Il était revenu. Il ne pouvait en être autrement. Tel le serpent du Jardin d'Eden, je lui avais tendu le fruit défendu. Il y avait mordu, en avait apprécié la douceur et la saveur. Comment aurait-il pu s'en passer à présent ? Tout oublier, faire comme si rien, jamais, n'était arrivé ?
Si je n'en étais pas capable, lui non plus, même si c'était pour des raisons très différentes.
Il lui avait fallu plusieurs jours, pendant lesquels j'étais resté sans nouvelles. Lui qui hantait d'ordinaire ce Palais, invisible à tous hormis à moi, demeurait étrangement absent. Avait-il quitté le Sanctuaire, m'avait-il fui, pris de remords ou de honte ? J'étais partagé entre inquiétude et soulagement. Ce silence prolongé ne lui ressemblait guère, mais si je me prenais à espérer que les choses en resteraient là, d'un autre côté je m'en voulais d'être la cause de nouveaux tourments. Cela dit, l'expérience des thermes me l'avait appris : je pouvais compter sur lui pour surgir n'importe où, n'importe quand.
C'est pourquoi je fus à peine surpris ce soir-là quand je le vis sortir de l'ombre, dans un angle de mon bureau. Depuis combien de temps était-il là ? Il avait étouffé son cosmos, bien qu'il n'en eût pas besoin pour berner la garde, et je lui sus gré de cette discrétion.
Il paraissait hagard, bien loin de son habituelle arrogance. Et encore arrogance est-il un terme inapproprié. Je le connaissais assez pour savoir que ce n'était qu'une façade pour masquer ses doutes et ses douleurs. Son attitude provocatrice, c'était sa carapace, et qu'il s'en défasse ne laissait rien présager de bon.
- Te voilà, dis-je sobrement.
Il s'avança dans le halo de lumière que dispensait le chandelier posé sur mon bureau, et à ses gestes gauches et son air mal assuré je devinai son malaise.
- Je savais que tu viendrais.
- Vraiment ? Comment le pouvez-vous, alors que moi-même ...
Il conclut sa phrase dans un soupir, visiblement en proie à des sentiments contradictoires. Tout comme moi : finalement, nous n'étions pas mieux lotis l'un que l'autre. Soucieux de préserver sa dignité tout autant que la mienne, je décidai de faire le premier pas.
- Dis-moi franchement, Kanon : regrettes-tu ce qui s'est passé l'autre jour ?
- Que voulez-vous dire ?, me dévisagea-t-il, l'air effaré que j'ose lui poser une telle question.
- Regrettes-tu que nous ayons couché ensemble ?
- N... non !
- Eh bien ? Qu'est-ce qui te trouble à ce point ?
- Je ...
- Parle sans crainte. Nous sommes seuls, et je ne vais pas te faire jeter dans la geôle du Cap Sounion pour avoir répondu à une question, d'ordre privé qui plus est !, m'efforçai-je de plaisanter.
Je me levai de mon fauteuil, et m'approchai de lui. Portant ma main à son menton, je l'obligeai d'un geste lent mais ferme à me regarder droit dans les yeux. Impossible ainsi pour lui de tricher. En deux-cents-cinquante ans de vie, j'avais appris à connaître les hommes, à les jauger en une fraction de seconde, et je pouvais me vanter de m'être rarement fourvoyé. Et en sondant son regard couleur saphir, mon instinct me disait assez de ses doutes et de ses souffrances pour me mettre les larmes au bord des cils.
- Dis-moi, Kanon, n'as-tu pas aimé ce que nous avons fait ? Ne me désirais-tu pas ?
- Ce n'est pas cela, protesta-t-il faiblement.
- Pourtant tu t'es masturbé en m'espionnant dans les thermes, et tu t'es ... conduit de manière tout à fait honorable l'autre nuit, me semble-t-il.
- C'est ... c'est vrai ?
- Ma foi oui. Je n'ai jamais eu d'amant aussi empressé, je peux te l'assurer.
Je pouvais d'autant plus l'assurer que je n'avais jamais eu d'amant tout court.
- Est-ce parce que je suis vieux, Kanon ? J'ai conscience que je suis plus âgé que toi ...
- Beaucoup plus, rectifia-t-il avec une impertinence sans aucun doute involontaire.
- J'aurais aimé être plus jeune, plus désirable, mais je n'ai rien de mieux à t'offrir, murmurai-je d'un ton peiné.
