Force était de le reconnaître : il était toujours aussi beau.
Je ne m'attendais pas à le trouver ici, sur le toit-terrasse du Palais. J'y venais souvent autrefois, le soir, avant d'aller me coucher, histoire de prendre un peu l'air. Le vent venait de la mer, chargé de fraîcheur et de senteurs salées, chassant la torpeur de l'été grec, et c'était un plaisir toujours renouvelé que de sentir cette caresse tiède sur mon visage. La vue de là-haut embrassait tout le Sanctuaire, cascade de notes rouges des toits au milieu de la blancheur aveuglante des maisons dévalant jusqu'au rivage, avec çà et là l'explosion colorée d'un bougainvillier ou celle d'un vert dur d'un pin parasol. Jamais je ne m'étais lassé de ce spectacle, comme une mère admire son enfant.
L'idée m'effleura un instant l'esprit que le trouver ici, allongé de tout son long sur la pierre encore brûlante, à admirer la course des nuages dans le ciel, n'était peut-être pas le fruit du hasard. Etait-il venu pour moi, m'attendait-il ? Ou cherchait-il à se remémorer un passé pas si lointain, avec ses bons et mauvais souvenirs ?
Pris sur le vif, je ne savais trop que penser, encore moins que faire. Mon premier réflexe fut de m'éclipser sans un bruit, mais un sursaut de dignité me retint. Certes, en toute bonne foi, je pouvais plaider la prudence. Trop de choses s'étaient passées entre nous deux, trop de choses nous avaient séparés, trop de choses surtout nous avaient liés l'un à l'autre. Infiniment plus que tout ce qu'il aurait pu imaginer.
Il n'en saurait jamais rien. A quoi cela aurait-il servi, à part à verser du sel sur des plaies ?
J'avais changé, et lui aussi. Pas physiquement. Je le croisais de temps à autre, et je pouvais constater, entre déception et soulagement, qu'il avait conservé cette allure de chat sauvage, à la fois fascinante, déroutante et un tantinet inquiétante. Comme si je n'étais pas bien placé pour savoir ce qu'il en était ! Mais là où plus rien d'autrefois ne se retrouvait, c'était dans ces prunelles d'un saphir profond. Je les avais connues provocantes, avides et autoritaires, je les retrouvais apaisées, envahies par le doute – et les regrets. Il n'était plus celui que j'avais connu. La vie et le destin s'étaient chargés de canaliser cette force brute en lui, de le rendre plus vulnérable – et plus fort paradoxalement, comme si l'un ne pouvait se faire sans l'autre.
Il avait appris de ses fautes. Moi aussi ... en tout cas je l'espérais, car si l'on ne change pas, à quoi sert-il de vivre ? Tous deux, nous avions une nouvelle chance, inespérée, qui s'offrait à nous, allions-nous la gâcher comme la première ? Ou au contraire apprendre et grandir de nos erreurs ?
Recommencer ?
Non, pas recommencer. Il était trop tard à présent ... ou trop tôt, je n'aurais su le dire en l'admirant ainsi à la dérobée. Et qu'attendait-il de moi, à seulement supposer qu'il attendît quelque chose ? Et moi, qu'avais-je à lui offrir que je ne lui avais déjà donné ? Je lui avais déjà tant sacrifié – trop. Ma fierté, mon passé, mon présent, mon futur, et même cette autre partie de moi, ma raison de vivre, cette extension de moi que je me refusais à nommer autrement que dans le secret de mon coeur.
J'avais été pendant plus de deux cents ans le Grand Pope du Sanctuaire d'Athéna. Incontesté et tout-puissant. Et pourtant lui m'avait tout pris ...
A suivre
Tiens, encore une fic avec Shion, pensez-vous. Brillante déduction ! Oui, encore Shion. Décidemment, notre sémillant Bélier m'inspire ! Et pourtant je dois avouer qu'il n'est pas mon perso préféré de la série. ( heureusement, sinon je serais bien capable de mettre deux Shion par fic ! )
Quoi qu'il en soit, je tiens à signaler que cette fic n'a aucun rapport avec les précédentes. Shion y apparaît sous un jour différent, et vous risquez fort d'y perdre votre latin si vous tentez d'établir un lien quelconque ...
A votre avis, qui est le bel inconnu que Shion admire et évite à la fois ? Vos hypothèses et vos reviews sont les bienvenues ! ( moi je sais déjà de qui il s'agit, évidemment, privilège de l'auteur ! )
