- Tu n'étais nulle part. Je t'ai cherché partout, pensant que tu m'évitais. Il n'y a pas un recoin des Enfers que je n'aie retourné à ta recherche. Mais je ne t'ai pas trouvé. Alors j'ai compris. J'ai compris que tu avais réchappé de cette mort hideuse à laquelle ton frère, par devoir, t'avait condamné au Cap Sounion.
- Et vous l'avez regretté ?
- Regretté ?
J'eus un sourire amer.
- Comme tu me connais mal, Kanon ...
Il y eut un long silence, seulement troublé par le cri perçant des mouettes. Au dessus de nos têtes, des nuages légers comme des songes glissaient paisiblement mais Kanon, allongé sur le sol de marbre, ne les voyait pas.
- Est-ce ma faute ? Que sais-je de vous, hormis ce que vous avez bien voulu me donner ?
Sa remarque me fit mal, non pour moi, mais pour lui, car elle révélait ses blessures et sa soif d'être aimé.
- Je te demande pardon, Kanon. Sincèrement.
Il ne répondit rien, me laissant un arrière-goût de cendres dans la bouche. Autrefois, il aurait pris le mors aux dents, m'aurait affronté de face sans détours ni crainte des conséquences. C'était sa nature, impétueuse et franche, un torrent de montagne. J'en avais fait maintes fois les frais, mais je ne pus m'empêcher de regretter ce changement en lui. Où était ce Kanon que j'avais connu ? Saga avait beau être son modèle, il n'était pas mon idéal.
- Pourquoi ne me le demandez-vous pas ?, dit-il soudain.
- Quoi donc ?
- Pourquoi j'ai voulu vous tuer.
- Parce que tu me haissais ?
- Non. Parce que je vous aimais.
- On ne tue pas par amour, Kanon.
- Si, quand on est désespéré.
Je me tus, mortifié. Il ne connaissait qu'une partie de moi, mais je réalisais tout-à-coup que l'inverse était encore plus vrai. Jamais je n'aurais deviné la violence de ses sentiments à mon égard. Violence qui s'était exorcisée dans une autre forme de violence, physique celle-là.
- Je n'avais que vous. Je n'ai toujours eu que vous.
- Tu as ton frère.
- Ce n'est pas la même chose, rit-il. Pas du tout la même chose. On peut aimer deux personnes de façons très différentes, mais avec la même force. Lui m'a enfermé au Cap Sounion, mais je ne lui en veux pas. Il ne faisait que son devoir, et malgré sa colère, j'ai deviné ce qu'il lui en coûtait, et je vous en ai détesté d'autant plus.
Je baissai la tête, les larmes aux yeux.
- Je n'ai jamais voulu me mettre entre vous deux, Kanon. Mais tout est ma faute. Nous n'aurions jamais dû entretenir cette liaison. Elle était malsaine.
- Malsaine ? Vous avez des mots si blessants ..., murmura-t-il avec amertume.
- C'est pourtant cela. Une histoire bâtie sur de telles bases n'avait aucune chance de réussir. Je n'étais pas honnête avec toi, et je comprends que tu m'en veuilles encore aujourd'hui. Mais je ne l'ai jamais fait sciemment, je te le jure.
- Je le sais. Et je ne vous en veux pas. Au contraire. Ces moments avec vous ont été les plus beaux de ma vie, et je vous en remercie.
Sa déclaration me laissa sans voix. Même mûri par la vie, Kanon restait Kanon et je m'attendais à des reproches, des mots durs. Mais rien de cela. Et cela me mettait mal à l'aise.
- Vraiment ?, parvins-je à dire, la gorge nouée par le soulagement.
- Vous n'étiez pas libre. Je ne l'ai pas compris à l'époque. Je n'ai pas cherché à me mettre à votre place. La seule voix que j'écoutais, c'était celle de ma souffrance et de ma solitude, alors que votre rôle n'était pas plus enviable ... Je sais aujourd'hui que vous ne pouviez pas agir autrement.
- Oh, Kanon !
