Je m'attends dans les jours qui suivent à une révolution de Palais et une valse des fonctionnaires fidèles à Ménandre, consécutive à la chute du chambellan. Il n'en est rien. C'est son bras droit qui prend sa succession, comme si c'était naturel, presque prévu, et le Sanctuaire, après avoir retenu son souffle, reprend sa vie normale.
Moi aussi j'ai repris la mienne. J'assume toujours mon service officiel, car je suis capitaine des gardes avant tout. Plusieurs fois par jour, je croise Shion, comme si de rien n'était. Comme si rien ne s'était jamais passé.
J'ai renoué avec ma vieille habitude, celle de collectionner les amants de passage. Mais ça n'a duré que peu de temps. Autrefois je me contentais de n'importe quel corps pourvu qu'il soit consentant et d'un physique agréable. Maintenant, je les trouve fades, sans saveur. Tous, sans exception. Les premières fois, j'ai essayé de me convaincre que ce n'était dû qu'au changement d'habitude, que ça allait passer. Mais c'est faux. Je ne pense qu'à lui.
Lui, que je continue de côtoyer chaque jour, dans les cérémonies officielles, les audiences, lors de son inspection quotidienne du domaine. Lui que malgré tous mes efforts, je ne peux m'empêcher d'embrasser du regard, au risque de me trahir. Ce n'est pas pour ma réputation que je crains, elle n'a pas grand-chose à perdre, mais pour la sienne, et sa dignité de Grand Pope. Et je ne veux pas m'imposer dans sa vie, si tant est qu'il ne m'ait pas déjà oublié ... et remplacé.
Son corps, la douceur de sa peau contre la mienne, l'odeur de ses cheveux me manquent à un point que je n'aurais jamais imaginé, et savoir qu'il passe peut-être ses nuits dans les bras d'un autre est une torture. Mais il a eu raison en me jetant à la face que je n'avais aucun droit sur lui, pas même celui d'être jaloux. Il ne m'appartient pas. Et s'il se donne à un autre, dans l'intimité de ses appartements, cela ne me regarde en rien. Mais Dieux, que ça fait mal de seulement y penser !
Il ne m'a pas fallu faire de longues études pour comprendre qu'il n'y a qu'un seul moyen de lutter contre cette dépendance qu'il exerce sur moi bien malgré lui. Je ne me considère pas comme un lâche, mais il est des situations dans lesquelles la fuite est la seule option possible. C'est ironique, la vie. Ménandre m'a jeté dans le lit de Shion sous la menace de me faire muter si je n'obtempérais pas. J'ai obéi ... et voilà qu'à présent c'est moi qui demande cette même mutation. Jolie pirouette du destin !
J'aurais certes pu lui demander une audience, il me l'aurait accordée. Mais l'ambiance empesée par le protocole qui y règne se prête mal à ce qui n'est ni plus ni moins que des adieux officiels. Je connais les habitudes de Shion par coeur, après l'avoir côtoyé si longtemps : après un rapide déjeûner pris sur le coin de son bureau, si le temps n'est pas trop torride, il s'octroie généralement quelques instants de détente dans les jardins, et c'est un endroit du Palais où ma fonction me permet d'accéder aisément.
Après quelques minutes passées dans l'ombre d'un massif de bougainvillées, un bruit de pas sur le dallage de marbre m'apprend que j'ai vu juste. Il me dépasse sans me remarquer. Il se croit seul, il a laissé son masque rituel sur son bureau. Pour une poignée de minutes, il n'est plus que Shion, anciennement chevalier d'or du Bélier, et non le représentant de notre déesse.
- Majesté ?
Il se retourne vivement, surpris.
- Ah, c'est toi ...
Il ne m'a pas vouvoyé, et lui qui est toujours impeccablement vêtu n'ébauche pas un geste de la main vers son col dégrafé. Je signifie donc encore quelque chose pour lui ?
- Que veux-tu ?, s'enquiert-il d'une voix hésitante.
- J'aimerais que vous m'accordiez une mutation.
Il ouvre de grands yeux.
- Une mutation ? Où ça ?
- Au Palais d'Eté.
Le Palais d'Eté est une des résidences d'Athéna, située au fin fond du domaine, dans les montagnes. Personne n'y va plus guère de nos jours, que ce soit le Grand Pope ou les dignitaires du Sanctuaire, mais elle n'en est pas moins gardée, ne serait-ce que pour la protéger des pillards. Là-bas, je serai à même de retrouver une certaine sérénité.
