Cette nomination fut saluée unanimement, aussi bien par les habitués du Palais que les habitants de Rodorio. Je pus mesurer à quel point Anthéa était appréciée pour sa douceur, sa générosité et sa beauté. Je n'aurais pas dû en être étonné, moi qui la connaissais si intimement et savais que ce n'était pas qu'une façade.
Anthéa n'était pas ce genre d'intrigantes prêtes à piétiner les autres pour se faire une place au soleil. Cette nomination, elle ne l'avait pas voulue. Le seul problème, c'est que moi non plus.
Non que je le regrettâs. Au contraire, ce fut probablement la meilleure chose qui advint en cette fin de règne, mais les circonstances qui y menèrent assombrirent le tableau.
Je ne parvins jamais à déterminer qui était à l'origine de cette rumeur – mais ce n'était en aucun cas Anthéa elle-même, je serais prêt à le jurer sur la tête de mon cher petit Mu. Deux heures après que j'aie appris de la bouche de mon serviteur sa "promotion" au rang de Première Dame du Palais – ce qui faisait d'elle une compagne quasi-officielle et lui donnait la préséance sur toute autre – elle vint se jeter à mes pieds, éperdue de reconnaissance. Je ne pouvais décemment pas, devant tant de joie, la décevoir, lui dire qu'il n'en était rien, que ce n'était qu'une rumeur sans fondement. C'eût été cruel et elle n'avait rien fait pour mériter cela. Une volte-face, qui plus est aux yeux de tout le Sanctuaire, eût été humiliant. Il ne restait donc plus qu'à acter la chose officiellement, ce qui fut fait la semaine suivante.
Toute autre qu'Anthéa eût profité du prestige que conférait cette distinction qui n'était attribuée que rarement ; jamais je n'avais entendu parler que mon prédécesseur eût nommé une favorite, mais çà et là dans l'histoire du Sanctuaire on trouvait trace de belles histoires d'amour entre Grands Popes et courtisanes . La tentation devait être grande pour une très jeune femme – Anthéa n'avait que vingt-deux ans – de vouloir imprimer sa marque au sein du Palais et faire usage ses droits. Ma belle Anthéa, elle, ne vit dans son nouveau statut que des devoirs, et qui dépassaient le simple stade du paraître. Elle ne s'éparpilla pas en bijoux, essayages et autres petits plaisirs qui en auraient fait ronronner plus d'une de bonheur. Non. Elle se souvenait que je lui avais confié une tâche, et s'y attela avec une détermination féroce et un enthousiasme non feint.
- Vraiment ?, laissai-je échapper, surpris de la réponse que me fit sa camériste à qui, trouvant ses nouveaux appartements vides, je demandai où elle était .
La bibliothèque était bien le dernier endroit où je me serais attendu à la trouver. Pourtant elle y était, assise devant une table couverte de piles d'ouvrages, si absorbée par ce qu'elle lisait qu'elle ne m'entendit pas arriver et sursauta quand je posai ma main sur son épaule.
- Oh, Majesté !
- Désolé de t'avoir fait peur ... que fais-tu ici ?
Elle me sourit, visiblement ravie de ma visite et aussi de lire la surprise sur mon visage.
- Je m'instruis, fit-elle sur un ton mystérieux.
- Grands dieux, envisagerais-tu de passer un doctorat ? La mission que je t'ai confiée ne te suffit-elle donc pas ?
- Non, dit-elle en éclatant de rire. Je me renseigne. Sur le dieu Apollon, ses goûts, ses habitudes, tout ce que je peux trouver qui le concerne. Vous m'avez désignée comme maîtresse de maison, cela fait donc partie de mes attributions de le recevoir au mieux et de devancer ses attentes.
- Eh bien, tu prends ta tâche à coeur !
- Je prends toujours tout ce que je fais à coeur.
- Je n'en doute pas ...
Anthéa m'avait raconté, une nuit, après que nous ayions fait l'amour, comment elle avait décidé d'être courtisane. Ce n'était pas le fruit d'un caprice, loin de là, mais l'aboutissement d'une détermination sans faille.
- Vous vous souvenez ?, me demanda-t-elle soudain, le mention calé dans le creux de sa paume, avec un regard mi-piquant, mi-câlin.
- De quoi donc ?, susurrai-je, intrigué.
Je n'avais aucune idée de quoi elle parlait, bien sûr. Les femmes sont si difficiles à cerner, que l'on soit Grand Pope ou pas.
- C'est ici-même que nous nous sommes rencontrés.
C'était ma foi vrai. Elle n'était qu'une enfant, j'étais déjà Grand Pope depuis si longtemps. Comment aurais-je alors pu deviner quelle empreinte indélébile elle allait laisser dans ma vie ?
Après un ultime coup de reins et un grognement rauque, Kanon se retira de moi et se laissa tomber sur le dos à mon côté.
Je fermai les yeux, l'esprit vide. Je sentais sa semence s'écouler de moi, et un sentiment d'inachevé m'envahit.