Ainsi donc, nous n'avions pas tous deux tant souffert en vain. Resssortait de toutes ces épreuves une compréhension mutuelle qui nous rapprochait bien plus que tous ces rendez-vous clandestins sans sens au Mont Etoilé.
- Kanon, qu'est-ce que je suis pour toi à présent ?
- Le Grand Pope d'Athéna, répondit-il sans l'ombre d'une hésitation. Un Grand Pope que j'aime et que je respecte.
- Et c'est tout ?
- C'est déjà un grand pas en avant de ma part, ne pensez-vous pas ?
- Je veux dire ... et si je n'étais plus Grand Pope ?
Il secoua la tête.
- Le Sanctuaire est toute votre vie.
- "était" toute ma vie.
- Comment ?
- Je viens de demander à Athéna de me relever de mes fonctions et de nommer mon successeur.
Kanon se redressa brusquement, la stupeur sur son beau visage.
- Mais ... vous ne pouvez pas faire cela !
- Pourquoi donc ?
- Parce que ... parce que ...
- Parce que tu ne peux m'imaginer autrement qu'avec un heaume et une tenue de cérémonie ? J'ai été autre chose, il y a longtemps de cela, bien avant ta naissance.
- Non, parce que vous êtes fait pour être Grand Pope.
- Eh bien disons que d'autres aussi, et que je leur laisse la place avec soulagement.
Je ne lui dis pas que j'avais chaudement recommandé son frère Saga. Peut-être m'en aurait-il voulu pour cela, maintenant qu'il comprenait à quel point la tâche de Grand Pope était lourde, pour ne pas dire surhumaine. Ma conscience se trouvait allégée par le fait que, pour la première fois depuis bien des siècles, deux Grands Popes, l'un retraité et l'autre en fonction, se côtoieraient. Si Saga l'acceptait, et rien ne l'y obligeait, il pourrait toujours solliciter mon aide. Je le savais capable de grandes choses : n'avait-il pas vécu le pire lorsqu'il avait conduit son frère à Sounion ? Après cela, que ne pourrait-il faire pour notre déesse ? C'était une certitude qui n'était pas sans m'inquiéter. L'expérience m'avait montré de façon cruelle que le Grand Pope peut étouffer l'homme qui se cache sous le masque, et je ne voulais pas que Saga vive ce que j'avais vécu, qu'il commette les mêmes erreurs en voulant trop bien faire. Je le protègerais malgré lui.
- Etre Grand Pope est un immense honneur, Kanon, mais c'est surtout un grand poids. Pendant deux siècles j'ai tout sacrifié à Athéna. Trop.
- Trop ? Comment peut-on trop sacrifier à Athéna ?
- Voilà des paroles dignes d'un chevalier d'Athéna. Mais qu'y-a-t-il sous cette belle armure des Gémeaux que tu portes maintenant avec honneur ? Un coeur ? Ne laisse jamais ta conscience dicter à ton coeur, Kanon. Moi je l'ai fait et ça a été la plus grande erreur de toute ma vie. Et la plus douloureuse aussi.
- A cause de moi ?, fit Kanon d'une voix mal assurée en se remettant sur ses jambes.
- Non, pas à cause de toi. Grâce à toi. Car c'est grâce à toi que je me suis réveillé, que je me suis rendu compte que je n'avais qu'une vie, que je dédiais plus à Athéna qu'elle ne l'avait exigé. Que je m'étais emmuré dans mes fonctions pour me protéger de tout ... et même d'aimer.
- Pourtant il y a eu Anthéa et les autres femmes du gynécée.
- Le coeur et le corps sont deux choses bien distinctes, Kanon, mais pas indissociables.
Ma main se leva, caressa tendrement sa joue.
- Cela, je ne l'ai compris que le soir où elle nous a surpris ensemble. Je savais que j'étais en train de te perdre, et plus je cherchais à me détacher de toi, plus mon coeur hurlait contre ma raison. Que se serait-il passé ce soir-là si Anthéa n'était pas venue ? Aurions-nous continué à être deux parfaits inconnus l'un pour l'autre ?
- Pourtant vous m'avez chassé.
