Je m'étais rendu compte de mon état quelques semaines après avoir chassé Kanon.

Au début, je n'avais pas compris ce qui m'arrivait. Certes, j'avais des nausées le matin, la tête qui tournait et le sentiment permanent d'avoir les nerfs à vif. Mais compte tenu des événements des derniers mois, je ne m'étais pas alarmé outre mesure. Le physique ayant souvent fort à faire avec le psychique, je ne m'étonnais guère d'en payer le prix. Ma colère envers Kanon s'était apaisée, je me sentais plus serein, tout rentrerait dans l'ordre à la longue. Et quand bien même eûs consulté un médecin, il n'aurait sûrement trouver ce qu'il n'aurait jamais pensé à chercher.

Moi-même je mis longtemps à mettre un mot sur mes symptômes. Ce n'est qu'un soir en me déshabillant que je compris ce qui m'arrivait. Je constatai sur la tunique que je portais sous mes tenues de cérémonie une large auréole au niveau de la poitrine, et lorsque je touchai le tissu, sentis qu'il était humide et un peu poisseux. Sur le coup l'idée me vint qu'un moustique m'avait piqué et que la piqûre suppurait. J'examinai ma poitrine et ne vis rien, aucune trace rouge, aucune irrégularité sur ma peau. Doucement, je l'effleurai du bout des doigts, et leur simple contact me fit tressaillir. Ce n'était pas à proprement parler douloureux, plutôt sensible, surtout au niveau du téton, et lorsque je le pressai, un liquide blanc en sortit. Du lait.

Je manquai de défaillir.

Dans ma jeunesse, le Grand Pope de l'époque, Sage ( qui portait si bien son nom ) m'avait brièvement parlé de notre race. Il était Atlante comme moi, et entretenait le souvenir de notre race décimée par les guerres et les épidémies. Nous aimions parler de sa culture, de sa langue, de ses moeurs, et tout un tas de choses qui faisait de nous des êtres à part. Tout cela remontait à fort longtemps maintenant, plus de deux siècles, si bien que je ne me souvenais que vaguement de ce qu'il m'avait dit à propos des particularités physiques des Atlantes. Une chose néanmoins avait retenu mon attention quelques instants : les Atlantes, qu'ils soient mâle ou femelle, pouvaient porter des enfants, et je devais y prendre garde si j'entretenais une relation avec un autre Atlante aussi bien qu'un homme. Cette idée saugrenue m'avait fait sourire, je ne me voyais guère arborant un ventre énorme. Puis j'avais oublié ce qui ne me paraissait qu'un détail. Adorateur de la gent féminine comme je l'étais, il me paraissait sans incidence sur ma vie. Aujourd'hui, ce détail anodin me revenait en pleine face.

Ce fut la panique qui domina au début. Je regrettai amèrement de n'avoir pas prêté une oreille plus attentive aux paroles de Sage, d'autant plus que je n'avais plus personne d'autre à qui m'adresser. Mu, le seul autre Atlante, était bien trop jeune pour savoir quoi que ce soit – c'était plutôt à moi de faire son éducation, fonction que je remplissais avec délices tant j'appréciais cet enfant calme et posé que je n'avais certainement pas été. Heureusement, je me souvins que la bibliothèque privée de Sage – ou plutôt ce qui en avait réchappé suite à la destruction du Sanctuaire lors de la Guerre Sainte qui lui avait coûté la vie – avait été réunie à la bibliothèque du Palais. Le Sanctuaire était alors un champ de ruines qui s'étalait à perte de vue, et au moins là-bas, ses précieux livres étaient à l'abri. Tellement à l'abri que, surchargé de travail comme je l'étais, je les y avais oubliés.

