Chapitre 1

2 jours plus tôt.

Cape-Code, Massachussetts, 31 octobre.

Appuyée contre la fenêtre, Kate regardait les paysages de la presqu'île défiler sous ses yeux : les forêts parées de leurs couleurs automnales, rouge et or, les plages de sable immenses et désertes qu'elle apercevait au loin derrière les hautes herbes des marais, couchées par le vent, les maisonnettes et villas traditionnelles à pans de bois qui s'alignaient sagement le long des rues, ou apparaissaient au détour d'une route, perdues dans les dunes. Elle était impatiente d'aller se balader avec Rick, découvrir ces paysages, s'imprégner de l'air iodé. Elle jeta un œil au ciel menaçant. Au loin, au-dessus de la ligne d'horizon formée par l'océan, elle apercevait les couleurs chatoyantes du coucher du soleil, mais ici, la noirceur des nuages annonçait l'arrivée imminente de la pluie.

Elle jeta un œil à Rick, qui conduisait patiemment depuis plus de quatre heures. Il répondit à son regard par un sourire, et vint poser sa main inoccupée sur sa cuisse.

- Ça va ? demanda-t-il gentiment.

- Oui, je suis pressée d'arriver, répondit-elle, posant sa main sur la sienne, et commençant à caresser doucement son alliance. On est encore loin ?

- Encore une petite demi-heure, répondit-il en jetant un œil au GPS.

- J'ai l'impression que c'est le bout du monde, cette presqu'île entourée par l'océan.

- Ça l'est, sourit Rick, mais ça vaut vraiment le coup.

Kate s'enfonça dans son siège et bailla.

- Tu as l'air fatiguée, fit-il remarquer tendrement.

- J'ai dormi quasiment tout le trajet pourtant.

- Ce n'est pas reposant de dormir en voiture. Et puis Bébé puise toutes tes forces pour grandir.

- Oui, sourit Kate.

- Je vais te dorloter pendant cinq jours, tu vas pouvoir te reposer pleinement.

- Tu as intérêt ! lança-t-elle en riant.

En guise de cadeau de mariage, Martha leur avait offert un long week-end en pension complète à Cape Cod, au sein du Manoir Tudor, une « charmante demeure de style britannique aux plaisirs insoupçonnés », à en lire la description du prospectus. Elle espérait ainsi qu'ils puissent profiter de se retrouver en amoureux, loin de l'agitation new-yorkaise, et surtout du commissariat où ils passaient le plus clair de leur temps. Craignant les choix parfois farfelus de sa mère, Rick avait tenté d'en apprendre davantage sur ce fameux Manoir Tudor, afin d'en savoir un peu plus sur l'endroit où il emmenait sa belle. Mais le manoir ne possédait pas de site internet, et il avait dû se contenter des quelques photos alléchantes illustrant le prospectus.

Kate était impatiente de découvrir enfin le lieu de leur séjour. Ces derniers temps, la grossesse la fatiguait. Pourtant, les premières semaines avaient été plutôt calmes, et les nausées assez rares. Mais depuis une quinzaine de jours, elle était épuisée. Il faut dire qu'elle n'arrêtait pas de courir, enchaînant les enquêtes et les nuits blanches. Elle commençait à se dire qu'arrivant à trois mois de grossesse, elle allait peut-être devoir en informer Gates, ce qu'elle redoutait, et lever un peu le pied, si elle voulait garder un minimum de forces pour mettre leur enfant au monde d'ici quelques mois. Le cadeau de Martha était donc le bienvenu. En quittant New-York, cet après-midi, elle était toute excitée comme s'ils partaient pour leur premier week-end en amoureux. Les longues heures de voyage n'étaient pas parvenues à avoir raison de son enthousiasme et de son impatience. Rick était aussi excité qu'elle à l'idée de passer quelques jours dans un manoir anglais datant du 17ème siècle, et simplement heureux de profiter de ce séjour romantique avec sa femme. Ils n'avaient pas pris de jours de repos depuis leur retour de lune de miel, il y a plusieurs mois.

- Tu crois qu'il y aura une fête pour Halloween ? demanda Rick, avec tout le sérieux du monde.

Pour la première fois depuis des années, en ce 31 octobre, il avait dû renoncer à l'organisation de sa fameuse soirée déguisée d'Halloween. C'était Martha qui avait choisi la date de leur séjour, et il avait été impossible de la modifier.

- C'est un manoir prestigieux, Rick, je ne pense pas qu'ils nous accueillent déguisés en squelette et en Spiderman, avec du cake à la citrouille et un cocktail de sang de limaces, rigola Kate.

- Mais c'est Halloween, tout le monde fête Halloween …, même les nantis de Cape Cod, non ?

- Je ne sais pas, sourit Kate. Mais si tu veux, ce soir, je jouerai la sorcière. Je vais t'ensorceler …

- Humm … un ensorcellement sexy ?

- Si tu es sage.

- Marché conclu ! lança Rick en riant.

- Tu sais tu m'épates …, continua-t-elle, souriante.

- Pourquoi ?

- Tu n'as pas peur d'aller dans un manoir pour Halloween ? s'étonna Kate avec un sourire.

- Pourquoi aurais-je peur ?

- Ça doit grouiller de fantômes là-dedans, c'est bien connu.

- Le prospectus ne parle pas de fantômes …, fit Rick en repensant à ce qu'il avait pu lire sur le Manoir Tudor.

- Bizarrement, non …, rigola Kate.

- De toute façon, je n'ai pas peur des fantômes, assura-t-il.

- Non, bien-sûr …, fit Kate en relisant pour la énième fois le prospectus. Il y a quand même écrit que le manoir a été bâti en 1630 par William Brewster, un passager du Mayflower, et que son esprit imprègne encore les lieux. Si ce n'est pas un fantôme ça …

- Tu as le sens de l'imagination trop développé ma chérie, rigola Rick.

- C'est bien à toi de dire ça !

- Ma mère ne nous aurait pas envoyés dans un repaire de fantômes, tenta-t-il de se rassurer.

- Elle est déjà allée au Manoir Tudor ?

- Non, je ne crois pas. Elle m'a dit que des amis lui avaient parlé de cet endroit. Pourquoi ? Tu as peur ?

- Moi ? Non. Je ne crois pas aux revenants.

- Madame je ne crois à rien.

- Monsieur je crois à tout.

Ils se regardèrent en riant.

