L'horizon commençait à prendre de jolies teintes pastel lorsque je regagnai le Palais. Tout le long du chemin, je priai avec ferveur pour ne rencontrer personne, et c'est un soulagement fébrile que je parvins à mon but sans avoir croisé âme qui vive. A pas de loup, je me glissai dans mes appartements et m'y barricadai à double tour. Là, aussitôt la porte franchie, je me laissai glisser à terre. Il était temps, mes jambes ne me portaient plus.

Je restai longtemps assis, le dos calé contre le mur, les jambes remontées contre ma poitrine. J'avais du mal à respirer et tout mon corps me faisait mal. Et je me sentais si vide, si sale.

Je n'avais qu'à m'en prendre à moi-même. J'avais voulu ce qui s'était passé. Kanon n'était coupable en rien, inutile de rejeter la faute sur lui.

J'avais naïvement pensé que ça serait facile : à en croire les ouvrages érotiques que j'avais dénichés dans la bibliothèque du Palais, il suffisait de se détendre, et de serrer un peu les dents au début, et tout se passerait bien. Avec le recul et la lumière crue de l'expérience, j'aurais presque eu envie d'en rire si je n'avais pas autant envie d'en pleurer.

Je ne pensais qu'à une chose, me laver, me débarrasser de cette sensation de dégoût qui me collait à la peau. Péniblement, je me relevai et me dirigeai vers la salle de bains. La simple idée des thermes me faisait horreur : trop vastes, trop impersonnels. Et depuis l'intrusion de Kanon j'avais sans cesse l'impression qu'une paire d'yeux m'espionnait derrière chaque colonne, témoin de ma honte.

Robinet de la douche ouvert en grand, j'ôtai ma tunique. Elle disparaîtrait plus tard dans les flammes de la cheminée.

La fraîcheur de l'eau me fit du bien. Je me frottai frénétiquement pour effacer jusqu'à la dernière trace de cette horrible nuit.

Kanon ne m'avait pas épargné. C'était un jeune mâle vigoureux et plein de sève. Ca n'en faisait pas une brute pour autant, et lorsque je m'étais offert à lui, il s'était montré inquiet. C'était moi qui l'avais encouragé à ne pas s'en faire pour moi outre mesure.

- Crois-tu être mon premier amant ?, lui avais-je lancé en guise de défi.

Mensonge éhonté de ma part. Je n'avais jamais eu que des maîtresses. L'homosexualité ne m'avait jamais rebuté ... ni attiré. Si j'avais laissé Kanon être au-dessus, c'était par souci de justice et rien d'autre : pourquoi aurait-il dû, lui, la victime des lois édictées par une déesse plus pragmatique qu'équitable, se soumettre, une fois de plus ?

J'en avais payé le prix. Kanon était inexpérimenté, et par conséquence maladroit. Avait-il eu peur de me décevoir, de souffrir de la comparaison avec mes supposés autres amants ? Sans doute.

Ma main s'aventura entre mes fesses avec précaution – la douleur était réelle et lancinante, bien que j'eûs connu bien pire dans ma vie de chevalier, mais elle était d'une autre nature. J'avais compris que j'avais fait l'erreur de ma vie à la seconde où Kanon m'avait pénétré, sans aucuns préliminaires. La jeunesse lui donnait une vigueur et une fougue que compensait son manque de contrôle, et j'avais pu me rendre compte par moi-même avant ce soir qu'il était généreusement doté par la nature de ce côté-là. Pour un partenaire vierge comme je l'étais, il y avait de quoi être effrayé ou circonspect. L'âge et l'expérience m'avaient enseigné la prudence : avant de partir le rejoindre sur le Mont Etoilé, je m'étais enfermé dans la salle de bains. Et là, pendant plus d'une heure, j'avais préparé mon corps à recevoir "l'hommage", dirais-je pour être pudique, de mon futur amant. Introduire un doigt bien lubrifié dans mon intimité n'avait pas présenté de grandes difficultés, c'était même assez agréable somme toute. Un deuxième avait été plus problématique, mais néanmoins possible. Enhardi par mon succès, je n'avais pas poussé plus loin l'expérimentation, me contentant de lubrifier abondamment mon orifice . Avec la fellation que je prodiguerais avant de le laisser me prendre, cela me semblait suffisant pour pouvoir accueillir en moi l'érection de Kanon avec un minimum de confort. Naïvement, j'avais même eu l'espoir d'y prendre du plaisir.

J'avais encore le goût du sang dans ma bouche – je m'étais mordu la lèvre pour ne pas crier et lui laisser deviner ma douleur. Le prix, celui de la douleur et de ma fierté, était celui à payer pour cela, mais j'avais résolu d'aller jusqu'au bout des choses.

Heureusement la première fois ne dura pas longtemps. Il me pénétra d'un seul coup de reins avec un feulement rauque qui me donna la mesure de son plaisir : vierge et mal préparé, j'étais étroit. C'était atroce, comme si l'on m'avait enfoncé un tison chauffé à blanc dans le corps. L'espace d'un court instant, je crus que j'allais perdre connaissance. Pour ne pas sombrer, je me raccrochai à la réalité en lui plantant mes ongles dans les fesses – je ne m'en aperçus que beaucoup plus tard, quand il se rhabilla. Lui dut prendre pour cela pour une manifestation de mon plaisir et ne s'interrompit pas, bien au contraire : il se retira pour s'engouffrer de nouveau en moi. Arquebouté de douleur, il ne me restait plus qu'à assister, soumis mais résolu, à mon propre viol.