A mon grand soulagement, ils y étaient encore comme s'ils n'attendaient que ma venue, sagement alignés sur des étagères à part et couverts d'une épaisse couche de poussière. Un crime lèse-culture dans la mentalité atlante pour les adorateurs du savoir et de la connaissance qu'était ce peuple quasi disparu, et je me promis de rallonger de quelques centimètres les oreilles du préposé au plumeau. Mais force était de constater que personne ne les consultait jamais et pour cause : écrits en langue atlante, à part moi qui aurait pu les déchiffrer ? Il n'y avait pas que l'amas de poussière qui était impressionnant ; le désordre l'était également. Des ouvrages traitant d'astronomie côtoyaient des livres de cuisine, et en piles chancelantes s'amoncelaient traités théologiques, compilations historiques, recueils de poésie, et même un livre d'humour ( qui me changea les idées et fit mes délices pendant toute une soirée ). Je parvins non sans peine et après un concert d'éternuements à mettre la main sur ce que je cherchai. Fébrilement, je dissimulai l'ouvrage dans une de mes larges manches – là où Sage cachait le tabac que je le réprimandais de fumer – et courus me barricader dans mes appartements, où je pourrais le lire en toute discrétion. Il était rédigé en atlante, soit, mais les illustrations, elles, disaient ce que les mots cachaient.

Mettre des mots sur des maux est toujours d'un grand réconfort, et je me rendis vite compte que ma grossesse ne différait en rien d'une grossesse traditionnelle, à part sa durée plus courte de deux semaines. La seule différence notable était l'emplacement de la poche où croîtrait l'enfant que je portais. Pour le reste, la nature ferait son oeuvre. Rassuré, de l'enfant je tournai mon attention vers le père.

Si j'avais été en colère contre Kanon à cause de sa méchanceté envers Anthéa, je n'en demeurais pas moins conscient que j'y avais plus de responsabilité que lui. Kanon avait un caractère entier, fougueux et sauvage, et il savait être rude et sans détours, mais il n'était pas foncièrement mauvais. J'étais persuadé qu'il n'avait agi comme il l'avait fait que parce qu'il avait été blessé ... parce qu'il m'aimait. Et moi je l'avais chassé comme un pestiféré. Le regard perdu qu'il m'avait jeté la dernière fois que je l'avais vu me hantait toujours.

La punition avait assez duré, la prolonger indéfiniment n'eût été qu'un sacrifice de plus à mon orgueil. Et surtout, je ne me voyais pas priver mon enfant de son père. J'avais compté sur Saga pour le faire revenir, en vain. Si j'en croyais ce qu'il me disait, il ne savait pas plus que moi où était son frère, sinon qu'il n'était plus au Sanctuaire. Envoyer des émissaires rechercher un homme qui n'avait aucune existence officielle, en dehors du fait de me faire passer pour fou, n'avait aucune chance d'aboutir. Restait le bouche à oreille. Si la nouvelle de ma grossesse était rendue publique, le bruit en parviendrait peut-être jusqu'à Kanon. Mais cela revenait à affaiblir la position du Sanctuaire – un Grand Pope rond comme la pastèque que je n'allais sans doute pas tarder à devenir était plus vulnérable, une aubaine pour les ennemis d'Athéna. Non, il valait mieux que la chose reste secrète, tout du moins pour l'instant. Avec un peu de chance, Kanon reviendrait sans que j'aie à aller à lui. En désespoir de cause, je laissai un mot à son intention au Mont Etoilé. S'il y venait, il saurait que je lui avais pardonné et espérais son retour.

La fin du printemps fut calamiteuse et souvent le soir je m'endormis en écoutant la pluie tomber en chantant sur les toits. Je pensais à Kanon : où était-il ? Allait-il bien ? Manquait-il de quelque chose ? Je résolus de ne pas m'inquiéter pour lui outre mesure. Kanon avait grandi à la dure, nul plus que lui n'était habitué à se débrouiller seul. Il était plein de ressources, et un de ces matins, j'en étais sûr, il allait ressurgir dans ma vie tel un diable sortant de sa boîte.