J'en pensais chaque mot. Kanon était jeune, beau, intelligent. Il aurait mérité mieux, et j'en avais mal pour lui rien qu'à y penser. La vie était si injuste avec lui. C'était peut-être pour cette raison que je le préférais à Saga, si lisse, si parfait, si sûr de lui. L'aîné de Kanon était considéré par tous, et moi en premier, comme l'incarnation de la perfection, de la sagesse, de la beauté. Aucun défaut, aucune aspérité : un diamant étincelant, qui vous éblouit, quelle que soit l'angle sous lequel vous l'admirez. En comparaison, son cadet était une pierre brute, et je ne l'en trouvais que plus intéressant. Cette pierre brute, j'étais chargé, en tant que Grand Pope, d'en faire un diamant noir, que nul ne contemplerait jamais mais qui brillerait néanmoins de mille feux. Et tirer parti de son formidable potentiel était un défi qui m'emplissait de craintes et de délices tout à la fois. Si je réussissais, il serait l'oeuvre de ma vie.
- Vous n'êtes pas vieux. Et vous n'êtes pas laid ... , murmura-t-il. Et j'ai aimé faire l'amour avec vous.
- Alors où est le problème ?
- Vous êtes le Grand Pope. Et en tant que tel je vous dois le respect... Nous n'aurions jamais dû faire cela.
Une sueur froide dévala mon échine, et je dus m'appuyer à mon bureau pour lui dissimuler mon trouble. Oui, j'étais Grand Pope, je ne le savais que trop bien. C'était presque risible. Malgré des points de vue aux antipodes, nous en étions arrivés à la même conclusion logique, implacable.
- Oui, je suis le Grand Pope, répétai-je d'une voix blanche.
J'avais peur qu'il ne découvre que je m'étais prostitué à lui. C'eût été une humiliation aussi grande pour l'un que pour l'autre.
- Dis-moi : avec qui crois-tu avoir couché l'autre nuit ? Shion ou le Grand Pope ?
- Quelle différence ?
- Le Grand Pope est une fonction, et Shion est une personne. Crois-tu que le Grand Pope entacherait sa réputation en se prostituant, même dans l'intérêt supérieur d'Athéna ?
Ma bouche était sèche. C'était une manoeuvre digne de Machiavel, osée voire suicidaire, mais en deux siècles de diplomatie j'avais pu plus d'une fois en apprécier sa redoutable efficacité : provoquer une réaction d'incrédulité chez son interlocuteur en lui mettant sous le nez une vérité brutale. En d'autres termes, lui faire croire que je n'envisageais en aucun cas ce que je venais précisément de faire pour mieux étouffer ses soupçons.
Et comme à maintes fois par le passé cela fonctionna.
- Non !, s'écria-t-il comme s'il était horrifié d'avoir seulement pensé que c'était possible.
Je me gardai bien évidemment de lui poser la même question concernant Shion.
- Alors il n'y a rien de mal à ce que nous avons fait ?, demanda-t-il, la voix rauque.
- Je ne vois aucune loi de ce Sanctuaire qui interdise à un homme d'avoir une relation avec un autre.
Kanon eut un grand soupir de soulagement, comme si on venait d'ôter le poids du monde de ses épaules. C'est à ce moment-là que je compris à quel point sa conscience avait dû le torturer ces derniers jours, l'écartelant entre son désir et sa raison. Avec une spontanéité qui me surprit, il m'enlaça.
- Si vous saviez ... si vous saviez, murmura-t-il dans mon oreille.
Je fermai les yeux et me laissai faire. Ses lèvres parcouraient mon cou, y déposant des baisers brûlants et empressés, et je pouvais sentir son souffle fébrile sur ma peau. Ses bras me relâchèrent, et ses mains se mirent à explorer mon corps à travers l'étoffe de ma tenue.
Je me crispai.
- Non !
Il s'écarta de moi, les yeux remplis d'incompréhension. Pourquoi me refusais-je à lui après ce que je venais de lui dire ?
- Pas ici. Et je te prie de respecter l'habit que je porte, m'écriai-je plus vivement que je ne l'aurais souhaité.
Le respect au Grand Pope était quelque chose sur lequel je ne transigerais jamais et il devait bien le comprendre. Il baissa les yeux, honteux de s'être permis ce geste qui confinait à la lèse-majesté.
- Je vous demande pardon.
