Les jours se suivent ... et se ressemblent. L'état de Shion ne s'améliore pas. J'essaie de me rassurer en me répétant qu'il a été chevalier d'or, qu'il est plus fort que la maladie, que la fièvre, que la mort même mais je ne parviens plus à m'en a cessé de s'alimenter, et malgré tous mes efforts et mes supplications, ne prend plus les potions que prépare le médecin. Celui-ci ne sait que faire, je le vois bien.

- Il faut attendre ..., marmonne-t-il en secouant la tête.

Attendre ! Je ne fais que ça ! Et je ne peux faire que ça ! Mes journées se résument désormais à me tenir près de lui, à prendre sa main en espérant qu'il puisse sentir la mienne, et à prier. Prier qui, prier quoi ? Je n'ai jamais cru aux miracles.

C'en est pourtant un qui se produit, et sous une forme que jamais je n'aurais pu imaginer. Le docteur vient de se retirer pour prendre un peu de repos – il est aussi épuisé que moi – et j'ai repris ma place au chevet de mon amant, quand un bruit se fait entendre dans le couloir. L'esprit las, je sors pour manifester mon agacement devant ce chahut. Et c'est là que je tombe face à lui : le porteur de ce miracle que je n'espérais pas.

Ménandre !

Je ne le reconnais pas sur-le-champ, dans cet homme voûté, aux traits amaigris, qui semble avoir de la peine à se tenir debout. Mais le feu qui brûle dans ses yeux sombres est toujours aussi vif. Derrière lui, dans l'ombre, je distingue son âme damnée de secrétaire.

Mon premier réflexe est de le repousser.

- Allez-vous-en !

Je ne l'ai que trop vu, et même si je lui dois beaucoup, je ne veux plus subir son ascendant.

- Par pitié, laissez-moi le voir ...

Je me fige. Le Ménandre que j'ai connu ne m'aurait jamais supplié, il était bien trop fier et orgueilleux pour cela. Comment a-t-il pu autant changer en quelques mois ? Me tend-il un piège ?

- Je crois que vous devriez partir. Vous n'avez rien à faire ici.

- Je ne partirai pas !

Il paraît plus désespéré que vexé par mon refus, et avant que j'aie réagi, il me bouscule et force le passage. Je l'agrippe par le bras et retire aussitôt ma main, en le dévisageant, glacé d'horreur. Il ne détourne pas le regard, au contraire, le sien se plante dans le mien, dur et déterminé.

- Mon Dieu ..., murmuré-je, les larmes aux yeux.

- Laissez-moi le voir.

Cette fois, ce n'est plus un ordre, ni même une supplication. Je comprends que c'est une dernière volonté. Mon bras, resté en l'air, retombe le long de mon flanc. Je ne peux pas humainement le lui refuser. J'acquiesce en silence.

Il s'avance dans la lumière dorée, vers le lit dans lequel git Shion, et s'arrête quelques instants. Je retiens mon souffle. Que veut-il faire ?

Après un semblant d'hésitation, il s'agenouille près du mourant, et je l'entends murmurer :

-Ce n'est pas ainsi que les choses devaient se terminer, Majesté ... rappelez-vous votre promesse !

Il étend une main amaigrie vers le visage de Shion, et je vois ses longs doigts glisser sur sa joue avec une douceur qui me stupéfie tant je l'en aurais imaginé incapable, lui si froid et si calculateur. Je me retiens à grand-peine d'intervenir. Comment ose-t-il, lui qui n'est rien pour Shion ? Mais je reste là, figé, tandis que je comprends soudain, en un éclair, qu'ils ont tous deux été plus proches que moi et Shion ne le serons jamais.

- Vous vous souvenez de ce que nous avions convenu ? J'ai tenu ma promesse, à vous de tenir la vôtre ! Vous entendez ? Je refuse d'avoir fait tout ça pour rien !

Il a pris le mourant par les épaules et le secoue. La main sur la bouche, je me retiens à grand-peine de lui hurler de le laisser tranquille et de le jeter dehors.