- Le Palais d'Eté ...?, répète-t-il à voix basse.
Il semble réticent, presque chagriné.
- Puis-je savoir ce qui motive cette soudaine demande ?
-Vous le savez bien.
Sa bouche sensuelle s'étire dans un pli amer.
- Je croyais que tu m'aimais ... c'est ce que tu m'as dit l'autre nuit.
- C'est précisément pour cette raison que je te demande la permission de partir. Je ne veux pas t'imposer ma présence.
Je suis revenu instinctivement au tutoiement, qui convient mieux à ce genre de conversation.
- Alors toi aussi tu m'abandonnes ?
Est-ce de Ménandre qu'il veut parler ? Je me raidis, énervé que même absent, même démissionné, il occupe toujours entre le centre de la scène entre Shion et moi. Je ne m'en débarrasserai donc jamais ?
- Je pars parce que je t'aime, et que sans respect il n'y a pas d'amour. Tu as eu raison de me chasser de ton lit l'autre jour. C'était la seule issue possible à cette histoire.
- Je ne t'ai pas chassé !, s'écrie-t-il soudain.
- Chassé, invité à partir, peu importent les mots employés, là n'est pas le problème.
- Où est-il, alors ?
- Je te respecte trop pour accepter que tu continues à coucher avec moi parce que tu y es contraint.
- Contraint ? Oh, Polybès, pour qui me prends-tu ? Pour une putain, qui t'accueille chaque nuit entre ses cuisses sans états d'âme ni sentiments ?
Je vois soudain ses traits se convulser, et il enfouit son visage dans ses mains. Je me mords la lèvre jusqu'au sang. Je ne pensais pas qu'il verrait les choses sous cet angle.
- Je te demande pardon ... Jamais il ne m'est venu à l'esprit de te faire mal, encore moins de t'insulter. Je veux juste que tu comprennes que je refuse que tu sois forcé à coucher avec moi.
- Tu n'as jamais rien forcé !
- Je ne comprends pas ... si tu m'aimes, pourquoi ...
Je ne trouve pas mes mots. Tout s'entrechoque dans ma tête.
- Ne cherche pas à comprendre, tu ne le peux pas. Personne ne peut se mettre à ma place. J'ai peur, Polybès, si tu savais comme j'ai peur ...
- Peur de quoi ?
- De t'aimer ...
-Est-ce si terrible ?
Il laisse échapper un rire rauque.
- Il n'est jamais facile de tirer un trait sur quarante ans de sa vie ..., laisse-t-il tomber, amer.
Je sens une boule se former dans ma gorge. Je n'ai jamais réalisé jusqu'à présent la différence d'âge qui nous sépare. J'ai à peine vingt-deux ans, et lui ... quatre-vingts ! Un vieillard, presque, enfermé dans un corps de vingt ans. Un corps de vingt ans, avec des besoins physiologiques diamétralement opposés à un esprit meurtri par la vie. Il a été chevalier d'or, a survécu à une guerre sainte, a dû porter à bout de bras un Sanctuaire en ruines. Je sais assez la charge que cela représente au quotidien. Des journées interminables, des nuits blanches, courbé sur son bureau, à tout gérer, parce qu'il est le seul à pouvoir le faire. Une vie entière sacrifiée à Athéna. Tout à coup, je me sens comme un gamin ignorant face à cet homme qui a vécu. Et cet homme est mon amant, et plus encore : l'homme que j'aime. Que puis-je lui apporter ? Notre situation est sinon ridicule, du moins décalée. Et plus le temps passera, pire ça sera. Ni lui ni moins ne pouvons rien y faire. Si, je peux une chose, une seule : l'aider à supporter cette charge trop lourde pour un homme solitaire.
Je m'approche de lui, et l'enlace. Je ne peux plus partir, à présent. Mais c'est lui qui achève de me convaincre.
- Ne m'abandonne pas, toi aussi, murmure-t-il.
Moi aussi ... est-ce de Ménandre qu'il parle ? Je sens son front trop lourd sur mon épaule. Je ferme les yeux.
- Jamais.
Et je compte bien tenir la promesse que je me fais, aussi longtemps que je le pourrai. Je le soulève comme s'il ne pesait pas plus qu'une plume, et l'entraîne vers ses appartements. Il se laisse faire en me couvrant de baisers et en riant entre ses larmes.
