Saga rentra chez lui dans un état catatonique.

Plus jamais il ne pourrait sortir d'ici. Il avait trop peur de lire sa honte dans le regard sarcastique de Dohko. Il lui semblait que sa vie était terminée.

- O Athéna, ma déesse, vous auriez été bien avisée de me laisser dormir six pieds sous terre, je ne vous en aurais que davantage vénérée, murmura-t-il, adossé à la porte de son temple.

Il se laissa glisser à terre et des larmes d'amertume glissèrent sur son visage.


Pendant ce temps, Dohko regardait Shion s'agiter fiévreusement.

- Tu es sûr que tu as besoin de tout ça ?, demanda-t-il d'un ton dubitatif.

- Evidemment !, répliqua le Bélier, presque étonné que la question se pose.

Le lit était couvert de mille choses diverses et variées. Vêtements, mais aussi magazines féminins, brosses à dents, à cheveux, toute une multitude de petits pots de différentes formes et couleurs, un vrai capharnaüm digne d'un souk oriental.

Dohko allongea le bras, en saisit un au hasard.

- C'est quoi, ça ?

Shion poussa un soupir excédé et le lui arracha des mains.

- Crème de jour.

- Ah. Et ce pot-là ?

- Crème de nuit.

- Et les autres ? Crèmes de quatre heures, de six heures, de huit heures ?

- Pfff. Ce sont des huiles de massages, des baumes contre les blessures, et des crèmes contre le froid. Car au cas où tu l'aurais oublié, il pèle gravement à Jamir l'hiver.

- Tu n'as qu'à reporter ton voyage au printemps... C'est urgent, cette envie de solitude ?

- Ca se peut, grogna l'ancien Grand Pope devenu fashion-victim, sans s'étendre sur le sujet.

- Eh bien, heureusement que tu te téléportes, sinon n'importe quelle compagnie aérienne te facturerait la peau des fesses pour excédent de bagages.

Shion lui jeta un regard mauvais.

- J'aime avoir toutes mes petites affaires quand je voyage ...

Dohko se retint de pouffer de rire.

Il n'y avait visiblement pas que quand il voyageait que le vénérable ex-Grand Pope aimait avoir ses petites affaires sous la main. Saga pouvait en témoigner ...


Saga passa une très mauvaise nuit, agité par les cauchemars et les souvenirs. Il se réveilla avec la sensation d'avoir une pierre dans la poitrine et l'esprit vide. Et une tension très caractéristique entre les jambes.

Il souleva les draps. Ce n'était pas qu'une impression. La rencontre avec Dohko avait laissé des traces dans sa libido ... et sur les draps.

Durant quelques minutes, il se laissa aller sur son oreiller, s'efforçant de ne penser à rien. Surtout pas à ça. Mais plus il essayait de distraire son esprit, plus la sensation s'imposait à lui, curieux mélange de vide et de trop-plein, qu'il ne parvenait pas à analyser et encore moins à canaliser.
C'était comme ça depuis la première fois. Il avait tout juste seize ans et déjà sa vie lui semblait terminée. Un an auparavant, il avait été fait chevalier d'or, au prix d'incroyables souffrances et de sacrifices toujours renouvelés : on n'obtenait pas son armure sans avoir fait une croix sur tout le reste. L'avoir, c'était l'Olympe humain. Personne ne pouvait monter plus haut. Les passions humaines comptaient pour peu de choses en comparaison.

Les dieux lui avaient octroyé un beau corps, il en avait conscience mais sans plus au travers des regards des autres aux thermes ou au gymnase. Il avait bien eu quelques troubles avec le passage à l'état adolescent puis adulte – à quinze ans, un chevalier d'or avait déjà un physique d'homme, effet secondaire des entraînements acharnés et de la cosmo-énergie dont il avait à faire grand usage ; il y avait eu les inévitables questions lorsqu'un matin il s'était réveillé avec cette sensation étrange mais pas désagréable dans le bas-ventre. Questions auxquelles sa culture antique grecque avait vite répondu : les chevaliers d'Athéna n'étaient pas des religieuses cloîtrées. Aiolos, son aîné de quelques mois, ne se donnait pas la peine de dissimuler au Grand Pope ses escapades nocturnes. Et le Grand Pope fermait les yeux en souriant à demi. Il avait été jeune, lui aussi, autrefois ...

L'Autre avait tout détruit.