- Réveillez-vous ! Réveillez-vous ! Vous en êtes capable ! Ne baissez pas les bras, pas maintenant ! Vous n'avez pas le droit de me faire cela, pas après tous ces sacrifices, vous entendez ? Pas le droit !

Et sous mes yeux incrédules, les paupières de Shion se soulèvent. Mon premier réflexe est de me précipiter vers le lit, mais je me fige soudain en voyant la main de mon amant se lever, d'abord pesante plus plus assurée, pour aller caresser tendrement la joue creuse de Ménandre, sur laquelle coule une larme.

- Je t'aime ... je t'aimerai toujours, souffle-t-il d'une voix à peine audible.

- Ne dis pas cela ...

- Je ne mérite pas tout ce que tu as fait pour moi.

- J'aurais fait n'importe quoi pour toi, tu le sais. Mais toi seul peux leur donner un sens. Ne te laisse pas aller, Shion, je t'en supplie.

- C'est si difficile. Je voudrais tant te suivre. Etre délivré de tout ...

- Je te défends de dire cela. Et encore plus de le penser.

Shion ferme les yeux, épuisé. Son désespoir est palpable.

- Ne pars pas, reste encore un peu ...

- Ma place n'est plus ici. C'est celle d'un autre maintenant. Vis pour lui.

En prononçant cette phrase, Ménandre a tourné les yeux vers moi, et m'a transpercé de son regard impérieux dans lequel je ne lis pourtant aucun ressentiment. Mon malaise redouble, j'ose à peine respirer.

Plusieurs minutes s'écoulent dans un silence pesant. Ménandre semble dans un autre monde, et un sourire lointain flotte sur ses lèvres, mais il est teinté d'amertume et de nostalgie. Soudain je le vois se pencher sur Shion qui s'est rendormi, et déposer délicatement un baiser sur son front. Puis il se relève, et si tout à l'heure je l'ai trouvé diminué, à présent il me semble plus majestueux que jamais.

- Soyez toujours digne de lui, me dit-il, d'une voix autoritaire sous laquelle ne transparaît aucune émotion.

Puis il quitte la chambre sans se retourner.

Dans les jours qui suivent, l'état de Shion s'améliore sensiblement. Sa fièvre a disparu, et il parvient à nouveau à s'alimenter à peu près, même si chaque bouchée est encore une épreuve. Il me semble reprendre un peu goût à la vie. Je serais bien ingrat si je ne reconnaissais pas le rôle de Ménandre dans ce quasi-miracle. Où est-il en ce moment, d'ailleurs ? Je me surprends à me poser la question. Shion ne l'a pas posée, lui. Sans doute parce qu'il connaît la réponse.

Si ce cauchemar a eu un aspect positif, c'est de me faire comprendre à quel point j'aime Shion. J'ai eu si peur de le perdre ! Et en même temps, savoir qu'il en a aimé un autre est une véritable torture. Ses dernières paroles avant de quitter la chambre, l'autre jour, me laissent croire que jamais je ne le reverrai, et loin d'en être soulagé, je me sens désarmé. Comment combattre à armes égales avec un fantôme ?

Au fur et à mesure que mon amant reprend des forces, je comprends que les choses ne seront plus jamais comme avant. Il y a une gêne imperceptible entre nous, peut-être aussi est-ce mon regard qui a changé. L'amertume me ronge. Je croyais qu'il m'aimait, exclusivement. Le fait qu'il y en ait eu un autre détruit tout, même si ce qui les a unis appartient irrévocablement au passé. Pire encore, je devine, à ses silences, aux larmes qu'il me cache, qu'il pense à lui, encore et toujours. Avant cette scène surréaliste, je détestais cet homme que je croyais incapable d'aimer, maintenant je n'y parviens même plus. Au contraire, j'ai pour lui de la peine que je ferais mieux de garder pour moi. Car c'est lui qui a le coeur de Shion.