Encore quelques minutes de route, et la voiture s'engagea dans la longue allée bordée de chênes pluri-centenaires, ébouriffés par les vents qui balayaient la région en cette saison. Presque au même instant, le ciel s'obscurcit de nuages noirs, et en quelques secondes, des trombes d'eau s'abattirent. Malgré le rideau de pluie, ils aperçurent au loin le Manoir Tudor, grande bâtisse en pierres de taille usées par le temps. Situé au cœur de dix hectares de prairies et de marais, le manoir, propriété de Lord Philip Tudor et de son épouse Margaret, offrait à ses hôtes le charme d'un manoir à l'anglaise allié au luxe et la modernité, avec sa piscine et son sauna.

Rick gara la voiture devant l'immense grille de fer forgée noire. Sur le mur qui l'encadrait, des lettres dorées gravées dans la pierre indiquaient « Manoir Tudor – Maison d'hôtes ».

Kate prit le parapluie, ouvrit la portière, sortit sous le déluge et courut jusque l'interphone.

- Bonjour, c'est Monsieur et Madame Castle, fit-elle à la voix masculine qui lui répondit.

- Bonjour, nous vous attendions. Entrez, et garez-vous près de la dépendance.

- Merci.

Kate se dépêcha de rejoindre la voiture, alors que la grille s'ouvrait automatiquement.

La voiture s'avança dans l'allée, pour rejoindre ce qui ressemblait à une dépendance, à l'écart de l'immense bâtisse. Ils sortirent sous la pluie battante. Rick attrapa les valises dans le coffre, et ils se hâtèrent de rejoindre le porche où un homme les attendait sous la marquise. En costume, droit comme un i, tenant fermement un parapluie au-dessus de sa tête, il avait une carrure impressionnante, digne d'un videur de boîte de nuit, mais l'air sérieux et placide propre à tout majordome digne de ce nom.

- Nous vous souhaitons la bienvenue au Manoir Tudor, Madame, Monsieur.

- Merci ! Bonjour !

- Entrez, je vous prie, leur fit-il posément, en leur montrant d'un geste de la main, la porte ouverte.

Ils furent contents de se retrouver au sec, dans le grand hall d'entrée. Malgré les parapluies, quelques secondes avaient suffi pour que leurs pantalons soient trempés et leurs chaussures boueuses.

Le majordome plia son parapluie, et le posa dans un étui, avant de se tourner vers eux.

- Permettez-moi de me présenter, Monsieur Spencer Pepper, annonça-t-il avec un accent plus anglais qu'américain. Je suis le majordome de cette demeure, au service de Monsieur le Lord et de Madame son épouse.

- Enchanté, Monsieur Pepper, fit Castle en lui tendant la main.

Mais le majordome ignora cette main tendue, tout en continuant à parler. La tête désappointée de Rick qui scrutait Spencer Pepper l'air interdit fit sourire Kate.

- Si vous le voulez bien, je vais vous conduire dans votre suite, poursuivit-il se saisissant de leurs valises, et passant devant eux.

Ils le suivirent dans le long corridor, tout en observant les lieux. Sur les murs d'un blanc immaculé, trônaient des portraits de William Brewster, le bâtisseur du manoir, un des premiers immigrants anglais venus fonder dans la région la colonie de Plymouth. Kate leva la tête pour contempler quelques secondes la magnificence du majestueux lustre de cristal, dont la lumière se reflétait avec éclat dans les pendeloques et les verroteries. Rick sourit, attendri par le regard émerveillé de sa femme. Le couloir desservait plusieurs pièces, mais les portes, décorées de moulures et de poignées dorées, étaient closes. Au bout du couloir, le large escalier en bois de chêne, ciré de près, grinça sous leurs pas lorsqu'ils suivirent Spencer Pepper vers le premier étage.

- Votre suite se trouve à cet étage, expliqua Spencer. Vous y trouverez également le petit salon, la bibliothèque, les appartements de Monsieur le Lord et son épouse, ainsi qu'une deuxième suite, actuellement occupée par des invités.

- C'est un véritable château ici …, fit Castle, son regard courant du sol au plafond.

- C'est une demeure de maîtres, répondit Spencer tout en continuant d'avancer dans le couloir de l'étage. Monsieur et Madame auront le plaisir de vous faire visiter les lieux dès leur retour.

Le couloir du premier étage, dépouillé de tout mobilier, était large de plusieurs mètres, et contrairement à la sobriété du grand hall d'entrée, ici, les propriétaires avaient appliqué un goût très personnel pour la décoration. Les murs étaient violets. Oublié les portraits des vieux aïeux, des toiles modernes et très figuratives ornaient les murs. Le contraste était saisissant avec le seul objet décoratif, une armure sur pied, qui ne tarda pas à attirer l'attention de Rick, alors que plus loin Kate avait continué à suivre Spencer. Il s'en approcha, admiratif, et fit mine de serrer la main de l'objet métallique, tout en lui parlant.

- Enchanté, Richard Castle, maître du macabre. A qui ai-je l'honneur ? s'amusa-t-il à dire comme s'il attendait que le soldat imaginaire sous son armure lui donne une réponse.

- Monsieur Castle, veuillez ne pas toucher ! lança le majordome avec autorité, sans même se retourner. Cette armure date du 16ème siècle, Monsieur y tient beaucoup, et serait fort contrarié si elle venait à tomber.

Kate, elle, se retourna et regarda Castle avec des gros yeux, en lui faisant signe de les rejoindre. Le majordome s'arrêta devant une porte, qu'il ouvrit délicatement.

- Voici votre suite. Si vous voulez bien vous donnez la peine d'entrer, fit-il accompagnant ses paroles d'un geste de la main.

Ils s'exécutèrent, embrassant du regard l'immensité de la chambre. L'ambiance authentique et lumineuse les charma au premier coup d'œil. Le parquet à l'ancienne, les murs en pierre de taille, les poutres apparentes au plafond, les corniches en moulures. Et surtout la magnifique cheminée, sur laquelle trônaient deux chandeliers. Les mots du prospectus leur revinrent en mémoire : le « charme typiquement britannique ».

- Toutes nos chambres sont équipées d'un accès wifi, et d'un coffre-fort, ici, annonça Spencer en désignant l'emplacement dans le mur.

- On peut utiliser la cheminée ? demanda Kate, tout en s'en approchant, pour admirer les moulures.

- Cela va de soi, Madame. Utilisez le téléphone qui se trouve ici pour joindre notre office en bas, et nous nous chargerons de vous faire porter des bûches.

Castle avait passé la porte donnant accès à la salle de bain, et en ressortit le sourire aux lèvres.

- Il y a un jacuzzi ! s'exclama-t-il, tout excité.

- Oui, Monsieur. Dînerez-vous au sein de la maison ce soir ? demanda le majordome.

- Oui, répondit Kate, poliment.

- Très bien. Le dîner est servi dans le grand salon au rez-de-chaussée à vingt heures trente précises. Monsieur le Lord aime la ponctualité.

