- Allez au diable, râla Shion en cherchant à tâtons un oreiller sous lequel se blottir la tête.
Vraiment, on n'avait pas idée de faire un tel vacarme à ... quelle heure était-il au fait ? Aucune idée, mais tôt de toute manière. Beaucoup trop tôt pour se lever. Surtout après une nuit pareille.
Hélas, ceux qui étaient derrière la porte – ou plutôt celles, à en juger par les cris aigus qui lui vrillaient les tempes et martyrisaient ses tympans, ne l'entendaient pas de cette oreille.
- Dieux du ciel, mon armure contre du silence !, gémit-il.
Mais les dieux ne devaient pas être intéressés par l'offre, car le tintamarre reprit de plus belle.
Shion soupira d'agacement. Sa tête était vide et pourtant elle lui semblait peser des tonnes. Bizarre. Cet étrange état de choses avait-il quelque chose à voir avec le fait qu'il avait passé la soirée précédente à visiter tous les bars de la rue principale de Rodorio en compagnie de son compère Dohko ? Tiens, où était-il, celui-là, au fait ? Pas loin, à en juger par le bras pesant qui s'étalait nonchalamment en travers de son abdomen. Un souffle tiède sur son épaule – et qui ne sentait pas vraiment le dentifrice – le lui confirma.
- S'te plaît, Dohko ... va ouvrir !
Son compagnon de beuverie ne daigna pas bouger. Shion en douta même qu'il l'ait seulement entendu et pesta intérieurement. Prenant son courage à deux mains, il se redressa sur un coude. Ses méninges n'apprécièrent pas l'initiative, et le lui firent savoir en faisant tout tourner autour de lui. Au bord de la nausée, il ferma les yeux, et attendit que les choses se calment un peu. On ne l'y reprendrait pas de sitôt, à boire plus que de raison.
Pendant ce temps, l'insupportable concert de cris aigus et de coups contre la porte perdurait, et malgré son état second, Shion comprit que pour qu'il cesse enfin, il n'avait qu'une seule option : aller ouvrir.
- Je vais les tuer, toutes autant qu'elles sont.
Après un coup d'oeil meutrier en direction de Dohko, vautré sur le lit et dormant du sommeil du juste ( ou plutôt de l'ivrogne ) Shion se mit péniblement debout et d'un pas chaloupé se dirigea à tâtons vers l'épicentre du vacarme. Le sol bougeait sous ses pieds, comme un banc de sable mouvant. Il aurait pourtant juré que la veille au soir il était tout ce qu'il y avait de plus stable. Etrange. Il faudrait qu'il se penche sur le problème quand il aurait un moment de libre et le cerveau ... comment dire ... davantage en état ! Parce que pour l'instant ... euh ... c'était loin d'être le cas.
D'un geste rageur, il ouvrit la porte, l'arrachant presque de ses gonds. Mauvaise idée. Il n'avait pas pris conscience que son pied droit était en travers du chemin, et qu'on soit chevalier d'or ou pas, la règle commune veut que quand une porte rencontre brutalement un orteil nu, c'est rarement la porte qui a le plus mal. C'est donc en se mordant la lèvre dans un sursaut de dignité virile qu'il se présenta aux empêcheuses de dormir en rond qui faisaient le siège de son temple on ne pouvait plus bruyamment.
- Est-ce que c'est bientôt fini, ce boucan ?, explosa-t-il.
Un chevalier d'or en colère eût fait reculer une meute de loups affamés, donc a fortiori une poignée de jeunes servantes réputées timides et discrètes. Pas cette fois.
Elles étaient cinq, seulement cinq, pourtant au nombre de décibels déployés, Shion aurait juré qu'elles étaient bien davantage. Et elles le fixaient avec des yeux bouleversés qui lui firent instanément comprendre qu'il se passait quelque chose de grave.
- Hadès attaque ?, balbutia-t-il, soudain dessoulé.
