- Hé, tu m'écoutes ?
Shion sursauta.
- Hein ? Quoi ?
Dohko soupira.
- Tu n'as même pas entendu ce que je t'ai dit, je parie.
- Non, avoua franchement Shion.
Il avait les idées ailleurs, comme à chaque disparition d'Albafica. Ce n'était pas à proprement parler une disparition, puisqu'il savait où il était : quelque part là-haut, dans la montagne. Il s'entraînait seul, à l'abri des regards, et Shion ne savait jamais quand il allait réapparaître, ni dans quel état.
La première fois, il avait bien failli lui hurler dessus. Le beau chevalier des Poissons avait réintégré son temple, à demi-mort, livide et efflanqué. Les dieux seuls savaient ce qui s'était passé là-haut, Shion, lui, ne voulait surtout pas le savoir. A part se torturer, à quoi cela aurait-il servi ? Rien ni personne ne pourrait convaincre Albafica de mettre un frein à cette fuite en avant qui ressemblait à un suicide.
Il lui fallait la plupart du temps plusieurs jours pour se remettre d'une telle épreuve. Il gardait le lit, incapable de se lever, et absorber la moindre nourriture relevait du parcours du combattant, tant son corps se rebellait contre ce qu'il lui infligeait. Combien de fois Shion n'avait-il pas manqué d'éclater en sanglots de rage devant ses traits parfaits crispés par la souffrance jusque dans l'inconscience dans laquelle il trouvait un refuge pour quelques heures ?
Sans doute le Poisson trouvait-il, après les douleurs inouies qu'il endurait seul, un réconfort à savoir quelqu'un près de lui. Quelqu'un qui ne le jugeait pas, ne le prenait pas en pitié. Il avait compris que sa fierté n'était pas remise en question à accepter une aide proposée de bon coeur, et peu à peu s'était laissé apprivoiser.
- Alors tu nous rejoins aux thermes, Manigoldo et moi ?, le relança Dohko.
- Non, mais merci de la proposition. Je dois monter là-haut.
- Chez les Poissons ?
- Il a un nom, lui rappela Shion, un peu énervé.
- Pour ce que ça nous sert de le connaître ..., marmonna Dohko.
Shion lui décocha un regard en coin. Il appréciait la compagnie de Dohko, dès leur première rencontre des années auparavant le courant était passé entre eux. Mais quelquefois, il lui tapait prodigieusement sur les nerfs avec son côté manichéen tout-est-noir-ou-tout-est-blanc. La Balance n'était pas un homme de nuances et de compromis. Aussi évitait-il soigneusement de lui parler d'Albafica. La couleur de leur armure était bien le seul point commun entre eux deux, et le Chinois ne pourrait jamais se mettre dans la peau d'Albafica, pas plus que le contraire.
- Bon, je te laisse dans ce cas ! Tu sais où nous trouver si jamais tu changes d'avis ! Bye !
C'est le coeur gros que Shion gravit le grand escalier. Il tenait à l'amitié de Dohko, mais il tenait également à celle d'Albafica. Lui faudrait-il en sacrifier une pour conserver l'autre ? S'il devait faire ce choix, qui choisirait-il ? Mais avec la guerre contre Hadès qui se profilait à l'horizon, la question n'aurait peut-être pas le temps d'être posée ...
Ils aimaient passer l'après-midi sur la terrasse, à siroter du thé d'Himalaya que Shion fit découvrir à Albafica, en discutant à bâtons rompus quelquefois jusque tard dans la nuit. L'endroit était agréable et jouissait d'une vue époustouflante sur les temples et les toits de Rodorio qui s'étalaient jusqu'à la mer. Juste en contrebas, Shion pouvait admirer le fabuleux jardin de roses, objet de toutes les attentions de son nouvel ami.
- On dirait que tu ne vis que pour elles, lâcha un jour Shion, sur le ton de la plaisanterie. Tu leur parles ...
Il sentit aussitôt qu'Albafica ne prenait pas la chose sous le même jour, car il se raidit et son beau visage d'ange se ferma en un pli amer.
- Tu ne peux pas comprendre. Elles ont été pendant si longtemps mes seules compagnes. Ma vie a débuté au milieu d'elles, quand ma mère m'y a abandonné.
Le coeur de Shion se serra. La sienne était morte en couches en mettant son petit frère au monde, il était alors trop jeune pour en conserver le moindre souvenir. Les rares fois où il avait abordé le sujet avec Hakurei et Sage, il avait fouillé dans son esprit, à la recherche du son d'une voix, d'un sourire flou, mais il n'y avait rien, strictement rien. Même avoir eu une mère, comme tout le monde, lui semblait irréel.
