Ca faisait des mois maintenant que ce petit manège se poursuivait, et Dohko commençait à en avoir assez.
Il aurait bien voulu comprendre.
Certes, il y avait des choses qu'il pouvait comprendre.
Comme le fait que Saga, ressuscité comme eux tous, ait quelques difficultés à s'intégrer.
On ne pouvait pas demander à des victimes d'un tyran d'oublier ce qui s'était passé et avait perduré pendant treize ans de faire table rase et de reprendre une vie ordinaire.
Mais à bien y réfléchir, on ne pouvait pas demander non plus à cet ex-tyran repentant à défaut d'avoir été coupable d'être possédé de faire comme si de rien n'était. Sans doute continuait-il, jour après jour, à ressentir sur ses épaules des regards lourds de reproches et à entendre dans sa tête des commentaires amers à son propos, même si personne ne manifestait jamais la moindre animosité à son égard. Au contraire, on le plaignait. Cette culpabilité, il mettrait sans doute des décennies à la digérer. Bien plus longtemps en tout cas que ses ex-victimes.
Jour après jour, la vie avait repris son cours, et Saga le chemin du Conseil où, étant chevalier d'or, une place lui revenait de droit. Mais jamais il ne demandait la parole, et ne donnait son avis que quand on le sollicitait, et toujours en des termes hésitants ou conciliants. En d'autres termes, il semblait en permanence marcher sur des oeufs et ne recherchait qu'une chose : qu'on l'oublie. Sitôt la séance levée, il reprenait le chemin de son temple.
Au début, Dohko s'était dit que le temps panserait ses plaies, et qu'il finirait par retrouver une vie un tant soit peu normale. Lourde erreur ! Plus le temps passait, pires étaient les choses. Pas plus tard que la veille, il était avec Shion à discuter de choses et d'autres – des banalités – tout en marchant dans un couloir du Palais quand au détour de celui-ci Shion avait heurté Saga. C'était un pur hasard, sans aucune malice ni préméditation, il ne l'avait tout simplement pas vu. Le Gémeau était devenu livide, avait bredouillé quelques mots indistincts suivis d'une révérence raide et tourné les talons aussi vite que s'il avait vu le diable en personne. Shion avait haussé les sourcils, étonné de sa réaction, se demandant quelle mouche l'avait piqué, puis avait repris le fil de leur conversation.
Et avec lui, ça n'était pas mieux. Saga agissait comme s'il avait peur d'eux deux, et eux deux tout particulièrement. L'un d'eux lui avait-il dit des paroles involontairement blessantes, avait-il entendu des rumeurs à leur propos ? Il avait beau s'interroger encore et encore, il ne trouvait pas de réponse à ses questions.
Un jour, énervé en voyant Saga prendre une nouvelle fois la tangente dès la fin du Conseil, il résolut de mettre les choses au clair, tant cela lui serrait le coeur de voir le jeune homme se mettre spontanément sur la défensive. C'était un chevalier de grande valeur et un immense gâchis, aussi bien du point de vue du Sanctuaire que tout simplement humain.
Le coincer dans un couloir du Palais pour le forcer à lui parler aurait été une façon triviale de résoudre le problème, et n'aurait probablement servi qu'à le braquer davantage. Non, il valait mieux faire preuve d'un peu de diplomatie et de savoir-vivre.
Dohko savait que par exemple Saga se rendait aux thermes le matin, quand l'endroit était désert. Lui-même n'y allait que le soir, après l'entraînement comme la logique le voulait, et ne l'y voyait jamais. Il devait se décrasser de la poussière du jour dans son temple, à l'écart.
Il ne s'était pas trompé. Ce matin-là, quand, après avoir laissé ses affaires au vestiaire il entra dans les thermes, il le vit, là, à demi-immergé dans le bassin, la tête rejetée en arrière contre un pilier dans un geste qui dénonçait sa lassitude, sa longuissime chevelure flottant tout autour de lui. Il ne devait pas l'avoir entendu entrer, car il ne réagit pas.
Dohko sourit intérieurement. Il avait bien fait d'éteindre son cosmos, que Saga aurait infailliblement repéré.
Quelques minutes s'écoulèrent dans la quiétude des thermes seulement troublée par le filet d'eau s'écoulant en murmurant dans la grande vasque de marbre qui ornait un des murs.
