De chat, je devenais souris. Et je ne pouvais m'en prendre qu'à moi-même.
J'avais traité cet incident comme un problème domestique, que je voyais vite résolu : coincer mon voyeur, le morigéner – sans l'humilier pour autant – et lui ordonner de ne plus recommencer. Lui pardonner, bien sûr, et les choses en resteraient là. Point barre.
Pourtant, si je m'étais penché sur le problème avec autant d'attention que sur les dossiers qui s'entassaient sur mon bureau, j'aurais compris la gravité de la situation et j'aurais évité tout ce qui allait en découler. Et avec le recul, les conséquences me font encore frémir.
Car j'avais négligé un élément, un seul, mais qui avait une importance fondamentale, et qui était le x de l'équation, l'identité du coupable. Une cosmoénergie de chevalier d'Athéna, un âge compatible avec une activité sexuelle : je n'avais retenu qu'Aioros et Saga comme candidats possibles. Pourtant je savais Aioros trop digne, et Saga trop prude pour avoir recours à ce genre de procédés. Aveuglement de ma part ou refus de voir la réalité en face, j'avais totalement exclus la possibilité d'avoir affaire à Kanon. Le troisième larron.
Kanon : l'épine dans le pied de ma vie de Grand Pope. La cause principale de mes nuits blanches ( enfin, lorsque mes insomnies n'avaient rien à voir avec Anthéa et ses non moins délicieuses alter ego ), le responsable de centimètres d'ongles rongés et de migraines coriaces. Et pourtant, comment lui en vouloir ?
Lui en tout cas ne s'en voulait pas, à en juger par ce regard arrogant qu'il me décocha, et qui aurait fait pâlir un juge des Enfers. Inutile d'espérer un quelconque remords, ce n'était pas son genre.
- Ainsi, c'était toi ..., dis-je dans l'espoir d'amorcer une conversation.
Espoir vain, car il ne répondit pas. Mais continua, imperturbable, à se masturber.
- Vas-tu cesser, oui ?, m'écriai-je, excédé.
- Pourquoi donc ?
Il osait me poser la question ! Soufflé par son audace, je ne trouvai rien à lui répondre et, avec une belle lâcheté, tournai les talons.
Bien évidemment, il était de retour le lendemain sur ce champ de bataille que j'avais déserté. Après la veille, il se savait le plus fort, et ne se donnait même plus la peine de se cacher. Debout au bord du bassin, adossé à une colonne, il m'attendait, superbe de nudité et d'arrogance. Mon premier réflexe fut de refuser la confrontation qui s'annonçait et de repartir, mais j'avais trop d'expérience pour ne pas comprendre que ça ne résoudrait rien. Alors autant crever l'abcès, et le plus vite possible.
- Tu as élu domicile dans mes thermes privés, on dirait ?
J'avais dit cela d'un ton neutre. Inutile de l'attaquer de front, avec Kanon ce n'était jamais la bonne option, et la scène de la veille au soir me l'avait confirmé.
- Cela vous poserait-il un problème, Majesté ?
Le mot "Majesté" dans sa bouche avait toujours un sens particulier. Il n'était pas un admirateur fanatique de l'autorité et ne se gênait pas pour me le faire comprendre.
- Disons que dans l'expression " thermes privés ", il y a le mot " privé " ..., lui fis-je remarquer avec douceur.
- Ah, donc je n'ai pas le droit d'être ici, c'est ça ?, releva-t-il, sarcastique.
- Si l'on prend le règlement au pied de la lettre, eh bien non.
- Votre fichu règlement !
- Ecoute, Kanon, je sais bien ce que tu en penses, mais il est nécessaire que tu comprennes qu'il existe pour une bonne raison.
- J'ai l'impression d'avoir entendu cette phrase des milliers de fois.
- Et je te la répéterai des millions des fois si cela est nécessaire.
- Oh, je m'en doute bien, Majesté ! Il y a longtemps que j'ai compris ce que je représentais à vos yeux, un petit soldat bien docile tout juste bon à obéir sans broncher à tous les ordres qu'on lui donne, aussi durs soient-ils.
- Non, Kanon, non !, protestai-je avec véhémence.
