C'était le moment que je préférais dans la journée, celui du bain.
Après une interminable journée passée à suffoquer sous mes habits rituels, vissé sur mon trône, rien de tel qu'un petit détour par les thermes pour se décrasser un peu, et nager quelques longueurs quand je m'en sentais d'humeur, avant un repas léger. Puis, d'ordinaire, je me mettais au lit ou travaillais encore quelques heures avant de succomber à un sommeil réparateur.
Je privilégiais les thermes privés de mes appartements, moins bruyants que ceux utilisés par les apprentis chevaliers – et accessoirement la moitié masculine du Sanctuaire. Ici au moins je pouvais me détendre, souffler un peu et oublier à quel point être Grand Pope n'était pas une sinécure.
Lorsqu'un serviteur eut refermé derrière moi la lourde porte, je dégrafai mon col d'une main distraite. Rapidement, je me déshabillai et laissai glisser la lourde dalmatique brodée le long de mon corps et l'enjambai, l'abandonnant sur le sol comme une seconde peau. Le dallage de marbre était frais sous mes pieds, et je frissonnai de plaisir tandis que je me dirigeai vers le grand bassin dont la surface parfaitement calme semblait n'attendre que moi. Chemin faisant, mon regard accrocha son reflet dans un des miroirs qui ornaient les murs.
Je souris. Je n'étais pas vaniteux – en tout cas, j'espérais ne pas l'être - mais je n'en étais pas moins assez satisfait d'avoir conservé une telle silhouette, malgré mes deux-cent-cinquante ans. Physiquement, j'en paraissais vingt à peine. Un torse musclé sans être disproportionné, des épaules fines mais solides, une taille mince, une chute de reins parfaite et de longues jambes nerveuses me donnaient une très belle allure. L'image que me renvoyait la surface lisse flattait mon sens de l'esthétisme davantage que son ego. Quelle importance ? Cela faisait bien longtemps maintenant que personne ne partageait plus ma couche, en tout cas pas assez assidument pour pouvoir revendiquer le titre envié de maîtresse ou de favorite. Un choix fait sans regrets : la gestion du Sanctuaire était ma priorité, et elle prenait beaucoup de mon temps et de mon esprit.
Lentement, je descendis les degrés du bassin, et laissai l'eau fraîche m'envelopper. C'était comme la caresse d'une main féminine, et je laissai un petit soupir de plaisir franchir mes lèvres lorsqu'une sensation, aussi délicieuse et ténue que le battement des ailes d'un papillon, naquit dans mon bas-ventre, proche de l'excitation sexuelle. Peut-être devrais-je rendre visite aux jeunes beautés du Palais plus souvent, pensai-je avec amusement.
Mais l'heure n'était pas à ce genre de considérations un peu triviales, et quelques brasses suffirent à me changer les idées. Dans aucun autre endroit dans le Sanctuaire on ne pouvait jouir d'un tel calme, et après une journée passée dans cette fourmilière qu'était le Palais, c'était presque à se demander si je n'avais pas été catapulté pour une raison mystérieuse dans mon Tibet adoré. En bas, dans les grands thermes, ce devait être autrement plus agité, limite piscine municipale en période de canicule. J'aimais les enfants, mais je n'avais plus l'âge d'en canaliser tout un troupeau. Mon calme et réfléchi Mu suffisait amplement à assouvir mes instincts paternels si longtemps refoulés.
J'étais pleinement revigoré lorsque je m'extirpai de l'eau. Encore ruisselant, je me dirigeai vers le banc de marbre sur lequel une main diligente avait laissé à mon intention toute une pile de serviettes. Assez pour tout un régiment de gardes, le personnel du Palais était toujours aux petits soins pour moi, et ces mille petits gestes du quotidien m'aidaient à supporter le poids de ma charge.
Le nez dans l'éponge, j'essayai de récupérer mes esprits et assez de courage pour me remettre au travail. J'avais encore du pain sur la planche, et de gros rapports diplomatiques à éplucher sur mon bureau. Allez, encore quelques toutes petites secondes à savourer cette quiétude et ...
... et ...
... et il y avait quelqu'un. Ici, dans les thermes. Je me mordis la lèvre, furieux contre moi-même de ne pas m'en être aperçu avant. En d'autres circonstances, si j'avais eu affaire à un ennemi, cela eût pu constituer une condamnation à mort, mais je me rendis compte immédiatement que l'intrus n'avait pas d'intentions criminelles à mon égard – et quand bien même, j'eûs été de taille à y faire face : avant d'être Grand Pope, j'étais chevalier d'Or titulaire du Bélier jusqu'à ce que le petit Mu soit d'âge à me succéder.
