- Je ... je ne sais pas écrire ça, balbutia Saga, livide.

- Oh, tu es quelqu'un qui apprend très vite, répliqua aussitôt la voix dans sa tête. Surtout quand tu es motivé. Et je sais quoi faire pour que tu le sois. Je me fais comprendre ?

Saga ferma les yeux. Il se sentait si misérable. Il était le jouet de l'Autre, mais jusqu'à présent, ça ne s'était limité qu'à l'aspect mental – à part cette nuit affreuse sur le Mont Etoilé, quand il l'avait physiquement poussé à poignarder sa victime. Saga se souvenait encore de chaque coup porté, froid, mécanique, chirurgical. Un, deux, cinq, dix. Assez pour être certain que le malheureux était bien mort.

- Pourquoi me faites-vous ça ? Ne vous lasserez-vous donc jamais de m'humilier et de me rabaisser ?

- Tu te trompes, mes raisons sont tout à fait altruistes.

- Altruistes !, s'écria Saga avec un rire faux.

- Parfaitement. Je n'ai pas de corps, je ne fais qu'occuper le tien, c'est différent. Malgré cela, je ne peux ressentir ni tes émotions, ni tes sensations, et par conséquent pas ton plaisir. Mais pourquoi rechignes-tu d'ailleurs ? Il me semble que tu y trouves ton compte.

- Mon compte ? Pensez-vous vraiment que je prenne du plaisir à vous imaginer m'épiant ?

- Oh oh, préférerais-tu que ce soit un autre que moi ?

La question prit Saga de court.

- No... non !

- Vraiment ? Pas même le beau Shion ?

- Comment osez-vous salir sa mémoire ?

- La salir ? Permets-moi de rire. Et je crois que lui en rirait aussi d'ailleurs. S'il avait été si à cheval sur sa réputation, je ne pense pas qu'une certaine chose aurait traîné sous son oreiller, au vu et au su de toute la domesticité du Palais. Il me semble avoir eu une vie sexuelle passablement agitée, ton précieux et vertueux Grand Pope ! Cesse donc de le défendre, et réalise plutôt qu'il est en fait la cause de tes tourments !

- Comment ça ?

- N'as-tu pas remarqué ? Avant – je veux dire avant que tu ne lui règles son compte – avais-tu jamais eu des fantasmes comme ceux que tu as maintenant ? Avais-tu jamais regardé un homme, désiré un homme ? Tu as de la chance que nous l'ayons tué au Mont Etoilé. Car sinon c'est un tout autre genre de rêves que tu ferais la nuit.

- Vous voulez dire que ... ?

- Exactement, tu m'as fort bien compris. Je n'ai pas choisi de prendre possession de toi par hasard, figure-toi. J'aurais tout aussi bien pu porter mon choix sur Aiolos. Ce qui vous départageait, c'est que ton cosmos est très proche au niveau vibrations de celui de feu notre ami Shion, donc te faire passer pour lui n'en était que plus facile. Seulement, il y a une contrepartie : ça marche un peu comme une greffe, tu vois. Plus tu es d'un type proche de cosmos, moins le tien le rejette. C'est pas génial, ça ? Le hic c'est que tu absorbes également les vibrations qu'il a laissées derrière lui. Et je n'ai pas besoin de t'expliquer de quelle nature sont celles dont il a imprégné ce lit dans lequel tu dors toutes les nuits, je suppose ?

- C'est donc pour cela que ...

- Eh oui, mon joli. Tu ressens tout ce qu'il ressentait, même dans les aspects les plus ... intimes. Il laisse des traces, ce vilain petit garnement.

- C'est un cauchemar, gémit Saga.

- Ah, tu trouves ? Je n'en ai pas eu l'impression la dernière fois ! Au contraire tu m'as semblé plutôt comblé !

- Vous avez des mots blessants ...

- Tu préfères " excité " ? Celui de " satisfait", ou " soulagé " te plaît-il davantage ?

- Arrêtez !

- Peuh, tu n'as vraiment aucun sens de l'humour. A bien y réfléchir, j'aurais peut-être mieux fait d'aller parasiter Aiolos. Je suis certain que je me serais davantage amusé avec lui !

- Espèce de ...

- Rabat-joie, et vulgaire avec ça !

- Fichez-moi la paix ! Allez au diable !

- J'en viens, figure-toi. C'est un bon ami à moi d'ailleurs. Je te le présente, si tu veux ?

Saga ne jugea pas utile de répondre à cette proposition qui lui soulevait le coeur.

- Bon, on se met au travail ?


Arès, pour autoritaire et assoiffé de pouvoir qu'il ait été, n'était pas idiot. Le plaisir ne se commandait pas, et c'était pourtant le but à atteindre. Plutôt que d'effaroucher Saga, mieux valait le porter naturellement vers son objectif, quitte à le pousser un peu au début. Et rien de tel pour cela que la théorie. Une fois le beau Gémeau modelé comme une pâte que l'on veut travailler, le plus dur serait fait, et intoxiqué comme il l'était par les relents érotiques laissés partout par le cosmos de feu Shion, il ne résisterait pas longtemps.

