La visite de Kanon m'avait laissé le coeur battant. Tout le reste de l'après-midi, je déployai une activité fébrile qui dut surprendre les serviteurs du Palais, car j'interceptai froncements de sourcils et regards éloquents. Je tentai en vain de me plonger dans mes dossiers, mais je dus bien me rendre à l'évidence : mon esprit refusait obstinément de s'accrocher aux mots, aux phrases, tel le vent soufflant dans de hautes herbes. Rien ne lui faisait barrage, et il fuyait constamment vers une seule pensée, obsédante.
De dépit et de rage, je fermai brusquement le dossier qui me faisait face, et mon secrétaire, peu habitué à ce geste d'humeur, sursauta en me fixant d'un air stupéfait. Je n'y prêtai pas attention. Aujourd'hui ce qu'il pouvait bien penser – pas imaginer – était le cadet de mes soucis.
Je lui signifiai son congé et d'un pas lourd pris le chemin des appartements privés.
Je devais savoir.
Et une seule personne pouvait me renseigner.
Anthéa fut peut-être surprise d'être mandée aussi tôt dans la soirée – nous ne retrouvions jamais dans mes appartements avant la nuit tombée – mais elle n'en laissa rien paraître.
J'étais assis dans le petit salon qui précédait ma chambre, les yeux plongés dans la robe rubis d'un vin que d'une main distraite je faisais tournoyer dans un verre quand elle vint me retrouver. Elle était aussi superbement mise que d'habitude, c'était à croire qu'elle passait ses journées à attendre le moment de me rejoindre.
- Vous avez une mine affreuse, dit-elle en préambule.
Autant de franchise m'arracha un sourire. Je posai le verre sur une table près de moi et allai à sa rencontre.
- Etre Grand Pope n'est pas idéal pour le teint.
- Des soucis ?
- Plus qu'il n'en faudrait à mon âge.
Elle ne demanda pas lesquels : elle savait que je ne lui dirais rien. J'avais établi une stricte séparation entre vie privée et publique, et jamais je ne parlais des affaires du Sanctuaire avec celles qui partageaient mon lit. Pas de confidences sur l'oreiller, c'était ma politique et je m'y étais toujours tenu avec un soin scrupuleux.
- Votre grand âge, me rappela Anthéa avec ironie.
- Ne retourne pas le couteau dans la plaie, veux-tu ?
- Vous savez bien que je plaisante ...
- ... ou pas. Tu as raison, mon grand âge. J'ai quelquefois l'impression d'avoir mille ans.
- Peut-être les atteindrez-vous ?
- Je ne le souhaite pas.
- Pourquoi donc ?
- Qui voudrait vivre aussi longtemps ? D'ici cent, deux-cents ans, je deviendrais grincheux, caractériel, et tu me détesterais.
Elle éclata d'un rire frais.
- Sûrement pas.
Mais ses propos, si je ne doutais pas de leur sincérité, ne me rassuraient pas pour autant.
- Que fais-tu ici, dis-moi ? Avec un vieillard comme moi ? Tu es jeune, belle, intelligente et ...
- Assez de misérabilisme, cela ne vous ressemble pas... La question n'est pas ce que je fais ici avec vous, mais ce que je ferais ailleurs sans vous. Et à cette question, je n'ai pas de réponse...
Ses jolis bras blancs s'enlacèrent autour de mon cou tels de gracieuses lianes. J'étais son prisonnier, et heureux de l'être. Ma gorge se noua. Ce serait la dernière fois. Après, plus rien ne serait pareil.
Ses baisers avaient un goût d'éternité, et je m'y plongeai à coeur perdu.
Je pourrais décrire chaque caresse, chaque soupir de cette nuit-là, ils sont gravés dans mon esprit et dans mon coeur jusqu'à la fin des temps. Je marchais vers le précipice en toute connaissance de cause, ce que j'ignorais encore c'était que j'allais l'y conduire elle aussi.
Aurais-je agi différement si je l'avais su ? Peut-être pas. Je n'en sais rien. Et quand bien même le saurais-je, qu'aurais-je fait ? Ma décision était prise, j'avais vu Kanon, je ne pouvais revenir en arrière maintenant. Nos destins à tous les trois étaient scellés. Pour le meilleur, et surtout pour le pire.
Anthéa et moi fimes l'amour, longtemps, passionnément. Malgré ma longue vie, j'avais une excellente mémoire, et je ne me souvenais pas d'avoir jamais ressenti une telle plénitude dans les bras d'une femme. J'aurais voulu pouvoir arrêter le cours du temps, rester à jamais dans ses bras. Une prémonition de ce qui allait se passer, sans doute ...