Et une bouchée après l'autre, un pas après l'autre, la vie reprend son cours. Je m'efforce de laisser à Shion des moments de solitude, même si mon coeur saigne de savoir qu'il les passe à pleurer un autre. Il essaie de ne pas me le montrer, bien sûr, mais ses yeux rougis le trahissent.

Une nuit, alors qu'il s'est enfin endormi, pelotonné dans mes bras, son souffle tiède caressant mon épaule, les ténèbres se dissipent soudain autour de nous, et un bruit de pas étouffé par les tapis se fait entendre. Je soupire. Sans doute une dépêche diplomatique qui vient de tomber. Je tourne la tête, et aussitôt je comprends qu'il s'agit de bien autre chose tandis que se dessinent, à la lueur vacillante d'une lanterne sourde, les traits ravagés de tristesse du serviteur de Ménandre. Je n'ai pas besoin qu'il m'explique la raison de son intrusion ici, j'ai déjà compris. D'un signe de tête, je lui fais signe que je le rejoins dans l'antichambre.

Shion ne s'est pas réveillé, épuisé qu'il est. Je remonte le drap sur son épaule nacrée, et dépose un baiser sur sa chevelure de soie.

- Dors ...

Puis je m'habille en silence et sors sur la pointe des pieds.

Je croyais connaître le Sanctuaire comme ma poche, je me suis trompé. J'ai vite perdu mes repères tandis que nous déambulons au milieu des rochers, gravissant tantôt un sentier abrupt, tantôt nous glissant dans une faille étroite entre deux parois. Le serviteur de Ménandre n'a pas desserré les dents de tout le trajet. Nous marchons en silence pendant un quart d'heure, vingt minutes peut-être, jusqu'à ce que nous arrivions devant une petite maison d'aspect banal, pour autant que je puisse en juger par ce clair de lune blafard.

Il me fait signe d'entrer.

Je m'attendais plus ou moins à cela depuis que Ménandre a forcé la porte des appartements de Shion, il y a maintenant quelques semaines de cela. Mais ce n'est que maintenant que je réalise pleinement la situation. A peine ai-je franchi le seuil de la chambre qu'une violente et désagréable impression me saisit à la gorge. C'est la mort qui règne ici, au milieu de l'odeur des médicaments et des potions diverses destinées à soulager comme faire se peut un mourant.

Ménandre gît dans un lit dans lequel, lui autrefois si imposant, si altier, paraît presque éthéré. Un cadavre vivant, ce sont les seuls mots qui me viennent à l'esprit. Depuis que j'ai saisi, au chevet de Shion, un bras amaigri, je le savais malade, très malade. Mais son regard n'a pas changé, et aussi diminué soit-il physiquement, sa force morale en impose encore.

- Tu es venu ...

Je ne réponds rien. J'ai été fou de venir. Quoi dire à cet homme qui, nul besoin d'être Pythie pour le savoir, n'a plus que quelques heures à vivre ?

- Est-il au courant ?

- Il dort, murmuré-je.

Un sourire se dessine dans le visage ravagé de souffrance, et je devine une lueur de tendresse s'allumer dans ses yeux sombres. Il ne se donne plus la peine de dissimuler quoi que ce soit. Cet homme, qui a dirigé le Sanctuaire avec Shion pendant de si longues années, partagé son intimité, se livre à moi pour la première fois ... pour la première et dernière fois.

- C'est mieux ainsi, l'entends-je dire.

Il s'écoule un long moment de silence. Il semble perdu dans ses pensées, ses souvenirs sûrement. Le temps ne compte déjà plus pour lui. Il glisse sur lui et à travers lui sans pouvoir l'atteindre.

- Sais-tu pourquoi je t'ai envoyé chercher ?

Je secoue la tête.

- Pour te donner un conseil. Viens, prends ce tabouret et assieds-toi à côté de moi.

Je m'exécute en silence avec des gestes fébriles. Il y a des milliers d'endroits au monde où je préférerais être.

- Pour commencer, que crois-tu que Shion a été pour moi ?

J'hésite un instant, je cherche mes mots.