Comment avait-il pu manquer l'approche de l'ennemi ? Il se consumerait de honte s'il devait s'en justifier devant sa déesse. Mais non, ce n'était pas ça : il n'y avait aucun cosmos, de quelque nature que ce soit aux alentours.
Une des jeunes femmes lui saisit le bras avec une familiarité bien inhabituelle et chercha à l'entraîner à sa suite, des larmes dans la voix :
- Il faut que vous veniez, vite !
- Eh !, protesta-t-il.
- Venez !, insista-t-elle.
- Non !
Il se planta les talons dans le dallage, bien décidé à ne pas bouger d'un cil tant qu'il n'aurait pas d'explications à ce réveil en fanfare.
- Où voulez-vous que j'aille, et pourquoi ?
Et c'est alors que la fille explosa en sanglots.
- Oh, seigneur Shion, il est arrivé une catastrophe ...
Shion enrageait. Le feu couvait sous la braise depuis longtemps, et il n'avait rien vu venir.
- Pourquoi ne pas m'avoir averti avant ?, reprocha-t-il le plus doucement qu'il put à la jeune servante.
- Il ... il nous l'a interdit.
Les larmes qui coulaient entre ses doigts l'étouffaient presque. Shion se mordit la lèvre. Inutile d'accabler la malheureuse : elle avait suivi les ordres qu'on lui avait donnés, et ça n'avait pas dû être facile. Pris de remords, il lui passa doucement la main sur les cheveux.
- Allez, calmez-vous. J'y vais tout de suite, et tout va rentrer dans l'ordre.
Il aurait bien aimé pouvoir croire ce qu'il disait.
La téléportation était quelque chose de bien pratique, et en un battement de cils Shion se retrouva sur le parvis de la Maison des Poissons.
Il ne venait jamais ici. Lui habitait tout en bas, et Albafica et lui n'entretenaient que le minimum de relations, et encore. Auraient-il vécu sur deux planètes différentes que cela n'eût rien changé à l'affaire. Albafica était un être secret, froid, qui ne se mêlait pas aux autres sauf cas de nécessité absolue. Même son voisin de la maison du Verseau ne le voyait pour ainsi dire jamais.
Comment allait-il être reçu ? Mal, à n'en pas douter, n'ayant pas été invité.
Pas un bruit, pas une lumière : le temple semblait désert. En revanche, il y flottait une odeur étrange, que Shion n'arrivait pas à définir, et qui eût été agréable si elle n'avait pas été si lourde, si entêtante. Le jeune Bélier sentit son mal de crâne, qu'il avait oublié, refaire surface, et respira un grand coup. Ce qui n'arrangea rien, bien sûr. Il se promit à lui-même que les beuveries avec son copain Dohko feraient désormais partie du passé.
Soudain un bruit étrange parvint à ses oreilles. Une sorte de miaulement, ou de gémissement. Intrigué et inquiet, il se dirigea dans la direction d'où il provenait, et là, arrivé sur le pas de la porte, il se figea d'horreur.
Il y avait une forme humaine qui gisait sur le sol, pelotonnée, comme convulsée par la souffrance. L'homme – car à n'en pas douter il s'agissait d'un homme – lui tournait le dos, mais à sa longue chevelure claire répandue en désordre sur le sol de marbre Shion le reconnut.
- Albafica !, s'écria-t-il.
Le chevalier des Poissons sursauta et, se retournant précipitamment, lui fit face. Ce qui frappa Shion, ce ne fut pas la maladresse de ses mouvements – or un chevalier d'Or était d'une parfaite maîtrise, quasi millimétrique – mais son regard. Un regard d'un bleu glacier, mais noir de fureur tel qu'il en avait rarement vu. En d'autres dispositions, il ne faisait aucun doute qu'il lui aurait sauté au visage.
- Va-t'en, aboya-t-il.
- Mais ...
- VA-T'EN !