Je résolus de me consacrer entièrement à notre enfant, et j'eus de la chance : ma grossesse, pour inhabituelle qu'elle fût, ne fut pas chaotique. Je n'expérimentai que de loin en loin les matins difficiles et les périodes de dépression. Au contraire, sentir cette petite vie qui grandissait en moi me ramenait un peu Kanon, et me faisait supporter son absence. Mon ventre, que je pensais voir enfler à vue d'oeil, resta dans des proportions modestes, et mes robes de Grand Pope parvinrent aisément à masquer mon état. Tout au plus dus-je me voûter un peu pour qu'il n'en paraisse rien, et je surpris quelques commentaires qui soulignaient que les effets de l'âge que je commençais à ressentir. Mon amour-propre fut piqué au vif mais je restai coi. On pouvait bien causer dans mon dos, je n'étais pas encore bon pour la retraite.

Après ce printemps désastreux, il fallut s'attendre à un été chaud, et il le fut. Je suais à grosses gouttes sous mes robes, et mon état n'arrangeait rien. J'avais estimé que la naissance de mon enfant aurait lieu vers le 15 septembre, mais je privilégiai la prudence. Courant août, je fis de furtifs allers et venues entre le Palais et un temple abandonné dans une vallée où je me rendais quelquefois, qui me paraissait être un endroit convenable pour accoucher bien qu'éloigné de tout. Le Mont Etoilé était plus discret sans aucun doute car interdit à tous – interdit que seul Kanon aurait osé transgresser, mais avec l'embonpoint que j'aurais pris d'ici là et les probables contractions, le choisir n'aurait pas été raisonnable. Je me voyais mal me livrer à cette jolie petit escalade jusqu'à son sommet sans risques. Un accouchement dans les marches d'un escalier interminable m'inspirait très peu, pas plus qu'avant l'heure, en pleine séance du Conseil.

J'y emmenai ce que j'estimais nécessaire pour moi et pour mon enfant, vêtements et vivres, car il n'y avait rien là-bas. Le temple était déjà en ruines du temps de ma jeunesse, mais subsistaient tout de même quelques parties relativement habitables. J'y serais tranquille.

Bien m'en prit, car lorsque les premières contractions me saisirent avec plusieurs jours d'avance, je posai mon congé "maternité/paternité" officieux en urgence, et pris le chemin du temple, en prenant garde à n'être pas suivi. J'avais laissé circuler l'information que je comptais prendre quelques jours de retraite spirituelle au Mont Etoilé. Personne au Palais n'en serait étonné, car cela faisait des décennies que je m'y rendais régulièrement, ni ne vérifierait que j'y étais effectivement parti.

Le temple était abandonné depuis des siècles. Autrefois, il avait servi d'étape sur le chemin d'un autre temple plus important, mais lorsque celui-ci avait été touché lors d'un tremblement de terre qui l'avait meurtri au-delà de tout espoir raisonnable de reconstruction, son utilité s'en était trouvée amoindrie et il avait périclité. Là où autrefois les pèlerins qui allaient invoquer la grâce d'Athéna s'entassaient pour la nuit se glissaient plus maintenant sur les pavés usés que les feuilles mortes balayées par les courants d'air. Plusieurs pièces étaient toutrefois restées dans un état acceptable pour l'usage que je comptais lui donner. L'une d'elles, notamment, possédait une grande baie, bienvenue avec cette chaleur estivale, qui donnait sur une vallée toujours verte traversée par une cascade incongrue dans ce paysage d'ordinaire si méditerranéen, et qui me rappelait mon cher Tibet.

Rien ne se passa pendant plusieurs jours. Fausse alerte, mais un prévenu en vaut deux. La chaleur de cette fin de mois d'août était insupportable et donnait l'impression de respirer du plomb. Je suais à grosses gouttes, et mon ventre me semblait peser des tonnes. Je ne pouvais être loin de mon terme à présent.

