Saga vécut plusieurs semaines faites d'interrogations, de déni et de désespoir, tiraillé entre son corps et son esprit.

Il avait toujours pensé qu'il ne pourrait tomber plus bas que là où l'avait mené l'Autre, mais si. Si l'Autre l'avait amputé de sa dignité et de son honneur, c'était lui qui avait jeté aux orties sa virilité.

Que lui restait-il, à présent ?

Rien.

Rien du tout.

Heureusement, et c'était la seule chose qui le consolait, ses penchants resteraient à jamais secrets. C'était ironique, il aurait presque pu en remercier son bourreau ...

Et plus ironiquement encore, ce fut la dernière personne au monde dont il aurait attendu de l'aide qui lui redonna un peu goût à la vie.

Un mort.

Shion, Grand Pope d'Athéna. Le vertueux, compatissant et charismatique représentant sur Terre de la déesse Athéna.


Il l'avait presque oublié, ce coffret. Il l'avait trouvé le lendemain de l'assassinat du Grand Pope sur le Mont Etoilé. Un coffret tout simple, dont il ne s'était d'abord pas expliqué la présence sous un de nombreux oreillers qui encombraient la couche du Grand Pope ( feu Sa Majesté aimant son petit confort, cela tenait davantage du nid douillet que de la paillasse d'ascète ). Piqué par la curiosité, il l'avait ouvert ... et avait eu la surprise de sa vie.

Un olisbos d'ivoire, reprenant à la perfection la forme d'une verge humaine en érection. Et de belle taille de surcroît. Et le petit mot qui l'accompagnait, rédigé d'une écriture affreuse sur un morceau de papier jauni par le temps, ne laissait guère de doute : Shion privilégeait les amours masculines. Lui, le Grand Pope, si vertueux et si respecté. Comment avait-il pu ... ? Rien n'avait jamais filtré, en tout cas rien qui soit parvenu à ses oreilles. Mais le Grand Pope, après tout, n'était pas tenu de se justifier sur une question d'ordre strictement privé et de faire savoir à tout le Sanctuaire ce qu'il faisait de ses nuits.

Rapidement pourtant, il s'était accoutumé à la présence sous les oreillers de cet objet on ne peut plus intime ayant appartenu à celui qu'il avait tué de ses propres mains, puis avait fini par l'ignorer complètement. Le faire disparaître ne pouvait de toute manière pas être une option : les serviteurs, qui ne pouvaient ignorer sa présence sous les oreillers probablement depuis des années, et donc forcément au courant des fantaisies sexuelles de leur maître, auraient eu des soupçons quant à son identité si du jour au lendemain les choses avaient changé.

Au fur et à mesure qu'il s'installa à la place de celui que l'Autre avait tué, il en apprit davantage, et des pans entiers de la personnalité de Shion sortirent de l'ombre. Et le moins qu'il pouvait dire, c'était que cette personnalité était trouble ... et le troublait.

A commencer par la présence inattendue de ce coffret. Comment était-il arrivé là ? Seul le court message qu'il avait trouvé joint à l'olisbos donnait un vague indice : il provenait d'un ancien amant. " Fait d'après nature, à utiliser au cas où je te manquerais ", disait-il. Boutade d'un amant porté sur la plaisanterie grivoise, ou bien au contraire d'un amant rejeté qui se vengeait par cette petite note sarcastique, voire insultante ? Impossible de le déterminer sans en connaître le contexte. Quant à l'expéditeur, la signature était illisible, juste un affreux gribouillage sur lequel le graphologue le plus pointu se serait cassé les dents, mais la présence même de ce bout de papier jauni laissait penser que ce coffret n'avait pas été remis en mains propres. Les deux amants étaient-ils en mauvais termes, ou simplement séparés par la distance ? Saga ne pouvait que spéculer en l'absence d'autres éléments. Il avait d'abord pensé en trouver des indices dans la correspondance privée de Shion. Mais il eut beau retourner tous les tiroirs, fouiller les placards et mettre à sac les salles d'achives, il fit chou blanc. De cette correspondance privée , rien ne subsistait, étrangement. Shion avait dû tout brûler pour une raison ou une autre. En tout cas, ce n'était sans doute pas pour le caractère potentiellement impudique des courriers échangés avec son amant – ou alors pourquoi laisser traîner ce coffret qui l'incriminait bien davantage ? Quant au courrier officiel, ce ne pouvait être qu'une perte de temps de le passer au crible. Sauf bizarrerie inédite, on s'épanchait rarement sur sa vie privée dans les communications diplomatiques, alors sa vie sexuelle ...

Enfin, c'était ce qu'il croyait. Pendant une nuit sans sommeil parmi tant d'autres, alors que l'Autre épluchait les missives diplomatiques – on ne connaît jamais trop son ennemi, a fortiori quand celui-ci est une déesse - il eut la surprise de tomber par hasard sur ce qu'il ne cherchait plus. C'était non pas une lettre, mais un brouillon resté inachevé et qui avait dû être mal classé ou pris entre deux papiers et oublié. La première feuille – ou les premières feuilles avaient disparu, mais les quelques lignes qu'il lut le firent rougir jusqu'à la racine des cheveux.