- D'accord, merci, fit Rick en farfouillant dans sa poche pour en tirer un billet de dix dollars.

- Nous serons à l'heure, ajouta Kate.

- Nous vous laissons vous installer, termina Spencer.

Rick lui tendit le billet, mais le majordome n'esquissa pas le moindre geste pour s'en saisir. Il se retourna prêt à sortir.

- Est-ce qu'il y a un dîner d'Halloween ? lança Castle.

Kate ne s'étonna pas qu'il ait osé poser la question, tant il tenait à la tradition d'Halloween, mais elle se retint de rire en voyant le regard sidéré de l'impassible Spencer quand il se retourna pour répondre à Rick.

- Non, Monsieur, répondit le majordome avec flegme.

- Et des fantômes ? Il y a des fantômes ici ? demanda Rick, avec l'excitation d'un enfant.

- Non, Monsieur. Pas officiellement.

- Pas officiellement ?

- Pas officiellement, répéta Spencer, sur un ton toujours énigmatique.

- Que voulez-vous dire ?

- Nous ne savons pas s'il est nécessaire que vous en sachiez davantage, Monsieur.

- Allez, Spence, c'est entre nous.

- Spencer, Monsieur.

- Oui, Spencer.

Kate souriait en regardant Rick tenter d'amadouer le très sérieux majordome. Celui-ci finit par se lancer, soit pour effrayer ce pénible client, soit par plaisir de raconter l'histoire du manoir.

- Il se trouve que selon la légende, l'âme de Sir William Brewster hante encore les lieux. Certains invités disent l'entendre hurler parfois la nuit. Mais rassurez-vous, Monsieur, je travaille au sein de cette demeure depuis des années, et je n'ai jamais croisé l'ombre d'un fantôme, ni entendu le moindre cri nocturne.

- Sur ce, Spencer tourna les talons et quitta la pièce, refermant délicatement la porte derrière-lui.

- Je crois qu'il s'amuse à te faire peur ! lança Kate en riant.

- Tu crois ?

- C'est un vrai majordome, en tout cas. Il a la classe ! fit-elle en s'approchant de la fenêtre pour admirer la vue.

- La classe … tu parles … il est coincé oui … Je vais le dérider moi, tu vas voir.

- Castle, essayons de ne pas nous faire remarquer pendant notre séjour, si tant est que cela soit possible, soupira Kate, toujours plongée dans la contemplation du parc balayé par la pluie, qui s'étendait autour du manoir.

- Oui, c'est possible …, fit Rick, en venant l'enlacer, collant son torse à son dos.

Il glissa ses bras autour de sa taille, posant ses mains sur son ventre, en enfouissant sa bouche dans son cou pour y déposer un baiser. Elle sourit de plaisir.

- Ça te plaît ? demanda-t-il doucement.

Oui, regarde cette vue, et notre chambre … tout est si joli.

- Et attend de voir la salle de bain …, lança-t-il en l'entraînant dans la pièce voisine.

- Waouh ! lança-t-elle, figée d'étonnement. C'est aussi grand que mon ancien appartement !

- Tu m'étonnes …

Ils contemplèrent quelques secondes encore la salle de bain avant de rejoindre la chambre.

Kate enleva ses bottines, et se laissa tombée sur le lit, allongée sur le dos, tandis que Rick détaillait l'étiquette de la bouteille de Champagne qui trônait sur la petite table.

- Dommage que tu ne puisses pas en boire ! Il a l'air fameux !

- Ne me tente pas … Pense à prévenir Martha qu'on est bien arrivés. Elle va se faire du souci.

- A vos ordres, Lieutenant Beckett, répondit-il en se saisissant de son téléphone pour envoyer un message à sa mère.

Au même instant, le téléphone de Kate sonna. Elle tendit la main pour l'attraper, posé sur l'édredon, sans quitter sa position allongée.

- Beckett….Hey Lanie … Oui, on est arrivés ….. Non, je ne suis pas trop fatiguée….. Ne t'inquiète pas ….. Lanie, je ne suis pas malade ! Je suis enceinte d'à peine trois mois …. Mais oui … Castle est très sage, oui….. A bientôt, Lanie.

- Elle s'inquiète plus que nous, fit remarquer Rick.

- Oui, et je n'en suis qu'à trois mois …, soupira Kate.

Rick vint s'allonger près d'elle, lui déposant un baiser sur la joue, tout en s'amusant à faire courir ses doigts sur son ventre, sa poitrine, son cou. Son téléphone sonna de nouveau.

- Beckett…. Oui, Ryan ….. Je ne sais pas, ça doit être posé sur mon bureau… Cherchez un peu ….. Dans le dossier Hendrix ? …. Peut-être que Gates l'a pris ? ….. Oh, pardon, Capitaine, vous êtes là. …. Bonjour…. Merci Ryan de m'avoir prévenu que j'étais sur haut-parleur …

- Non, Espo, je ne sais pas où est ce fichu dossier ….. Je suis en week-end, là….

- Hé les gars ! lança Rick en venant coller son oreille au visage de sa muse pour se joindre à la conversation. …. Ouais …. Euh …. Vous pouvez laisser ma femme tranquille ? Ce serait sympa ….. Oui, voilà. Vous prenez vos petites mains, votre petit cerveau et vous cherchez ! …. Ça m'est égal que vous ne trouviez pas. Papa et maman sont occupés, ok les gars ? …Non, je n'ai pas peur des fantômes ! … Ouais, c'est ça, à bientôt …

Kate raccrocha en éclatant de rire.

- Non, mais on ne peut pas être tranquilles sérieux, bougonna Rick. Si ça continue comme ça, j'éteins ton téléphone.

- Il peut y avoir une urgence, murmura Kate, en attrapant sa chemise pour l'attirer à elle.

- Il n'y a pas d'urgence qui tienne ! La seule urgence c'est ça …. fit-il en se penchant pour l'embrasser fougueusement.

Ils se laissèrent emporter quelques instants par leurs baisers et leurs caresses avant de réaliser que le temps passait, et qu'ils étaient attendus pour dîner à vingt heures trente. Spencer avait eu l'air catégorique sur l'horaire.

- Je vais aller prendre une douche et me changer, fit Kate, en lui piquant un dernier baiser sur les lèvres.

- Je peux venir ? tenta Rick avec un petit sourire.

- Non, non, non … On ne sera jamais à l'heure au dîner si tu viens avec moi ! lança-t-elle en se levant, rieuse.

- Ce n'est pas très grave.

- Si … On va éviter de froisser Monsieur le Lord dès le premier soir.

- C'est nous les invités, on fait ce qu'on veut, ronchonna Rick. Déjà qu'il n'y a même pas de soirée Halloween.