Je n'aimais pas le tour que prenait notre conversation. Nous avions déjà eu cent fois la même par le passé, et cela n'avait jamais débouché sur rien de bon. Chacun restait prisonnier de son rôle, avec ses devoirs et ses douleurs. Une situation que je croyais figée, et qui pourtant devait basculer ce soir-là, pour le meilleur comme pour le pire.
- Je ne fais pas les lois, Kanon.
- Non, mais vous les appliquez. Et avec beaucoup de rigueur.
- J'aurais préféré que tu parles de conscience. Crois-tu que ce soit de gaiété de coeur ? Crois-tu qu'il ne m'en coûte pas ?
Il parut ébranlé par mes paroles.
- Alors pourquoi le faites-vous ?, dit-il, un peu radouci.
- Parce que je n'ai pas d'autre choix.
- Tout comme moi ?
- Oui, tout comme toi.
- Oserai-je vous faire remarquer, Majesté, qu'il est plus facile d'être à un bout du bâton qu'à l'autre ?
Ma gorge se noua. Kanon était un chat sauvage, farouche et imprévisible, plus enclin aux coups de griffe qu'aux ronronnements, et c'était la première fois qu'il me laissait l'approcher de la sorte.
- Tu me détestes, n'est-ce pas ?
- Tout le monde déteste son bourreau.
- Tu as des mots si durs ..., murmurai-je au bord des larmes.
Je ne lui en voulais pas. Ses paroles n'étaient que le reflet de sa situation : dure et injuste.
- Je n'ai pas le pouvoir de changer les choses.
- Bien sûr que non, vous n'êtes que le Grand Pope. grinça-t-il. Me voilà donc condamné sans jugement. En encore, dans toute civilisation, pour qu'il y ait un jugement, faudrait-il qu'il y ait un crime !
- Kanon !
- Qu'ai-je fait pour mériter ça ?, hurla-t-il soudain. Dites-le moi !
Que pouvais-je répondre ? Il n'y avait pas de réponse, en tout cas aucune qui soit acceptable. Le second Gémeau était par tradition voué à l'ombre, carte secrète dans le jeu diplomatique d'Athéna, sacrifiant par là-même sur l'autel de la raison d'état le malheureux dont le coeur battait sous l'armure. Peut-être un autre se serait-il accommodé de sa situation, mais pas Kanon. Il était trop impétueux, trop flamboyant pour cela. Athéna m'avait placé entre les mains une bombe à retardement, que je ne savais comment empêcher d'exploser. Enfant, il avait été difficile à gérer, avec l'adolescence et maintenant le passage à l'âge adulte, je commençais à perdre pied, et il ne faisait rien pour m'aider, mais comment aurais-je pu attendre de lui qu'il me facilite la tâche ? A moins d'être sado-masochiste, ce qu'il n'était pas, comment aurait-il pu lui-même se condamner à cette vie de fantôme, avec toutes ses douleurs et ses frustrations, et pire encore, cette sensation de néant que je devinais croître en lui ?
- Ne crois pas que ton sort m'est indifférent, Kanon ..., plaidai-je.
- Ca me console !, railla-t-il.
- Quand Athéna sera réincarnée, te rendre ta place sera ma première préoccupation.
La grimace amère qui déforma son beau visage me fit comprendre qu'il n'en croyait pas un mot.
- Je le ferai, Kanon. Je te le jure. D'ici là ...
- " D'ici là, contente-toi de ta main", c'est ça ?, m'interrompit-il.
- Ne me fais pas dire ce que je n'ai pas dit.
- Mais ça revient à ça en pratique. Mais dites-moi, à supposer qu'Athéna décide de ne se réincarner que dans un siècle ... ?
- Je ne crois pas que cela soit le cas. De plus en plus de signes me donnent raison d'espérer qu'elle sera de retour parmi nous bientôt.
- Dois-je me contenter d'augures divins plus ou moins fiables pour combler mes nuits ? Et quand bien même vous auriez raison, me donnera-t-elle une place, enfin ? Ou bien mourrai-je dans l'ombre, sans avoir vécu ?