Deux jours plus tard, je m'éveillai dans le lit rudimentaire que je m'étais aménagé avec l'intuition que ce serait l'histoire d'une poignée d'heures. Je peinais de plus en plus à respirer, sans parler de bouger, et pour ne pas brusquer les choses, je restai allongé. L'atmosphère était étouffante. J'avais apporté ce précieux traité de médecine atlante avec moi, mais rejetai l'envie de l'ouvrir. C'est bien connu, lisez un livre de médecine et vous vous trouvez toutes les maladies du monde. Pas de panique, tout allait bien se passer, il n'y avait aucune raison pour qu'il en soit autrement. La nature ferait son oeuvre. J'aurais sans doute mal, mais j'avais connu bien des batailles, celle-ci ne pouvait pas m'effrayer. J'aurais seulement tant aimé que Kanon soit à mes côtés ...

Vers midi, une violente douleur me plia en deux, suivie d'une autre trente secondes plus tard, et un liquide chaud et clair nappa l'intérieur de mes cuisses, collant le tissu léger de ma tunique contre ma peau. Je compris immédiatement que je venais de perdre les eaux. Je me mis en position assise, le dos aussi confortablement calé que possible par ma mante roulée en boule, jambes ouvertes pour faciliter le travail.

Il ne me fallut pas deux heures pour hurler de douleur. Jamais je n'aurais pensé que mettre au monde un enfant pouvait être une telle épreuve. Bien des fois dans ma vie j'avais dû affronter la souffrance, mais cette fois c'était différent. Bien plus intime que toutes les blessures que mes adversaires avaient pu m'infliger, et une autre vie que la mienne était dans la balance : celle de l'enfant de Kanon. Je me débarrassai de la tunique qui me collait désagréablement en la réduisant en lambeaux. Malgré tout, le travail n'avançait pas vite. Cela allait-il durer plusieurs jours ? Je le craignais. Mon bassin n'était que douleur, mes reins étaient de plomb mais je m'efforçai de respirer calmement en me convainquant que tout était normal.

Ma belle assurance fondit au fur et à mesure que la douleur s'intensifiait. Ce n'était pas elle qui me faisait peur, mais qu'elle était peut-être le signe que cela allait se passer moins paisiblement que ce que j'avais si naïvement envisagé. Le travail ne paraissait pas progresser, en tout cas pas de façon satisfaisante. Et soudain surgit dans mon esprit l'idée que j'allais peut-être mourir en mettant mon enfant au monde. Dieux, que j'avais été inconscient de venir ici, sans avertir quinconque ! Personne ne viendrait à mon secours ... et mon enfant, qu'allait-il devenir si je perdais connaissance ou si je succombais à une hémorragie de la délivrance ? Parviendrais-je seulement à lui donner le jour ?

Paradoxalement, l'angoisse me redonna de l'énergie. Oui, j'allais le mettre au monde, cet enfant, l'enfant de Kanon. J'avais survécu à une guerre sainte et restauré la grandeur du Sanctuaire d'Athéna, ce n'était pas pour baisser les bras maintenant ! De toutes mes forces, je contractai les muscles et poussai en serrant les dents à les briser, la sueur coulant sur mon visage en même temps que des larmes de souffrance. Le travail progressa un peu, me faisant reprendre espoir. J'alternai phases de travail et périodes de repos, le temps que mon coeur se calme et que je retrouve mon souffle.

J'étais ainsi, tête renversée en arrière, littéralement douché de sueur, lorsque je perçus un grondement au loin. L'orage menaçait. Et effectivement, quelques minutes plus tard, le plafond à caissons au-dessus de moi s'illumina une fraction de seconde avant que le fracas d'un coup de tonnerre ne résonne dans toute la pièce. Presque aussitôt un vent frais et bienvenu se leva, et je soupirai d'aise, savourant cette sensation sur ma peau en feu.

- Suivez-moi, par ici, allez !, entendis-je soudain crier quelqu'un.

Cette voix féminine me tira de ma torpeur. Qui diable s'était aventuré jusqu'ici ? Plusieurs personnes visiblement, et l'espace d'un instant, je ne sus si je devais m'en réjouir ou m'en inquiéter.

