Albafica aimait les livres. Eux seuls, dit-il à Shion, pouvaient le distraire de sa douleur lorsqu'elle était trop forte. Son maître, Lugonis, était un lecteur avide, et avait enseigné le goût de la connaissance à son élève. C'était leur seule fenêtre sur ce monde qui se dérobait à eux.

- Pourtant tu n'as guère de livres ici, lui fit remarquer Shion en observant les étagères où seuls quelques volumes étaient visibles.

En ce milieu de dix-huitième siècle, les livres, même s'ils n'étaient pas encore à la portée de toutes les bourses, commençaient à se démocratiser. La solde des chevaliers d'or n'était pas mirifique, mais permettait un petit plaisir de temps à autre. Rasgado dépensait la sienne à combler de gaufres et d'oublies les enfants de Rodorio, Dohko écumait les tavernes avec Manigoldo et Shion, lui, s'achetait un ou deux ouvrages qu'il dévorait pendant ses heures de loisirs.

- Tout ce que j'ai est resté dans mon île, expliqua Albafica.

- Dans ce cas, viens donc piocher dans ma bibliothèque. Ce n'est pas celle d'Alexandrie, mais tu pourras peut-être y trouver ton bonheur.

- Je te remercie de ton offre ... mais c'est non.

- Pourquoi ?

- Parce que les livres que je t'emprunterais, une fois que je les aurais lus, contiendraient tellement de poison que je ne pourrais pas te les rendre. Et tu es comme moi, n'est-ce pas ? L'idée de jeter un livre, une source de connaissance, te crève le coeur !

- Pas si je sais qu'il fait plaisir à quelqu'un ...

Albafica parut surpris de la réponse de Shion et sourit.

- Vraiment ?

- Vraiment, oui.

- Dis-moi, Shion, pourquoi viens-tu ici perdre ton temps avec moi ?

- Je n'ai jamais eu la sensation de perdre mon temps avec toi, bien au contraire. J'aime qu'on parle ensemble.

- Je ne suis pourtant pas d'un naturel très gai, tout le monde te le dira.

- Chacun a sa propre personnalité. La tienne ne vaut pas moins que celle des autres !

- Accoudé à la balustrade,

- C'est étrange . C'est la première fois que quelqu'un me dit une telle chose, à part mon maître, bien sûr ..., murmura-t-il comme pour lui-même.

- C'est peut-être parce que tu ne te mêles pas assez aux autres. Pourquoi ne sors-tu pas d'ici de temps en temps ? Va au Palais, à l'Agora, promène-toi dans Rodorio ! Je suis certain que même Dohko finira par t'apprécier.

Albafica secoua la tête.

- Non. Je suis un danger pour tous ceux que j'approche. Je ne veux plus jamais mettre la vie de qui que ce soit en danger, comme cela a été le cas avec le Grand Pope l'autre fois.

- Quand tu ne sors pas d'une crise, ton sang n'est pas saturé de poison ..., fit doucement remarquer Shion. Tu peux côtoyer les gens sans trop de risques tant que tu ne les touches pas. Serais-je ici en ce moment dans le cas contraire ? Ou alors tu as d'autres motifs ?

- Dohko a raison, tu devrais l'écouter et ne pas t'obstiner.

- En quoi ?

- Tu ne devrais pas venir ici aussi souvent.

Cette affirmation fut un coup de poignard dans le coeur pour le chevalier du Bélier, et sa bouche s'emplit d'un goût amer. Un instant, il lutta contre les larmes qui lui montaient aux yeux, il ne savait trop pourquoi.

- Mon amitié n'a-t-elle aucun prix pour toi ?

- Elle n'a aucun avenir. Nous n'avons aucun avenir, Shion. La guerre sainte se rapproche de jour en jour. Et je sais que je n'y survivrai pas.

- Tu as donc si peu d'espoir ?, murmura Shion, atterré.

- De l'espoir ? Le seul espoir que j'ai, Shion c'est justement de ne pas y survivre.

- Mais ... pourquoi ?

- Parce que ça devient difficile, dit seulement Albafica, son regard aimanté vers le bas.

Un sanglot étranglant soudain sa voix, il s'arracha comme à contrecoeur de la balustrade à laquelle il était accoudé, et regagna l'ombre de ses appartements.

Resté seul, Shion, comme mû par un pressentiment, se pencha. Une jeune femme – une servante comme il y en avait des dizaines dans le Sanctuaire – folâtrait dans le jardin au milieu des roses.

Alors Shion comprit.

Tout.


Enterré au fin fond de son temple, Shion pleurait à chaudes larmes. Des larmes calmes, silencieuses, déjà résignées. Il avait l'impression que son coeur saignait et que sa tête allait éclater. Dohko avait eu raison. Il avait compris ce qui se passait, l'avait prévenu. Et lui n'avait pas écouté.

Et maintenant il en était réduit à verser toutes les larmes de son corps dans le secret de son temple, adossé à la muraille, la tête entre les genoux. Il n'avait qu'à s'en prendre à lui-même.

Comment avait-il pu être aussi aveugle ? Ne pas voir qu'Albafica était tombé amoureux de cette fille, soit : il était si secret. Mais lui-même ... ? Il s'était entêté à mettre le mot d'amitié sur un sentiment beaucoup plus fort, beaucoup plus intime ... et payait maintenant le prix de son innocence. Son monde s'effondrait. En tout cas, ça ressemblait à ça.