La bibliothèque du Palais ne contenait pas que des ouvrages de mythologie et de théologie, Saga ne tarda pas à s'en rendre compte à sa grande stupéfaction. Il n'avait dans le passé guère fréquenté les lieux, trop absorbé par un entraînement qui ne lui laissait que peu de temps libre. Et les quelques livres qu'il avait empruntés portaient davantage sur la cosmologie et l'astrophysique que sur l'art et la manière de faire des galipettes.

- Eh bien quoi ?, l'apostropha Arlès. Qu'est-ce qui t'étonne ? Je te rappelle, au cas où tu l'aurais oublié, que la civilisation grecque antique était tout sauf prude. Tu n'as qu'à lire le premier ouvrage de mythologie qui te tombe sous la main, ça ne parle que de sexe ! A commencer par Zeus, le dieu des dieux – enfin, c'est ce qu'il prétend, celui-là ! Jamais une minute de répit, toujours parti courir les filles ... et les beaux garçons aussi. Ca lui a joué bien des tours d'ailleurs, avec la harpie qu'il a épousée.

Il y avait une pointe de jubilation dans la voix qui résonnait dans la tête de Saga. Nul doute qu'Arès se délectait des mésaventures conjugales de son adversaire. Saga sursauta soudain, se souvenant que Zeus et la susmentionnée harpie, en l'occurence Héra, n'étaient autres que les géniteurs de celui qui le parasitait. Il y avait de quoi avoir des sueurs froides en imaginant l'ambiance qui devait présider aux réunions de famille sur l'Olympe ... !

- Bon, tu fais ton choix ? On n'a pas l'éternité devant nous, je te signale. Il y a quelqu'un, quelque part, qui attend notre lettre avec impatience ! Tu ne voudrais pas qu'il soit déçu, tout de même ? Ou bien aurais-tu peur d'un simple bouquin ?

Saga, piqué au vif, serra les dents et, tendant le bras vers les rayons, prit un ouvrage au hasard.


C'était un livre magnifique, une véritable oeuvre d'art toute reliée de cuir rehaussé d'or. Posé sur le lit, il semblait vibrer sous la flamme vascillante des bougies, tel un cosmos. Saga ravala sa salive avec gêne : Shion l'avait-il emprunté, imprégné de son cosmos tout comme cette chambre dont il devenait peu à peu le jouet ?

- Ouvre-le, il ne va pas te mordre.

Mordre, si ce n'était que cela !

Saga obéit, réprimant avec difficulté le tremblement de ses mains. Sa paume caressa un bref instant la surface lisse et tiède du cuir, puis ses doigts agrippèrent les bordes de l'ouvrage et il ouvrit une page au hasard.

- Ohhhh...

Il n'avait pu contenir ce cri presque muet né dans son ventre. Devant ses yeux s'étalait une magnifique gravure représentant deux amants dans une position plus qu'équivoque, qui ne laissait aucune part à l'imagination. Aussi nus que le jour de leur naissance, l'un d'eux était à demi-allongé au bord d'un lit tandis que l'autre était penché au-dessus de lui, et était en train de le pénétrer. L'artiste avait su rendre admirablement le plaisir des deux protagonistes, dont les corps dénonçaient à la fois la puissance et la sensualité. Celui qui était allongé appelait de tout son être la domination de son partenaire, arquebouté, la tête rejetée dans les oreillers, ses jambes enserrant solidement les cuisses de son amant comme s'il craignait de le voir s'échapper ; l'autre, pourtant, semblait concentrer tout son être et toutes ses pensées dans son imposant pénis raide comme un glaive, se frayant à coups de reins puissants un chemin vers le plaisir dans les profondeurs insondables de ce corps offert. Ni l'un ni l'autre ne montraient la moindre retenue ou la moindre pudeur aussi bien sentimentale que physique : seul comptait pour eux le moment présent.

- Tu aimerais être à leur place, avoue ?, susurra doucement l'Autre dans son oreille.

Saga ne répondit pas, d'une part car l'Autre ne pouvait ignorer ce qu'il en était à la tension grandissante entre ses jambes, d'autre part parce qu'il était incapable de détacher ses yeux – et plus encore son esprit – de ce spectacle qui le frappait au ventre comme un coup de poignard. Oui, il aurait voulu être à leur place. Un peu. Beaucoup. A la folie. A la folie.

Il lui fallut un violent effort sur lui-même pour tourner la page ... au sens propre seulement. Les autres pages affichaient des gravures tout aussi érotiques, alliant art et sensualité. Ce livre avait été fait pour le plaisir des sens – et pas seulement des yeux. Il se mordit les lèvres de frustration.

- Pas la peine de te priver, va. Je ne peux rien ressentir, sexuellement parlant. Tu as ma bénédiction !

- Vous êtes ignoble ...

- Non, juste intéressé.

- " Intéressé " ? C'est d'un cynique !

- Pas du tout. Réaliste, plutôt. Tu veux du plaisir, et moi je veux que tu écrives cette lettre, sans laquelle tout mon plan s'effondre. Et tu l'écriras, tu peux me croire, soit de gré, soit de force. Nos intérêts ne divergent pas, pour une fois, alors tu ne vas pas jouer tes saintes-nitouches, quand même ? Où est le problème ?