Car c'était bien cela : un viol.

Je m'étais convaincu que je pouvais le faire, que j'étais capable de coucher avec Kanon, comme ça. Non par amour mais parce que j'avais pitié de lui. C'était la pitié, et rien d'autre, qui m'avait amené à prendre cette décision. De sa vie – ou tout du moins tant que son frère vivrait – il n'aurait jamais de relations sexuelles avec quiconque, homme ou femme. Comme moi, qui passais mes nuits dans les bras de courtisanes, aurais-je pu lui dire de patienter, peut-être en vain ? Deux personnes seulement connaissaient l'existence de Kanon. Non, trois. Saga, bien sûr, et le fait qu'il soit le jumeau de Kanon l'excluait d'office de la liste de ses partenaires possibles, le Grand Pope, et moi. C'était jouer sur les mots, car le Grand Pope et moi n'étions qu'une seule et même personne, mais cette nuance n'était pas sans importance. Car si le Grand Pope ne pouvait se prostituer, même dans l'intérêt du Sanctuaire et de la déesse Athéna, moi, en tant que Shion, simple serviteur d'Athéna, je le pouvais. Et j'avais cru que je le devais. Je savais maintenant que je m'étais trompé. Mais il était bien tard trop tard pour réparer les dégâts.

Mon doigt frôla avec précaution mon intimité, et je retins un gémissement de douleur qui me mit les larmes aux yeux. Mon orifice était enflé, déchiré peut-être. L'absence de traces sanglantes me rassura un peu toutefois – dans la pénombre de la chambre je n'avais pas vu si le pénis de Kanon, quand il s'était retiré, était teint de rouge, chose qui ne m'aurait pas surpris tant j'avais eu mal. Il ne s'était pas contenté de me prendre une seule fois. Non, à quatre reprises, écartelé de douleur et de honte, j'avais subi en silence ses assauts de jeune étalon en rut. Il se voulait sensuel, il n'avait été que brutal. A sa décharge, je n'avais rien fait pour l'arrêter.

Et les dégâts n'étaient pas que d'ordre physique. Un viol laisse des traces, toujours. Et reprendre le cours de son existence après est au moins aussi difficile à vivre que l'acte en lui-même. J'en pris pleinement conscience quand je sortis enfin de la salle de bains. Le jour était levé à présent, un beau soleil inondait ma chambre. Comme si rien ne s'était passé, finalement. Pourtant plus rien ne serait jamais pareil.

Je congédiai sans même leur accorder un regard les serviteurs qui entrèrent peu après pour s'enquérir de mes besoins et de mes ordres. Je n'avais besoin de rien, qu'ils me laissent seul. Ou plutôt, je n'avais envie de rien, et un goût salé dans ma bouche, celui du sperme de Kanon, me laissait au bord de la nausée et la terreur de me mettre à vomir devant témoins me pétrifiait.

En fin de matinée, je sonnai, et demandai à un chambellan médusé d'annuler toutes les audiences de l'après-midi. L'impression irrépressible que j'avais d'empester à dix mètres le sexe et la sueur, et que chacun pourrait deviner sous mon masque ce qui s'était passé me glaçait d'horreur. Et non, je n'étais pas souffrant et je ne voulais pas que soit appelé le docteur. Il n'y avait aucun problème. Dans moins quelques mois aurait lieu une rencontre diplomatique cruciale qui se présentait sous les meilleurs auspices, Athéna allait bientôt se réincarner, et tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Je ne parlai de rien à Dohko. Lui et moi correspondions fréquemment, et s'il avait été plus près je lui aurais sans doute demandé conseil. Mais matériellement et géographiquement, il était à l'autre bout du monde – eût-il été sur la lune ou à deux mètres de moi que les choses n'auraient pas été différentes. Comment aurais-je pu lui avouer que je m'étais prostitué dans l'intérêt de notre déesse et du Sanctuaire, et que ça avait dégénéré en viol pur et simple ?

Une longue amitié nous liait, lui et moi, malgré le fait que nous n'ayions pas pu nous rencontrer depuis plus de deux cents ans. Nous nous disions tout, car souvent certaines choses sont plus faciles à écrire qu'à dire, comme si les coucher sur le papier rendait leur sens différent ou les faits moins réels. Mais ça, je ne pouvais pas. Me résoudre à lui montrer mes échecs, soit. J'avais toujours eu ce sentiment lancinant et amer de n'avoir été nommé Grand Pope que par défaut, en l'absence d'autres candidats, et je ne lui cachais pas mes difficultés à assumer ma tâche, encore moins mes interrogations ou mes cas de conscience. Dohko, en véritable ami, me remontait le moral, me conseillait souvent.

Mais lui dévoiler mes blessures, mettre mon âme à nu, jamais. Alors je me tus. Et ainsi, je scellai mon destin et celui du Sanctuaire.

A suivre

Et voilà la suite ! J'espère que vous allez l'aimer et me laisser plein, plein de reviews ! Merci d'avance !