Albafica gémit dans son sommeil et d'un geste maladroit attira un peu plus la couverture à lui.

Shion l'avait mis au lit sans même qu'il ouvre les yeux. Ca n'avait pas été chose facile. Le chevalier des Poissons n'avait pas besoin de lui expliquer ce qui s'était passé tandis qu'il était relégué dehors, il l'avait deviné.

Shion respira un grand coup. L'air n'était plus vicié à présent. C'était cela qui l'avait frappé ... et atterré. Il n'y avait qu'une explication à cela, et c'était comme un coup de poignard dans les entrailles. Ce poison, qui appesantissait l'air quelques heures auparavant, l'empêchant de rester près d'Albafica au-delà de quelques minutes sans en périr, c'était Albafica qui l'avait absorbé. Son corps en était à ce point imbibé que lorsque Shion avait tendu la main vers lui pour le toucher, avant même d'être au contact de sa peau ses doigts le brûlaient. C'était un miracle qu'une telle quantité de poison dans les veines ne l'eût pas tout bonnement tué. Tout autre que lui y eût succomté.

Mais à quel prix ... la beauté légendaire du jeune homme n'était plus qu'un fantôme. Dans le sommeil, son visage conservait un masque de souffrance et il tremblait de douleur et de froid, enfoui sous les couvertures que Shion avait dénichées dans un placard.

La télékinésie était un pouvoir aussi délicat à utiliser que précieux. Shion avait ainsi pu, sans risquer d'être foudroyé par le poison, soulever Albafica du sol de marbre sur lequel il gisait et le porter dans sa chambre. Depuis, sans se soucier du temps qui passait, il le veillait avec autant de soins qu'une mère avec son enfant.

- A boire ..., gémit Albafica dans un souffle.

C'était le premier signe de conscience que donnait le jeune chevalier.
Shion, avec empressement, alla lui chercher un verre d'eau, et le porta à ses lèvres craquelées par la fièvre. Elle s'était manifestée à la fin de la nuit, conséquence de la réaction de son corps au poison. Il n'avait pas tardé à délirer, à la grande inquiétude de Shion. Celui-ci avait d'abord pensé à appeler un médecin, puis après avoir examiné la situation, y avait renoncé. Qu'aurait pu un homme de science face à ce cas d'empoisonnement d'une nature dont il ignorait tout ? De plus ça n'aurait fait que mettre en danger la vie du pauvre praticien qui pouvait être bien plus utile par ailleurs. Le travail ne manquait pas à Rodorio.

Shion avait des connaissances basiques en matière de médecine atlante, mais rien qui se rapprochât de ce cas de figure. Il dut donc se borner à baigner avec des linges frais ( suffisamment épais pour ne risquer aucun contact direct ) le front brûlant d'Albafica en espérant lui apporter quelque soulagement. De temps à autre, malgré sa faiblesse, le jeune homme s'arrachait de son lit pour vomir à grand-peine un liquide verdâtre et fétide qui en disait long sur les souffrances qu'il était en train d'endurer. Déchiré par son impuissance, Shion ne le quittait pas des yeux.

Un léger mieux se fit sentir le lendemain matin. Albafica ne tremblait plus, ni ne vomissait, et si ses paupières semblaient lourdes, il paraissait lucide.

- Shion ... qu'est-ce que tu fais là ?, murmura-t-il d'une voix pâteuse.

Le Bélier s'attendait à cette réaction, et avait anticipé sa réponse.

- Je suis exactement là où je dois être.

- Je ne me souviens pas t'avoir invité !, riposta Albafica avec une pointe d'agressivité mal contenue.

- Très juste.

- Alors qui t'a permis ... ?

Shion décida d'emblée de calmer le jeu.

- Des gens qui s'inquiètent pour toi.

- Ah oui ?, fit-il d'un ton dubitatif qui confinait à la moquerie.

- Tu ne me crois pas ?

- Non.

- Pourquoi ? Parce que tu t'estimes indigne d'intérêt ?, fit Shion avec humeur.

Albafica eut un long silence.

- Parce que c'est inutile.

La réponse fit bondir Shion.

- Inutile ? Inutile de s'inquiéter pour toi ? Inutile de te porter secours ?

- Oui, fit le chevalier d'un ton tranchant. Je n'ai besoin de personne, je me débrouille très bien tout seul.

Shion baissa la tête, soudain confus. Il avait cru que la solidarité, l'entraide, l'amitié étaient des principes intangibles et universels, que son intervention auprès d'Albafica était légitime. Mais pour qui l'avait-il fait ? Pour Albafica ? Ou pour lui-même, pour se donner bonne conscience ? Le chevalier des Poissons vivait à l'écart des autres, et quelques soient ses raisons, c'était son droit le plus absolu. Son intrusion lui paraissait à présent terriblement déplacée.