- As-tu su qui elle était ?
- Je n'ai jamais cherché à la retrouver. Qu'aurais-je eu à lui dire ? Et elle, qu'aurait-elle eu à me dire ? Qu'elle m'aimait ?
Le rire d'Albafica sonnait faux, et témoignait de sa douleur.
- Il y a une grande différence entre abandonner son enfant parce qu'on ne peut pas en assumer la charge – ou qu'on ne désire pas – et le déposer dans un berceau empoisonné. Elle a voulu me tuer, Shion, il n'y a pas d'autre explication possible. Si mon maître Lugonis ne m'avait pas trouvé presque aussitôt, mon destin aurait sans doute été bien plus court ...
- Tu le regrettes ?
- Il a été bon pour moi. Il m'a traité comme son propre enfant. Il m'a donné tout ce qui était en son pouvoir.
- Et il a fait de toi le chevalier des Poissons.
- Oui, sourit tristement Albafica. Le chevalier des Poissons. Pas le genre de destin dont rêverait un enfant s'il pouvait imaginer le sang et les larmes qui vont de pair avec cette belle armure étincelante, n'est-ce pas ?
- Non.
Shion se mura dans le silence. Lui non plus n'aurait pas choisi cette voie si le destin ne s'en était chargé pour lui. Mais qui pouvait prétendre y échapper ? Le sien avait été de croiser la route de Sage et Hakurei, deux hommes exceptionnels qui lui avaient montré la voie de la rédemption. Le prix était lourd à payer, certes, car être chevalier d'or n'était pas facile. Une vie conditionnée par l'entraînement, corsetée par le devoir, pourtant il se plaisait au Sanctuaire en compagnie de son ami Dohko, du caustique Manigoldo ou de l'affable Rasgado, son voisin du temple au-dessus. Il y avait des moments difficiles quelquefois, mais l'amitié les soudait et leur permettait d'avancer et d'oublier à quel point leur vie risquait de connaître une fin abrupte et tragique. Albafica, lui, n'avait même pas eu droit à tout cela. Il avait grandi à l'écart du monde, non par goût mais par obligation. Pas étonnant qu'il ait tant de mal à se lier avec les autres.
- J'ai eu de la chance, se dit Shion en regardant Albafica, accoudé sur la balustrade et qui admirait ses chères roses en contrebas. J'ai Dohko, j'ai maître Hakurei, que je respecte et que je vénère, j'ai le Grand Pope Sage, et j'ai Albafica. Même si je meurs au combat demain, je n'aurai pas vécu en vain ...
- Où étais-tu ? Je m'inquiétais !
Assis sur les marches de son temple Dohko semblait de méchante humeur, et apostropha plutôt fraîchement Shion lorsqu'il redescendit à l'aube. Albafica et lui avaient passé toute la nuit sous les étoiles, à deviser de choses et d'autres.
- Tu t'inquiétais ? Franchement, tu n'exagères pas un peu ? Je suis chevalier d'or, et nous sommes au Sanctuaire. Je ne vois pas bien ce qu'il pourrait m'arriver de grave ... hormis peut-être me fouler une cheville dans ce fichu escalier ?
Dohko fit la moue.
- Tu étais encore là-haut ?
Cette réflexion mit Shion de mauvaise humeur.
- Oui, j'étais " encore là-haut", comme tu dis ! En quoi cela te pose-t-il un problème ? Tu es libre de ne pas aimer Albafica – encore que tu te trompes grandement sur son compte – mais moi je suis libre d'y aller si je le souhaite !
Le chevalier de la Balance s'enferma dans un silence boudeur, à la grande satisfaction de Shion. Le Bélier n'avait pas envie de se fâcher avec celui qui avait été - et demeurait - son meilleur ami, mais il outrepassait les droits qu'il pouvait avoir sur lui et cela l'irritait au plus haut point.
- Fais attention à toi, Shion.
- Que veux-tu dire ?
- Tu cours au devant de graves ennuis. Ne viens pas te plaindre plus tard, je t'aurai bien prévenu.
Et sans dire un mot de plus, Dohko se leva et rentra dans son temple.
A suivre
Ouh là là, deux chapitres en moins d'une semaine, qu'Est-ce qui m'arrive, à moi ? C'est pas mon habitude ! Je dois l'avouer, j'ai eu du mal à entrer dans cette fic, mais là ça va mieux. A tel point que le prochain chapitre est déjà bouclé. Allez, si j'ai trois reviews ( mettons quatre, je suis gourmande ) d'ici là, dimanche je publie la suite ! Bonne lecture et merci d'avance !
Kalli