Des bruits de pas parvinrent à ses oreilles et il serra les dents.

Non, pas lui, pas maintenant. Il n'avait envie de voir personne, Dohko moins que quiconque. Comment pourrait-il à nouveau lui adresser la parole ?

Il l'entendit qui s'asseyait sur le marbre glacé à côté de lui. Il y eut d'interminables secondes de parfait silence, puis une main se mit à caresser ses longs cheveux.

- S'il te plaît, Dohko, implora-t-il.

- Non, Shion. Je ne m'en irai pas. Pas quand tu as besoin de moi.

- Je n'ai pas besoin de toi.

Le Chinois ne répondit rien, mais ne cessa pas ses caresses. Peu à peu, Shion s'apaisa. Leur douceur le faisait se sentir mieux. Son coeur se gonfla de gratitude : Dohko aurait pu l'envoyer promener, lui jeter à la face qu'il l'avait assez prévenu, qu'il n'avait que ce qu'il méritait. Mais non, malgré les paroles blessantes qu'il avait eues à son égard, il était là, à tenter de le consoler.

Il renifla bruyamment et essuya une larme qui lui chatouillait le bout du nez avec le revers de la main.

- Je te demande pardon, Dohko.

La Balance eut un petit rire amer.

- Pas de ça entre nous, Shion.

- Tu as tout fait pour me mettre en garde ...

- ... et je n'ai pas réussi. Tu n'imagines pas à quel point je le regrette.

- Ce n'est pas ta faute.

- Mais ce que j'ai craint a fini par arriver quand même.

- Comment as-tu deviné que j'aimais Albafica, alors que moi-même je n'en étais pas conscient ?

- Disons que je dois bien te connaître.

Cette déduction fit rire Shion entre ses larmes.

- " Connais-toi toi-même"... Je ferais bien de me replonger dans Socrate !

- Oh, Socrate n'a jamais dû être amoureux, le pauvre ... sinon il aurait su que l'amour est rarement objectif.

- Dans ce cas, il aura eu de la chance. Regarde-moi où j'en suis à présent. Je suis pathétique, n'est-ce pas ?

- Pathétique, non. A plaindre, plutôt. Qu'est-ce qui t'a fait comprendre tes sentiments, alors ?

- Le mal que j'ai ressenti quand j'ai compris qu'il aimait quelqu'un d'autre.

- Quelqu'un d'autre ? Il aime quelqu'un d'autre ?

- Une fille, une servante du Palais. Mais qui que ce soit, ça ne change rien à l'affaire. Il va mourir, Dohko.

- Nous allons tous mourir. Enfin, c'est probable.

- Mais lui, c'est son souhait.

- Vraiment ?

Dohko ne paraissait pas surpris.

- Comment le blâmer ? Nous avons tous des raisons d'en vouloir aux dieux de nous avoir donné des destins si durs mais le sien ...

- Je croyais que tu ne l'aimais pas ?

- Au début, non. C'est toi qui m'as convaincu. Je ne parvenais pas à t'imaginer aimant quelqu'un qui n'en vaudrait pas la peine.

- Oh, oui, il en vaut la peine. Il mérite tellement mieux. Et pourtant que peut-il espérer ? Je comprends qu'il accueille cette guerre sainte avec autant de sérénité. Il a si peu à perdre. Cette fille – je ne sais même pas comment elle s'appelle ! - même si elle l'aime, que peut-il advenir d'eux ? Il est condamné à connaître toutes les douleurs de l'amour, et aucune de ses joies !

Shion se tut, tandis qu'il comprenait que leur cruelle situation s'appliquait à lui aussi. Son amour, qu'il soit réciproque, demeurerait sans espoir.

- Que puis-je faire ?, murmura-t-il, la voix tremblante.

Dohko poussa un lourd soupir. Cela inquiéta d'autant plus Shion, qui ne l'avait jamais vu si préoccupé.

- J'aimerais pouvoir te donner une réponse, Shion, je te le jure.

Il l'attira à lui, et déposa un baiser sur les cheveux de soie de l'Atlante.

- Ca me fend le coeur de te savoir si malheureux. J'aurais tant voulu éviter cette situation.

Deux lourdes larmes glissèrent sur les joues de Shion. Ca faisait tant de bien de ne pas se savoir seul. Finalement, il était content que Dohko soit venu. Sa tête lui paraissait si vide, et pourtant si lourde. Il ferma les yeux, et se laissa aller contre l'épaule de son ami.

- Il est trop tard à présent pour faire machine arrière, Shion, lui dit Dohko au bout d'un long moment. Tu t'es brûlé les ailes dans une relation sans espoir. Tu n'as plus qu'une solution.

- Laquelle ?

- Te laisser consumer, répondit Dohko d'une voix étrange. Va le voir, passe le plus de temps que tu peux avec lui, profite de chaque instant ... avant qu'Hadès ne te le prenne.

A suivre ...

Coucou me revoilà ! Désolée, j'ai un peu traîné à poster la suite. Mais je n'ai pas eu mes 4 reviews. Et je suis férocement rancunière. Nnnnnnnaaaaaaaaan, en fait, j'ai modifié quelques petites choses qui me chagrinaient.

Merci aux braves âmes qui m'ont envoyé une review, notamment à PanAries, que je n'ai pu remercier par un petit mot, qu'elle soit donc remerciée ici !