Ce n'était toutefois pas une présence anodine comme celle d'un serviteur venu s'assurer que je ne manquais de rien. Il y avait un cosmos, dont je sentais à peine les vibrations, et cela n'en était que plus étrange. Qui, parmi les chevaliers présents au Sanctuaire, était capable de dissimuler son cosmos à la limite de la perfection ? Cela requérait un entraînement assidu et une maîtrise pas encore à la portée de ceux qui dans huit ou dix ans mais pas avant formeraient la fine fleur de la chevalerie d'Athéna. Sans compter que pour lors, tous ou presque étaient à des milliers de kilomètres du Domaine Sacré de notre déesse, à suer sang et eau pour être un jour dignes de cet honneur. Seuls étaient présents les deux aînés de cette génération, Aioros et Saga.
L'un des deux ? Si oui, alors lequel ?
Et pourquoi ? Quel intérêt de venir espionner un vieil homme prenant son bain ?
Dans l'expectative, je décidai de faire comme si je ne m'étais aperçu de rien, sans pour autant baisser ma garde. Avec des gestes lents – mais pas trop pour ne pas éveiller les soupçons de celui qui m'espionnait – je m'essuyai tout le corps, en profitant dès que je me penchais pour jeter un oeil à travers le rideau de mes longues boucles.
Il était là, derrière une des nombreuses colonnes qui décoraient les thermes. Je le sentais, mais je ne pus pas le voir, ni même l'entrevoir. Il était aussi discret qu'une araignée dans un coin de sa toile. Peut-être cherchait-il seulement à me parler, loin du brouhaha indiscret du Palais, mais dans ce cas, pourquoi restait-il ainsi dans l'ombre ? Était-il retenu par la peur, la gêne ou la timidité ?
Je retins une petite moue de contrariété, vite évaporée. Bah, si l'intrus voulait me parler en privé, il savait où me trouver, il n'en tenait qu'à lui. J'avais tout mon temps ...
Le lendemain, à mon réveil, cet incident me semblait si dénué de sens pour ne pas dire risible que j'eus un instant l'impression de l'avoir rêvé.
Et le soir-même, j'en eus la confirmation : "il" était de retour.
Pas plus que la veille, je ne l'entrevis, pas plus que la veille il ne chercha à aller vers moi.
Ce petit jeu du chat et de la souris se reproduit les jours suivants, et cela commença à me taper prodigieusement sur les nerfs. Mettez cela sur le compte de cette habitude prise au fil des ans de ne pas être contrarié, mais je résolus de savoir le pourquoi du comment ... et du qui.
Deux semaines après la première apparition ( si on pouvait appeler cette présence invisible une apparition ! ), en somme assez longtemps pour endormir sa méfiance en lui faisant croire que je ne l'avais pas repéré, je lui tendis un piège. Tandis que je me dévêtissais, je laissai négligemment la bague que j'avais l'habitude depuis des décennies de porter à mon doigt, et feignant de m'en apercevoir juste avant d'entrer dans l'eau, la déposai au bord du bassin. Comme d'ordinaire, il ne se manifesta pas, et c'est avec un sourire aux lèvres que je quittai les thermes ... pour y revenir seulement quelques instants plus tard, afin de venir rechercher ma bague.
J'en fus pour mes frais. Il n'y avait plus personne derrière la colonne. Il avait filé et force était de reconnaître qu'il m'avait berné.
Une véritable anguille. Quelqu'un habitué à se mouvoir dans l'ombre, rapidement et sans bruit.
Mais si doué qu'il soit, il avait laissé un indice derrière lui. Et s'il ne livrait pas son identité, il révélait les motifs de sa présence ici.
A mes pieds, à peine visibles sur le pavage blanc du marbre s'étalaient quelques gouttes d'un liquide crémeux.
Je fronçai les sourcils, contrarié.
Du sperme.
A suivre
Oh là là vos reviews me boostent, deux chapitres en quelques jours, il ne faudrait quand même pas que je vous gâte trop, je vais vous rendre capricieux ...
Ah, quelques-uns d'entre vous ne sont pas très loin de la vérité quant à l'identité du futur amant de Shion, on dirait ? Mais pas la peine de rêver, il n'y a rien à gagner ! A part le droit de lire la suite ... et de poster d'autres reviews ! A la prochaine !