Allongé dans l'immense lit, Anthéa dormant à mon côté, la tête posée sur ma poitrine, j'écoutais le chant de la pluie s'écrasant mollement sur le marbre de la terrasse. Elle avait chassé l'orage et rafraîchi l'air brûlant, et en contrebas du Palais s'élevaient de temps à autre les cris ravis de gamins dévalant les ruelles désertes en bravant les gouttes. Je me surpris à me demander ce que faisait Kanon en ce moment, où il était. Probablement dans les collines derrière le Palais, loin de toute présence humaine, à ressasser sa solitude et sa rancoeur. Soudain mal à l'aise, je tentai de chasser cette pensée de mon esprit. Chaque chose en son temps et un temps pour chacun. Le sien viendrait, mais pas aujourd'hui. Demain. Et ce serait bien assez tôt.
Un grondement au loin fit tressaillir Anthéa, et je vis battre les lourdes franges noires de ses cils. Telle une petite chatte voluptueuse et repue, elle s'étira un peu avant de se tasser à nouveau contre moi en soupirant d'aise.
- Je voudrais que cette nuit ne se termine jamais, murmura-t-elle.
Cette simple phrase fit resurgir mon malaise et je plongeai mon visage dans la masse luisante de ses cheveux pour le lui cacher.
- Tu ne m'as jamais dit, Anthéa ... pourquoi es-tu devenu Dame du Palais ?
- Vous voulez dire courtisane ?
- Oui.
Il y eut un long silence, et je crus qu'elle ne répondrait pas à ma question. Elle en avait le droit. Je ne prétendais pas, ni en tant que Grand Pope ni en tant qu'amant, posséder le droit d'exiger de tout savoir de ses pensées et de ses rêves.
- Un jour une petite fille s'est perdue dans ce Palais. Elle y était venue en compagnie de son père pour je ne sais plus quelle raison. Mais les enfants sont les enfants et derrière chaque colonne ils voient des mystères et derrière chaque porte des aventures. Curieuse de tout, elle en franchit une, puis une autre, et encore une autre. Le Palais est immense, et il ne fallut pas longtemps pour qu'elle soit perdue. Mais cela ne l'effraya pas, pas plus qu'elle ne s'inquiéta du fait qu'on allait la chercher. L'occasion était trop belle de découvrir ces lieux interdits. Alors elle alla plus avant, jusqu'à être totalement perdue. Et plus elle progressait, moins elle rencontrait de gens dans les couloirs. Les premiers gardes, guère sur la défensive, avaient été faciles à éviter. Elle prit des escaliers, des corridors, des passages dérobés, et finit par arriver dans une immense pièce remplie de livres. Des milliers de livres. Elle n'en avait jamais vu autant. Intriguée, elle s'approcha, et en prit un au hasard. C'est alors qu'une voix la fit sursauter.
- Xénophon ... excellent choix, petite demoiselle. Mais j'ai bien peur que cela ne soit un tantinet trop corsé pour vous !
Elle sursauta et le livre, lui échappant des mains, tomba à terre. Prenant soudain conscience de sa faute, elle se mordit les lèvres et se retourna vers son interlocuteur, les yeux baissés en signe de contrition.
Et ce qu'elle vit, elle s'en souvient encore aujourd'hui dans ses moindres détails, bien des années après. Un homme de haute stature – en tout cas il lui parut immense à ses yeux d'enfant – avec un visage très beau, et sur celui-ci un air de bonté comme elle n'en avait jamais vu, et n'en revit plus jamais.
- Vous allez me punir ?, dit-elle d'une toute petite voix misérable.
- Pourquoi donc ?
- Parce que je n'ai pas le droit d'être ici. Enfin, je crois.
- Bah, il y a de pires défauts que la curiosité. Cela dit, je me demande comment tu es arrivée jusque dans mes appartements privés.
- Vous habitez ici ?, demanda-t-elle avec une candeur qui le fit sourire.
- Oui.
- Mais c'est le Palais du Grand Pope ici !
- Exact ...
Le bel inconnu se baissa et ramassa le livre abandonné sur le sol.
- Tiens, il est à toi puisqu'il semble te plaire.
Ne sachant trop que faire, elle le prit d'un air gêné. Au même instant, un homme entra, essoufflé d'avoir couru. Son père.
- Oh, Majesté, je vous en prie, excusez ma fille, elle est bien jeune et ...
- Ne soyez pas désolé, elle ne m'a pas dérangé. Nous étions en grande discussion tous les deux.
- Tout de même. Anthéa, viens vite, laissons le Grand Pope tranquille !
Les yeux de l'enfant s'arrondirent de stupéfaction.
- Vous êtes le Grand Pope ?
- Ma foi oui.
