- Ah, te voilà enfin ! Mais où étais-tu donc ?

Shion se figea, bouche bée. Deux mois d'absence loin du Sanctuaire et c'était ainsi que Dohko l'accueillait ?

Il avait été envoyé en mission dans les montagnes noires, au nord de la Grèce, sur la foi du témoignage d'un paysan affirmant y avoir ressenti, alors qu'il gardait ses bêtes, des vibrations étranges et terrifiantes. Le vieil homme avait guidé Shion vers l'endroit où il prétendait avoir fait cette expérience qu'il espérait bien ne jamais revivre, et avait catégoriquement refusé d'aller plus loin. Le jeune Bélier avait arpenté chaque mètre carré des environs, escaladé chaque montagne, fouillé chaque buisson, retourné chaque caillou ... en pure perte. Il n'avait rien trouvé, strictement rien. A tel point qu'il se demandait ce qu'il allait bien pouvoir indiquer dans le rapport qu'il allait devoir faire pour lui donner un peu d'épaisseur. Rien qu'à cette idée, il se voyait revenu sur les bancs de l'école du village, dans son Tibet natal, en train de tirer la langue à pondre laborieusement deux lignes. Bref, déprimant.

Et voilà qu'il n'avait pas encore franchi la porte de son temple que déjà Dohko lui sautait dessus, et en le houspillant par-dessus le marché ! Il avait de la chance d'être son meilleur ami, sans quoi il se serait fait éjecter avec perte et fracas...

- Hé, on se calme, hein ? Je peux souffler deux minutes ?, râla-t-il, front plissé, en posant à terre le pesant coffre de son armure.

- Pas le temps ! Suis-moi !, s'écria le chevalier de la Balance en lui saisissant le bras pour l'entraîner à sa suite.

Dohko était certes d'un naturel emporté avec lequel Shion composait d'ordinaire mais,douché par cet accueil qui laissait franchement le Bélier se rebiffa. D'un geste sec, il se dégagea.

- Tu peux m'expliquer ?

- Il faut que tu montes tout de suite là-haut.

- Où ça, là-haut ?

- Au Palais. Le Grand Pope est au plus mal.

Ce fut le coeur battant que Shion franchit les portes des appartements du Grand Pope.

Il régnait dans l'antichambre des appartements une fébrilité inhabituelle qui fit vite comprendre à Shion que la situation devait être grave. Plus alarmant, à peine y eut-il mis un orteil qu'un homme entre deux âges se précipita sur lui. Shion le reconnut : c'était le médecin en chef du Palais, et sa mine sévère n'augurait rien de bon. C'était donc si grave que ça ? Malgré ce que Dohko lui avait dit, il ne pouvait imaginer le Grand Pope dans un état si grave.

- Les dieux soient loués, vous voilà enfin !, s'exclama-t-il avec un soupir de soulagement. Je commençais à désespérer.

- Que se passe-t-il ? Sa Majesté est donc souffrante ?

Le praticien eut un moment de flottement et détourna les yeux comme s'il redoutait d'être porteur de nouvelles si mauvaises que l'on se refuse à les entendre.

- Est-ce que ... ?, murmura Shion, d'une voix presque inaudible.

- Non, pas encore, mais il faut faire vite ... il n'est peut-être pas trop tard !

-Trop tard pour quoi ?, se demanda Shion. Le choc le mettait à genoux, et il lui semblait que sa tête était emplie d'une sorte de coton mental qui étouffait ses pensées. Tel un somnambule, il se laissa guider par le médecin.

Le vieux Grand Pope gisait tête rejetée en arrière dans des montagnes de coussins, et le voir ainsi déchira le coeur de Shion. Le vénérable vieillard avait été une force de la nature avant même d'être une force de l'esprit. Toujours vaillant, jamais abattu, si graves fûssent les circonstances, il suscitait l'admiration de tous. On l'imaginait immortel. Et voici qu'il semblait n'avoir plus qu'un souffle de vie. De temps à autre, un serviteur près de lui essayait de le soulager un peu en tamponnant doucement son visage aux traits marqués avec un linge frais, sans parvenir à en effacer l'expression de souffrance. Bien que faible, il était néanmoins conscient et quand Shion s'agenouilla près de lui, il ouvrit les yeux. Ses prunelles d'un gris-vert indéfinissable, luisant d'une lueur incertaine, se tournèrent vers lui, et Shion y lut du soulagement.

- Majesté ..., dit-il doucement, en lui prenant la main.

Par les dieux, comme il avait maigri ! Ses doigts n'étaient plus qu'os, presque ceux d'un cadavre, mais son esprit ne faiblissait pas et le Bélier les sentit serrer les siens à l'en faire mal. Et une sorte de brûlure : celle du poison.

- Shion ... les dieux ont entendu mes prières ... Toi seul peux encore faire quelque chose !