La gorge sèche, Saga se remémora ses premiers instants de conscience après le drame du Mont Etoilé. Ses tentatives désespérées pour faire revenir le Grand Pope à la vie, malgré les ricanements de l'Autre, ce sang, ce sentiment de profond dégoût, l'envie qui l'avait alors submergé de se jeter du haut de la terrasse. Mais IL l'en avait empêché. Il ne l'avait pas poussé à se débarrasser du vieux Pope gênant pour l'écarter ensuite de ses projets fous de domination. Non, il faisait partie de son plan. Il l'avait tué pour que lui, Saga, prenne sa place, qu'il le veuille ou non.

Alors avait commencé son calvaire. L'Autre avait une main-mise absolue sur lui. Il avait beau être chevalier d'or, il lui avait vite fait comprendre qu'il n'était qu'un jouet entre ses mains. La seule personne qui eût pu s'opposer à lui n'était qu'un bébé ... divin, certes, mais un bébé !

Et l'ordre était tombé, implacable, impitoyable. Tuer Athéna.

Et il l'aurait fait, si Aiolos n'était pas intervenu.

Aiolos ... pendant treize ans, il s'était raccroché à cet espoir ténu qu'il ait pu survivre à tous ces coups que l'Autre lui avait assénés. Il avait fallu attendre la confrontation finale contre Athéna pour que cette ultime lueur d'espoir s'éteigne.

Plus d'Athéna, plus de chevalier d'or – tout du moins de chevalier d'or en âge de s'opposer à lui : l'Autre avait les coudées franches pour mener le Sanctuaire à sa guise. Et personne ne viendrait le délivrer, lui, Saga des Gémeaux, le chevalier d'or aux mains tachées du sang du Grand Pope.

Même sans opposition réelle au sein même du Sanctuaire, la situation pouvait toutefois alarmer les autres dieux. L'usurpation d'identité, si elle était dévoilée, pouvait faire craindre une intervention extérieure. L'Autre avait donc étouffé Saga sous le lourd manteau de l'anonymat. Il n'était pas de taille à se défendre, et il avait trop honte pour le faire.

S'en étaient suivies treize ans de solitude absolue.

C'était le contact avec les autres, comme ses interminables conversations d'autrefois avec Aiolos, une fois l'entraînement terminé, qui lui avait manqué le plus d'abord.

Puis, au fil des mois, les sollicitations de son corps, d'abord timides, s'étaient plus insistantes.

Il n'était pas innocent, avait des notions basiques de la sexualité humaine. D'autres un peu plus troubles, comme cet objet étrange dans ce coffret qu'il avait trouvé sous l'oreiller du Grand Pope, la nuit de l'assassinat. Son univers se limitait à de timides caresses, et peu à peu il lui semblait découvrir son corps.

Tout avait basculé une nuit d'insomnie. Il déambulait comme un fantôme dans les couloirs déserts du palais, à la recherche d'un peu de fraîcheur – et de paix, l'Autre l'avait broyé dans ses serres toute la journée, jusqu'à ce qu'il s'avoue vaincu et se soumette – lorsqu'un bruit inhabituel l'avait attiré. Prudemment, il s'était approché, rempli de crainte d'être vu, et avait observé dans l'ombre une scène qui le hantait aujourd'hui encore. Deux gardes se tenaient près d'une colonne, baignés par la lueur de la lune, et s'embrassaient fougueusement.

Saga avait retenu de justesse un cri de surprise. Bien sûr, il savait que l'amour entre hommes existait – les mythes grecs regorgeaient de ces histoires qui dépassaient le cadre de l'amitié virile : Apollon avait eu son Hyacinthe, son Hélénos et son Cyparisse, Zeus son Ganymède et Poséidon son Pélops. Mais jamais il n'avait vu deux hommes faire l'amour ... pas plus qu'un homme et une femme d'ailleurs.

Les deux amants ne se dissimulaient pas, persuadés qu'ils étaient d'être seuls. Leurs baisers se firent plus passionnés, plus profonds, et les attouchements vinrent naturellement. Le plus grand des deux, qui semblait mener cette danse des sens, laissait ses mains courir sur son partenaire, qui l'encourageait de ses soupirs et de ses gémissements. De temps à autre un petit rire échappait à l'un ou à l'autre. D'abord une main allant et venant sur un flanc, puis, après être descendue jusqu'au genou, remontant lentement, impérieuse, se frayant un chemin sous la tunique jusqu'à l'entrejambe de son partenaire, faisant jaillir une exclamation de surprise ravie sur ses lèvres. Puis les caresses se firent peu à peu plus pressantes, plus précises, plus rapides. Les souffles l'emballèrent jusqu'à n'être plus qu'un halètement, comme si les deux amants perdaient leur âme dans cette danse sensuelle, jusqu'à ce que la jouissance ne les délivre.