- Mais je croyais que le Grand Pope était vieux ?
- Mais je suis vieux ... même si ça ne se voit pas.
Elle fit une petite moue. Elle n'était pas convaincue. On lui avait toujours dit que le Grand Pope était vieux, très vieux. Sa grand-mère, toute chenue et ridée, lui disait souvent que déjà quand elle-même était enfant, il était très vieux. Logiquement elle l'avait imaginé voûté, cassé par l'âge, avec une barbe blanche et une voix chevrotante. Et voici que face à elle se tenait, avec une allure royale, un très beau jeune homme à la longue chevelure soyeuse et au visage lisse. Non, quelque chose ne collait pas.
- Quel âge avez-vous ?
- Anthéa !, s'écria son père dans son dos. Comment oses-tu demander des choses pareilles ?
- Laissez-la. Elle ne fait rien de mal.
- Mais ...
- J'ai plus de deux-cents ans, petite.
- C'est impossible. Personne ne vit aussi longtemps.
- En effet. La vie est ainsi faite ... sauf pour les Grands Popes. Ils servent Athéna qui en échange leur donne une vie longue, longue ...
- Pourquoi est-ce que vous n'êtes pas comme ma grand-mère alors ?
- Pourquoi je ne vieillis pas physiquement, c'est cela que tu veux savoir ?
- Oui.
- Disons que c'est un privilège de la fonction.
- Hum, ça a l'air bien. Je crois que je ferai Grand Pope plus tard, déclara-t-elle après un court moment de réflexion.
- Il faudra d'abord que je meure, dans ce cas, car il ne peut y en avoir qu'un. Tu n'es pas pressée, j'espère ?
- Oh, je ne veux pas que vous mouriez !
- Ca m'arrivera bien un jour, tôt ou tard, tu sais.
- Mais je ne veux pas que vous mouriez, moi ! Je veux seulement vivre ici, dans ce beau Palais ...
- Eh bien s'il ne s'agit que de cela, reviens dans quelque temps avec ton père et je te promets de te le faire visiter ...
- Vous avez tenu parole. Vous me l'avez fait visiter. De fond en comble. Un endroit de rêve, où je me suis juré de vivre un jour.
- C'est pour cela que tu es devenue Dame du Palais alors ? Pour vivre ici ?
- Non. Et vous êtes bien placé pour savoir que je suis plus que Dame du Palais, il me semble ? Auriez-vous peur des mots ?
C'était rigoureusement exact : toutes les Dames du Palais ne finissaient pas un jour ou l'autre dans mon lit. Nulle n'y était forcée. Le Sanctuaire n'était pas un bordel et seules celles qui le souhaitaient devenaient effectivement courtisanes, comme Anthéa. Au coeur du gynécée, on leur enseignait le sexe comme un art, à l'instar de la littérature, de la danse ou de la musique qu'elles maîtrisaient sur le bout des doigts. Mais en pratique seulement : vouées à la déesse, seul le Grand Pope pouvait prendre leur virginité. Non sans scrupules ou angoisses. Savoir que le fait de devoir les initier sexuellement m'a valu au moins autant de nuits blanches qu'elles les aurait sans doute étonnées ... et dans une certaine mesure fait rire.
- Tout de même, faire l'amour avec un vieillard qui a dix fois ton âge !
- Ne me faites pas plus altruiste que je ne le suis. Je ne suis ni une écervelée ni une débauchée. et ma décision était tout sauf un coup de tête. Il n'y a qu'une chose qui a failli me retenir.
- Ah, laquelle ?, demandai-je, intrigué.
- Savoir que je devrais vous partager avec d'autres. Je vous aime, Majesté.
Ces confidences sur l'oreiller et cette déclaration inattendue, qui aurait dû me flatter dans mon orgueil de mâle ( après tout, s'entendre dire par une créature aussi belle qu'intelligente qu'elle vous aime, il y a pire affront dans la vie ) achevèrent au contraire de me miner le moral.
Nous nous quittâmes au petit matin après avoir de nouveau fait l'amour, et je pris le chemin des thermes pour des ablutions plus que nécessaires.
J'ignorais encore que plus jamais je n'y viendrais.
A suivre
Désolée pour ce long délai de publication. Comme certaines d'entre vous ne l'ignorent pas, ce sont les vacances scolaires ... pas le long le plus calme ni le plus reposant ! Mais je ne cherche pas de fausses excuses, j'ai eu un mal de chien à écrire ce chapitre, qui ne tournait jamais comme je le voulais. Quelquefois mes persos n'en font qu'à leur guise, et ça part vite en vrille une fic !
allez, rassurez-moi, vous me pardonnez ? ouiiiii ? Je vous aime !
