Pendant tout le trajet, après avoir confié à son serviteur le soin de pourvoir à l'enterrement de Ménandre, ma tête me semble si vide qu'un instant je m'affole. Comment annoncer à Shion que celui qu'il a aimé pendant 40 ans vient de mourir ? J'ai beau chercher les mots, les phrases, je ne les trouve pas. Il n'y en a pas.

Finalement, tout se passe très simplement, presque naturellement. Dès l'instant où j'entre dans la chambre, et que je l'aperçois, adossé au mur, aussi éthéré et pâle qu'un fantôme, je comprends qu'il sait d'instinct d'où je viens, et ce qu'il vient de se passer. Il ne me regarde pas, j'ai presque l'impression qu'il m'évite, mais je devine ses mains qui tremblent.

- Shion ...

- Ne dis rien. Laisse-moi. S'il te plaît.

Il n'a prononcé que quelques mots, de simples mots, qu'on pourrait attendre dans la bouche de n'importe qui d'autre dans la même situation. Mais Shion, Grand Pope d'Athéna, n'est pas n'importe qui. Et c'est en cet instant que je réalise à quel point il est imprégné de sa charge, et l'autorité qui émane de lui. Je n'ai qu'une envie, celle de le prendre dans mes bras et de le serrer contre moi, pour essayer de lui faire oublier les blessures que cette vie interminable lui inflige, ou l'aider à les supporter. Mais il a, en quelques syllabes, érigé un mur infranchissable entre nous deux. Il refuse tout secours moral que je veux tellement lui apporter. La mort dans l'âme et la gorge serrée, je m'apprête à me retirer lorsqu'il me retient d'un murmure à peine audible.

- Polybès !

Je me retourne, surpris.

- Oui ?

- Est-ce que ... est-ce qu'il a souffert ?

Son visage est enfoui dans la pénombre, mais sa voix mal assurée trahit son émotion. Pourtant il est toujours aussi inaccessible. Ce n'est pas moi qu'il a retenu, il veut juste libérer son esprit d'une question insupportable.

- Non, m'efforcé-je de dire du ton le plus doux possible. Il s'est éteint comme une chandelle, en prononçant ton nom.

A la même seconde, je regrette mes paroles en voyant un sanglot irrépressible secouer ses épaules. Mais je devais le dire, il devait savoir que Ménandre l'avait aimé jusqu'à ses derniers instants, et qu'il était parti en emportant son amour avec lui.

Et je sors sans bruit.

Personne n'a rien remarqué, j'en suis persuadé. Le Grand Conseil s'est tenu le matin de la mort de Ménandre, comme d'habitude. Et Shion a été maître de lui-même jusque dans les plus infimes détails. Ni sa voix, ni son attitude n'ont dévoilé sa douleur. Grand Pope jusqu'au bout des ongles. Je l'aimais, je découvre à quel point je l'admire. Quelle force morale il lui faut pour ne pas s'écrouler ...

Il n'a pas assisté à l'enterrement de Ménandre. Sa charge lui interdit de prendre part à l'inhumation de quiconque, fût-il un haut fonctionnaire du Palais ... ou son amant. Sans doute n'a-t-il jamais autant ressenti, ni aussi cruellement, le décalage entre sa position de Grand Pope d'Athéna, tout de sagesse et de modération, représentant incarné d'une déesse désincarnée, et son coeur brisé d'homme. Pendant toute la cérémonie, à laquelle j'ai assisté en tant que capitaine des gardes, j'ai senti le poids de son regard du haut de la grande terrasse, si loin et terriblement présent.

Tout reprend comme avant. Enfin, comme avant ... si l'on peut dire.

Si j'accompagne comme auparavant Shion dans ses tâches officielles, et si je partage toujours son lit, la similitude s'arrête là. Car plus les jours passent et plus il s'éloigne de moi. Lorsqu'il se glisse sous les draps, le soir, bien après que je sois couché, à peine accepte-t-il mes lèvres sur son épaule ou dans son cou. J'ai l'impression que mes caresses, si douces soient-elles, le brûlent. Quant à faire l'amour, inutile d'y songer.