- Le problème ? Vous osez me le demander ? Vous m'espionnez, vous m'humiliez, et vous me demandez où est le problème ?

- Alors que puis-je faire pour vous être agréable, très cher, qui vous mettrait dans des dispositions plus ... appropriées ?

- Me ficher la paix !

- Oh, tu me chasses de la chambre ?

- Espèce de ...

- Soit. Je te laisse te livrer à tes petits jeux tranquillement ... mais je veux cette lettre ...

- ...

- ... sinon je reste et je te pourris tes nuits jusqu'à la fin de tes jours.

- D'accord, d'accord !, hurla Saga, excédé.

- Ah, enfin un peu de bon sens. Ca n'est pas trop tôt. Tu sais que je n'ai jamais vu quelqu'un d'aussi têtu ?

- Assez !

- Ca va, ça va, je m'en vais. Allez, amuse-toi bien, et à demain matin. On a du travail !

Et il se volatilisa comme s'il n'avait été qu'un mauvais rêve.

Saga resta quelques instants figé, à écouter le silence, et la seule chose qu'il entendit, ce fut les battements de son coeur. Depuis le moment où l'Autre avait pris possession de son esprit, il avait à chaque seconde ressenti sa présence, mais plus maintenant. Le jeune chevalier n'en revenait pas : il avait vraiment tenu parole. Mais il ne servait à rien de se bercer d'illusions, il ne l'avait fait que dans son propre intérêt, pas mu par un quelconque sentiment de pitié ou de compassion. Même gonflé de rêves de puissance et de domination, il était resté assez pragmatique pour comprendre que s'il ne lui donnait pas un peu d'air, sa précieuse lettre, il ne l'aurait jamais.

Ce fut ainsi que les seuls moments de liberté qu'eut jamais Saga tant qu'il fut sous la coupe de l'Autre, il les dut à l'amant de sa victime, exilé à l'autre bout du monde.


Et à l'autre bout du monde, il aurait mieux fait d'y rester, songea avec angoisse Saga en voyant Dohko s'avancer dans sa direction. Depuis sa résurrection, il frôlait les murs dans la crainte perpétuelle de le croiser, ce qui survenait beaucoup trop fréquemment à son goût. Le chevalier de la Balance, n'ayant plus rien à faire en Chine maintenant que le sort d'Hadès était réglé, avait repris ses quartiers au Sanctuaire ... et à n'en pas douter sa place dans le lit de Shion. Le domaine sacré de la déesse Athéna étant relativement petit, il devait déployer des trésors d'ingéniosité pour l'éviter, malheureusement pas toujours avec succès, comme l'autre jour lorsqu'il était tombé sur lui dans les thermes et s'était retrouvé acculé à un humiliant aveu.

- Bonjour, Saga.

- Bonjour, seigneur Dohko.

Sans s'en rendre compte, il hâta le pas, ce qui alluma une lueur espiègle dans les yeux verts du chevalier de la Balance.

- Toujours peur de moi ?

- Pourquoi aurais-je peur de vous ? Vous n'êtes pas un ennemi que je sache.

- Toujours envie de moi, alors ?

- Que ..., bredouilla le jeune chevalier, au bord de la panique du seul fait de savoir qu'il lisait en lui comme dans un livre ouvert.

- Ecoute-moi, Saga. Cette situation n'a que trop duré. Tu te tortures pour des choses futiles, et tu en oublies de vivre.

- Que feriez-vous, à ma place ?, hurla presque Saga.

- Tu n'as que deux solutions : ou te laisser te consumer, ou te noyer.

- Que voulez-vous dire ?

- Ou bien tu rumines ton envie de moi jusqu'à la nausée, et je te prédis des jours pénibles, ou bien ..

La main de la Balance voleta jusqu'au visage de Saga, et, cueillant délicatement une boucle que le vent faisait danser sur sa joue, la glissa derrière son oreille.

- ... tu lui cèdes.

-Pardon ?

- Tu as bien entendu, oui.

- Vous me proposez ... de coucher avec vous ?

- Hum, moui, quelque chose comme ça. Il y a juste une question que je dois te poser, et je veux que tu y répondes avec honnêteté, tu entends ?

- Laquelle ?, murmura Saga d'une voix tremblante.

- Es-tu amoureux de moi ?

Saga s'attendait à n'importe quoi, sauf ça.

- Non !, s'écria-t-il avec véhémence.

C'était une réponse jaillie de ses lèvres avec une telle franchise, une telle brutalité que son interlocuteur aurait pu en être offusqué. Mais c'était Dohko qu'il avait en face de lui, un chevalier notoirement hors normes, qui pouvait à tout instant vous prendre à contrepied. La preuve.

- Parfait !, s'exclama-t-il comme si tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. Alors ?

- Je ... je ... et Shion ?

- Bah, ne t'en fais pas, il est parti à Jamir faire une cure d'eau de la fontaine de jouvence. On dit neuf heures chez moi ?

A suivre