L'ordre était on ne pouvait plus clair, et le ton davantage encore : froid, cinglant, à la limite de l'insulte. Il n'était pas le bienvenu. Au même instant, la tête de Shion se mit à tourner. Malgré la semi-confusion qui peu à peu commençait à se frayer un chemin dans son esprit, il comprit ce qui se passait : le violent parfum des roses empoisonnées d'Albafica faisait son oeuvre et grignotait lentement son cosmos. S'il restait ici, il aurait tôt fait d'y succomber.
Il plaqua sa main sur son nez et sa bouche et, à regret, quitta la pièce en titubant.
L'air au dehors lui parut incroyablement pur comparé à celui si vicié des appartements du chevalier d'or des Poissons. Comment pouvait-il le supporter ?
Appuyé sur la rambarde de la terrasse, Shion respirait le plus profondément qu'il pouvait pour s'éclaircir l'esprit. Les brumes empoisonnées qui obscurcissaient son cerveau mettaient du temps à se dissiper, et il dut lutter un instant contre une violente sensation de nausée. Heureusement, son estomac voulut bien se calmer, et il se laissa glisser contre une colonne de marbre, le souffle fébrile et les jambes en coton.
Les remords le taraudaient. Comment pouvait-il laisser Albafica livré à lui-même, souffrant comme un damné ? Certes, le chevalier des Poissons ne l'avait pas appelé à l'aide, il n'était donc tenu à rien ... hormis sa conscience. Mais que pouvait-il faire ? La violence des roses d'Albafica l'empêchait d'approcher. Sans même songer à une question de survie, c'était avant tout une question pratique : il ne pouvait être d'aucun secours à son alter ego. Quelques minutes dans la même pièce que lui suffiraient à le faire sombrer dans l'inconscience. Albafica semblait déjà suffisamment mal en point pour ne pas avoir besoin de gérer l'intrus qu'il était.
Et Dohko ? Le Bélier écarta aussitôt cette idée. Si dans le meilleur des cas il avait fini de cuver – mais avec le chevalier de la Balance, les lendemains de virée à Rodorio étaient une épreuve difficile – que pourrait-il de plus ? Autant le laisser roupiller tout son soul. A défaut d'être d'une quelconque utilité, un Dohko souffrant de mal de cheveux ne pouvait être qu'un boulet.
- Alors ?, fit d'une petite voix une des servantes qui l'observaient avec inquiétude.
Rien ne déplaisait plus à Shion que de s'avouer impuissant. Mais en l'occurence, tel était le cas.
- Je ne peux pas rester à l'intérieur. C'est intenable ..., plaida-t-il, presque honteux.
La jeune femme qui avait posé la question hocha la tête avec tristesse, et tourna son regard vers la porte, comme si elle pouvait voir à travers.
- Je suis désolée ... je n'aurais pas dû vous déranger.
- Non, au contraire. Vous avez bien fait, la rassura-t-il.
Elle était au bord des larmes.
- On ne peut pas le laisser comme ça ! J'avais pensé qu'avec vos pouvoirs ...
- Mes pouvoirs ?
- Oui, vous savez, quand vous manipulez les choses à distance !
- Oh, vous voulez parler de la télékinésie ?
- Euh, oui.
C'était donc pour cela qu'elles étaient venues le chercher, lui et pas un autre ? Bien sûr ! Quel imbécile il avait été de ne pas y penser ! Ah, l'alcool ne contribuait pas à le rendre intelligent !
Il réfléchit un instant au meilleur parti à tirer de ses pouvoirs. C'était un avantage, certes, puisque pour aider Albafica il n'avait pas besoin d'entrer dans la pièce. Mais il y avait tout de même un obstacle, et de taille : Albafica lui-même. Car pour ce qu'il pouvait en deviner et par le ton sur lequel il avait été reçu, sa coopération était loin d'être gagnée. Quant à le forcer, c'était tout bonnement hors de question.