Il y eut un bruit de pas dans la pièce à côté, puis le bêlement de bêtes qui se bousculaient. Et à peine eus-je compris qu'il s'agissait d'une bergère et de ses moutons que je devinai ce qui les avaient poussés jusqu'ià ce temple, où personne ne venait jamais : le ciel s'entrouvrit tout-à-coup pour déverser sur la vallée un véritable déluge comme on n'en voit qu'en Méditerranée, un de ces déluges aussi soudains que violents.

Je l'entendis rire :

- Eh bien, il était temps !

Un nouvel coup de tonnerre lui donna raison. Au même moment, une douleur aussi violente qu'un coup de poignard me fit gémir malgré moi. Au silence qui suivit, je crus un instant qu'elle ne m'avait pas entendu, que mon cri avait été couvert par le bruit du vent qui se levait et celui des gouttes qui s'écrasaient lourdement au dehors.

- Il y a quelqu'un ?, fit-elle, visiblement plus surprise qu'apeurée de se découvrir seule ici, dans cet endroit isolé, avec un inconnu.

L'incongruité de la situation me fit glousser de rire.

- Ne craignez rien, je ne suis pas en état de vous faire le moindre mal.

Une tête se glissa prudemment par la porte. Une femme, d'une soixantaine d'années, peut-être un peu plus, peut-être un peu moins.

- Qui êtes-vous ? Oh !, fit-il en ouvrant des yeux ronds lorsqu'elle vit mon ventre.

Elle s'approcha.

- Qu'est-ce que vous faites ici ? Ce n'est pas un endroit pour accoucher. Mais vous êtes ... ?

La stupeur l'empêcha de finir sa phrase. Elle mit un moment à reprendre ses esprits.

- Je vous ai reconnu à vos cheveux. Une tignasse comme ça, ça ne s'oublie pas.

J'ignorais comment je devais prendre cette remarque plutot désobligeante sur mon désordre capillaire permanent, mais on n'était pas là non plus pour discuter shampooings ...

- Et pour le reste ... euh là il va falloir m'expliquer.

- Je crois que le moment est mal choisi pour ça, bottai-je en touche.

- Hum, oui, convint-elle. Vous avez besoin d'aide ?

- Disons que je ne la refuserais pas, si vous n'avez rien d'autre de prévu, traouvai-je la force de plaisanter.

- Je crois que mes bêtes se garderont bien sans moi, surtout qu'avec cette pluie elle n'iront pas bien loin, me dit-elle avec un gentil sourire qui me mit du baume au coeur.

Je n'étais plus seul pour affronter ce qui restait à faire, et c'était beaucoup.

Elle avait eu quatre enfants, tous grands maintenant, et était même six fois grand-mère, me raconta-t-elle tout en me soutenant. Avoir à mes côtés une femme qui avait vecu ce que j'étais en train de vivre était d'un indicible soulagement et bien que je sois si fatigué, je la laissai parler, me distrayant de ma douleur et de mon angoisse.
Le jour commençait à tomber lorsque mon enfant naquit. Submergé de fatigue, c'est à peine si je l'entendis crier. Hors d'haleine, la vue trouble, je sentis confusément un poids qu'on mettait sur moi, quelque chose de visqueux et chaud qui gigotait faiblement.

Mon enfant. L'enfant de Kanon. Derrière mes paupières closes, mes yeux me brûlaient et je me mis à sangloter d'épuisement autant que d'amertume. L'absence de Kanon balayait toute la joie que j'aurais dû ressentir et faiblement je levai les bras pour le serrer contre moi.

- C'est une petite fille. Une jolie petite fille, précisa ma matrone improvisée. Avec des yeux bleus superbes.

Bleus ... comme son père.

- Taisez-vous, je vous en prie, murmurai-je d'un ton suppliant.

Elle retournait le couteau dans la plaie, mais je ne lui en voulais pas, comment aurait-elle pu savoir ce qui s'était passé ? Même Saga ne le savait pas ...

- Reposez-vous, maintenant, vous l'avez bien mérité.

D'instinct je savais que je pouvais lui faire confiance. Elle trouverait tout ce qu'il fallait pour s'occuper de ma fille, j'avais tout prévu. Eperdu de reconnaissance, je me laissai sombrer dans un sommeil réparateur.