Il ne parvenait pas à dissimuler sa terreur de continuer à vivre ainsi, et je ne pouvais qu'entrevoir l'effroyable gouffre qu'il avait devant lui. S'il était venu ici, c'était peut-être pour une raison bassement sexuelle, mais bien davantage pour que je me rende compte de sa présence et de sa détresse. J'avais certes été blessé qu'il ait osé violer mon intimité, mais je mesurai soudain qu'il avait dû lui en coûter autant qu'à moi, car ce n'était pas dans ses habitudes de se livrer ainsi à nu, et pas qu'au sens vestimentaire de la chose.
- Aie confiance ...
- Confiance ? En qui ? En vous ? De toute ma vie, vous n'avez fait que me poser des barrières, me signifier des interdits.
- C'est faux, tentai-je de me défendre.
- Non, c'est vrai. Faites-moi donc la liste de ce qui m'est autorisé, assurément cela ne vous prendra pas beaucoup de votre temps !
L'argument était percutant. Et surtout, il était fondé. Je me sentis soudain empli de honte d'être Grand Pope. Oui, Kanon avait raison. Je n'avais fait qu'exiger de lui, sans jamais rien donner en échange. Moi qui me targuais d'être juste ... cela faisait toujours mal d'admettre que l'on a tort, qu'on soit Grand Pope ou pas.
- Dis-moi, Kanon, qu'espérais-tu en venant ici et en ... enfin, tu vois ce que je veux dire ?
- En me masturbant ?
- Oui, fis-je en rougissant comme une jeune vierge.
- Rien du tout. Il y a longtemps que je n'espère plus rien. Ni de vous, ni d'Athéna.
Constat terrifiant, et qui me mortifia. Je me détournai de lui pour lui dissimuler ma honte.
Lorsque je trouvai assez de courage pour lui faire à nouveau face, il avait disparu.
Je passai la pire nuit de ma longue vie depuis longtemps. Mais quand l'aube se leva, ma décision était prise. J'ignorais encore que j'allais commettre le faux pas le plus magistral de toute ma carrière – et quel faux pas ! – et que les conséquences de ce que je ne pensais être qu'un problème d'ordre strictement privé allaient s'avérer cataclysmiques et entraîner ma perte. Si j'avais eu le don de prescience, j'aurais moi-même arraché le poignard des mains de Saga pour me le plonger dans le coeur. Bien des vies auraient été épargnées, et bien des douleurs aussi.
Je m'attendais à le voir à nouveau hanter mes thermes ce soir-là. Je n'eus pas à attendre jusque là. Il devait être dans les trois heures, les audiences étaient terminées et je venais de regagner mes appartements pour m'installer devant mon bureau quand je fus soudain happé par le bras au détour d'un couloir fort heureusement désert. C'était lui, dissimulé derrière une tenture. Son air fébrile et ses traits tirés me sautèrent immédiatement aux yeux. Lui non plus n'avait pas bien dormi ...
- Puis-je vous parler, Majesté ?, chuchota-t-il en baissant les yeux, comme repentant.
Ce n'était plus le jeune homme arrogant et agressif de la veille que j'avais devant moi, mais cela ne changeait rien à mes intentions.
- Tu es fou de venir ici !, m'exclamai-je, feignant une colère contenue que j'étais loin de ressentir. J'étais Grand Pope, et je me devais de manifester mon autorité, surtout au sein de mon propre Palais. Mais à la vérité, j'avais peur de voir passer un serviteur qui aurait fait voler en éclats son anonymat si chèrement payé.
Il dut prendre cela comme un refus, car je sentis sa main se crisper sur mon bras dans un geste de colère et un rictus déforma son beau visage. Kanon n'était pas du genre à renoncer sur un simple refus, et pris de panique à l'idée qu'il ne fasse un esclandre, je résolus d'éloigner le danger le plus vite possible, sans savoir que ce faisant je creusais ma propre tombe.
- Rejoins-moi demain soir sur le Mont Etoilé à onze heures.
Pour l'instant, j'avais un dossier important à étudier. Le genre de dossier sur lequel je n'aurais jamais imaginé devoir me pencher un jour.
A suivre
Voilà un nouveau chapitre, que je pensais poster le week-end dernier, mais j'ai changé d'avis et en ai réécrit la fin pour rallonger l'intrigue de deux ou trois chapitres. Je ne voudrais pas écrire quelque chose de trop simple et de trop convenu, vous méritez mieux il me semble.
Et moi, mes reviews, est-ce que je les mérite ? vouiiii ?