Les premiers temps, j'ai compris qu'une période de décence et de deuil était nécessaire. Je me vois mal lui imposant des galipettes alors que Ménandre est encore chaud dans son cercueil, le malheureux. Serrer contre moi ce corps qu'il a tenu dans ses bras, j'aurais presque peur de le découvrir planté près de notre lit, à nous toiser de son air sévère et forcément réprobateur.

Le problème, c'est que les choses en sont au même point depuis plus de six mois maintenant. Non pas que je m'impatiente, mais je m'inquiète pour Shion ... et oui, je serais un menteur si je disais le contraire, j'ai faim de ce corps qui se dérobe dès que je le frôle.

Je n'ai jamais été un orateur, même passable, et je serais bien incapable d'aborder le sujet avec lui. De toute manière, ça ne servirait à rien, il se referme comme une huître, comme s'il craignait de me livrer le fond de son âme. Les dieux savent pourtant que je ne lui veux que du bien, à son âme. Et je ne parle pas de son corps.

Peut-être est-ce le seul moyen de l'atteindre, justement. Par son corps.

J'ai beau y avoir songé, en avoir rêvé, ce qui se passe cette nuit-là, je ne l'ai pas prémédité.
Comme souvent, je l'attends longtemps, allongé sur le lit, trompant mon ennui avec un livre pioché au hasard dans sa bibliothèque. Rien de bien passionnant, mais aucune importance, j'ai l'esprit ailleurs.

Il est presque minuit lorsque Shion entre enfin, simplement vêtu d'un peignoir, et ses longs cheveux sont répandus en lourdes vagues sur ses épaules, encore humides de la vapeur des thermes. Il ne paraît même pas s'apercevoir de ma présence. Ou est-il tout simplement indifférent ? Traversant la pièce, il se dirige vers sa coiffeuse, se laisse tomber sur le fauteuil et entreprend de brosser ses longues mêches éparses.
S'il savait comme j'aime le regarder ainsi, nimbé de la lumière dorée des bougies posées devant lui, la tête un peu penchée vers l'épaule, lèvres entrouvertes et yeux mi-clos tandis qu'il lisse avec application la nappe soyeuse de ses cheveux. Le miroir de Venise me renvoie l'image de son visage angélique aux traits si parfaits, et je sens sa grâce et sa beauté me faire fondre le coeur.

Il n'y a pas que mon coeur qui est sensible à cette vision merveilleuse. Mon corps également, notamment une certaine partie qui commence à se réveiller. Je me glisse hors du lit et, m'approchant de lui, j'enfouis mon visage dans la masse exubérante de ses cheveux. Ils exhalent une odeur enivrante de plantes.

- Tu sens bon ...

Il ne répond rien, et continue imperturbablement à coiffer ses longues boucles soyeuses.

Son absence de réaction et le feu qui couve dans mes veines m'enhardit, et d'une main je repousse doucement son peignoir, dévoilant une épaule d'albâtre. Mes lèvres courent sur la peau tendre, pouce après pouce, savourant sa douceur de velours. Un geste agacé de sa part met soudain un frein à ma progression.

- Tu ne veux pas ?

Silence gêné.

- Ca fait plus de six mois, Shion, je n'en peux plus ... ne me dis pas que tu n'as pas envie !

Fébrilement, je glisse une main dans l'échancrure de son peignoir, cherchant à éveiller son désir. Et, soulagé, je devine sa respiration qui s'accélère. Ma langue frôle le lobe délicat de son oreille, trace son chemin vers le cou, lui arrachant un gémissement étouffé qui incendie mes sens. Loin, très loin, comme si elle n'était pas le prolongement de moi-même, je perçois mon érection, douloureuse d'impatience contenue. Mes doigts s'aventurent sur sa poitrine, dessinent un sillon entre les pectoraux avant de s'attarder imperceptiblement sur un mamelon dressé. J'ai l'impression que je vais éclater comme une bulle de savon, grisé de le sentir qui se laisse gagner par le désir que j'allume en lui.

- Oh, Shion ..., ne puis-je m'empêcher de murmurer dans son cou. Shion, laisse-moi t'aimer ...

Plus que quelques centimètres, avant d'atteindre le creux de ses cuisses. Déjà je devine, dans les replis du tissu, la manifestation de son désir ...

Mais soudain il se recroqueville sur lui-même et relève brusquement sa jambe, me barrant le passage.

- Non !