Pas un mot échangé ce soir, ou presque. Kanon semblait de méchante humeur. Pourtant, je n'avais rien fait qui justifiât cela. Comme d'habitude, je m'étais laissé traîner vers le lit, et n'avais opposé aucune résistance, ni montré aucune réticence lorsqu'il m'avait pénétré. J'avais reçu son érection en moi en me mordant les lèvres : bien pourvu par la nature, il ne se posait guère de questions et son désir entrait seul en ligne de compte. Au fil de nos rencontres clandestines, j'avais appris à me relaxer, et je préparais longuement mon corps avant ses assauts. Je me rendais au Mont Etoilé avant l'heure fixée, afin d'arriver avant lui. Une fois là-bas, je me dénudais et m'allongeai sur le modeste lit qui recevait nos ébats et me laissais aller, remontant les jambes comme pour m'offrir à un amant imaginaire, puis, avec lenteur et application, je promenais mes mains sur tout mon corps : le cou, d'abord, puis la poitrine, dont je titillais les deux perles de chair tendre jusqu'à ce qu'elles durcissent sous la caresse et se dressent. Venait ensuite le tour de mon ventre qui déjà se tordait dans l'attente de plaisirs plus intenses, et en-dessous ma verge, que la sensualité de ces attouchements avait éveillée et qui quémandait davantage. Je me laissais alors guider par mon instinct et mon désir, et imaginais sur moi d'autres mains que les miennes. Pas les mains de Kanon, rudes et pressées. Mais ce n'était pas non plus celles fines et expertes d'Anthéa qui savaient si bien me mener vers des orgasmes dévastateurs. Non, quelque part entre les deux, un juste équilibre entre virilité et grâce, violence et plaisir. Je me gardais bien de me caresser jusqu'à la jouissance toutefois, là n'était pas mon but. Ecartant davantage les jambes, mes doigts se frayaient un chemin entre mes fesses, vers cette petite fleur de chair délicate que dans quelques instants Kanon cueillerait. D'abord hésitant, je la frôlais. La pression, aussi légère que le contact d'une plume, me faisait frémir, et je basculais la tête en arrière, prêt à me laisser guider par le plaisir. Il ne tardait pas à naître sous mes doigts, qui tour à tour se faisaient inquisiteurs ou se dérobaient pour mieux revenir à l'assaut. Dans mon ventre naissait alors cette sensation à la fois douloureuse et délicieuse de manque, et après avoir enduit un doigt d'un peu de baume, je le plongeais en moi. Ce n'était pas très agréable, semblable à un pincement, mais pas douloureux non plus. Le plaisir ne venait que lorsque j'entamais un mouvement de va-et-vient timide d'abord, puis plus hardi. Je pouvais alors introduire un second doigt dans mon passage étroit, et souvent cela suffisait à me conduire vers les sommets du plaisir. Ce qui ne m'arrivait jamais avec Kanon, pensai-je tristement, tandis qu'il se levait et commençait à se rhabiller.
- Tu pars ?, hasardai-je.
-Hum, fut la réponse laconique.
Se lassait-il de moi ? Je n'osais le croire, et repartis après lui vers le Palais et mon lit officiel, troublé.
Kanon était une bombe toujours sur le point d'exploser, et ce changement d'humeur ne me disait rien de bon. L'interroger était trop délicat, et je n'étais pas sûr d'avoir vraiment envie de savoir ce qui couvait. Pour le moment, avec la visite d'Apollon, j'avais bien d'autres choses en tête.
Je ne voyais presque pas Anthéa, débordée par la mission que je lui avais confiée. Nos emplois du temps se chevauchaient sans jamais se croiser, mais elle demeurait présente par un bouquet de quelques fleurs glanées dans les jardins du Palais que je trouvais sur mon bureau, un petit mot pour me suggérer une idée ou partager avec moi un incident qui l'avait fait rire, ou simplement une odeur de violette qui flottait encore dans une pièce qu'elle venait de quitter. Et moi, pour la remercier de ses délicates attentions, je faisais de même, lui faisant parvenir un menu bijou ou une bonbonnière de confiseries qui avaient ses faveurs. Et c'est ainsi que, par jeu que notre relation, d'intime qu'elle avait été jusqu'alors, devint complice.
Elle me l'avait avoué : elle m'aimait. Ou tout du moins le pensait-elle. Car elle ne me connaissait pas. D'ailleurs, qui aimait-elle vraiment : Shion ou le Grand Pope ? Ou les deux à la fois ? Peu importait la réponse au fond, puisque je n'étais pas celui qu'elle croyait. Et je ne pouvais pas lui avouer ce que j'étais : un prostitué au service d'Athéna.
A suivre
Bon, d'accord, il n'est pas bien long mon chapitre. Mais avec Noël qui approche, je ne suis sûrement pas la seule à avoir mille choses à faire, je pense ... Alors comme je n'aurai sans doute pas le temps de poster un autre chapitre avant le 25, j'en profite pour vous souhaiter à toutes et tous de bonnes fêtes de fin d'année, pleines de rires et de bonheur. Et moi au Papa Noël je lui ai demandé ... des reviews, plein de reviews !