- Votre amant ?

A ma grande surprise, il se met à rire, découvrant des dents étrangements blanches et belles dans son visage marqué par la souffrance.

- Non, pas mon amant. J'ai partagé quarante ans de sa vie. Quarante ans à l'aimer, jour après jour, à le soutenir quand il doutait de lui, à partager ses joies, ses peines, sa solitude, le poids de sa charge. Mon amant, non. Bien plus que cela. L'amour de ma vie. Le seul. Et cet amour, c'est la seule chose que j'emporterai bientôt avec moi dans la tombe. Tu comprends ce que je veux dire ?

Mes yeux s'embuent de larmes, c'est à peine si je le vois, alors qu'il est devant moi, tassé dans ses oreillers mais toujours le plus fort de nous deux.

- Je crois, oui.

- Alors c'est bien. J'ai réussi.

Il semble soulagé.

- Réussi quoi ?

- A passer le flambeau. Shion est à toi à présent ... même s'il ne cessera jamais d'être à moi. Ma vie s'achève, la sienne n'en est qu'à ses débuts. Depuis longtemps, je savais que cela se terminerait ainsi. Je n'avais pas le choix.

- Quel choix ?

- Tu veux tout savoir ? Tu en as le droit, et ça vaut mieux, dans un sens. Au moins tu sauras ce qui t'attend, contrairement à moi, qui ai vécu tant d'années dans l'insouciance, aveuglé par l'illusion de la jeunesse. Sais-tu seulement de qui tu partages la vie ? D'un vieillard de quatre-vingts ans qui ne vieillira jamais, d'une âme fatiguée, enfermée dans un corps qui ne devrait pas être le sien. D'une aberration divine, qui s'appelle le Misopheta Menos. Tu en as déjà entendu parler ?

- Non.

- C'est un don que Athéna a fait à Shion à l'issue de la guerre sainte de 1743. Elle était elle-même mourante, et pour assurer la continuité du Sanctuaire, elle lui a offert ce Misopetha Menos ainsi qu'à Dohko, chevalier de la Balance. Imposé, devrais-je dire. Ils étaient les deux seuls survivants de cette guerre. L'un d'eux devenait devenir Grand Pope, l'autre assumer une mission qui trouvera sa raison d'être dans des décennies de cela. Pour eux deux, le Misopetha Menos était le prix à payer pour leur survie, et il fut bien lourd. Ne pas vieillir, vivre au ralenti, voilà ce que c'est. Voir tous les siens mourir, les uns après les autres, et rester là, immuable, tandis que le temps glisse sur vous. Une statue de chair érigée à la gloire d'Athéna.

Dans la bouche de tout autre, j'aurais considéré ces paroles comme un blasphème, mais dans la sienne, lui qui avait tant fait pour le Sanctuaire, ce n'était plus que le reflet d'une amertume trop longtemps contenue.

- Shion a quatre-vingt-dix ans aujourd'hui. Il a toujours à coeur de restaurer l'autorité d'Athéna. Il ne l'a jamais trahie une seule seconde, même en pensée, et les dieux savent pourtant à quel point il a pu souffrir. Mais cela fait maintenant plus de soixante ans qu'il est à la tête du Sanctuaire, et aussi fort soit-il, il est fatigué à un point que tu ne peux pas deviner. L'échec de sa politique actuelle pour préserver la paix en Europe l'a anéanti, et je ne suis plus là pour le soutenir. Pendant quarante ans, j'ai été à la fois son amant, son conseiller, et son meilleur ami. Le seul peut-être. Cette affaire est tombée au plus mauvais moment.

- Cette affaire ?

- Ma maladie. J'ai essayé de la lui cacher le plus longtemps possible, le temps de me trouver un remplaçant.

- Moi ...

- Oui, toi.

- C'est pour cela que vous m'avez envoyé dans son lit ?

- Oui, même si j'ai eu quelques remords au début. Et je pense que tu comprends bien que je ne faisais pas cela de gaieté de coeur.

