Shion ne se précipita pas au Temple des Poissons. Non que sa colère fût retombée, loin de là. Mais s'il avait appris quelque chose durant toutes ces années passées à côtoyer les deux sages qu'étaient Hakurei et Sage, c'était bien la retenue. Toujours réfléchir à deux fois avant d'agir. Mais il fallait le reconnaître, l'effet escompté n'était pas au rendez-vous : il avait toujours aussi furieusement envie d'aller écraser de soin poing le joli petit nez si parfait d'Albafica.
Le temple des Poissons étant le dernier avant le Palais, on ne pouvait faire plus proche, et le jeune Bélier dût se forcer à ralentir le pas, le temps que ses nerfs s'apaisent un peu. Mais c'est parfaitement calme et maître de lui-même qu'il franchit son seuil.
- Albafica !, appela-t-il.
Il n'eut aucune réponse. Le temple semblait désert.
- Le jardin, pensa-t-il.
Ce jardin, tout le monde au Sanctuaire en parlait. S'en émerveillait, s'en effrayait. Un jardin, sur cette terre aride et ingrate, semblait une chose si improbable qu'on prêtait des pouvoirs surnaturels à son propriétaire, et de surnaturels à maléfiques, il n'y avait qu'un pas. Et Shion ne fut pas loin de partager cet avis lorsqu'après avoir traversé le temple dans toute sa longueur, il déboucha à nouveau en pleine lumière.
Une féérie : il n'y avait pas d'autre mot. Shion n'aurait jamais imaginé qu'une telle splendeur puisse naître ici, à même ce roc où même les mauvaises herbes luttaient pour survivre. Bouche bée, son regard errait sur les masses luxuriantes de végétation d'un vert émeraude dans lesquelles explosaient çà et là des touches de rouge sang, de jaune éclatant, ou de blanc immaculé. Subjugé, il s'avança sans même s'en rendre compte et tendit la main pour en toucher une, une pure merveille aux pétales de soie luisante. Mal lui en prit car à peine l'eut-il effleurée qu'il ressentit une vive brûlure, et retira sa main, une grimace sur le visage. Eberlué, il se demanda comment une fleur si belle, si innocente en apparence pouvait être si dangereuse. Ses doigts le lançaient, comme s'il avait été piqué par un scorpion. Une piqûre lancinante, suffisamment désagréable pour le dissuader de renouveler l'expérience. Un prévenu en valant deux, il recula à distance respectable et reprit son exploration de ce jardin aussi merveilleux que dangereux.
Raidi par la prudence, il déambula quelques instants dans les allées pavées de marbre. Le jardin du Temple des Poissons était plus vaste qu'il ne l'aurait crû, mais il finit par débusquer le chevalier des Poissons, à genoux derrière la masse exubérante d'un rosier ... et parlant à ses fleurs.
Shion, d'abord interloqué – parler à des fleurs ! - se râcla la gorge pour lui signaler sa présence.
- Albafica ? J'ai à te parler.
Le jeune homme se redressa, apparemment pas surpris de la visite de Shion.
- Bien sûr. Si ta conversation veut bien se contenter du côté droit ...
- Pardon ?
Albafica se retourna, et Shion ne put retenir un cri de surprise. La lèvre inférieure du chevalier des Poissons était profondément fendue, et une belle ecchymose s'étalait sur toute la longueur de sa mâchoire. Nul besoin qu'Albafica en dise davantage pour deviner ce qui c'était passé.
- Je vois que Dohko est venu te rendre visite, fit Shion, un peu gêné.
- Brillante déduction, répondit calmement le Poisson.
Shion soupira. Toute sa colère s'était évaporée, soudain. Il regrettait ce geste de son ami Dohko, oubliant que lui-même avait été à deux doigts d'en faire autant.
- Il est impulsif, Albafica. Il n'en avait pas vraiment l'intention, plaida le Bélier pour défendre son ami.
- Oh, je ne me faisais pas d'illusions : il ne m'aime guère.
- Qu'est-ce qui te fait penser une telle chose ?
- Je vous ai entendu, l'autre soir, discuter sur les marches de ton temple.
- Oh !, fit Shion, affreusement gêné. Tu nous as espionnés ?
- Espionnés ? Non, je n'en suis pas encore là ... Je venais juste te remercier de m'avoir soigné. "Abruti sans coeur", c'est bien cela qu'il a dit, non ?
