Depuis qu'il était sous l'emprise de l'Autre, sa chambre de Grand Pope avait toujours semblé à Saga une prison. A présent, elle faisait figure d'antre inviolable. Personne n'oserait venir le déranger ici. Lorsqu'il avait fui après avoir assisté aux ébats de ceux qu'il surnommait désormais les "amants de la pleine lune", c'était ici qu'il avait trouvé refuge. Il s'était jeté sur l'immense lit et avait pleuré, longtemps.

Pleuré de gêne, d'abord. Quel chevalier digne de ce nom aurait joué les voyeurs ? De honte ensuite, en se souvenant de sa jouissance. Puis d'amertume enfin. Ces deux-là, de simples gardes, connaissaient un plaisir qui lui était refusé à tout jamais. Jamais l'Autre ne le laisserait en paix, ne serait-ce que l'espace d'une nuit. Ca aurait été remettre en cause tous ses projets qui requéraient le plus parfait secret sur la véritable identité de celui qui dirigeait le Sanctuaire d'Athéna. S'entraîner, parler, rire avec Aiolos appartenait désormais à un passé si différent de la pauvre vie qu'il menait à présent, enfoui sous les amples toges de cérémonie et dissimulé derrière un masque rituel, qu'il avait parfois l'impression que ces moments heureux n'avaient jamais eu lieu, qu'ils n'étaient que le fruit de son imagination. Encore aurait-il fallu qu'il ait envie d'aller à la rencontre de qui que ce soit ... mais qui l'accepterait, souillé commeil était à présent par l'Autre ? Il préférait encore affronter le doute et la solitude que de lire le dégoût dans un regard.

Il les revoyait quelquefois, ses amants de la pleine lune. De temps à autre, ils revenaient là où il les avait vus la première fois. Ils ne se doutaient pas qu'ils étaient observés, bien sûr. De simples gardes ne pouvaient pas ressentir son cosmos, éteint depuis que l'Autre avait pris possession de lui, et de toute manière, ils étaient bien trop absorbés par ce qui les amenait en ce lieu désert pour être prudents. Assister à leurs ébats érotiques, passionnés et brûlants, se repaître de leurs gémissements et de leurs souffles halentants faisait couler du feu dans les veines de Saga qui, s'il en ressentait des remords, y retrouvait des forces pour affronter la misérable vie de fantôme à laquelle il était condamné. L'Autre ne s'interposait pas, soit par ignorance – mais Saga refusait de croire qu'il échappait à son emprise ne serait-ce que le temps d'un clin d'oeil, soit parce qu'il était assez intelligent pour comprendre que sa victime avait besoin d'un échappatoire à la vie qu'il le forçait à mener, ou bien parce qu'il se repaissait autant que lui de ces ébats clandestins. Avoir pour ambition de mettre le monde entier sous sa coupe ne signifiait en rien qu'aucune autre chose ne l'intéressait, et Saga songea, le rouge aux joues, que sans doute ressentait-il le plaisir qu'il se donnait dans le secret de ses appartements-prison.

Rapidement, le spectacle de ces jeux érotiques ne suffit plus, et il lui arrivait de passer des nuits entières à pleurer de frustration, incapable d'éteindre ce feu que les deux amants faisaient naître dans son ventre. Son corps réclamait furieusement, désespérement les caresses.
Les siennes firent illusion dans un premier temps. De longues heures nocturnes, pendant lesquelles ses mains parcouraient son corps, faisant surgir sous chaque caresse de nouvelles sensations. Sa poitrine, d'abord, dont sa paume savourait la fermeté et la douceur de marbre. Avec une lenteur calculée, ses ongles agaçaient la petite petite pointe de chair rose tendre, tournant autour, la pressant, la pinçant plus ou moins fort, jusqu'à la sentir se dresser sous ses doigts. Jamais il n'aurait cru que des tétons pouvaient être si sensibles – il aurait presque pu se mener à l'orgasme rien qu'à les titiller. Ses entrailles se contractaient de désir, l'invitant à poursuivre son exploration plus bas, vers des zones plus érogènes encore.

Son corps était magnifique, sculpté par des années d'entraînement mais pourtant vierge de toute cicatrice. La peau était parfaite, douce comme du satin, et impeccablement lisse à l'exception du pubis où fleurissait une jolie toison soyeuse au milieu de laquelle se dressait sa verge déjà éveillée au plaisir.

Ce soir-là, une goutte semblable à de la rosée luisait tout au bout de son gland rose pâle, signe de son excitation. Cela faisait près d'une semaine qu'il n'avait pas revu les "amants de la pleine lune". Au fil de leurs rencontres clandestines, il avait appris leurs noms : Achille pour le premier, celui qui dominait, et Pausanias celui qui lui donnait, sinon son âme, du moins son corps, et ce ne fut pas sans une certaine gêne que Saga découvrit quelque temps plus tard les visages de ceux dont il n'avait entrevu que les silhouettes, lorsqu'ils furent mutés, au hasard du tableau de permanence, à la garde de ses appartements.