- Tu peux défaire les valises s'il te plaît mon cœur ? demanda Kate, ignorant ses ronchonnements. Sois gentil, pense à ce qui t'attend ce soir.

Il sourit en la regardant s'éloigner vers la salle de bain.


Chapitre 2

Grand salon, Manoir Tudor, 20h30.

Kate et Rick avaient quitté leur chambre pour se rendre au dîner. N'ayant jamais eu le privilège de dîner dans un manoir, ils ne savaient pas vraiment à quel genre de soirée s'attendre, et avaient longuement hésité dans le choix de leur tenue, pour opter finalement pour la discrétion et la sobriété. Elle, vêtue d'une robe bleu-roi simple et discrète, même si Rick s'était réjoui avec gourmandise du joli décolleté plongeant que la robe dessinait sur Kate. Lui, en costume noir, et cravate d'un bleu électrique assortie à la tenue de sa belle. Ils avaient erré de longues minutes dans le couloir du rez-de-chaussée, sans croiser âme qui vive, cherchant le grand salon. Le silence était tel dans ce manoir qu'on aurait pu croire qu'il n'était qu'un décor inanimé. Ce calme apaisant n'était pas pour leur déplaire, eux, qui étaient venus chercher ici du repos, loin du tumulte de leur vie new-yorkaise. Ils avaient frappé à plusieurs portes closes, mais n'obtenant pas de réponse, ils n'avaient osé entrer.

Tout à coup, Spencer, surgi de nulle part, apparut dans leur dos, en lançant posément :

- Monsieur et Madame Castle !

Ils sursautèrent et se retournèrent aussitôt pour constater que le majordome se trouvait là, à peine à un mètre d'eux. Kate se demanda comment il avait pu faire une arrivée si discrète. Toujours élégant dans son costume noir, tiré à quatre épingles, il avait maintenant revêtu des gants blancs, qui lui donnaient un style très raffiné. Il était si proche d'eux que Kate put sentir l'effluve de son parfum. Sa mâchoire carrée, ses traits rugueux, et sa carrure impressionnante lui donnaient un air naturellement autoritaire qui contrastait avec la douceur du cérémoniel avec lequel il accomplissait chacun de ses gestes, et la manière très posée et calme qu'il avait de s'exprimer.

- Le grand salon se trouve de ce côté-ci, lança-t-il gentiment en leur indiquant une porte close d'un geste de la main.

- Vous n'avez pas un plan de votre château ? On va finir par se perdre ! lança Castle en riant.

- Ce n'est pas un château, Monsieur. Et nous n'avons pas de plan à la disposition de nos hôtes. Nous en sommes fort désolés.

- Une boussole peut-être ? plaisanta Rick.

Kate vit les yeux verts du majordome sourire le temps d'un instant, mais son visage resta impassible de flegme. Sans répondre, il se contenta de leur ouvrir la porte, avant de reculer pour les laisser passer.

- Je crois qu'il ne m'aime pas, murmura Rick discrètement à l'oreille de Kate, alors qu'ils entraient.

- On se demande bien pourquoi …, sourit-elle.

Spencer s'effaça, et disparut dans leur dos aussi vite qu'il était arrivé quelques minutes plus tôt.

A peine la porte passée, Kate et Rick se figèrent, stupéfaits. Ce n'est pas la décoration sur laquelle s'attarda en premier le regard de Kate, mais le sourire ébloui et les yeux pétillants de son mari, qui contemplait sidéré la pièce dans laquelle ils venaient d'entrer.

Le grand salon était plongé dans l'obscurité, les rideaux avaient été tirés. Seules les lueurs vacillantes des bougies éclairaient la pièce. Leurs yeux se portèrent automatiquement sur la table qui avait été dressée dans un style élégant, mais surtout terriblement conforme à l'esprit d'Halloween, mêlant toute la palette des coloris noirs et orangés : sur la nappe noire, des petites bougies en forme de citrouilles, des verres en cristal noir, un seau à Champagne qui semblait sculpté dans un crâne, des physalis oranges négligemment posées çà et là, et enroulées autour des chandeliers. Les assiettes en porcelaine et les couverts en argent trônaient sur des sets couleur citrouille.

Kate glissa sa main dans celle de Rick, émerveillé comme un enfant, et l'entraîna à travers la pièce.

- Tu vois ! Même les nantis de Cape Cod fêtent Halloween ! s'extasia-t-il, tout heureux.

- Oui, c'est magnifiquement effrayant.

Les meubles en bois massif étaient recouverts de tentures sombres, faiblement éclairées par les flammes des petites bougies. Des toiles d'araignées flottaient un peu partout, les obligeant à baisser la tête pour éviter de s'y empêtrer. Des créatures étranges hantaient chaque recoin de la pièce créant une ambiance délicieusement fantomatique : squelettes ricanant, chauves-souris au sourire carnassier, araignées aux pattes velues qui semblaient grimper le long des murs.

N'en finissant pas d'admirer chaque détail de ce décor éblouissant, ils s'avancèrent vers la cheminée, au fond de la pièce. Décorée de branchages morts et de fleurs de lys oranges, elle avait elle-aussi revêtu sa parure effroyable, constituée de crânes et de lanternes citrouilles qui créaient une magnifique lumière ondulant et dansant sur les murs. Seul le crépitement du feu dans l'âtre sombre et le crissement du parquet sous leurs pieds, venaient percer le silence de la pièce, complétant à merveille cette atmosphère angoissante.

Tournés vers la chaleur qui se dégageait du foyer, main dans la main, ils admiraient dans le miroir surplombant la cheminée le reflet de ce kaléidoscope de noir et d'orange, de lueurs et d'ombres. Dans le miroir, ils virent apparaître deux silhouettes dans l'obscurité qui englobait l'entrée du salon loin derrière eux, et se retournèrent aussitôt.

- Bonsoir ! lança chaleureusement la voix d'un homme qui s'avançait vers eux.

Ils s'avancèrent à leur tour, pour découvrir le lord Philip Tudor et son épouse Margareth. Rick fut surpris de réaliser qu'il s'était imaginé rencontrer un lord d'il y a quatre cent ans, avec sa perruque aux boucles blanches et sa veste à jabot. Philip Tudor n'avait rien de tout cela. Agé d'une cinquantaine d'années, il incarnait l'élégance distinguée, vêtu d'un costume gris argent satiné, d'un gilet à l'imprimé Prince de Galles, et d'une cravate au coloris parme délicatement nouée. Une étonnante simplicité émanait de son visage souriant.

- Bonsoir, répondirent poliment Kate et Rick, un brin impressionnés par la prestance de cet homme.

- Je suis Philip Tudor, fit-il en leur serrant la main successivement, je vous présente ma charmante épouse, Margareth.