Heureusement que l'ambassadeur de Grande-Bretagne, qui faisait le pied de grue à l'attendre, n'a jamais su ce que nous faisions pendant ce temps. Son flegme so british n'y aurait pas survécu.
Nous vivons un bonheur sans nuages pendant plusieurs mois. Au fil des jours, Shion a perdu sa tristesse et sa retenue. Certes, ses journées sont toujours aussi interminables. Levé le matin avant l'aurore ( je me réveille souvent dans un lit vide ), il ne quitte son habit de Grand Pope fort tard le soir la plupart du temps, pour venir se blottir contre moi dans notre lit. Nous faisons l'amour avec enthousiasme et sans arrière-pensée. L'ombre de Ménandre n'est plus qu'un souvenir, et encore. Je n'ai plus entendu parler de lui, sans doute a-t-il quitté le Sanctuaire, furieux d'avoir été évincé.
Shion vient me retrouver lors de ses rares heures de loisir. Nous parlons beaucoup, et au début ça a été assez insolite après cette relation quasi-muette. Il est immensément cultivé, et m'encourage à piller sans vergogne sa bibliothèque. Nous discutons de tout, à l'exception de la marche du Sanctuaire. Je n'ai pas les compétences pour cela. Je suis un capitaine des gardes, un meneur d'hommes tout au plus, mais certainement pas un gestionnaire. Et je comprends qu'il ne veuille pas parler de cette charge qui l'accapare déjà tant. Ce n'est que le soir, dans l'intimité de ses appartements, que je l'ai rien que pour moi. Nous faisons l'amour, nous rions, nous parlons, et je suis heureux de lui faire oublier pendant quelques heures le poids qui pèse sur ses épaules.
Et puis un jour tout bascule. Et je n'ai rien vu venir. Avec le recul, cela me saute aux yeux. Comment ai-je pu ne m'apercevoir de rien ?
J'aurais pourtant dû comprendre ce qui se passait, lorsque ce matin je me suis réveillé, avec Shion blotti contre moi. D'ordinaire, il est déjà à sa table de travail à cette heure-ci, quand une dépêche urgente ne l'a pas maintenu debout toute la nuit. J'ai mis cela sur le compte de la fatigue, et d'une nuit passablement agitée. Il s'est levé en catastrophe, à demi-groggy, et a foncé en direction des thermes pour des ablutions matinales un peu baclées. Il se fait un point d'honneur d'être ponctuel, surtout quand l'emploi du temps de la matinée est truffé d'audiences, qui débordent jusque tard dans l'après-midi.
Shion a du mal à dormir ces temps-ci. La situation internationale l'inquiète. Même moi qui ne suis guère versé en matière de géopolitique et de diplomatie, je comprends qu'il va se produire des bouleversements dans les mois à venir. Napoléon Bonaparte, qui a mis à ses pieds presque toute l'Europe, vacille sur son trône. Les futures dépouilles de son empire risquent d'aiguiser les convoitises et de raviver les braises d'un continent consumé depuis vingt ans maintenant par les guerres. Les têtes couronnées, autrefois liguées contre lui, vont se les disputer comme des chiens à la curée, dans un beau bain de sang.
Ce matin-là, les audiences se suivent et se ressemblent. Les ambassadeurs se succèdent dans la grande salle du Palais, chacun étalant complaisamment la totale abnégation et l'amour de la paix de celui qui l'envoie. On se croirait dans un conte pour enfants. Qui espèrent-ils berner ? Le Grand Pope, à la droite duquel je me tiens, prêt à obéir au moindre de ses ordres, oscille entre patience héroïque et résignation. Personne n'a l'intention de faire la paix, la redistribution des cartes est trop alléchante. Chacun ne vit que dans l'espoir de grapiller une province, une ville à son voisin et ennemi.
Le dernier de ces menteurs invétérés – huitième ou neuvième, j'ai perdu le compte – vient de quitter la salle. Shion, qui l'a obligemment raccompagné, revient à son trône et s'y laisse tomber, comme vidé de ses forces.
- On n'y arrivera jamais, murmure-t-il. Ils veulent la guerre, quel qu'en soit le prix. Les imbéciles !
- Tu as fait tout ce que tu as pu ..., m'empressé-je de le consoler.
- Ca ne suffit pas, hélas.
Il ôte son heaume et son masque, et se masse la nuque en fermant les yeux. Il est épuisé, et son teint est affreux. Des cernes bleus creusent son visage d'ange.