Il a presque crié ces mots, avec une telle intonation de détresse que j'en reste abasourdi, et il me faut un moment pour réaliser qu'il se refuse à moi. Une fois de plus. Puis, peu à peu, la réalité fond sur moi, avec ses griffes acérées.

- C'est lui, n'est-ce pas ?

Lui, toujours lui. L'amertume qui m'envahit est indescriptible.

- S'il te plaît ..., me supplie Shion.

- Que comptes-tu faire, Shion ? Me repousser indéfiniment ? T'emmurer vivant dans son souvenir ? Hein ? Dis-moi !

Ma colère l'emporte sur ma raison et je hausse le ton.

- Ménandre ne t'a jamais obligé à lui être fidèle, il a tout fait pour que tu ne sois pas seul. Il s'est sacrifié pour que tu restes en vie, et ça lui a coûté bien des larmes. Et toi tu es en train de le trahir ...

Je le vois qui secoue la tête, accablé.

- Tu ne comprends pas, hoquette-t-il, le visage dissimulé par les mêches folles de ses cheveux. Tu ne peux pas comprendre.

- Peut-être que non, en effet, je ne peux pas comprendre. Et que je ne veux plus comprendre. Plus j'essaie de t'atteindre, et plus tu te dérobes. Ton corps a faim de mes caresses, mais ton esprit les refuse. Je ne veux pas te perdre, Shion, tu es trop précieux pour moi. Mais je ne sais plus quoi faire ... Grands dieux, aide-moi !

Seul le silence me fait écho. J'ai joué toutes mes cartes ... et je l'ai perdu. Mon âme est plus lourde que du plomb, tandis que je me rhabille. Juste avant de franchir la porte de la chambre pour ce que je devine être la dernière fois, je l'entends qui me retient.

- Polybès !

Mes yeux l'enveloppent, gravant dans ma mémoire chaque détail, la luxuriante cascade de sa chevelure, son port royal et, dans le reflet du miroir, son visage fin et douloureux.

- Est-ce que tu m'aimes ?

- A en crever.

J'ai prononcé ces mots sans réfléchir, je n'en ai pas eu besoin. Ils reflètent l'exacte vérité. Je l'aime à en crever, depuis la première minute où je l'ai vu. Et j'ai mal, si mal, en voyant ces larmes qui noyent ses yeux et glissent sur ses joues.

Et le couperet tombe, brutal, implacable.

- Alors pars ... et ne reviens jamais.

- Tu me chasses ?

- ... Oui.

Je reste un instant à le fixer sans comprendre.

- Pourquoi ? POURQUOI ?

Jusqu'ici, la douleur l'emportait sur la colère. Maintenant, celle-ci balaie tout en un flot dévastateur.

- C'est à cause de lui ?

- Oui ! Mais que ... ? Lâche-moi !

Trop tard. Ma rage a pris le dessus sur la raison et même si je sais déjà que je vais regretter mon geste, je l'entraîne derrière moi dans la nuit, sans me préoccuper de ses cris et ses efforts pour se libérer.

Je me guide sans peine au milieu des tombes, et arrivé au but, je précipite Shion à terre. Il s'effondre avec un cri étouffé.

- Peut-être que tu es aussi mort que lui ... peut-être que tu avais raison, que ta place est ici, avec lui ... tu es déjà si froid ! Pathétique fantôme que tu es devenu !

La clarté de la lune nous inonde soudain et dévoile ses traits. Et c'est la résignation qui s'y lit. De tout temps, il a su que cela finirait ainsi ... J'ai joué, encore et toujours, et j'ai perdu. Les dés étaient pipés : je n'avais aucune chance contre Ménandre, encore moins maintenant qu'il est mort. Tout est ma faute, c'est moi qui n'ai pas voulu comprendre.

Partagé entre fatalité et soulagement je m'en vais, abandonnant Shion sur la tombe de son amant.

Désolée pour ce long retard dans la publication ... Un de mes proches a eu quelques ennuis de santé heureusement résolus maintenant, mais bon, j'avais la tête ailleurs du coup. Je compte donc me remettre au travail et si vous m'encouragez en me laissant vos appréciations, ça n'en ira que plus vite ! A bientôt pour le dernier chapitre ( normalement, sauf si je trouve d'autres idées, mais à l'origine il ne devait y en avoir deux et on est déjà à 7 ! je m'épate ! ) !