- Albafica, je ..., balbutia le Bélier.
- C'est tout à ton honneur de prendre sa défense, mais tu n'as pas à le faire. D'autant plus qu'il avait raison.
- Mais ... ?
- J'ai mérité ce qui m'est arrivé. Je ne suis pas aveugle, Shion, ni idiot. J'ai eu des torts, je les assume. Je n'avais pas pensé que les relents empoisonnés affecteraient le Grand Pope. S'il te plaît, quand tu iras au Palais, peux-tu lui présenter mes sincères excuses ? Je doute qu'il soit prudent pour lui de me recevoir, surtout après ce qui s'est passé ...
Les larmes lui montèrent aux yeux et cette attitude repentante du chevalier des Poissons acheva de désarmer Shion.
- Promets seulement de ne pas recommencer.
Le regard bleu glacier darda Shion, brillant de colère.
- Je ne peux pas !
- Comment ça ?
Le Poisson secoua la tête, comme s'il savait d'avance que son interlocuteur ne pouvait le comprendre.
- Je continuerai. Jusqu'à la fin. Je n'ai pas d'autre choix.
- Tu veux dire que tu vas continuer à t'empoisonner sciemment ? A mettre ta vie et celle des autres en danger ?
- Celle des autres, non. Ca n'a jamais été mon intention. J'ai mal jugé la dose de poison que je pouvais supporter, mais je te promets que cela ne recommencera pas. Il y a un endroit là-haut, dans la montagne, où nul ne va jamais. Ni les hommes, ni les animaux. Même l'herbe refuse d'y pousser. J'irai là-bas. Ainsi je ne nuierai plus à qui que ce soit.
Shion serra les dents, inquiet. Bien sûr, il ne lui rappellerait pas dans quel état il l'avait trouvé la dernière fois, souffrant comme un damné et incapable de subvenir à ses propres besoins, fûssent-ils les plus primaires. Ca n'aurait fait que le blesser et le braquer, tout le contraire du but recherché. Mais il n'imaginait pas un instant l'abandonner à ce triste sort.
- Un jour, ce poison te tuera, Albafica, prophétisa Shion, espérant sans trop y croire le faire changer d'avis
- J'en ai conscience. Mais ce jour n'est pas encore venu. Il approche, mais il n'est pas encore venu. Mon corps est capable d'absorber beaucoup de poison, crois-moi. Et il devra encore en absorber bien davantage. Toi aussi tu sens l'aura d'Hadès qui augmente de jour en jour, n'est-ce pas ?
- Oui.
- Il ne reste plus beaucoup de temps. Voilà pourquoi je brûle les étapes : pour être prêt. Je n'ai pas le droit d'échouer, c'est une question de vie ou de mort. Beaucoup dépendra de moi.
- En quoi ?
- Je suis le dernier rempart.
Au premier abord, ses paroles pouvaient sembler pompeuses, et Albafica imbu de lui-même au point d'en oublier qu'il avait onze confrères tout aussi puissants que lui. Pourtant, il y avait un fond de vérité dans cela : il était le dernier rempart. Si tous les autres s'inclinaient, il ne restait plus que lui pour protéger le Grand Pope et la déesse Athéna contre Hadès. Et si lui aussi cédait, c'était la fin. Les autres mourraient en s'en remettant à ceux qui les suivaient, lui n'aurait pas cette consolation. C'était une responsabilité écrasante, qui devait peser très lourd dans son esprit.
- Mais si j'arrive à gagner assez de puissance, on peut inverser le cours des choses.
- Comment cela ?
- En me plaçant, non pas en dernière ligne, mais en première.
- Ce serait du suicide ... ,murmura le Bélier, à la fois admiratif et atterré devant une telle détermination.
- C'est ironique que ce soit toi qui dises cela, Shion. Tu es le chevalier du Bélier, titulaire de la première maison... En l'occurence si les choses restent en l'état, c'est toi qui risques d'être sacrifié en premier. Et Rasgado à ta suite, puis Aspros,et les autres ... jusqu'à ce que moi je les arrête.
- Parce que tu t'imagines plus fort que nous autres ?, s'écria Shion, piqué au vif.
- Si le temps m'en donne le temps, oui, je le serai. Mais il joue contre nous. Voilà pourquoi je ne peux pas me permettre d'en perdre davantage.