- Bonsoir Monsieur et Madame Castle. Nous sommes ravis de vous recevoir.

Rick se fit la réflexion que le mot « bariolé » avait dû être inventé pour caractériser Margaret, dont le style semblait en totale opposition avec celui de son mari. Sa longue robe cérémonieuse était un hommage à l'arc-en-ciel des couleurs et n'avait rien de très nobiliaire. Les bijoux fantaisie aux couleurs criardes qu'elle portait autour du cou et aux poignets donnaient immédiatement le ton. Margaret ne devait pas être le genre de femme de la haute société à se conformer au carcan du protocole. C'était une rebelle. Une rebelle souriante et avenante.

- Merci, nous sommes ravis d'être ici, répondit Rick avec un sourire.

- Etes-vous bien installés ? demanda Philip Tudor gentiment.

- Oui, merci. C'est parfait, répondit Kate, radieuse.

- J'espère qu'on ne vous a pas fait trop peur avec la décoration ? sourit Margareth.

- Non ! C'est superbe ! lança Rick, débordant d'enthousiasme.

- On a été agréablement surpris, car votre majordome nous avait laissé entendre que vous ne fêtiez pas Halloween, expliqua Kate.

- Tout bon majordome se doit aussi d'être parfois un bon menteur, répondit Philip avec un petit sourire malicieux, mais il est vrai que nous n'avons pas pour habitude de fêter Halloween. C'est la première fois d'ailleurs que nous décorons le grand salon.

- Une certaine Martha Rodgers a insisté pour que nous organisions un petit dîner d'Halloween, ajouta Margareth, prenant un air mystérieux.

Kate et Rick sourirent à la pensée de cette délicate attention qu'avait eue Martha pour son cher fils, qui avait bien du mal à se passer de sa sacro-sainte soirée d'Halloween. Elle avait dû s'assurer qu'il ait sa dose de citrouilles et de fantômes pendant son séjour à Cape Cod.

Ils furent interrompus par l'arrivée d'un couple, plutôt âgé, fort élégant et distingué. La femme, les cheveux blancs soigneusement coiffés en chignon, les lèvres et les joues légèrement rosies, respirait la gentillesse, dans son tailleur bleu. L'homme, le crâne dégarni, arborait une barbe blanche, qui, avec sa pipe coincée entre ses lèvres, lui donnait un air professoral.

- Oh ! Margareth ! Quelle décoration magnifique ! s'extasia la vieille dame avec un sourire jovial.

Philip et Margareth échangèrent des accolades chaleureuses avec les nouveaux venus, avant de faire les présentations. Savannah et Wyatt Monroe étaient des hôtes fidèles qui séjournaient chaque année à Cape Cod au sein du manoir Tudor.

- Savannah et Wyatt sauront vous conseiller les balades incontournables, et les meilleures tables de Cape Cod, fit Margareth.

Le couple Monroe acquiesça d'un sourire entendu.

- Nous ne pouvons malheureusement dîner en votre compagnie ce soir, reprit Philip. Nous avons un cocktail prévu de longue date, mais Spencer va prendre soin de vous.

- Oui, si vous avez besoin de quelque chose, n'hésitez pas à le lui demander, ajouta Margareth.

- D'accord, merci, répondit Rick.

- Demain matin, si vous le souhaitez, nous vous ferons visiter la demeure, continua Philip.

- On peut s'en charger, Philip, fit Savannah. On connaît bien les lieux maintenant.

- Cela ne vous dérange pas ? demanda-t-il.

- Non, bien-sûr que non, répondit Wyatt. Après le dîner, nous emmènerons ces jeunes gens visiter le manoir.

- Nous vous en remercions.

- Nous vous souhaitons un bon appétit, lança Margaret, joviale. Vous allez voir, Miss Peacok, notre cuisinière vous a fait mijoter quelque chose d'absolument divin.

- Merci. Bonne soirée à vous.

- Bonne soirée.

Philip et Margareth Tudor quittèrent la pièce, au moment où Spencer faisait son entrée. Spencer et Philip échangèrent discrètement quelques mots, puis Spencer s'approcha de la table.

- Mesdames, messieurs, si vous voulez bien prendre place. Le dîner va vous être servi.

Le majordome tira courtoisement les chaises pour permettre à Savannah puis Kate de s'asseoir, côte à côte, leurs maris prenant place en face. Puis, il disparut de nouveau.

- Cette table est absolument magnifique, fit Kate en admirant le reflet des bougies dans ses couverts argentés.

- Margaret est une décoratrice hors pair, expliqua Wyatt, elle peut avoir des goûts un peu excentriques parfois, mais elle a le sens du détail.

- Si vous voyiez comment Margareth transforme le manoir pour les fêtes de Noël. C'est tout simplement merveilleux, poursuivit Savannah.

Rick n'écoutait pas vraiment la conversation, trop occupé à jouer avec une petite araignée toute noire qu'il s'amusa à faire grimper sur la main de Kate, sagement posée près de son assiette. La sensation de cette petite chose poilue sur sa peau la fit sursauter, et elle lança des gros yeux à Rick lui intimant d'essayer de se tenir tranquille. Il la regarda avec un sourire, et ses doigts, déplaçant l'araignée, vinrent caresser doucement sa main. Elle ne put s'empêcher de lui sourire en retour, attendrie par le regard émerveillé qu'il portait sur tout ce décor, et par son âme d'enfant qui la faisait tant rire.

- Savez-vous comment s'appellent ces fleurs orange ? demanda Kate, en touchant du bout des doigts les fleurs posées près de son assiette. On dirait des petites lanternes. C'est rigolo.

- Ce sont des physalis. On les appelle aussi des Amours-en-cage, car il y a un petit fruit là à l'intérieur du calice, expliqua Savannah en montrant de près à Kate la spécificité de cette fleur.

- Nous sommes ravis d'avoir de la compagnie, continua Wyatt, en posant sa pipe à côté de son assiette.

- Dites-moi, fit Savannah, vous êtes Richard Castle … comme …

- Oui, lui-même, Madame, répondit Rick, avec un sourire, s'intéressant soudainement à la conversation, ravi d'être reconnu.

- Mon épouse est fan de vos romans, ajouta Wyatt, comme une évidence.

- Wyatt, chéri, voyons, tu confonds avec Michael Connelly. Les romans de Monsieur Castle sont tout juste bons à faire frissonner les midinettes.

Kate se retint d'éclater de rire, en voyant la mine déconfite de Rick. Le séjour en compagnie de cette vieille dame, de premier abord fort sympathique, mais à la langue bien pendue, ne s'encombrant d'aucun scrupule, s'annonçait prometteur. L'arrivée de Spencer, portant avec dextérité un large plateau sur lequel trônaient quatre grands bols, empêcha Castle de réagir immédiatement aux commentaires de la vieille dame.