Sens aux aguets, il ne pouvait qu'attendre la suite des événements. De l'autre côté de la porte, il pouvait percevoir le cosmos d'Albafica augmenter graduellement en intensité, jusqu'à flamboyer comme au beau milieu d'une bataille. Partagé entre admiration et inquiétude, il se demanda comment, dans son état, le chevalier des Poissons pouvait trouver en lui assez de forces pour s'imposer cette épreuve : il fallait qu'il possède une volonté de fer, et c'était d'autant plus effrayant qu'il savait combien la frontière entre volonté et déraison peut être mince.
Congédier les servantes ne fut pas une chose simple. Il fallut que Shion jure que tout irait pour le mieux et qu'il veillerait sur Albafica, qu'elles pouvaient compter sur lui pour qu'elles consentent à partir. Bien qu'il pensât chaque mot de ce qu'il promettait, il n'était pas si sûr d'y parvenir.
Mais le temps jouait pour lui. Au fur et à mesure que le cosmos du chevalier des Poissons croissait en brillance, il devenait plus perméable, un peu à la façon des super étoiles, qui grossissent et atteignent leur paroxysme à la fin de leur vie. Le cosmos des chevaliers étant intimement lié aux étoiles, fallait-il y voir un signe inquiétant ? Ou n'était-ce qu'une particularité propre à la technique de l'occupant de la dernière maison ? Il aurait été bien incapable de le dire. Albafica ne s'entraînait quasi jamais au Sanctuaire, et ce n'était pas par leurs conversations qu'il aurait pu apprendre quoi que ce soit : elles étaient inexistantes ...
Attendre fut une torture pour les nerfs de l'Atlante, mais ce fut bien pire encore quand soudain, vers la fin de l'après-midi, le cosmos du chevalier des Poissons explosa soudain, avant de disparaître. De l'autre côté de la porte, Shion bondit sur ses jambes, les yeux exorbités et retenant son souffle : que se passait-il ? Le sang battant à ses tempes, il attendit quelques secondes, mais rien ne se produisit.
- Albafica !, hurla-t-il.
Il n'y eut pas de réponse.
Alors il décida d'entrer, redoutant par avance ce qu'il allait trouver. Il s'attendait au pire, à trouver Albafica mort.
Et effectivement la première chose qu'il vit lui déchira le coeur : une silhouette inanimée gisant au beau milieu de la pièce.
- Par Athéna, murmura-t-il, en se précipitant vers lui.
Il se jeta à genoux près de lui, et put aussitôt constater qu'il respirait. Rapidement et mal, mais il respirait.
Fermant les yeux, Shion adressa un remerciement muet aux dieux.
Mais s'il était vivant, le chevalier des Poissons n'en était pas moins en mauvais point. Il gisait sur le côté, recroquevillé par la douleur, et Shion put distinguer son visage à travers les lourdes boucles soyeuses qui le dissimulaient à demi. Il eut un sursaut d'horreur : il ne l'aurait pas reconnu pas. Etait-ce bien lui, le plus beau chevalier de la déesse Athéna, la perfection faite homme ? Son visage parfait n'était plus qu'un semblant de masque mortuaire, d'un blanc terne, dans lequel ses yeux étaient profondément enfoncés. Quant à sa bouche, de lisse et sensuelle qu'elle avait été, elle avait fait place à une vilaine fente tordue, pincée entre deux lèvres sèches et d'un bleu sombre hideux.
Albafica semblait avoir pris cent ans.
- Par les dieux, qu'est-ce qui s'est passé ici ?
Et soudain il comprit. Quelque chose avait disparu. Il ne l'avait pas remarqué de prime abord lorsqu'il était entré dans la pièce, mais il aurait dû. Et maintenant qu'il savait où il n'était plus, il pouvait deviner où il était. Ca expliquait tout, c'était d'une logique confondante et cruelle. Et rien qu'à cette idée, son coeur se serra.
- Oh, Albafica ...
A suivre
Coucou me revoilà, les vacances sont finies ! J'espère que les vôtres ont été aussi bonnes que les miennes - à part la météo désespérante ! Maintenant, c'est retour au boulot / à l'école, et aux fics ! Et aux reviews ?