... peut-être devenir un allié de notre déesse, si j'arrive à le convaincre. Mais assez de diplomatie pour ce soir, assez de guerres, assez de sang. Je ne veux penser qu'à toi. Je ne peux penser qu'à toi. Hier soir, j'avais une telle envie de toi que j'ai donné congé à mes serviteurs plus tôt, et je me suis retiré dans mes appartements. J'aurais pu en pleurer de douleur tant mon corps criait tes caresses et tes baisers. Oh, je t'imagine en ce moment, à lire ces lignes. Tu dois rire, en pensant que les Atlantes sont décidément des créatures lubriques. Lubriques, non. Vivantes ! Du reste, comment pourrais-tu me le reprocher ? N'est-ce pas toi qui as fait de moi ce que je suis ?

Il faisait encore très chaud, et les portes-fenêtres du balcon de mes appartements étaient grandes ouvertes. Je t'ai imaginé, rentrant par là, tel un amant clandestin – puisque tu n'as jamais rien su faire comme tout le monde et passer par la porte ! - et venir à moi, qui t'attendais, nu, offert, sur notre lit. Tu t'avançais vers moi, lentement, avec ce sourire narquois qui te va si bien et qui me fait fondre. Puis, t'asseyant près de moi, du regard tu caressais mon corps, en détaillant chaque courbe. C'était si bon, j'ai fermé les yeux. Et toi, ignoble bourreau, tu riais et prenais tout ton temps, me faisant languir ! ( N'as-tu donc pas honte de me torturer ainsi ? ) Toute ma volonté – et Athéna peut témoigner combien j'en ai pour supporter de te savoir si loin – toute ma volonté ne pouvait lutter contre cette bulle de frustration née dans mes entrailles qui a remonté le long de ma gorge pour venir éclater sur mes lèvres en une plainte lascive : je voulais que tu me prennes, vite, et peu m'importait que ce soit brutal ou douloureux. J'ai cherché à tâtons la petite fiole d'huile dans la table de chevet, et sans ouvrir les yeux, j'en ai versé quelques gouttes sur mes doigts. Me pénétrer a été facile : je ne suis étroit que quand je veux bien m'en donner la peine, comme tu ne l'ignores pas ... Malgré cela, je n'ai pas brusqué les choses. Une phalange d'abord, s'immisçant tout doucement, presque timidement, comme pour une première fois. C'est si doux, à l'intérieur, un velours. Mais cela, tu le sais déjà, je crois ? ( Sinon, demande à ton gentil petit lutin qui se cache entre tes cuisses, lui saura te le dire ,il a si souvent visité ces lieux ...) Puis, avec une lenteur calculée, mon doigt s'est introduit tout entier dans cet antre palpitant. Je l'y ai laissé un instant, afin de savourer cette présence en moi qui en appelle une autre, celle de tes doigts si doués pour m'éveiller au plaisir. Je t'ai imaginé les retirant et moi gémissant, frustré de ce vide en moi, en un lascif appel à l'aide, jusqu' à ce que tu cèdes avec un sourire entendu – tu me connais davantage que je ne me connais moi-même. Et mes doigts sont devenus les tiens, plongeant à nouveau dans cette chaleur humide, d'abord timidement, se frayant un passage, avant de ressortir puis de replonger, encore et encore. Je fonds sous cette caresse si brutale qu'elle soit, et ...

La lettre s'interrompait sur ces mots. Impossible de savoir ce qui s'était passé : Shion avait-il été dérangé alors qu'il la rédigeait, et n'avait pu la retrouver ensuite ? Ou bien avait-il décidé de ne pas poursuivre plus loin, effrayé par sa propre impudeur ? Ou bien encore cette lettre n'était-elle destinée qu'à Shion lui-même, à ne jamais être envoyée à celui auquel elle s'adressait ? A moins qu'il ne se soit agi tout simplement d'un amant imaginaire, né du fantasme d'un homme seul ?


Saga fut bien forcé de balayer cette dernière hypothèse quelques semaines plus tard, lorsque son secrétaire lui annonça, l'air joyeux, qu'il avait du courrier. De Chine, précisa-t-il, comme si cela avait une importance capitale.

Et cela en avait. En n'importe quelle autre circonstance, ce qu'il lut l'aurait fait rougir comme une jouvencelle. Pas là. Au contraire, il blémit. Il était intelligent, et en l'espace d'un éclair, il entrevit l'enfer qui l'attendait ... mais pas le paradis.

S'il avait encore eu le moindre doute, l'Autre les réduisit aussitôt à néant. Une voix résonna dans sa tête, insidieuse.

- Eh bien, qu'en penses-tu, mon beau Saga ? Nous allons nous faire un plaisir de lui donner une réponse, n'est-ce pas ?

A suivre

Allez, à vous maintenant, je veux vos reviews !