- Crème de potimarron au cottage cheese, annonça-t-il en servant avec délicatesse les dames, puis leurs époux.

- Merci, répondirent-il tous un à un, en humant la délicieuse odeur de ce met, dont la couleur orangée éveillait leurs papilles sans même y avoir encore goûté.

Spencer déboucha la bouteille de vin, et remplit les verres de chacun. Puis il s'éclipsa pour retourner chercher de l'eau pour Kate.

Alors que chacun commentait le raffinement de cette crème de potimarron, Savannah orienta la conversation sur la littérature policière.

- Ne vous offusquez pas de mes propos quelque peu acerbes, Richard, continua Savannah. Je peux vous appeler Richard ?

- Euh …. oui …, balbutia-t-il, accusant le coup.

- Ne vous en offusquez pas, disais-je, mais votre Nikki Heat ne vaut pas Harry Bosh. Elle n'a pas la trempe d'un héros de roman policier digne de ce nom.

- Nikki est l'archétype même du héros, Madame. Sans vouloir remettre en cause vos goûts en matière de macabre, affirma Rick, agacé qu'on ose critiquer son héroïne, et qui plus est, devant lui.

- Elle ferait mieux de passer moins de temps à fricoter avec ce journaliste …. Rook, et de mener l'enquête avec un peu plus d'allant, répondit Savannah.

- Nikki et Rook forment un duo redoutable d'efficacité, lança Rick.

- Elle est bien trop sexy pour être flic. Cela n'a pas de sens !

- On peut être flic et sexy ! répondit Rick, avec une œillade en coin à sa femme.

- C'est une bimbo sur talons aiguilles ! lança Savannah avec conviction.

- Hé ! Je ne suis pas une bimbo ! s'exclama soudain Kate, qui ne put se retenir de prendre part à la conversation.

Elle jeta à la vieille dame un regard courroucé. Rick esquissa un sourire. Savannah risquait de passer un sale quart d'heure si elle s'évertuait à traiter sa femme, ou du moins le personnage qui s'en inspirait, de bimbo. Il n'y avait pas meilleur moyen d'énerver Beckett.

- Oh, mais vous êtes alors la fameuse Katherine Beckett, le lieutenant de police ? continua Savannah, établissant finalement le lien entre Nikki Heat et la femme de Richard Castle.

- Oui, elle-même.

- Je suis désolée, si j'ai pu vous paraître offensante, Katherine. Je parlais de Nikki Heat, bien-sûr, pas de vous, tenta de se racheter Savannah, réalisant qu'elle avait pu blesser la jeune femme.

- Ce qui revient à peu près au même …, ajouta discrètement Rick avec un petit sourire.

- Vous, vous n'avez rien d'une bimbo. Vous êtes d'une beauté et d'une élégance à couper le souffle, n'est-ce pas chéri ?

- Elle a raison, se contenta de répondre Wyatt, finissant de racler les derniers soupçons de son potage au fond de son bol.

- Peut-être devrait-on éviter de parler de romans policiers pendant ces quelques jours, suggéra Rick, qui sentait que l'agacement de Kate, et le sien par la même occasion, peinaient à retomber.

L'arrivée de Spencer, portant habilement quatre assiettes recouvertes de cloches en argent, détourna l'attention des convives vers le plat suivant : des cellantani rouge sang aux calamars.

Pour éviter toute prise de bec désagréable, Rick s'efforça d'orienter les discussions sur la beauté de Cape Cod, les vins français et la pêche à laquelle il ne connaissait rien, mais dont Wyatt semblait être féru. Kate écouta, avec un plaisir feint, Savannah lui expliquer les mérites du patchwork, et la nécessité absolue de fabriquer elle-même une couverture pour le bébé à venir. Elle était intarissable sur le choix des tissus, la taille des aiguilles, et l'harmonie des motifs. Rick et Kate apprirent également que le couple Monroe était originaire de Philadelphie, où Wyatt avait fait fortune dans l'immobilier, et Savannah était rédactrice pour le Philadelphia Inquirer. Elle y était en charge de la rubrique nécrologique, et de celle, sans aucun rapport, des commentaires littéraires, d'où son sens aiguisé de la critique. Agés tous les deux de soixante-quinze ans, ils coulaient des jours heureux, profitant de leur retraite.

Kate fut contente de voir entrer Spencer avec les desserts : des poêlées de cerises au caramel et aux épices qui annonçaient la fin imminente du repas. Elle commençait à avoir hâte que le dîner se termine, tant elle avait du mal à se trouver des atomes crochues avec Savannah Monroe. Elle s'efforçait d'être courtoise, et écoutait avec le plus d'attention possible, les bavardages de la vieille dame, enchaînant tous les sujets possibles et imaginables, sans lien entre eux, depuis le douloureux divorce de sa fille, jusqu'aux rhumatismes de Connor, son chat resté à Philadelphie, en passant par l'art de rédiger un avis de décès. De temps en temps, Rick jetait un regard amusé à sa femme, attendri par la gentillesse dont elle faisait preuve pour écouter Savannah, sans paraître trop agacée. Volant à son secours, il tenta d'orienter la conversation sur le manoir et ses occupants.

- Vous venez ici depuis longtemps ? demanda-t-il.

- Oui, cela fait une dizaine d'années que nous venons tous les automnes. Il n'y a pas de meilleure saison pour apprécier la beauté du Cape. Vous verrez.

- Le manoir est magnifique, fit remarquer Kate.

- Oui, et Philip et Margaret sont d'une gentillesse et d'une simplicité remarquables, répondit Savannah. Philip est un descendant direct de la reine Victoria, vous savez. Du sang royal coule dans ses veines.

- Spencer est anglais aussi ? demanda Rick.

- Oui, Spencer est ici depuis le jour où ils ont racheté cette demeure, répondit Wyatt. C'est un authentique majordome. Tout ce qu'il y a de plus classique, formé au Butler Institute de Londres. Majordome de père en fils.

- Ceci explique cela. Il sourit dès fois ? s'étonna Rick.

- Je ne l'ai jamais vu sourire. Mais ce n'est pas ce qu'on lui demande, répondit Savannah.

- Vous avez entendu parler du fantôme ? continua Rick, soucieux d'en apprendre davantage.

- Le fantôme ? s'étonna Wyatt.

- Je ne sais pas s'il s'agit d'un fantôme, fit Savannah en se mettant à chuchoter, mais il se passe quelque chose ici de très étrange.

- Quoi ? demanda Rick, à voix basse, comme pour que personne n'entende.