Il faisait à nouveau jour quand je me réveillai. De la pièce d'à côté me parvenaient les pleurs faibles et indécis de mon enfant. Je me levai précipitamment, et faillis retomber, tant la tête me tournait.

- Ah, vous voilà de retour parmi nous. Il était temps !, plaisanta ma nouvelle amie.

- Ai-je dormi si longtemps que ça ?

- Il faut croire que vous en aviez besoin. Avez-vous du lait ?

- Du ..., répétai-je, ahuri.

- Elle a faim.

Lui donner le sein. C'était si surréaliste que j'éclatai de rire sans même y penser.

- Oui, je crois.

La petite, mue par son instinct, ne mit pas longtemps à trouver le sein et se mit à suçotter timidement d'abord, puis à un rythme plus assuré. De toute évidence cela lui convenait. Le simple contact de ses petites lèvres rondes sur mon sein douloureux me fit grimacer quelques secondes, puis devint agréable et une bouffée de chaleur m'envahit. Les larmes aux yeux, je l'admirai. Un fin duvet clair ornait son crâne et je pouvais distinguer entre ses paupières encore lourdes deux prunelles d'un bleu intense.

- Vous lui avez trouvé un nom ?

La question m'embarrassa plus qu'elle ne me surprit. J'y avais déjà songé au cours de ma grossesse, mais j'avais décidé de ne pas lui en donner tant que je n'aurais pas revu son père. Nous déciderions ensemble.

- Je dois réfléchir, dis-je en souriant.

Nul doute dans mon esprit qu'il ne manquerait pas de réapparaître, car j'en étais persuadé, Saga savait où il était. Et lorsque je lui annoncerais que je lui avais donné une fille, il ne pourrait pas prendre la responsabilité de lui cacher la nouvelle.

Je pris la décision de rester ici quelques jours avec ma fille, le temps de reprendre des forces. Ma gentille bergère-sage-femme, qui se prénommait Gallia, accepta de rester avec moi pour m'aider, et je lui en sus gré. Grâce à elle, je parvins à récupérer plus rapidement de cette bataille que j'avais menée pour la vie, et elle jura sur la tête de toute sa nombreuse descendance que pas un mot de ce dont elle avait été témoin ici ne sortirait jamais de sa bouche. Je la crus spontanément. Tout comme ma merveilleuse et altruiste Anthéa, elle était de ceux en qui on peut avoir une confiance aveugle.

Le matin où je devais regagner le Palais, tout s'écroula de manière irréversible.

J'étais en train de rassembler mes affaires lorsqu'un cri étonné de Gallia me fit me figer. Un bruit de pas précipités, et elle passa la tête par l'entrebaillement de la porte, et ce qui me stupéfia ce fut l'expression sur son visage, faite d'incrédulité et de joie intense.

- Venez voir ... c'est merveilleux !

Abandonnant la tunique que j'étais en train de plier, je la suivis, fébrile, tandis qu'elle me conduisait vers le berceau où dormait ma fille. Et avant même d'y parvenir, je me mis à trembler ; mes jambes refusèrent de me porter davantage et je m'effondrai. J'avais déjà compris le malheur qui s'abattait sur moi.

Ma fille était bien dans son berceau, même sans la voir je pouvais entendre son souffle paisible. Mais il y avait aussi cette présence, que j'avais ardemment attendu deux-cents ans, pour lequel j'avais tant prié, tant lutté, tant pleuré. Cette cosmoénergie à nulle autre pareille, qui ne pouvait s'expliquer que d'une seule façon. Ce miracle monstrueux, qui me prenait ma fille pour l'offrir en sacrifice aux dieux.

- Voyez, s'exclama Gallia, irradiant de joie, inconsciente de ma propre détresse. Athéna ... elle s'est réincarnée !

A suivre

Allez courage, encore un ou deux chapitres avant la fin, on y est presque ! Reviews please ? Et qui offre les dragées ?