Avaient-ils deviné sa présence la dernière fois, ou bien, tout bonnement changé le lieu de leurs rendez-vous intimes ? Une semaine, et cette absence commençait à se faire pesante. Il les imaginait, s'embrassant, puis se caressant comme ils le faisaient d'ordinaire, bouche contre bouche, peau contre peau, les sens affolés. Comme ce devait être agréable de sentir la chaleur de l'autre ...

Un soupir franchit ses lèvres lorsque ses doigts entrèrent en contact avec sa verge gonflée. Elle était déjà bien ferme, bien qu'il ne se fût pas encore touché à cet endroit-là ce soir. Il était clairement en manque ! Avec lenteur, pour prolonger aussi longtemps que possible l'extraordinaire sensation, il fit courir le bout de ses doigts tout au long de son membre, s'attardant sur les veines saillant sur la chair si lisse, les plis délicats du frein, évitant la partie trop sensible du gland. Rien que le regarder lui donnait l'impression de le toucher, menaçant de le précipiter vers l'orgasme. Il ferma les yeux.

C'était si bon ...

Il pouvait sentir son sexe pulser, avide d'autres caresses, et il respira profondément, laissant la pression retomber un peu. Ses mains repartirent en direction de son bas-ventre, massant avec circonspection la hampe de chair, avant de se diriger vers ses testicules. Le contact de ses doigts déclencha une nouvelle vague de plaisir, et sans s'en rendre compte il laissa sa tête partir en arrière, dans le moelleux des oreillers. Avec une lenteur calculée, il les fit rouler sous l'enveloppe de peau, alternant pression et intensité. Au fur et à mesure, il pouvait sentir la semence monter dans son ventre en même temps que le plaisir. Il n'était plus très loin de l'orgasme, à présent, il le savait, bien que ce soit la première fois qu'il soit causé par des caresses sur ses testicules, et non sur sa verge. Son corps ne lui avait jamais paru aussi sensible, et paradoxalement il sentait son esprit s'en détacher, flotter. L'intensité du plaisir lui faisait perdre la tête.

Sans qu'il s'en rende compte, ses doigts délaissèrent ses bourses et, comme de leur propre initiative, partirent tracer une nouvelle voie vers le plaisir. La chair douce, si ferme, qui enserrait leur extrémité, leur barra le passage vers la félicité absolue qu'il ne pouvait qu'entrevoir à travers l'espèce de brouillard qui envahissait son esprit, puis céda dans un frisson délicieux. Sous ses doigts, un petit renflement tendre et discret, mais qui semblait l'attendre depuis toujours, caché là, entre ses fesses, et à peine l'eut-il effleuré de l'ongle qu'il explosa en un orgasme libérateur qui lui fit entrevoir le paradis.

Le retour sur terre fut rude : il se retrouva allongé en sueur sur l'immense lit, encore convulsé par le plaisir, ses longues jambes largement écartées comme en invitation à la lubricité d'un amant invisible, et ses doigts ... il ne voulait même pas y penser.

Comment avait-il pu ... ?

Comme tous les autres chevaliers en devenir, il avait reçu une éducation traditionnelle ( qui n'avait aucun rapport avec une éducation traditionaliste ; au Sanctuaire, l'homosexualité n'était ni encouragée ni réprimée. On considérait qu'elle relevait de la sphère privée, et ne regardait personne d'autre que l'intéressé ). Mais les valeurs viriles y étaient omniprésentes et formaient le socle de l'apprentissage de la vie de chevalier et de la vie tout court. On y apprenait à défendre plus faible que soi, à protéger la veuve et l'orphelin, bref à être le plus fort. Mais certainement pas à se soumettre.

Et voilà que tout était remis en question tout-à-coup. Avec une clarté aveuglante, il se rendait soudain compte d'un détail qui lui avait échappé à la faveur de l'orgasme, mais qui expliquait tout maintenant : ce n'était pas à la place d'Achille qu'il aurait voulu être, mais à celle de Pausanias. Pas dessus, mais dessous.

Il lui fallut plusieurs jours de doute pour digérer cette révélation et commencer à faire le deuil de sa virilité. Il refusa d'y penser au début, comme on cherche à chasser un cauchemar. Mais les nuits suivantes le ramenèrent à la réalité, malgré tous ses efforts pour y échapper : ce que son corps voulait, implorait, c'était un autre corps, viril, sur lui.

Et pire encore : en lui.


A suivre

Merci à tous ceux qui m'ont envoyé des reviews, et qu'ils ne se gênent pas pour continuer, surtout ! et les suggestions pour d'autres fics sont toujours les bienvenues !