- C'est une bonne chose que vous soyez là, Katherine, peut-être pourriez-vous enquêter ? suggéra la vieille dame.

- Je ne suis pas en service, répondit aussitôt Kate, peu encline, pour l'instant, à sympathiser durablement avec cette pipelette qui l'avait traité, indirectement, de bimbo.

- Qu'est-ce qui se passe ici ? insista Rick.

- Ma chérie, ne leur raconte pas tes histoires à dormir debout, fit Wyatt sur un ton un peu condescendant.

- Depuis que nous sommes arrivés, toutes les nuits, il y a des bruits étranges, commença Savannah.

Kate sourit tout de suite en voyant le regard de Rick s'emplir de cette curiosité qu'elle aimait tant chez lui.

- Quel genre de bruit ? demanda-t-il.

- Des bruits de pas qui arpentent les couloirs, répondit Savannah.

- En quoi est-ce étrange ? demanda Kate, perplexe.

- Ce n'est pas étrange, répondit Wyatt, ma chère épouse se fait des films comme toujours. Elle lit trop de romans policiers.

- Si, c'est étrange. Il y a des pas, mais à chaque fois que j'essaie de voir d'où ça vient, il n'y a personne. Je les entends dans le couloir, alors j'ouvre la porte tout doucement, mais rien.

- Un fantôme peut-être ? demanda Rick, avide d'explication surnaturelle.

- Kate lui jeta un regard perplexe, réalisant que si cette vieille dame lui confirmait l'existence probable d'un fantôme dans ce manoir, il allait passer les prochaines journées à chercher à le dénicher. Pour son plus grand déplaisir.

- Et des bruits aussi, des sortes de raclements ou de glissements de pierres, continua Savannah.

- Vous n'avez pas entendu hurler ? demanda Rick.

- Non. Pourquoi ? s'étonna-t-elle.

- Spencer nous a parlé du fantôme de William Brewster, qui soi-disant, hurle parfois la nuit, expliqua Kate.

- C'est une légende pour attirer les touristes, répondit Wyatt. Nous n'avons jamais été témoins de ce phénomène en dix ans de séjours ici.

- Mais, tendez l'oreille, conclut Savannah, quelque chose d'étrange se trame ici, j'en mettrais ma main à couper.

Kate se dit que finalement, Rick et Savannah étaient peut-être faits pour s'entendre, puisqu'ils partageaient le même sens du rocambolesque et le même goût pour les explications mystérieuses.


Chambre de Rick et Kate, 23 h.

Après le dîner, Savannah et Wyatt Monroe leur avaient fait une visite exhaustive ou presque du manoir, leur narrant l'historique de chaque pièce sur trois étages et trois corps de bâtiments. A croire qu'ils avaient été guides touristiques dans une autre vie. Au terme de leur pérégrination à travers des couloirs tous plus colorés les uns que les autres, et des pièces décorées avec un maximum d'originalité, Rick et Kate étaient encore plus perdus qu'à leur arrivée. Wyatt avait beau leur avoir expliqué que l'essentiel était d'associer les couleurs des murs à l'utilité des pièces, ils étaient incapables de se repérer dans le dédale de couloirs et d'escaliers. Cela ne les dérangeait pas outre-mesure, l'essentiel pour eux étant de savoir retrouver leur chambre, et, éventuellement, la piscine.

Après avoir remercié leurs charmants voisins de chambrée, ils avaient retrouvé avec plaisir le calme chaleureux de leur suite.

Quand Kate sortit de la salle de bain, elle trouva Rick, torse nu, en boxer, en train de passer la tête dans l'entrebâillement de la porte de leur chambre pour regarder dans le couloir. Elle sourit se demandant quelle lubie lui passait encore par la tête.

- Qu'est-ce que tu fais ? lui lança-t-elle brusquement, d'un air circonspect.

Il sursauta et se cogna dans la porte en rentrant la tête.

- Aïe ! s'écria-t-il en se frottant la tête.

Kate éclata de rire, en le regardant avec tendresse.

- Que faisais-tu ? reprit-elle, n'ayant pas eu de réponse.

- Je surveille le couloir. Attend …, fit-il en replongeant la tête dans l'entrebâillement de la porte.

- Pourquoi ? demanda-t-elle, exaspérée.

- J'ai vu Savannah ressortir de sa chambre, annonça-t-il comme si c'était un événement extraordinaire.

- C'est passionnant dis-moi …, répondit Kate avec ironie.

- Peut-être qu'elle a entendu le fantôme …

- Sûrement même. Bon, tu n'as rien de mieux à faire que d'espionner une vieille dame et un soi-disant fantôme ?

Il se retourna, en fermant la porte et son regard se posa sur le corps de sa femme, simplement vêtue de sa nuisette noire, qui dévoilait la finesse de ses jambes, la légère rondeur de son ventre, et la générosité de sa poitrine.

- Humm …, si, j'ai bien mieux à faire, fit-il en s'avançant vers elle.

Elle sourit à l'air coquin qu'il avait pris. Il passa sa main dans son dos, et d'un geste vif, la plaqua contre lui. Elle l'enlaça par la taille, plongeant ses yeux dans les siens.

- Alors tu es content ? Tu as eu ton repas d'Halloween ! demanda-t-elle avant de l'embrasser.

- Oui, c'était chouette. Il ne me manque plus que l'ensorcellement de ma petite bimbo …, sourit-il moqueur.

- Hé ! lança-t-elle en lui pinçant la fesse.

- Aïe ! dit-il en riant.

- Une bimbo …, non mais quelle peau de vache cette Savannah Monroe, fit Kate en enroulant ses bras autour du cou de son homme.

- C'est clair, comment peut-on ne pas aimer Nikki …, continua-t-il doucement, en faisant glisser sa main sur la cuisse dénudée de sa muse, pressant son bassin contre le sien.

La caresse de sa main déclencha en elle ce frisson d'envie, qui, localisé d'abord au fond de son ventre, envahit tout son être. Elle aimait le pouvoir de ses mains sur elle. D'un simple effleurement sur sa peau, il était capable de déclencher en elle le plus furieux des désirs. Parfois, c'était juste leurs doigts qui se touchaient quand il lui tendait sa tasse de café, ses lèvres qui embrassaient chastement sa joue au réveil le matin, ou même sa main qui écartait une boucle de cheveux dans son cou. D'autres fois, il n'avait même pas besoin de la toucher, le contact de son regard amoureux sur son corps suffisait.

- Nikki n'a rien d'une bimbo …, répondit Kate en posant tendrement ses lèvres sur sa bouche, y glissant sa langue que la sienne vint caresser avec douceur.

- Nikki est intelligente, forte et divinement sexy …, chuchota-t-il, entre deux baisers, caressant sa hanche, effleurant ses fesses, remontant dans son dos jusque sa nuque.