Blotti dans l'ombre, Saga n'avait pu détacher son regard des deux amants. Les yeux brillants, le coeur battant la chamade, il découvrait pour la première fois l'amour physique.

Les choses auraient pu en rester là, il aurait pu partir, fuir et aller cacher son émoi au plus profond de son palais-prison, mais les deux amants n'étaient pas encore rassasiés l'un de l'autre. A peine eurent-ils repris un souffle à peu près normal que les choses s'enchaînèrent.

- Prends-moi ..., glissa celui qui avait subi les assauts sensuels de son amant à l'oreille de celui-ci.

Sa voix était éraillée par le plaisir dont il n'était pas encore retombé, et Saga crut avoir mal compris. Que voulait-il dire ? Sa phrase n'avait aucun sens ...

Mais l'autre, lui, semblait avoir deviné.

- Tu veux ?

Il n'eut pas de réponse, mais, à la clarté de la lune, Saga vit luire l'éclat de dents très blanches.

- Laisse-moi te préparer, alors.

Son amant leva un peu sa jambe, et Saga devina la main qui s'avançait sur la cuisse comme ç'avait le cas une poignée de minutes auparavant. Mais cette fois elle ne s'arrêta pas là, et poursuivit son chemin entre les cuisses, vers des profondeurs insoupçonnées.

La gorge sèche, Saga retint son souffle, et tressaillit lorsqu'un petit râle parvint à son oreille.
Ce n'était pas vraiment un cri de douleur, il y avait une certaine dose de plaisir qui en émanait. Et autre chose de plus troublant encore : de la frustration. Les entrailles de Saga se tordirent délicieusement, comme répondant à cette plainte. Ses doigts se crispèrent sur le marbre de la colonne, et un filet de sang s'écoula de sa lèvre qu'il avait mordue sans s'en rendre compte. Une incroyable sensation de chaleur montait de ses reins, lancinante, obsédante, l'embrasait tout entier.

- Assez, souffla une voix rauque. Viens !

L'autre, comme s'il ne vivait que dans l'attente de cet ordre, le fit se tourner, lui présentant son dos. Il y eut un bruit léger, celui du froissement de la tunique qu'il remontait. Son partenaire prit appui sur la colonne de marbre en creuant les reins, anticipant le plaisir.

- Ouvre-toi pour moi ..., l'entendit-il sussurer à l'oreille de son amant.

Au bas de son ventre, son érection d'une belle longueur se dressait fièrement en ombres chinoises sur la pâleur de la lune, palpitante et avide. Sa main gauche glissa sur la courbe parfaite des fesses, tandis que de l'autre, il guidait son membre. Puis, d'un mouvement très doux, il investit le corps qui s'offrait.

Le cri de pur plaisir de son partenaire frappa Saga comme un coup de poignard dans le ventre. Les yeux brillants comme des agates, il les regarda, gorge sèche, se lancer dans une danse frénétique et sensuelle. Après être resté immobile quelques secondes, celui qui menait la danse se retira, puis Saga le vit s'enfoncer à nouveau avant de replonger en lui plus profondément, arrachant à son amant de nouvelles plaintes qui se transformèrent bientôt en un râle continu. Submergé par les sensations qui déferlaient sur lui, il rejeta la tête en arrière, gorge offerte, le visage tourné vers le ciel étoilé. Leurs deux corps qui se découpaient en ombres noires sur la lumière argent de la lune, tantôt seulement liés l'un à l'autre par cette massive barre de chair, tantôt étroitement soudés, semblaient être devenus l'incarnation de son propre désir.

Entre ses jambes, la tension devint insupportable, et malgré lui, sa main, comme mue par sa propre volonté, se porta à son sexe et le caressa. La sensation lui coupa le souffle, et toute résistance s'effondra.

Il ne lui fallut que quelques va-et-vient pour atteindre l'orgasme. Lorsqu'il revint à lui, après quelques secondes de pure extase, sa semence maculait ses longs doigts, et quelques gouttes dégoulinaient sur la surface lisse du pilier derrière lequel il s'était réfugié.

Paniqué à l'idée d'être découvert par les deux amants, il s'enfuit.

A suivre


Coucou me revoilà ! Désolée d'avoir été super longue à poster la suite, mais des changements familiaux m'ont obligée à mettre ma fic de côté pendant un très long moment. A tel point que je me demande si quelqu'un va lire ce chapitre ! Alors rassurez-moi en me laissant une petit review, s'il vous plaît !

Note pour les lecteurs de Secrets d'Alcove, il n'y a aucun lien entre les deux fics. Le personnage de Shion est très différent. Mais il se pourrait que j'écrive des bonus à Secrets si vous me le demandez bien fort, en général ça fait venir l'inspiration !