- Réflexe d'orgueil blessé, dira-t-on. Et je me sentais coupable vis-à-vis d'elle autant que de toi. C'est ironique de se dire que plus j'aspirais à la perfection, plus je m'en éloignais !
- Est-ce si important que cela, la perfection ?
- N'est-ce pas ce que tu recherches toi aussi depuis la fin de la bataille contre Poséidon et notre retour parmi nous ?
Kanon me répondit par un sourire.
- Pour moi, oui, car je veux payer Athéna en retour de son pardon. Mais vous ... je n'ai rien à vous pardonner. Vous savez, la première fois, dans les thermes, il ne s'agissait pas que de frustration. Il y avait aussi chez moi une part de provocation.
Je ne pus m'empêcher de sourire à mon tour. Notre conversation prenait un tour étrange mais qui n'était pas pour me déplaire ...
- "Provocation" ?
- Vous m'avez toujours plu, tel que vous étiez. Je n'ai pas toujours compris et approuvé vos choix, mais je vous respectais. Et je vous aimais. Je vous ai toujours aimé, malgré tout le mal que je vous ai fait. L'amour, surtout s'il est vain, ne rend pas forcément juste ...
Cet aveu amena des larmes au bord de mes paupières. Ainsi, même encore maintenant, après tout ce qui s'était passé, il m'aimait toujours.
- Kanon, dis-moi ... sincèrement : penses-tu qu'il soit trop tard pour recommencer ? Tout reprendre à zéro ?
- Qui me propose cela ? Shion ou le Grand Pope ?
- Le Grand Pope a raccroché le masque. Ce n'est plus qu'une question administrative, une signature en bas d'une page, bref : rien.
- Mais vous ? Saurez-vous m'accepter avec le passé que vous savez ? J'ai mis dans les mains de mon frère le poignard qui vous a tué.
- Et c'est moi qui lui ai fourni ce poignard, pour ainsi dire. Hadès et Arès n'ont eu qu'à faire le reste, la voie était déjà tracée ... notre liaison ne pouvait qu'être fatale au bout du compte. Il y avait trop de mensonges et de non-dits, cette histoire était condamnée d'avance. Mais ne parlons plus du passé, quel qu'il soit. Ce qui compte c'est le présent.
Le soleil couchant embrasait son visage, et en cet instant je le trouvai plus beau qu'il n'avait jamais été. Pour la première fois, il semblait entrevoir le chemin qui se dessinait devant lui avec confiance et espoir. Bien sûr, il ignorait que celle qui était aujourd'hui de retour sur le trône d'Athéna était de son sang. Et il l'ignorerait encore un moment. Auparavant, il devait conforter sa position au Sanctuaire, se faire accepter, et surtout s'accepter lui-même. Mais ce n'était qu'une question de temps, je le savais. Un jour viendrait où il serait prêt à entendre ce que je brûlais de lui dire.
En attendant ce jour, il nous restait beaucoup à reconstruire. Sans doute y aurait-il des hauts et des bas, mais ce chemin nous le ferions ensemble, main dans la main, un pas après l'autre.
Laissant libre court à mes sentiments, je me blottis contre lui, savourant son parfum et la chaleur de sa peau.
- Contentons-nous de vivre et d'être heureux. Ce qu'il en sera ... l'avenir nous le dira !
FIN
Ca y est ! Je l'ai finie cette fic ! Un grand, immense merci à tous ceux qui ont posté des reviews et m'ont encouragé alors que je voulais la laisser tomber suite à mon virus. Mais à chaque chose malheur est bon, et ça m'a permis de réécrire la fin ( et de changer par là-même le cours de l'histoire de l'humanité, n'en doutons pas !).
Bon, pour la prochaine, je ne vais pas faire du Shion encore, sinon ça va finir par lasser. Quoique j'avais une idée de fic ... eh oui, encore. Il m'inspire, notre sémillant Grand Pope.
Si vous avez des suggestions de personnages, n'hésitez pas à me les communiquer, je ne promets rien mais je verrai ce que je peux en faire ! ( et pour laisser une review vous savez comment faire ... ghaaaa je suis incorrigible )
biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiz :p