- Moi qui croyais que ton maître t'avait inculqué l'esprit de corps de la chevalerie. Apparemment, tu préfères jouer cavalier seul !
- Tu commences à partager l'avis de ton ami Dohko en ce qui me concerne, n'est-ce pas ?
- A toi de me prouver que j'aurais tort de le faire !
- Shion, je ne présume en rien de mes pouvoirs. Je ne suis pas plus fort que vous, sans doute même le suis-je moins. Mais je peux faire une chose que vous autres ne pourrez jamais.
- Laquelle ?
- Arrêter les sbires d'Hadès sur tous les fronts qu'ils pourraient tenter de percer. Lorsqu'ils attaqueront – car ils attaqueront, cela ne fait aucun doute – ils ne lésineront pas sur les moyens. Dis-moi, Shion, combien d'assaillants penses-tu pouvoir repousser ? Un, deux, cinq, dix, cent ? Hein ? Dis-moi !
La question d'Albafica était un piège. Quelle que soit la réponse, ce ne pouvait être que trop ou trop peu.
- Tout dépendra des circonstances, je pense.
Albafica eut un sourire ironique.
- Tu bottes en touche !, lui fit-il remarquer d'un ton acide. Ouvre les yeux, Shion : tu ne pourras pas tous les repousser. L'armée d'Hadès est nombreuse et puissante. Mon but n'est pas de remettre en cause ta puissance. Elle est réelle, je le sais. Et tous les autres chevaliers n'ont pas démérité non plus. Tu crois que je me juge au-dessus des autres, n'est-ce pas ? Rien n'est plus faux.
Il marqua une pause.
- Le Grand Pope se trompe.
Que veux-tu dire ?
- Sa stratégie peut fonctionner, certes, mais pas dans le cas de figure qui risque de se présenter. Vous serez débordés. Tous. L'un après l'autre.
- Alors que préconises-tu, toi qui es si malin ?
- De m'envoyer en première ligne.
- Soif de gloire ?, persifla le Bélier.
- Crois-tu ?, fit Albafica avec amertume. Mon poison, que toi et Dohko me reprochez, est la meilleure carte que nous pouvons jouer. Les belles et touchantes déclarations de courage et de loyauté ne serviront à rien, Shion, il faut être pragmatique : il n'y a que si les envoyés d'Hadès sont arrêtés avant d'avoir franchi les premières lignes que nous avons des chances de victoire ... en tout cas sans trop de dégâts. Dans le cas contraire, vous mourrez tous, ou peu en réchapperont. En revanche, mes roses démoniaques peuvent les bloquer. Et même s'ils leur survivent, ils seront trop affaiblis pour être une réelle menace, vous n'aurez aucun mal à vous en débarrasser.
- Tu en es sûr ?, demanda Shion, sceptique.
- Oui, si j'ai assez de temps pour augmenter leur toxicité jusqu'à leur paroxysme.
- Elles ne le sont pas encore ?
- Loin s'en faut. Je suis capable de bien plus.
- Mais à quel prix !
- T'inquiéterais-tu pour moi ?, renchérit Albafica d'un ton faussement enjoué.
- Pourquoi ne le ferais-je pas ?
- Parce que ça n'en vaut pas la peine.
- C'est faux !
- Alors c'est que ma vie a plus de valeur à tes yeux qu'aux miens ...
A suivre
Coucou, me revoilà ! Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j'ai toujours trouvé les assaillants du Sanctuaire un peu bêtes : pourquoi se fatiguer à prendre le grand escalier - tiens, le Sanctuaire n'est pas aux normes européennes concernant l'accessibilité aux personnes handicapées, mais que fait Bruxelles, on se le demande - et se coltiner tous nos petits chéris dorés ( qui attendent patiemment dans leur petit maison respective, mon dieu qu'ils sont disciplinés ces gars-là ) plutôt que de passer à côté tout simplement ! Au moins dans TLC, l'auteur a fait preuve d'un peu plus d'imagination. Avant d'écrire cette fic, je me suis donc replongée dans le volume 3. Révision des connaissances, on va dire. Je ne garantis pas que tout est "raccord" avec TLC, surtout concernant le perso d'Albafica, tellement plus intéressant qu'Aphro, mais je vais faire de mon mieux. Si certains d'entre vous trouvent des incohérences, merci de me les signaler ! Et mes excuses par avance !
Ah oui, dernière chose, j'aime toujours les reviews, bonnes ou mauvaises ! Bye !