- Tu devrais te reposer un moment, risqué-je.
Il déteste que je lui dise cela. Comme je l'aurais parié, il rejette ma proposition d'un geste de la main.
- Hors de question ! Il doit y avoir une pile énorme de missives diplomatiques toutes fraîches qui m'attendent.
Je fais la moue en lâchant un soupir que je ne me donne pas la peine de dissimuler.
- La guerre ne m'attendra pas, me rappelle-t-il.
Hélas !
Je le suis, agacé, tandis qu'abandonnant son pesant heaume sur son trône, il regagne son bureau. Ces derniers temps, il y passe même une grande partie de ses nuits. Il y a des fois où j'ai envie de le ligoter et de le jeter de force au lit. Pour y dormir, et rien d'autre.
Nous n'en avons pas atteint le seuil que soudain il chancelle et s'affaisse brusquement, comme une marionnette dont une main invisible a soudain tranché les fils, et je le vois qui tente de se rattraper au mur dans un geste instinctif. Je bondis juste à temps pour le recevoir dans mes bras, aussi mou qu'une poupée de chiffon. En proie à une vive inquiétude, je me précipite vers les appartements en intimant au passage aux deux gardes en faction l'ordre d'aller chercher un médecin.
Je l'étends aussitôt sur son lit, dégrafe son col pour lui permettre de respirer à son aise, et lui ôte son masque. Son visage est clos et livide. Il a perdu connaissance. Je tapote nerveusement ses joues, tout en surveillant du coin de l'oeil l'embrasure de la porte. Pourvu que le médecin du Palais ne soit pas sorti !
Machinalement, je saisis sa main pour qu'il ressente ma présence. Et ce n'est qu'à ce moment que je me rends compte qu'elle est brûlante.
Je vis les jours suivants dans une sorte de stupeur hébétée. La fièvre de Shion ne cesse de monter, et le médecin n'est guère optimiste. Il a diagnostiqué un refroidissement. Ce genre de choses n'arrive qu'aux gens ordinaires, croyais-je, pas aux Grands Popes ! Mais c'est sans compter avec l'intense fatigue accumulée de ces derniers temps. Shion a malmené son organisme à un tel point que celui-ci a fini par le trahir. Je ne peux m'empêcher de me remémorer la dernière fois où nous avons fait l'amour. Il avait fait très chaud ce jour-là, nous étions en sueur ... j'ai envie de me gifler.
La chambre est plongée dans une semi-obscurité pour ne pas agresser les yeux du malade. Seule une veilleuse dispense une faible lueur dorée. Mais c'est suffisant pour que je devine sa peau livide baignée de sueur. Shion a beau essayer de me rassurer, prétextant une fatigue passagère, je sais que la situation est bien plus grave que cela. Peut-être n'en a-t-il pas conscience. Au fur et à mesure que les heures passent, il est de plus en plus somnolent. Maintenir les yeux ouverts semble lui coûter un effort considérable, et le médecin m'a conseillé de le laisser dormir afin qu'il puisse reprendre quelques forces.
- Fais venir le garde du Sceau, s'il te plaît.
La mort dans l'âme, j'acquiesce. Je sais ce que cela veut dire. Je les laisse en tête-à-tête. Lorsque son interlocuteur quitte la pièce, Shion ne porte plus à son doigt l'anneau qui fait de lui le détenteur légitime du pouvoir d'Athéna. Il a remis les rênes du Sanctuaire à qui de droit au cas où ... je me refuse à envisager le pire.
Dans la nuit, malgré tous les efforts du praticien, Shion sombre dans le délire. Je refuse de quitter son chevet, torturé par mon impuissance. Inlassablement, je baigne son front d'un linge frais, dans un espoir illusoire de faire tomber la fièvre qui le dévore. Il m'appelle de temps à autre, et j'ai beau serrer sa main brûlante dans la mienne, il ne semble pas se rendre compte que je suis là, près de lui. Son esprit est ailleurs. Trois noms reviennent inlassablement sur ses lèvres craquelées par la fièvre : le mien, celui d'une personne que je ne connais pas, ... et un autre. Et à chaque fois qu'il le prononce, j'ai l'impression qu'on m'enfonce un pieu dans le coeur.
C'est celui de Ménandre.
A suivre ... Soyons sympas, laissez-moi une petite review, il n'y a pas besoin d'être inscrit, et ça prend un quart de seconde ! et ça m'encourage pour la suite !