- Je te demande pardon. J'ai cru bien faire.

Albafica le dévisagea de ses yeux clairs, dans lesquels rien ne transparaissait. Un véritable mur, une citadelle spirituelle.

- De toute évidence tu n'as besoin de personne, en effet. Et c'est bien dommage.

- En quoi est-ce dommage ?

- Parce que ça te rendrait peut-être un peu humain !

A peine eut-il fini sa phrase qu'il regretta ses paroles en voyant les lèvres du jeune homme se crisper comme sous le coup d'une violente émotion. Avait-il sans le vouloir touché un point sensible ?

La conversatio tournait à la confrontation, et c'était la dernière chose que souhaitait Shion. Se levant , il se dirigea vers la porte, s'attendant à ce qu'Albafica réplique quelque chose. N'importe quoi, mais quelque chose.

Mais rien ne vint.


- Tu penses à quoi ? A lui ?

Assis sur les marches de son temple, Shion sursauta en entendant la voix de Dohko. Revenant de Rodorio, il remontait à son temple, et s'assit à ses côtés.

- Humm, fit Shion.

- Eh bien, tu as vraiment du temps à perdre !

- C'est dur, ce que tu dis.

- Dur, mais vrai. Pourquoi t'inquiètes-tu pour lui ?

- C'est plus fort que moi.

- Tu connais ton problème ? Tu as un coeur contrairement à lui. Tu as pris des risques pour venir à son aide, et lui n'a même pas eu la décence de te remercier. Ce gars-là est un abruti, conclut-il sans autre forme de procès. Dis, je vais barboter aux thermes avec Manigoldo, tu te joins à nous ?

- Hein ? Oh, non merci, je n'en ai pas envie. Enfin, pas ce soir, ajouta-t-il de peur que Dohko n'interprète mal ce refus. J'ai eu une rude journée, je crois que je vais me coucher tôt.

C'était une excuse tout à fait plausible, car les thermes n'étaient en général que la première étape d'une soirée mouvementée, surtout avec Manigoldo de la partie, et qui risquait de s'achever aux aurores avec une solide gueule de bois.

- Bon, je ne te force pas.

Le chevalier de la Balance se remit sur ses jambes et s'éloigna.

- Ne te rends pas malade pour lui !, lui lança-t-il dans l'air du soir. Il ne le mérite pas !

Le bruit de ses pas décrut, et Shion poussa un lourd soupir. Il aimait Dohko, il l'adorait, même. D'emblée, lorsqu'il était arrivé au Sanctuaire, alors tout jeune chevalier, il s'était lié d'amitié avec lui. Une amitié profonde et sincère, pas exempte de coups de gueule et de différences d'opinion, mais quelle amitié digne de ce nom n'en connaît pas ? Leurs parcours et leurs histoires étaient identiques, ceux de deux déracinés contraints de vivre si loin de chez eux avec ce que cela comportait de coups de cafard et de mal du pays. Shion avait été séduit par l'exubérance et l'optimisme sans faille de Dohko. Peu de gens étaient aussi ouverts que lui aux autres ... sauf en ce qui concernait Albafica visiblement. Il ne semblait vraiment pas porter le chevalier des Poissons sans son coeur. Les extrêmes s'attirent ... en général, mais pas toujours, et eux deux en étaient bien la preuve.

Albafica ... où était-il à cette heure ? Dans son temple sans doute, puisqu'il n'en bougeait guère sauf pour aller s'entraîner à l'écart des autres, dans des endroits désertés du Sanctuaire. Comment allait-il ? De temps à autre, et bien qu'il s'en fît le reproche, Shion ne pouvait s'empêcher de scanner les cosmos environnants. Tout en haut du Sanctuaire, près du Palais où siégeait le Grand Pope, il pouvait percevoir le sien, assez étouffé mais régulier. Ronronnant, presque. Rien à avoir avec ces derniers jours, où il avait été chancelant, lui donnant quelques sueurs froides. De toute évidence, tout était rentré dans l'ordre dans le douzième temple, et Albafica se remettait tout doucement de son empoisonnement.

Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes.

La fraîcheur du soir commençait à se faire ressentir et, passant une main sur son avant-bras, Shion constata qu'il avait la chair de poule. Avec un frisson, il se leva et rentra dans son temple.

A aucun moment il ne se rendit compte qu'on l'avait espionné.

A suivre !

Eh bien, deux chapitres en deux semaines, je suis bien motivée pour une rentrée, ça en est presque inquiétant :)

Et la suite est déjà en route ... ouh là, faut que j'aille voir mon médecin, moi, je m'inquiète d'un coup ! ( c'est la faute aux roses empoisonnées d'Albafica, elles me montent à la tête, sans doute ! )

A la semaine prochaine avec un peu de chance !

Kalli