- Saga ?, hasarda-t-il d'une voix douce.
Le Gémeau sursauta, et lorsqu'il tourna son regard dans sa direction, il vit son sang se retirer de ses joues.
- Vieux Maître !
Mais il se reprit très vite, cherchant à masquer son trouble.
- Je ne vous avais pas entendu arriver.
Et il ébaucha un geste pour sortir de l'eau.
- Non ! Ne t'en va pas, je ne veux pas te faire fuir.
- Je ne fuis pas, je vous assure.
- Assure-moi tout ce que tu veux, je ne te crois pas. Je ne suis ni aveugle, ni idiot. Saga, dès que tu m'aperçois, tu prends tes jambes à ton cou, et cela depuis des mois.
Il crut un instant que le jeune homme allait nier l'évidence, mais il se contenta de baisser les yeux, comme vaincu.
- Et tu fais exactement la même chose avec Shion. Alors je suis venu te demander quelle en est la raison. Nous sommes seuls, et rien de ce que tu me diras ne franchira le seuil de ces thermes, tu en as ma parole.
Mais Saga secoua la tête avec obstination.
- Vous ne pouvez pas comprendre.
Dohko soupira.
- Tu sais, j'ai beaucoup vécu, trop peut-être si j'en crois certaines mauvaises langues comme cette vipère d'Aphrodite. J'ai connu bien des joies, mais j'ai aussi vu des choses que je ne souhaite à personne de voir, pas même mon pire ennemi. Je crois, sans me jeter des fleurs, être quelqu'un qui sait écouter les autres, et quelquefois les comprendre. Je sais quelle délicate situation est la tienne, Saga, mais crois-moi, tu prends les choses trop à coeur. Regarde Aphrodite, justement, et Masque de Mort. Ils sont bien plus coupables que toi, et pourtant ils ne s'embarrassent pas de scrupules et de repentance, eux !
- Ca n'a rien à voir avec ça !, s'écria Saga, avant de se mordre les lèvres comme s'il craignait d'en avoir trop dit.
- Alors où est le problème ? Tu es un jeune chevalier, beau et adulé, que te faut-il de plus ?
- Je n'ai pas envie de parler de ça. Surtout avec vous.
- Justement, venons-en à cela. Qu'est-ce que je t'ai fait, moi ?
Les yeux bleu saphir de Saga parurent se troubler l'espace d'une seconde, mais reprenant la maîtrise de lui-même, il se détourna, et, attrapant la serviette qu'il avait abandonnée au bord du bassin, il se hissa hors de l'eau et s'en enveloppa les hanches.
Son attitude mit Dohko en fureur. Bondissant sur ses pieds, il s'élança à sa suite.
- Saga !, s'écria le chevalier de la Balance. Cesse ce petit jeu !
Il lui saisit le bras et le tordit avec force, pas assez pour lui faire mal, mais suffisamment pour lui faire comprendre qu'il n'aurait pas le dernier mot. Saga lui jeta un regard où se lisaient à la fois de la fureur et une certaine panique.
- Laissez-moi !, gémit-il.
Dohko comprit qu'il était sur le point de capituler. C'était le moment ou jamais pour prendre l'ascendant sur lui et le pousser dans ses derniers retranchements. Avant que son antagoniste ait eu le temps de réagir, il le plaqua contre la paroi de marbre, tout contre son propre corps ... et ce fut lui qui recula, les yeux écarquillés de surprise, en sentant, à travers la serviette, l'évidence d'une érection.
Vaincu, Saga ferma les yeux, une expression misérable sur ses traits parfaits.
- Ainsi donc, c'était ça ?
- Vous comprenez, maintenant ? Comment aurais-je pu vous l'avouer ?
- Il n'y a pas de mal à désirer un homme, Saga. Non, là n'est pas la problème. C'est juste que je n'avais jamais envisagé que tu pouvais avoir ... enfin, tu vois ce que je veux dire ?
- Que vous me faisiez bander ?, précisa crûment le jeune homme. Que nuit et jour, sans cesse, vous êtes dans mes rêves, mes cauchemars, que je ne pense qu'à vous, encore et encore ? Que tout au long de ces années, vous avez fait de ma vie un enfer ?
- " De ces années" ?