Il avait l'air si malheureux que je m'en voulus.
- Pas ici, répétai-je d'un ton apaisé. Demain soir, au Mont Etoilé.
C'est ainsi que notre liaison devint régulière.
Nous nous retrouvions deux à trois fois par semaine là-bas, à l'abri des regards indiscrets. Je ne prenais pas plus de plaisir physique à nos ébats entre les draps que lors de la première nuit, en revanche je savais désormais à quoi m'attendre, et je souffris donc moins.
Kanon, libéré du poids de sa conscience, dévoila un côté que je n'avais jamais vu chez lui, et qui me récompensait de mes souffrances. Il avait besoin de sexe, certes, mais plus encore besoin de parler, ce qu'il n'avait jamais pu faire jusqu'ici. Souvent, après avoir fait l'amour, il me prenait contre lui et nous parlions de choses et autres, insignifiantes pour la plupart, mais dont il n'avait jamais parlé avec personne. Je n'avais jamais envisagé cet aspect de ma fonction de Grand Pope : jouer le rôle de confident. Mais ce n'était pas désagréable. Malgré tous les cheveux blancs que je lui devais, je le préférais à Saga, si lisse, si parfait, si sûr de lui. L'aîné de Kanon était considéré par tous, et moi en premier, comme l'incarnation de la perfection, de la sagesse, de la beauté. Aucun défaut, aucune aspérité : un diamant étincelant, qui vous éblouit, quel que soit l'angle sous lequel vous l'admirez. En comparaison, son cadet était une pierre brute, et je ne l'en trouvais que plus intéressant. Cette pierre brute, j'étais chargé, en tant que Grand Pope, d'en faire un diamant noir, que nul ne contemplerait jamais mais qui brillerait néanmoins de mille feux. Et tirer parti de son formidable potentiel était un défi qui m'emplissait de craintes et de délices tout à la fois. Si je réussissais, il serait l'oeuvre de ma vie.
Kanon avait toujours vécu solitaire, à l'écart du monde, et pour la première fois il découvrait qu'il comptait pour quelqu'un. Et j'étais ce quelqu'un. Je ne savais si je devais m'en inquiéter ou m'en réjouir.
Bien évidemment, cette discrète parenthèse nocturne au Mont Etoilé ne manqua pas d'avoir des répercussions sur ma vie privée officielle si je puis l'appeler ainsi. Aucune des jeunes femmes qui peuplaient le gynécée du Palais ne fréquentait plus mon lit : j'étais bien trop absorbé par ailleurs pour trouver le temps et l'envie de leur faire l'amour. Le temps car mes escapades sexuelles avec Kanon mangeaient la plupart de mes nuits, d'ordinaire consacrées au travail, et je devais travailler d'arrache-pied pour rattraper mon retard, et sans que quiconque s'en aperçoive ! L'envie car je n'avais qu'une peur, c'est que l'une d'entre elles ne devine sur mon corps un suçon, une caresse un peu brusque de mon jeune amant trop fougueux.
Surtout l'une d'entre elles, aurais-je dû ajouter si j'avais été franc avec moi-même.
- Ai-je fait quelque chose, dit quelque chose de mal, Majesté ?
Je détestais quand Anthéa me regardait avec ces yeux-là, pleins de larmes et de tristesse contenue.
- Non, non, protestai-je avec véhémence, qu'est-ce qui te fait penser cela ?
- Vous ne me mandez plus dans vos appartements le soir.
Elle n'était pas idiote, bien sûr, elle avait remarqué ma tiédeur à son égard, et bien qu'elle ne pût en deviner le motif, je me sentis mal à l'aise et tentai d'éluder la question.
- Ni une autre.
Oh certes ce n'était ni galant, ni courageux de ma part d'argumenter ainsi, mais dans ma situation les bonnes manières et le courage étaient un luxe. Je me voyais difficilement lui dire que j'étais trop occupé à satisfaire les pulsions charnelles d'un de mes chevaliers pour me consacrer à elle. Elle n'aurait pas compris ... ou pire, elle aurait ri.
- J'ai tant de travail en ce moment, avançai-je.
- Même la nuit ?
- Oh oui.
Elle ne pouvait savoir à quel point !
- Dans ce cas, puis-je vous tenir compagnie ?
Voyant que je m'apprêtais à repousser son offre, elle s'écria aussitôt :
- Je vous promets que je ne vous dérangerai pas !