- Et elle ne se contente pas de fricoter avec Rook … elle le rend complètement dingue …, murmura Kate d'une voix aguicheuse, posant les deux mains à plat sur son torse pour le caresser, tout en couvrant sa bouche de baisers gourmands.

Sentir l'envie de Kate, sous ses mains qui enveloppaient son torse, sous ses lèvres qui dévoraient sa bouche, sa langue qui jouait avec la sienne, le rendait fou de désir.

- Je croyais que vous étiez fatiguée, Madame Castle, susurra-t-il en répondant à ses baisers avec ferveur, posant la main fermement sur son sein.

Elle laissa échapper un petit gémissement qui le fit sourire de satisfaction.

- Oh j'ai dit ça pour fuir Savannah la pipelette, murmura-t-elle dans un souffle, parvenant de moins en moins à se concentrer sur autre chose que le plaisir des caresses de Rick. J'ai cru qu'elle allait aussi nous faire visiter les combles et la cave.

- Elle est gentille malgré tout … même si elle dit que je suis un écrivain minable …, fit-il en guidant sa muse vers le lit, où il la fit tomber doucement, s'allongeant sur elle.

Il remonta ses cuisses, pour mieux savourer la pression de son bassin contre le sien.

- Mon pauvre chéri …, elles ne sont pas toutes folles de toi finalement …, sourit Kate en enroulant ses jambes autour de sa taille.

- La seule qui doit être folle de moi est dans mes bras, chuchota-t-il en se penchant pour l'embrasser tendrement, presque du bout des lèvres.

En appui sur les bras, il contempla quelques secondes le joli tableau de sa muse offerte, lascive : ses cheveux qui s'étalaient négligemment sur le lit, et ondulaient en quelques boucles sur ses épaules, ses joues rosies de désir, ses lèvres qu'elle mordilla inconsciemment dans un sourire amoureux, l'étincelle d'excitation dans ses jolis yeux verts qui avaient entrepris la caresse de tout son être en s'enfonçant dans les siens. En se perdant dans la force de ce regard qu'il vénérait, il sentit un soupçon d'émotion se joindre à l'envie furieuse qu'il avait d'elle. De sa main posée sur sa joue, elle l'attira à elle pour l'embrasser passionnément. De celle posée sur ses hanches, elle fit glisser son boxer sur ses cuisses pour le débarrasser de cet obstacle gênant le contact de leurs peaux.

Ils firent l'amour avec une douce fureur, et s'endormirent l'un contre l'autre, sans même avoir entendu le drame qui se jouait au-dessus de leurs têtes.


Aux alentours de 3h du matin.

Rick sursauta en ouvrant les yeux. Il avait cru entendre des pas. Kate était paisiblement endormie, la tête posée sur son torse. Il tendit l'oreille, retenant son souffle comme pour mieux entendre. Il n'avait pas rêvé. Il y avait bien des pas légers, mais ce n'était pas ça qui l'avait réveillé. Les bruits étaient bien trop lointains. Il ne parvenait même pas à savoir s'ils étaient à son étage dans le couloir, à l'étage du dessous ou à celui du dessus. Il avait cru entendre le bruit d'une porte qu'on ouvrait et refermait. C'est ça qui l'avait réveillé. Mais tout n'était pas clair. Cette ouverture de porte faisait-elle partie d'un rêve ? Lors de la visite du manoir, ils avaient dû ouvrir une bonne trentaine de portes. Peut-être qu'inconsciemment, cela avait perturbé son esprit pendant son sommeil. De là, il ne parvenait pas à voir la porte de leur chambre. Doucement, il tenta de faire glisser la tête de Kate de sa poitrine vers l'oreiller, pour ne pas la réveiller. Elle émit un léger grognement, tira sur la couette pour s'y enfouir, et retrouva aussitôt son air paisible. Rick s'avança à genoux au bout du lit pour jeter un œil vers la porte. Malgré la pénombre, il vit clairement qu'elle était fermée. Il se leva, attrapa le vase vide qui se trouvait sur la table, pour s'en servir d'arme, au cas où, et sur la pointe des pieds traversa la chambre pour aller vérifier qu'il n'y avait rien de suspect dans la salle de bain. Rassuré, il regagna le lit. Quelqu'un pouvait-il être entré et ressorti pendant leur sommeil ? Non, c'était impossible. Kate avait le sommeil léger. Son instinct de flic ne la quittait jamais, même en vacances. Elle aurait senti la présence d'un étranger dans la pièce, et se serait réveillée. Et puis pourquoi quelqu'un serait-il entré dans leur chambre ? Pour voler quelque chose ? Etait-ce le fantôme dont Savannah mais aussi Spencer leur avait laissé entendre l'existence ? Il préférait l'idée du fantôme en balade à celle de l'étranger pénétrant en pleine nuit l'intimité de leur chambre. Mais dans un cas comme dans l'autre, Kate allait rire, et il pouvait déjà imaginer son air exaspéré quand il allait lui raconter ce qu'il avait entendu. Il tendit de nouveau l'oreille. Les pas avaient cessé. Il s'efforça d'écouter plus intensément, plus loin, au-delà des murs. Mais seul le souffle de Kate transperçait le silence. Il se cala dans son dos, et réussit à se rendormir, bercé par le rythme de sa respiration.

Aux environs de 7 h

Kate était réveillée depuis un moment. Même en congés, et loin de New-York, son horloge biologique gardait immuablement le même rythme. Allongée enfouie sous la couette, elle sentait le souffle lent et saccadé de Rick sur son épaule, et la chaleur de son corps contre le sien. La main posée sur son ventre, perdue dans ses pensées, elle tentait de percevoir le moindre mouvement du bébé même si Lanie lui avait dit que c'était bien trop tôt pour le sentir bouger. Elle caressait de la paume de la main la légère bosse de son ventre, quand elle commença à percevoir de l'agitation dans le couloir. Elle entendit des pas pressés, des portes qui s'ouvraient et se fermaient, des conversations agitées, et le grincement des marches de l'escalier qu'on s'empressait de gravir sans se soucier d'être discret. Et puis, quelques coups frappés à la porte de leur chambre. Elle se leva, enfila rapidement sa nuisette et son peignoir, et alla ouvrir la porte, se demandant qui pouvait bien les déranger à cette heure si matinale.

Elle resta interdite devant le policier en uniforme, qu'elle était à mille lieues de s'attendre trouver devant sa porte de chambre. Derrière l'officier, elle aperçut Philip Tudor, le visage livide, en pyjama.

- Police de Brewster, Madame. Officier Ramirez. Il est arrivé quelque chose cette nuit.