Comment était-ce possible ? Il n'était revenu à la vie que depuis plusieurs mois ... mais Saga avait déjà compris.
- Tout ça, c'est à cause de ce maudit coffret, ajouta-t-il dans un souffle.
- Quel coffret ?
- Oh, vous ne vous en souvenez probablement pas. Celui que vous avez offert à Shion, il y a longtemps, quand vous étiez jeune.
- Dis-m'en davantage ?, murmura Dohko, soudain intrigué.
- Je l'ai trouvé le jour où j'ai ... où l'autre m'a forcé à tuer le Grand Pope. Il était sous un des oreillers. Je n'aurais jamais dû l'ouvrir, je sais, mais ...
- Continue ... qu'y avait-il dans ce coffret ?
- Une lettre ... une lettre que vous aviez écrite à Shion, votre amant.
- Que disait-elle ?
Saga plissa les yeux, fouillant dans sa mémoire.
- " Fait d'après nature, à utiliser au cas où je te manquerais ".
- Et qu'y avait-il d'autre dans ce coffret ?
Le jeune homme rougit jusqu'à la racine des cheveux, et d'une voix hachée, répondit :
- Un olisbos d'ivoire.
Dohko sourit, plus amusé qu'il ne voulait le laisser paraître de cette situation.
- En d'autres termes, un godemiché ? Et qu'est-ce qui te fait penser que c'est moi qui ai offert cet objet à Shion ?
- Vous aviez signé la lettre ... en chinois.
- Tu lis donc le chinois ?
- Non, mais n'importe qui d'autre aurait signé en grec. Ça ne pouvait être que vous. Et il était de notoriété publique que Shion et vous étiez ... très liés.
- Conclusion logique en effet, félicitations. Sacré Shion, il a toujours été si bordélique. Je regrette de ne pas avoir été là quand il était Grand Pope pour voir ça, ses secrétaires ont dû pleurer plus d'une fois ! Mais de là à laisser traîner ses jouets, franchement il pousse un peu. Il faudra que je lui signale de faire un peu plus attention.
- Non, ne lui dites rien !, reprit Saga, paniqué à cette seule idée que Shion soit mis au courant.
- C'est promis, je tiendrai ma langue, quoiqu'il sait sûrement depuis longtemps que tu es fatalement tombé dessus. C'est sa faute après tout ! ... Mais dis-moi, ce que tu as trouvé, tu l'as ...utilisé, n'est-ce pas ?
Saga ne répondit pas, et c'était plus qu'un aveu. Les larmes aux yeux, il détourna la tête pour cacher sa honte.
- J'étais si seul ... l'autre ne me laissait approcher personne.
- Tu veux dire que pendant ces treize ans de possession, tu n'as jamais fait l'amour ?
- J'avais seize ans quand il a fait de moi son esclave. Il ne s'est jamais soucié que de lui. Moi je voulais vivre malgré tout ce qu'il me faisait endurer, malgré la solitude, la douleur, le désespoir. Alors j'ai fui de la seule façon que je pouvais : en rêvant. Je m'imaginais que c'était vous qui me faisiez l'amour et non cette chose sans âme, c'est devenu le seul fil qui me retenait encore à la vie. Sans le savoir, vous m'avez donné la force de vivre pendant toutes ces années. Et chaque fois que je vous vois, mon corps se languit de vous, de ces nuits passées à imaginer vos mains sur ma peau, vos baisers, votre étreinte. C'est comme un feu qui me brûle et qui ne veut pas s'éteindre, jamais. Peut-être est-ce l'enfer que je méritais ?
Le désespoir lui donnait de la force, et, s'arrachant à l'emprise de Dohko, il s'enfuit.
Cette fois, le chevalier de la Balance ne chercha pas à le rattraper.
Il resta un long moment dans l'eau, les bras sur le rebord du bassin de marbre, dans une attitude pensive.
Puis, peu à peu, ses lèvres s'étirèrent en un sourire et ses yeux verts se mirent à briller. Il avait une idée.
A suivre
Petite note à l'attention des lecteurs qui m'ont laissé une review sur ce qu'ils pensaient être la suite de ma précédente fic. Hélas, au risque de les décevoir, ces deux fics n'ont pas de lien réel entre elles. Mais puisque la demande semble générale, je vais me pencher sur le sujet !