Le mot est faible. Je baisse la tête, honteux d'avoir été si injuste avec lui, de l'avoir si mal jugé. J'ai cru détester cet homme qui se meurt sous mes yeux, alors que lui, au prix de ses larmes, m'envoyait prendre sa place dans le lit et le coeur de celui qu'il aimait. Comment de temps mes nuits avec Shion ont-elles hanté les siennes ?

- Shion a toujours vingt ans, et les besoins physiques qui vont de pair. Moi, j'ai vieilli doucement à ses côtés, et au fil du temps, j'ai vu un fossé se creuser entre nous. Lui, pas. Je crois même qu'il me jalousait un peu. Il ne m'a jamais témoigné le moindre ressentiment. Nous ne demandions qu'à vieillir ensemble, calmement, comme tout le monde et être couchés dans la même tombe au soir de notre vie. Ce bonheur-là nous a été refusé.

Sa voix s'étrangle, et il se détourne, sans doute pour que je ne voie pas ses larmes. Oh Athéna, déesse miséricordieuse entre toutes, qu'avez-vous fait ?

- Shion n'a jamais rien demandé, ne s'est jamais plaint. Toi qui le connais, tu dois le savoir, n'est-ce pas ? Avec les années, moi je vieillissais, et lui qui restait si jeune, si plein de vie ... j'ai commencé à ressentir les premières atteintes de ma maladie il y a quatre ans de cela, et très vite je n'ai plus été capable de le contenter physiquement. Tout mettre sur le compte de la tumeur qui me ronge serait faire preuve de mauvaise foi, ce serait arrivé, tôt ou tard. Une nuit, je me suis effondré dans ses bras alors que nous faisions l'amour. L'alerte a été chaude, j'ai failli mourir. Alors Shion a pris peur, m'a fermé la porte de sa chambre. Il ne voulait pas que je risque ma vie. Je savais que c'était le condamner à une vie de fantôme, lui déjà si accablé de ne pouvoir vieillir, lui à qui il restait sans doute des décennies à vivre ainsi, seul, sans affection, sans chaleur. Alors j'ai fait la seule chose en mon pouvoir : j'ai sacrifié mon amour-propre et mon amour tout courtpour lui. Je lui ai demandé de me retirer hors du Sanctuaire, et de trouver un autre amant qui saurait prendre soin de lui. Il a crié, pleuré, supplié. Mais je n'ai pas cédé. Il n'y avait aucune autre solution. Lui ne pouvait vieillir, je ne pouvais rester jeune. Tôt ou tard, je le quitterais, et l'évolution de ma maladie me laissait entrevoir que ce serait plus tôt que ce que j'avais craint. Alors autant que ça soit en douceur et le mieux possible. Nous avons fait un pacte. Je resterais à ses côtés en tant que Grand Chambellan. C'était une position officielle qui nous permettrait de nous voir comme auparavant. En d'autres termes, nous resterions amis puisqu'amants, c'était impossible. Alors tu es entré en scène.

Ma gorge me serre. Il a tout calculé, du début de ma relation avec Shion à cet instant.

- Tu n'as pas été le premier que j'ai envoyé dans son lit pour me remplacer. Ceux qui t'ont précédé n'ont pas fait l'affaire. Détrompe-toi, ce n'est pas de sexe que je parle. Ce n'était pas quelqu'un qui donne du plaisir sexuel à Shion que je cherchais. C'est d'affection dont il a besoin. J'ai fait ça, quoi qu'il m'en ait coûté, pour qu'il ne s'endorme pas dans un lit vide durant les deux siècles qu'il lui reste à vivre ...

- Et il a accepté ?

- Je ne lui ai pas laissé le choix. Je n'en suis pas fier, mais je n'avais pas le temps de faire dans la dentelle. C'était sa part dans notre pacte. Accepter de se détacher de moi, au moins physiquement pour commencer. Le reste viendrait naturellement ... Shion est un homme profondément bon et aimant. S'il acceptait d'entrouvrir ne serait-ce qu'un peu les portes de son coeur, j'aurais gagné. Malheureusement, les premiers qui sont passés dans son lit l'ont traité bien mal. Comme une putain au mieux, comme un marchepied vers le pouvoir au pire. Il n'y a que toi qui ait compris son mal de vivre. Toi, dont la réputation de coureur n'était pourtant plus à faire, n'est-ce pas ?

