ce qui se passe ici ?

Le vent tourne ... il semblerait que le Grand Pope et le Chambellan se soient accrochés.

Je m'efforce de dissimuler ma surprise tout autant que mon intérêt.

Quand j'ai pris mon service à six heures, ça criait là-dedans, continue-t-il en désignant du menton la porte des appartements du grand Pope.

Comment ça, " ça criait " ?

Pour ça, je ne sais pas ce qu'ils ont bien pu se dire, mais ça n'est pas des gentillesses. Et ça pleurait, aussi ...

Mon inquiétude redouble, et je commence à regretter de ne pas avoir filé chez Ménandre aussitôt sorti du lit de Shion.

Où est le Grand Chambellan ?

Je dois le voir, savoir ce qui s'est passé.

Parti je ne sais où. Et on n'est sans doute pas près de le revoir.

Pourquoi donc ?

Il a donné sa démission.