- Que voulez-vous dire ? Que s'est-il passé ?

- Albafica ... le malheureux ! Oh, Shion, j'ai fait ce que j'ai pu, mais je suis trop vieux, mon sang n'est plus assez vif ...

Albafica ! Le sang de Shion ne fit qu'un tour. Albafica, encore lui ! Il n'était pas difficile de savoir ce qui s'était passé. Le Poisson n'avait pas compris la leçon et avait recommencé son petit manège, mais cette fois-ci il n'avait pas été présent pour l'en empêcher et limiter les dégâts. Le Grand Pope, n'écoutant que son grand coeur et négligeant sa raison, était intervenu, à son détriment : trop vieux à présent pour affronter les miasmes empoisonnés qui régnaient dans le dernier temple du Zodiaque, il n'avait pas dû tarder à en ressentir les effets néfastes, et Athéna fasse qu'ils ne soient pas fatals !

- Je vais l'étriper, pensa Shion avec une violence qui lui fit presque peur.

L'exécution du coupable attendrait un peu, la priorité était à porter assistance au vénérable Grand Pope qui gémissait doucement devant lui. Mais que faire ?

- Oui, bien sûr ...

Shion sourit. Dohko avait trouvé la solution, bien avant qu'elle ne lui effleure l'esprit. C'est avant tout pour cela qu'il lui avait dit de monter immédiatement au Palais, au chevet du Grand Pope : lui seul pouvait faire quelque chose pour lui.

Le Bélier et la Balance étaient très liés depuis qu'ils avaient fait connaissance à l'arrivée de Shion au Sanctuaire, cinq ans auparavant, et ne se cachaient rien. Malgré la honte qu'il éprouvait quant à certains aspects de son passé, le jeune chevalier du Bélier lui avait tout révélé des raisons qui avaient conduit Hakurei et le Grand Pope à l'amener ici, et des circonstances qui allaient avec. Dohko, avec sa désinvolture et sa bonhomie habituelle, n'avait fait aucune réflexion à son nouveau compagnon et Shion lui en savait gré. Il lui était aussi reconnaissant de ne pas prendre ombrage des liens particuliers qui l'unissaient aux deux frères. Liens de déférence, de reconnaissance, d'admiration et d'affinité : ils étaient avec lui les seuls représentants de ce qui restait de la race Atlante au sein de la chevalerie d'Athéna. Ils partageaient une histoire, une culture, une mémoire ... et un sang.

Ce sang, Hakurei l'avait versé pour le sauver, lui, alors qu'il était mourant après que René, le spectre d'Hadès lui ait lacéré la nuque de son fouet dans un geste d'énervement. Aujourd'hui encore, cinq ans après ces événements, il sentait le feu du sang d'Hakurei dans ses veines, ce sang qui l'avait sauvé ... tout comme aujourd'hui, son sang pouvait sauver le Grand Pope. Car paradoxalement, Shion l'avait appris au cours d'une de leurs conversations qui se poursuivaient quelquefois jusque tard dans la torride nuit grecque, la compatibilité de sang entre les jumeaux Hakurei et Sage était à double tranchant : trop forte, elle choquait l'organisme du plus faible des deux et risquait de le tuer. En revanche, le sien pouvait régénérer les forces du vénérable vieillard.

- Apportez-moi un couteau.

- Un couteau ?, balbutia le serviteur, sourcils levés d'étonnement.

- Oui, quelque chose d'effilé. Ce n'est pas pour éplucher une pomme ..., compléta Shion, nerveux.

Il n'était pas sûr à 100% que son stratagème marche, et s'il se trompait, le Grand Pope pouvait y laisser la vie. Mais quelque autre solution avait-il ?

Cela marcha. Au fur et à mesure que s'écoulaient les minutes, et que par leurs poignets soudés l'un à l'autre, l'échange de sang s'opérait entre le Grand Pope et Shion, le vieillard reprit des forces. De livide qu'il était, son visage retrouva quelques couleurs et même son esprit, troublé par le poison, semblait plus alerte. Celui de Shion, lui, subissait ses effets et la tête lui tournait. Les murs et le sol sous ses pieds ne lui semblaient plus très stables, et il préféra ne pas pousser l'expérience jusqu'à ses dernières limites. S'il se mettait en danger, il ne serait plus d'aucune utilité envers Sage. D'ores et déjà, l'amélioration rapide de son état le rassurait. A peine avait-il ressoudé les plaies de leurs poignets qu'il sombra dans un sommeil paisible et réparateur.

Shion resta à son chevet les douze heures suivantes, et quand le Grand Pope se réveilla, il était de nouveau lui-même. Le Bélier le confia à ses serviteurs qui en pleuraient de soulagement et reprit le chemin de sa Maison.

Mais avant, il avait une petite visite à rendre.

Et ce ne serait pas une visite de courtoisie.

A suivre