Je ne peux m'empêcher de sourire.

- J'ai tout fait pour m'assurer que tu le méritais, et tu n'imagines pas quel soulagement ça a été pour moi en découvrant que peu à peu il se raccrochait à la vie. Quelque part, cela me faisait mal aussi ...

- Je vous demande pardon. Je m'étais trompé sur vos intentions. Je croyais que vous manipuliez Shion.

- C'est que tu ne le connais pas encore si bien que ça ... sinon tu saurais qu'il n'est pas facilement influençable. Tu n'as aucun souci à te faire. Il t'aime. Peut-être pas comme il m'a aimé, moi, tout du moins laisse-moi cette illusion. Mais ne nous compare pas. En tout cas, pas avant d'avoir vécu trente ou quarante ans à ses côtés. Les épreuves vous rapprocheront ou vous sépareront. Mais si vous restez soudés, alors vous le serez à jamais ... au-delà de la tombe.

- Vous ne devriez pas dire cela, chuchotai-je.

- Pourquoi ? Crois-tu que je me fasse la moindre illusion sur mon état ? Ce n'est plus qu'une question d'heures, maintenant, jusqu'au lever du soleil avec un peu de chance. Ca m'est indifférent. Je pars tranquille, Shion est entre de bonnes mains. Mais puis-je te donner un dernier conseil ?

- Ou... oui.

- Ne laisse pas le temps vous séparer, et ruiner tout ce que vous avez construit ensemble. Pars avant.

- Avant ?

- Oui. Rien n'est plus cruel qu'une agonie de fin de règne. Pour celui qui la subit autant que pour celui qui en est le spectateur. Quand ton tour viendra, pars sans te retourner. Ne le laisse pas te pleurer avant même de t'avoir perdu. Il n'a déjà que trop versé de larmes. Et il en versera encore beaucoup. Alors fais en sorte que les souvenirs que tu laisseras en lui ne soient que joie, et non hantés pas la maladie et la mort.

- C'est pour cela que vous êtes parti, alors ?

- Je ne voulais pas qu'il garde de moi l'image d'un homme vieux avant l'âge et détruit par la maladie. Je ne voulais pas qu'il revive cela, lui qui quarante ans après la mort de son premier amant, s'éveillait encore en larmes en pensant à lui.

- Son prem...

- Oui. Il y en a eu un autre avant moi, tout comme il y en aura d'autre après toi. Je sais, cela fait mal, mais le Misopetha Menos aura privé Shion du plus grand don de la vie, celui de n'avoir qu'un seul amour. Tu vois, je ne suis pas si différent de toi. Je ne connais même pas le nom de mon plus cher ennemi.

- Il ne vous en a jamais parlé ?

- Seulement vaguement, quand il lui fallait exorciser sa douleur à n'importe quel prix pour ne pas y succomber. Je ne connais pas son nom, la seule chose qu'il m'en ait dit, un soir où il était à bout de forces, c'est qu'il était mort sous ses yeux, vidé de son sang, pendant la guerre sainte de 1743. Il lui a fallu près de quarante ans pour réapprendre à aimer, en trouver le courage. J'étais un tout jeune fonctionnaire du Palais alors, affecté au portefeuille des Finances. Notre rencontre n'était pas préméditée, c'est l'effet du pur hasard – ou du destin, appelle cela comme tu veux. Ou la revanche de Shion sur la vie qui s'était montrée si dure avec lui ... je ne regrette aucun des moments que nous avons partagés, bons ou mauvais. L'imminence de notre séparation m'a fait les apprécier davantage encore. Alors fais comme moi, et ne perds pas un seul instant. Pars, maintenant, va le rejoindre ...

A suivre