Prenant conscience de son audace, elle se mordit la lèvre en une adorable moue.
- Je veux seulement être avec vous, ajouta-t-elle d'une voix radoucie.
Je me vis un instant pris au piège. Un piège bien doux et bien sensuel, certes, mais comment allais-je gérer Kanon lorsque je lui annoncerais que c'en était fini de nos galipettes nocturnes au Mont Etoilé ? Le connaissant, je n'avais aucune peine à deviner qu'il allait fort mal prendre la chose.
- Je ... j'ai une autre idée.
- Laquelle, Majesté ?
- Eh bien, pourquoi ne m'aiderais-tu pas ? Je veux dire, si je te confiais une mission, l'accepterais-tu ?
- Sans hésiter.
- Je n'ai pas dit de quoi il s'agissait.
- Que n'accepterais-je pour vous ?
Je nous revois en cet instant, face à face dans cette salle du trône. Elle à genoux, prosternée devant moi, Grand Pope d'Athéna, ses si beaux yeux sombres levés vers moi avec adoration ... les yeux d'une femme amoureuse. J'aurais dû comprendre à ce moment-là, faire quelque chose, n'importe quoi pour enrayer cette marche vers le précipice. Mais je ne fis rien. Par peur, par lâcheté. Et par amour, mais je ne le compris que bien plus tard, lorsque toute cette tragédie était déjà écrite et qu'il ne restait plus qu'à la jouer et laisser tomber le rideau.
- Comme tu le sais, le dieu Apollon nous rendra visite dans quelques semaines afin de discuter d'une alliance. Il sera accompagné d'une suite importante composée notamment de femmes. J'aimerais que ce soit toi qui te charges de les recevoir, de s'assurer qu'elles ne manquent de rien et qu'elles passent au Sanctuaire le séjour le plus agréable possible.
- Moi ?
- Oui. Réfléchis bien avant d'accepter, car c'est un grand honneur, mais aussi une grande responsabilité et ...
- Et j'accepte avec joie et reconnaissance, Majesté. Oh, merci !
- Dans ce cas, je pense qu'il ne reste rien à ajouter, n'est-ce pas ? Bien entendu, tout le personnel du Palais sera à ta disposition pour te seconder.
Anthéa devait déjà avoir mille choses en tête, à en juger par son air rêveur. A peine lui eus-je donné congé qu'elle s'évapora comme un beau rêve.
Resté seul dans l'immense salle toute de marbre blanc, je poussai un soupir de soulagement. J'avais failli être mis en difficulté par sa proposition aussi touchante qu'inattendue, et je m'étais sorti de cette situation d'une façon plutôt satisfaisante – si l'on ne s'attardait pas trop sur le côté cavalier du procédé. Mais après tout la fin justifiait les moyens.
... alors pourquoi me sentais-je si mal ?
Dès le lendemain matin aux aurores, je découvris quelle monumentale erreur j'avais faite.
Félicitations, Majesté. Vous ne pouviez faire meilleur choix.
La main tendue vers le thé fumant qu'il venait de poser sur un coin de mon bureau, je dévisageai mon serviteur sans comprendre.
Quel choix ?
Et c'est alors qu'il m'apprit ce dont tout le Palais bruissait : j'avais nommé Anthéa Première Dame du Palais.
A suivre
Désolée pour ce long retard, j'ai eu de gros problèmes informatiques, sans doute dus à une saloperie de virus qui a bien failli avec la peau de mon disque dur, et je n'ai pas pu récupérer tout ce que j'avais écrit ! J'étais furieuse ( et je pense que tous ceux qui ont connu ça me comprendront. J'aurais encore préféré recevoir ma feuille d'impôts, tiens ! ) mais en même temps ça m'a permis de changer certaines petites choses et de vous en remettre pour un ou deux chapitres en plus. Tant pis pour vous :D
La fic évoquant le fameux cadeau planqué sous les oreillers de Shion, notre Grand Pope adoré, et que j'avais commencée, fait partie des victimes. Ce qui n'empêche que vu les demandes empressées qui me parviennent, je n'ai pas d'autre choix que de l'écrire à nouveau. Quand j'aurai fini celle-là !
Evidemment, comme il me faut tout réécrire, j'ai besoin de courage et pour avoir du courage, je vais encore pleurer des reviews ... Allez, pitié, lâchez-vous ! Biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiz
