Chapitre 3
Kate lança un regard interloqué au policier, puis à Philip Tudor, qui avait l'air totalement affligé, bien loin de l'homme élégant et souriant qu'elle avait rencontré la veille.
- Il semblerait que Joshua Black se soit suicidé, annonça l'officier Ramirez comme si Kate savait de qui il s'agissait.
- Qui est Joshua Black ?
- C'est notre jardinier, répondit Philip Tudor, d'une voix tremblante.
- A priori c'est un suicide, il n'y a quasiment aucun doute, mais nous vérifions simplement que personne n'ait rien entendu de particulier cette nuit, expliqua l'officier.
- Euh … non, je n'ai rien entendu … mais que s'est-il passé ?
Elle entendit Rick bouger dans le lit.
- D'après les premiers éléments, tout semble indiquer qu'il a sauté par la fenêtre de sa chambre, au deuxième étage.
- Spencer l'a trouvé ce matin, étendu dans la cour, ajouta Philip, en baissant la tête, pour dissimuler les larmes qui lui montaient aux yeux.
- Mon Dieu …, balbutia Kate, touchée, même si elle n'avait jamais vu cet homme.
Rick s'approcha dans son dos, les yeux plein de sommeil, les cheveux en bataille, et simplement vêtu de son caleçon.
- Que se passe-t-il ? demanda-t-il intrigué, en passant un bras protecteur autour des épaules de Kate.
- Notre jardinier, Joshua, s'est suicidé, cette nuit, semble-t-il, répondit Philip, des trémolos dans la voix.
- D'après l'estimation du légiste, la mort a eu lieu aux environs d'une heure du matin, ajouta l'officier. Avez-vous entendu ou vu quelque chose de particulier Monsieur ?
- Non, désolé, à cette heure-là on était … euh … un peu occupés …, fit-il en repensant à leurs ébats passionnés de la veille au soir.
- Bien. Désolés de vous avoir dérangés dans ce cas.
- Vous êtes sûr qu'il s'est suicidé ? demanda Rick, intrigué.
- Oui, ou peut-être s'agit-il d'une chute. Vous savez, il n'y a que dans les romans de Mary Higgins Clark que des gens se font assassiner à Cape Cod. Jamais vu un meurtre par ici en quinze ans de métier, répondit l'officier Ramirez avec certitude.
- Je comprendrais que vous vouliez écourter votre séjour, Monsieur et Madame Castle, continua Philip Tudor, c'est horrible …
Kate et Rick échangèrent un regard comme pour vérifier qu'ils partageaient le même avis.
- Nous restons, Monsieur Tudor, répondit Rick, si notre présence n'est pas gênante, vu les circonstances.
- Non, bien-sûr que non. Merci de votre compréhension. Le petit-déjeuner sera servi à partir de huit heures, répondit Philip.
- Au-revoir, fit l'officier, en s'éloignant vers la suite des Monroe.
Kate referma la porte, tandis que Rick se précipitait à la fenêtre, pour regarder ce qui se passait dans la cour. Il ouvrit les rideaux et se colla à la vitre.
- Un suicide au manoir ! s'exclama-t-il, tout excité.
- Il n'y a qu'à nous que ça peut arriver ce genre de choses, soupira Kate, en enlevant son peignoir pour retourner se glisser sous la couette.
- Il n'y a pas beaucoup d'agitation en bas, constata Rick, presque déçu, collant son visage à la fenêtre pour mieux voir.
La cour était plongée dans la pénombre. La pluie de la veille avait cessé, mais de légères bourrasques de vent venaient agiter les branches des arbres. De là, il n'apercevait pas grand-chose malgré les phares de la camionnette du coroner et de la voiture de police. Dans les faibles halos de lumière, Rick distinguait le corps du malheureux, toujours allongé face contre terre, à quelques mètres de la façade du manoir, et un homme, en costume sombre, agenouillé et penché sur lui. Un policier en civil, son badge et son arme à la ceinture, se tenait debout à côté du corps, semblant prendre des notes dans un petit calepin. La scène était paisible et silencieuse, comme si le temps s'était arrêté, là, dans cette cour. Il n'y avait aucun bruit, les deux hommes paraissaient presque immobiles à côté du cadavre. On aurait dit un vieux film en noir et blanc tournant au ralenti, bien loin de l'agitation et l'excitation qui régnaient à New-York quand un tel drame se produisait. Ici, pas de badauds. Pas de sirènes tonitruantes ni de gyrophares éblouissants. Ils n'avaient même pas entendu les policiers arriver. Ils n'avaient pas non plus entendu ce Joshua tomber lourdement au sol hier soir. Quel bruit faisait un corps qui percutait le gravier après une chute d'une douzaine de mètres ? Il n'en avait aucune idée. De toute façon, aux alentours d'une heure du matin, plus rien d'autre n'attirait son attention que Kate, ses caresses et le plaisir qu'ils se donnaient.
- Les cadavres nous suivent même sur notre lieu de vacances …, grogna Kate, en remontant la couette jusque sous son menton.
- Il est encore en bas … Waouh …. C'est …., commença à s'extasier Rick.
- Ne me dis pas que tu es en train de t'enthousiasmer devant le corps d'un pauvre homme qui vient de mourir écrabouillé ? s'offusqua Kate, sans même lui jeter un œil.
- Euh …. Non …. Le médecin légiste, enfin ça doit être lui, il ressemble à Perlmutter.
- Chouette …, grogna Kate.
- Le pauvre gars, il n'a plus de visage, constata Rick, mi- écœuré, mi- fasciné, alors que le coroner retournait le cadavre sur le dos.
- Qui ? Le sosie de Perlmutter ? fit Kate.
- Non, le jardinier.
- Normal, il a dû tomber face contre terre, expliqua Kate.
- Ce n'est pas si haut pour se tuer le deuxième étage ? Si ? s'étonna-t-il.
- Quand même … c'est suffisant. La preuve.
- C'est bizarre, car il a une grosse plaie sur l'arrière de la tête, mais son visage est tout enfoncé.
- Epargne-moi les détails, Castle …
- Oui, pardon …
Depuis qu'elle était enceinte, Kate n'avait pas eu beaucoup de nausées, pour ne pas dire aucune, sauf quand elle était au contact d'un cadavre sur une scène de crime. Les gars ne se faisaient d'ailleurs pas prier pour se moquer de sa sensibilité exacerbée. Pour ne plus leur donner ce plaisir, et s'épargner l'humiliation de vomir devant la moitié des officiers du commissariat, elle évitait les cadavres, même ceux plus présentables de la morgue, où l'odeur des produits chimiques lui retournait le cœur.
- Il a dû se taper la tête dans sa chute. Il y a des corniches et des gouttières en pierre sur la façade, fit remarquer Kate.
- Ce n'est peut-être pas un suicide. Poursuivi par un spectre démoniaque, le valeureux Joshua n'a eu d'autre échappatoire que ce balcon, basculant vers son funeste destin, choisissant le grand saut, plutôt que de laisser ce spectre prendre possession de son âme. Ou alors le fantôme de William Brewster est venu venger sa mort d'un coup de massue sur la tête de Joshua. Oui, c'est sûrement ça, l'ancêtre de Joshua devait être impliqué dans la mort de William. Qu'est-ce que tu en penses ?
- Euh … je me suis arrêtée à « ce n'est peut-être pas un suicide », répondit Kate qui n'avait rien écouté des délires de Rick.
- Ca y'est, il referme la housse. Il l'embarque dans sa camionnette, reprit Rick.
- Viens là … me faire un câlin, lui lança Kate, lassée de sa fascination morbide.
- Je me demande à quoi ressemble la morgue dans cette campagne.
- Toutes les morgues sont les mêmes, Castle : froides et tristes. Viens, insista-t-elle.
- Les flics s'en vont déjà. Ils ont fait vite, dis donc. Ils …
Il s'arrêta net, coupé dans son élan par le coussin que Kate venait de lui envoyer en pleine figure.
- Hé ! s'exclama-t-il, surpris, arrachant son regard à la fenêtre pour la regarder elle.
- Tu peux oublier ce cadavre deux minutes ! lui lança-t-elle, fâchée.
- Avoue que c'est génial ! répondit-il en lui renvoyant le coussin avec vigueur.
- Quoi ? Le cadavre d'un jardinier qui s'est suicidé ? s'étonna-t-elle, en esquivant le coussin.
- Non …, enfin si, un peu … Mais le fait que où que l'on soit, on est toujours pas loin d'un cadavre.
- C'est vraiment génial effectivement, viens ! s'écria-t-elle en lui lançant de nouveau le coussin que cette fois-ci il attrapa.
- J'en connais une qui cherche la bagarre ! rit-il en se précipitant sur le lit, s'allongeant contre elle, et se jetant sur son cou en grognant pour le couvrir de baisers et de mordillements.
Elle éclata de rire. D'un mouvement de bassin, il s'assit à califourchon sur elle, et lança une attaque de chatouilles sous ses bras et ses côtes. Elle se tortillait en riant, se débattant avec plaisir.
- Rick ! Arrête !
- Non ! lança-t-il avec son air malicieux, pesant de tout son corps sur elle pour l'empêcher de bouger.
Il intensifia la douce torture de ses mains qui couraient sur elle pour le seul plaisir d'entendre le son cristallin du rire qui illuminait son visage.
- Arrête ! Je ne peux plus respirer ! supplia-t-elle en riant encore et toujours, tentant de repousser les attaques de ses mains, et gigotant entre ses cuisses pour essayer d'échapper à l'emprise de son corps.
- Tant que tu parles, tu respires encore ! rit-il. Il faudra me passer sur le corps pour que j'arrête !
Kate ne se le fit pas dire deux fois. Jusque-là plutôt docile sous les assauts de Rick, il ne lui fallut que quelques gestes habiles tirés de son expérience du combat rapproché pour le retourner sur le dos, sans même qu'il comprenne ce qui lui était arrivé. Elle se retrouva à son tour, assise fièrement à califourchon sur lui.
- C'est de la triche ! lança-t-il en riant.
- Comment ça de la triche ? rigola-t-elle.
- Profites-en … parce que d'ici peu de temps, ton ventre t'empêchera de faire tout ça ! Et à moi les chatouilles !
Elle ne répondit pas, se contentant de le regarder, radieuse et essoufflée d'avoir tant ri. Il posa ses mains sur les siennes doucement posées sur son torse.
- Dis-moi, pourquoi dès que tu vois un cadavre tu ne te contrôles plus ? Je ne m'y habituerai jamais …
- Parce que c'est …, murmura Rick, cherchant une explication plausible, avant de lâcher un « Je ne sais pas » en souriant.
Aucun cadavre n'échappait à la règle. Castle jubilait devant les morts les plus atroces, les plus sophistiquées, les plus insolites et même les plus banales. Il aimait imaginer le processus macabre qui avait conduit l'assassin à donner telle mort plutôt qu'une autre à sa victime. Il aimait élucider les meurtres aussi, pour le plaisir de mener l'enquête, de se torturer l'esprit à résoudre une énigme, si compliquée soit-elle. Elle avait compris au fil du temps que ce qu'elle prenait pour un jeu au départ, cachait aussi une réelle compassion pour les victimes et leurs familles, et un sens aigu de la justice. Néanmoins, la fascination de son mari pour les morts suspectes demeurait un mystère. Un suicide était une mort bien trop banale à son goût. Elle s'attendait à ce que d'ici peu il se lance dans des explications plus loufoques les unes que les autres. Ce qui ne l'enchantait guère.
Attendrie par son sourire, elle se pencha au-dessus de lui, pour venir lui déposer un baiser sur les lèvres. Il en profita pour la faire rouler sur le côté, et la prendre dans ses bras, la serrant contre lui. Elle enfouit son visage dans son cou, s'imprégnant avec plaisir de l'odeur de sa peau.
- Le pauvre homme …, fit-elle tristement contre sa joue. Tout le monde ici va être dévasté.
- Tu préfères qu'on rentre ? chuchota-t-il à son oreille.
- Non, mais je préfèrerais échapper à l'ambiance morose qui risque de régner au manoir aujourd'hui.
- Tout à fait d'accord. On va sortir se balader, fit-il en goûtant de nouveau le contact de ses lèvres sur les siennes.
Des petits coups frappés à la porte les interrompirent. Kate soupira avant même de savoir de quoi il s'agissait.
- Ne bouge pas, j'y vais, fit Rick en s'arrachant à la douce chaleur des bras de sa femme.
Il entrouvrit la porte.
- Bonjour, Richard ! lança aussitôt une Savannah Monroe, fraîche comme les roses, toute pomponnée.
- Bonjour.
- Katherine ! Bonjour ! fit-elle avec enthousiasme en se penchant dans l'encadrement de la porte pour apercevoir Kate au fond du lit.
Kate esquissa un petit geste de la main, et se força à sourire. Savannah était la gentillesse incarnée, si l'on exceptait les propos désagréables qu'elle avait tenus la veille, mais son enthousiasme débordant et envahissant commençait déjà à avoir raison de sa patience.
- Je ne vous dérange pas au moins ? s'enquit la vieille dame.
- Euh … non … non, répondit poliment Rick.
- Ce policier est venu vous voir ? demanda-t-elle, impatiente d'entamer le sujet de conversation qui l'avait amenée à frapper à la porte de ses voisins.
- Oui.
- Quel drame ! Ce pauvre Joshua … Je n'ose pas y croire, continua-t-elle, l'air choquée et attristée.
- Oui, c'est terrible …, se contenta de répondre Rick, ne voulant pas s'éterniser sur le sujet.
- Vous avez entendu cette nuit ? poursuivit Savannah, visiblement prompte à trouver de multiples sujets de conversation de bon matin.
- Euh …. Non …, mentit-il, n'osant prendre le risque de fâcher sa muse avec des histoires de fantômes et de bruits de portes dès leur réveil.
- Savannah ! appela une voix masculine depuis la chambre voisine.
- Je vous laisse, Wyatt ne peut pas se passer de moi. On en reparlera plus tard.
- Oui.
- Bonne journée ! lança-t-elle joyeusement, semblant déjà avoir oublié le choc subi à l'annonce du suicide de Joshua Black.
Rick referma la porte. Kate, s'était résolue à se lever, puisque tout le monde ce matin semblait décidé à l'empêcher de profiter d'un réveil calme et tendre avec son mari. Elle le dévisagea des pieds à la tête.
- Qu'est-ce qu'il y a ? fit-il, intrigué par son regard.
- Je préfèrerais que tu sois un peu plus vêtu quand tu ouvres la porte à des visiteurs … ou des visiteuses …
- Ben … quoi ? s'étonna Rick, sans voir où était le problème.
- Tu es presque nu … tu aurais pu au moins mettre un tee-shirt, fit remarquer Kate, Savannah a dû se rincer l'œil.
- C'est une vieille dame ! lança-t-il en éclatant de rire.
- Et alors ? Vieille ou pas, elle a des yeux.
- En plus, elle déteste mes livres.
- Ça ne l'empêche pas de se rincer l'œil.
- Oh, mais serais-tu jalouse ?! s'exclama-t-il en riant.
- Non …, répondit-elle.
- Menteuse …, rigola-t-il en venant l'enlacer par la taille, et lui déposer un baiser sur le front.
- Tu aimerais que je me balade en nuisette devant Wyatt Monroe ?
- Euh … non ! Mais ce n'est pas pareil ! Tu es trop sexy ! Le pauvre vieux ne s'en remettrait pas !
Elle sourit.
- Tu as l'air un peu grognon ce matin, fit-il gentiment remarquer, qui y'a-t-il ?
- Rien.
Il fixa ses yeux pour sonder le fond de sa pensée.
- Ne me sors pas une explication mettant en cause mes hormones s'il te plaît ! lança-t-elle.
- Loin de moi cette idée ! sourit-il.
Une fois et une seule, Rick avait osé attribuer sa mauvaise humeur à l'effet des hormones de la grossesse, et il avait eu droit à la colère de sa belle. Il s'en souviendrait longtemps.
- J'en ai assez des cadavres.
- Euh … c'est ton boulot, Kate.
- Je veux dire, on vient à peine d'arriver, et voilà un cadavre. Et cette Savannah, elle est un peu trop envahissante … Et toi qui lui répond « non vous ne nous dérangez pas », et bien si elle me dérange moi !
- Bon, et bien comme ça c'est clair ! rigola Rick. Mais tu ne peux pas en vouloir à ce pauvre homme de s'être suicidé …, enfin s'il s'est bien suicidé…, ne put-il s'empêcher d'ajouter, prenant un air sceptique que Kate ne connaissait que trop bien.
Elle lui lança un regard noir.
- Je n'ai rien dit ! se reprit-il aussitôt. Il s'est suicidé ! C'est évident.
- Je préfère ça, sourit-elle.
- Allez, on s'habille, on déjeune, on se sauve d'ici, ok ? proposa-t-il tendrement.
- D'accord, sourit-elle.
Grand salon, 8h30.
Kate et Rick avaient volontairement pris leur temps avant de descendre déjeuner, espérant ne pas croiser les Monroe, en particulier Savannah. Rick avait bien compris que la vieille dame avait légèrement tendance à horripiler Kate, mais également que celle-ci n'avait pas vraiment envie de s'appesantir sur le drame de ce début de matinée. Et en entrant dans le grand salon, ils furent soulagés de ne pas trouver Wyatt et Savannah attablés.
Le salon avait été débarrassé de son décor d'Halloween. Comme la plupart des couloirs du manoir, la pièce avait bénéficié, très certainement, du goût de Margareth pour le non-conformisme. Les murs, de couleur vert pomme, tranchaient avec l'archaïsme des meubles en bois massif. Des marines représentant les plages dunaires et les marais salés de Cape Cod égayaient les murs. Devant la majestueuse cheminée qui avait retrouvé tout son charme classique trônaient deux fauteuils Chesterfield en cuir marron usé. Les larges baies vitrées laissaient pénétrer le sol permettant de créer une ambiance chaleureuse.
Ils s'assirent, et presque aussitôt, une jeune fille, vêtue à la manière d'une femme de chambre, se présenta, portant avec habileté un plateau chargé de délicieuses gourmandises. Sa petite robe noire au tablier blanc, et ses cheveux roux ficelés dans un chignon impeccable, lui donnaient un air très strict et solennel, qui contrastait avec le côté enfantin de son teint de porcelaine parsemé de taches de rousseur. Ils ne lui auraient pas donné plus de dix-sept ou dix-huit ans, et la rondeur volumineuse de son ventre affichant fièrement aux yeux du monde sa grossesse, créait un certain trouble tant elle avait l'air d'une adolescente fragile. Elle avait dû beaucoup pleurer. Ses yeux étaient rougis, et on devinait la trace de larmes séchées sur ses joues.
- Bonjour, Madame, Monsieur, annonça-t-elle timidement.
- Bonjour, répondirent en chœur Rick et Kate, en souriant.
- Permettez-moi de me présenter, continua-t-elle poliment, comme si elle récitait une leçon bien apprise, je suis Rose, j'ai en charge les chambres et le ménage.
- Enchanté, mademoiselle, répondit Rick, gentiment, sentant que la jeune fille n'était pas au meilleur de sa forme.
- Je vais vous servir le petit-déjeuner ce matin. Habituellement, c'est le rôle de Spencer, mais il est occupé. Vous savez, avec ce qui est arrivé, il doit …
Elle s'interrompit, les yeux pleins de larmes, et renifla bruyamment. Son chagrin créa un certain malaise, Kate et Rick ne sachant comment réagir. Kate était résolue à profiter pleinement et joyeusement de son séjour à Cape Cod, malgré l'événement tragique de ce matin. Mais elle ne pouvait être insensible à la tristesse de cette jeune femme.
- Veuillez m'excuser, fit Rose, en déposant le contenu de son plateau sur la table. Je suis un peu chamboulée.
- Ne soyez pas désolée, Rose, la rassura Kate, compatissante, c'est normal.
- Prendrez-vous du café ? Ou peut-être préférez-vous du thé ? proposa-t-elle.
- Du café pour moi s'il vous plaît, répondit Rick.
- Serait-il possible d'avoir du décaféiné ? demanda Kate.
- Bien-sûr, Madame, répondit Rose en remplissant la tasse de Rick. Je vais vous en chercher.
- Merci.
Rose quitta la pièce. Kate et Rick évitèrent de commenter le chagrin de la jeune femme de chambre, et commencèrent à déguster les pancakes tout chauds, tout en établissant le programme de leur journée. Le temps s'annonçait radieux, malgré le vent qui, par moment, semblait souffler en bourrasques, et, s'engouffrant dans le conduit de la cheminée, émettait un sifflement strident qui résonnait jusque dans le grand salon. La pièce était lumineuse, sous l'effet des rayons légers du soleil qui filtraient à travers les fenêtres majestueuses. Rick se mit à étudier la carte de la presqu'île tout en buvant son café à petites gorgées. Kate s'appliquait à manger avec gourmandise son pancake, délicieusement recouvert d'un voile de confiture de prunes, tout en observant les deux tableaux accrochés au mur, juste derrière Rick. L'un représentait des dunes ondulant sous des hautes herbes en bordure d'une mer capricieuse. Sur l'autre trois phares au corps rond et blanc, coiffés de chapeaux d'ardoises gris, s'alignaient au milieu d'une lande couverte de bruyère rose. Le même artiste, dénommé Lyn, avait signé les deux œuvres.
Le retour de Rose la tira de sa contemplation.
- Voici, Madame, fit poliment la jeune fille en lui servant son café.
- Merci, Rose.
- Avez-vous besoin de quelque chose d'autre ? demanda-t-elle, en déposant la cafetière sur un dessous-de-plat.
- Non, merci. C'est parfait.
Rose resta quelques secondes, plantée près de la table, les mains sagement jointes sur le devant de ses cuisses. Elle semblait avoir envie de discuter davantage, sans savoir quoi dire exactement.
- Madame Monroe m'a dit que vous étiez lieutenant de police à New-York, finit-elle par lâcher en dévisageant Kate d'un air triste.
Kate savait ce que cette phrase annonçait : rien de bon pour la suite de son séjour. C'était systématique, quand quelqu'un s'assurait qu'elle était bien flic, c'était pour ensuite lui demander un service. Elle maudit Savannah, encore une fois, d'avoir eu la langue trop bien pendue. Parfois, elle aurait aimé que l'on puisse oublier qu'elle était flic, et pouvoir l'oublier elle-même. Pouvoir oublier les cadavres aussi, la tristesse et le désarroi des gens qu'elle rencontrait au quotidien. Elle ne s'était jamais fait ce genre de réflexions avant les dernières semaines. Elle adorait toujours son boulot, et y consacrait toujours avec passion le plus clair de son temps, mais elle réalisait que, insidieusement, des sensations nouvelles, des ressentis qui lui étaient étrangers jusque-là, la faisaient évoluer vers autre chose, et surtout, pour l'instant, lui apportaient une foule de questions auxquelles elle n'avait pas de réponse. Elle n'essayait pas d'en trouver, se contentant de les chasser de son esprit, emportée par le rythme tourbillonnant de leur quotidien. Elle n'en avait pas parlé à Rick, non plus, mais parfois, comme ce matin, elle sentait que ces interrogations en suspens, influaient sur son attitude. Ce cadavre tombé du ciel, c'était le cas de le dire, et la fascination de son cher époux pour cette heureuse coïncidence qui s'évertuait à parsemer le cours de leur vie de cadavres, lui avaient remis en tête certaines de ses angoisses.
- Oui, c'est vrai, répondit Kate avec gentillesse, je suis lieutenant.
- Et la meilleure, précisa Rick, comme pour encourager la jeune femme à confier ce qu'elle avait à dire.
- Je dois vous dire quelque chose alors, continua timidement Rose. Je peux ?
- Bingo, se dit Kate. La phrase tant redoutée avait été lâchée.
- Oui, je vous écoute, fit Kate, s'efforçant de sourire.
Rose tira une chaise en bout de table, et s'assit. Puis elle se pencha vers eux, par-dessus son gros ventre, comme pour que personne ne l'entende.
- Joshua ne s'est pas suicidé, chuchota-t-elle prestement.
Tous deux lui lancèrent un regard étonné.
- Pourquoi dites-vous cela ? demanda Rick, tout de suite intrigué.
- Parce que c'est impossible. Il n'avait aucune raison de se suicider, affirma Rose dans un murmure.
- Vous savez, Rose, parfois on croit bien connaître les gens, mais on ignore la souffrance qui les ronge et …, tenta d'expliquer Kate.
- Non, c'est impossible, je vous assure, Madame, certifia Rose avec conviction.
Rick lança un regard à Kate, lui suggérant d'accorder quelques secondes d'attention à cette jeune fille attristée.
- Pourquoi est-ce impossible, Rose ? Expliquez-nous, fit Kate, pleine de bonne volonté.
- Joshua est un bon vivant ..., commença la jeune fille, les larmes se mettant à couler sur ses joues.
Elle sortit un mouchoir en papier de sa poche, et tenta vainement d'essuyer ses yeux en sanglotant.
- Il n'a que vingt-cinq ans. C'est trop jeune pour mourir. Il a plein d'amis, reprit-elle tout en reniflant, il sort beaucoup, il aime faire la fête. On sort … on sortait souvent ensemble le samedi soir. Vraiment il n'était pas dépressif. Il n'avait pas de problèmes.
- Est-ce qu'il buvait ? Ou consommait de la drogue ? demanda Rick, cherchant une alternative possible au suicide.
- Parfois oui, avoua Rose en baissant la tête, mais seulement quand nous sortions faire la fête. Tout le monde boit et fume un peu. Mais il n'avait pas de problème avec ça ou d'addiction je veux dire.
- Et hier soir est-il sorti faire la fête ? fit Kate, essayant de s'intéresser à l'histoire de ce malheureux jardinier.
- Non. Il ne sort que le samedi soir.
- Et s'il s'agissait d'un accident ? suggéra Rick. Est-ce qu'il pourrait être tombé par la fenêtre après avoir trop bu hier soir par exemple ?
- Le personnel a interdiction de boire de l'alcool dans l'enceinte du manoir, même en dehors des heures de travail, répondit Rose, catégorique.
- Est-ce qu'il respectait cette règle ? continua Kate.
- Oui, je crois. Il avait compris la leçon. Un jour, en l'absence de Monsieur et Madame Tudor, il avait invité des amis à faire la fête. Mais ça a dégénéré, ils ont beaucoup trop bu et ont vandalisé la salle de réception. Quand Monsieur l'a découvert, il était furieux. Il était à deux doigts de le renvoyer.
- Pourquoi ne l'a-t-il pas fait ? s'étonna Kate.
- Monsieur Tudor est très strict et autoritaire pour ce qui concerne les règles et le protocole de la maison. Mais il est très humain. Je crois qu'il aime beaucoup Joshua. Il le connait depuis très longtemps, et puis Joshua est passionné par son travail.
Kate ne savait pas trop que penser de ce que leur racontait Rose. Il n'y avait rien dans tout cela qui excluait la thèse du suicide, ou ouvrait la piste d'une autre théorie. Elle n'avait même pas vu le corps de Joshua Black, et l'officier Ramirez avait eu l'air catégorique. Les deux policiers qui étaient venus ce matin, étaient à peine restés deux heures, ce qui indiquait qu'il n'y avait pas vraiment de doute à avoir. Et surtout, elle n'avait pas franchement envie de se plonger dans cette histoire. Mais cette jeune fille était sincèrement touchante. Elle avait l'air si convaincue. Kate se connaissait, s'il y avait le moindre doute, elle ne pourrait s'empêcher de s'intéresser de plus près à l'affaire Joshua Black. Son sens aigu de la justice serait plus fort que son besoin de repos. Et si doute il y avait, Rick n'allait pas manquer de s'engouffrer dans la brèche, lui-aussi.
- Il travaillait ici depuis longtemps ? demanda-t-il.
- Depuis trois ou quatre ans je pense. Il est arrivé bien avant moi.
- Et tout se passe bien ici ?
- Oui, tout le monde s'entend bien.
- Vous connaissez sa famille ? demanda Kate.
- Non, je crois qu'il n'avait plus beaucoup de contact avec sa famille. Il travaillait beaucoup, et à chaque fois qu'il avait du temps libre, il sortait faire la fête avec des amis.
- Une petite-amie ?
- Non. Joshua était un séducteur, mais il n'avait pas de petite amie officielle, à ma connaissance, répondit la jeune fille, essuyant de nouveau les quelques larmes qui embuaient ses yeux.
Kate et Rick restèrent silencieux quelques secondes, se lançant des regards désolés.
- Ecoutez, Rose, rien n'indique que ce ne soit pas un suicide, finit par dire Kate. La police locale s'occupe de l'affaire, je suis sûre que s'ils ont un doute, ils approfondiront leur enquête.
- Les policiers qui sont venus ont l'air sûr d'eux, répondit la jeune fille, en se remettant à pleurer, inconsolable.
- Je suis sûre qu'ils sont très compétents.
- Rose ! lança tout à coup la voix sévère de Philip Tudor dans l'encadrement de la porte.
La jeune fille sursauta et se leva d'un bond, comme par automatisme, pour se tourner vers le lord. Elle adopta immédiatement une posture droite et disciplinée, telle un petit soldat au garde-à-vous.
- Depuis quand êtes-vous autorisée à vous asseoir à table avec nos hôtes ? demanda Philip, adoptant un air grave, et la toisant du regard.
Rose ne répondit pas, se contentant de baisser la tête pour regarder ses pieds. Ce matin, Philip Tudor avait l'air de monsieur tout le monde, sobrement vêtu d'un jean et d'un polo de rugby. Il avait le regard triste, et le visage assombri par le chagrin. Mais l'homme charmant et aimable de la veille avait aussi laissé place au maître de maison autoritaire.
- Ce n'est rien, Monsieur Tudor. Rose est très sympathique, fit Rick, tentant de calmer la colère du lord.
- Là n'est pas la question, Monsieur Castle. Veuillez lever les yeux quand je m'adresse à vous, Rose !
La jeune fille obéit, redressant la tête, et plongeant son regard larmoyant dans les yeux de son patron.
- Reprenez-vous ! lança-t-il avec autorité. J'espère que vous n'avez pas ennuyé Monsieur et Madame Castle avec des sottises.
- Pas le moins du monde. Rose nous expliquait simplement où nous pourrions aller nous balader, mentit Kate.
- Allez vous occuper des chambres ! lança Philip, accompagnant cet ordre d'un violent geste de la main lui indiquant la direction à suivre.
Rose ne se fit pas prier pour quitter la pièce, sous les regards médusés de Rick et Kate. La colère de Philip leur semblait un peu disproportionnée, mais peut-être était-ce ainsi qu'un seigneur gérait le personnel de sa demeure.
- Veuillez nous excuser pour ce désagrément, reprit Philip, calmement. Bon appétit, Monsieur et Madame Castle.
Et Philip Tudor tourna les talons.
- Rappelle-moi de remercier Martha pour le choix de ce charmant lieu de villégiature, sourit Kate, reprenant la dégustation de son pancake là elle l'avait laissée.
Rick sourit à son tour, tout en méditant sur ce que leur avait confié Rose.
Chapitre 4
Petit salon, 1er étage du manoir, 10h.
Il restait debout en appui dans l'encadrement de la porte, ouverte, tandis qu'elle finissait l'inspection. Elle se pencha pour vérifier la présence d'éventuelles traces sur le dessus de la table, lissa du plat de la main le tissu verdâtre du vieux fauteuil, scruta la moquette à la recherche d'une tâche, puis se posta devant la cheminée contemplant les chandeliers et le miroir qui lui renvoyait son reflet.
- C'est bon ? demanda-t-il calmement en s'approchant d'elle dans son dos.
- On dirait. Je vais demander à Rose de venir faire un coup de ménage, par précaution. Où l'as-tu mis ?
- Moins tu en sais, moins tu es impliquée. Ne t'inquiète pas, répondit-il en posant les deux mains délicatement sur ses épaules.
- Philip t'a dit quelque chose concernant le jeu ?
- Non. Mais je suppose qu'il n'a plus lieu d'être, vu les circonstances. Je lui demanderai tout à l'heure.
- Et Violet ? continua-t-elle, l'air inquiète.
- Elle est encore dans sa chambre, répondit-il, en regardant leur reflet dans le miroir.
- Comment la sens-tu ?
- Plutôt bouleversée, mais ça va aller, se contenta-t-il de répondre.
- Je monterai la voir tout à l'heure.
Il lui déposa un baiser sur les cheveux, et se pencha pour glisser sa bouche dans son cou.
- Pas ici …, murmura-t-elle en s'échappant de ses bras pour aller se positionner à bonne distance de lui.
Ils se sourirent mais elle vit son visage reprendre aussitôt son masque de sérieux, alors que son regard se posait dans le couloir, au-delà de la porte ouverte. Elle se retourna pour regarder ce qu'il avait vu, et aperçut Savannah Monroe qui déambulait dans le couloir, s'approchant du petit salon.
- Bonjour, Savannah, lança-t-elle poliment.
- Bonjour, fit la vieille dame en arrivant dans l'encadrement de la porte.
- Avez-vous passé une bonne nuit ?
- Oui, merci, malgré le réveil un peu mouvementé. Je suis désolée pour ce qui vous arrive, fit Savannah avec compassion, c'est horrible, un tel drame. Joshua était un bon garçon.
- Merci, c'est gentil. Nous sommes tous sous le choc.
Savannah jeta un œil à Spencer, qui se tenait devant la cheminée, dans sa posture flegmatique habituelle. D'après ce qu'elle avait capté des conversations des policiers avec Monsieur Tudor, c'était Spencer qui avait découvert le corps du pauvre Joshua ce matin, écrasé sur le sol, une dizaine de mètres sous la fenêtre de sa chambre. Ce devait être horrible de découvrir le cadavre de quelqu'un qu'on côtoyait tous les jours. Spencer avait le visage un peu plus fermé que d'habitude, ce qui n'était pas peu dire, vu l'impassibilité qui était le plus prononcé de ses traits de caractère.
Spencer vit le regard de cette vieille curieuse se poser sur lui. Il tenta de prendre un air suffisamment affligé, et fit mine de détourner les yeux en baissant la tête comme pour cacher sa tristesse.
- Si je peux faire quelque chose pour aider, n'hésitez pas, nous aimions beaucoup le jeune Joshua, reprit Savannah.
- Merci, Savannah. Passez une bonne journée, malgré tout.
Après un dernier sourire empreint de chagrin, elle regarda la vieille dame s'éloigner vers la porte de sa chambre, avant de reprendre le cours de sa discussion.
- Rien à signaler concernant les Monroe ?
- Non, répondit Spencer. Enfin, tu connais la vieille. Elle furète partout comme d'habitude. Je l'ai surprise hier soir dans le couloir au deuxième, il était plus de 23h30.
- Qu'est-ce qu'elle faisait ?
- Je ne sais pas trop. Elle croit entendre du bruit la nuit, dit-il avec un sourire narquois, elle doit chasser les fantômes.
Elle fit une moue un peu inquiète.
- Ne t'en fais pas, c'est juste une vieille commère, ça ne craint rien. Et son mari, Wyatt, à part lui coller aux basques, il ne capte rien, la rassura-t-il.
- Et les autres ? Les Castle ?
- Ils roucoulent. C'était chaud hier soir. Monsieur et Madame se sont endormis tard, fit-il sur un ton suggestif.
- Tu écoutes toujours aux portes ? s'étonna-t-elle.
- Moi ? Non ? fit-il, avec un sourire en coin.
- Sois prudent quand tu fais ça.
- La devise d'un majordome digne de ce nom : voir sans être vu, répondit-il les yeux pleins de malice.
Elle se laissa aller à sourire, tant Spencer était attendrissant quand il prenait l'air espiègle d'un petit garçon. Elle n'aimait pas vraiment cette fâcheuse habitude qu'il avait prise d'espionner les hôtes, d'autant plus que la plupart du temps, il n'avait pas grand-chose de croustillant à se mettre sous la dent. La grande majorité des couples qui séjournaient au manoir étaient des retraités et leurs nuits étaient des plus calmes et insignifiantes.
Elle reprit vite son sérieux, en repensant au couple Castle. Lui écrivait des romans policiers à succès, et elle, était lieutenant à New-York. Elle ne s'était jamais intéressée à la littérature policière, mais avait entendu parler du lieutenant Kate Beckett et de son acolyte Richard Castle, il y a quelques mois lors de l'arrestation du sénateur Bracken qui avait fait les gros titres de l'actualité pendant plusieurs semaines. D'après les quelques souvenirs qu'elle avait de cette affaire, il semblerait que les Castle soient particulièrement redoutables quand il s'agissait de mener l'enquête, et redoutablement persévérants aussi. Elle s'était réjouie il y a quelques semaines quand elle avait vu la réservation à leur nom. Le jeu aurait pu être amusant avec des enquêteurs aussi expérimentés. Mais maintenant, vu les circonstances, leur présence l'enchantait beaucoup moins. Hier avant le dîner, elle n'avait vu que le jeune couple amoureux, mais elle ne devait pas perdre de vue ce qu'ils étaient réellement.
- Il faut se méfier d'eux. Elle est flic, continua-t-elle, prenant un ton grave.
- Elle est enceinte, précisa-t-il comme si cela avait une incidence.
- Comment le sais-tu ? Elle n'a rien d'une femme enceinte.
- Je le sais. Elle ne boit ni alcool ni café. Et regarde son ventre. C'est le début, mais tu verras.
- Tu as l'air de l'avoir bien regardée ? fit-elle avec un brin de jalousie dans la voix.
- Elle est jolie, se contenta-t-il de répondre, le plus sincèrement du monde.
- Jolie ?
- Carrément sexy, poursuivit-il, avec provocation, s'amusant de sa réaction.
- Stop. Ne m'en dis pas plus, répondit-elle, refusant d'entrer dans son jeu.
- J'ai regardé, oui, mais qui ne regarde pas une belle femme ? sourit-il.
- Eh bien, regarde … de loin …
- Pas de risque. Elle dévore des yeux son mari. Ça aussi je l'ai vu …, précisa-t-il.
- Et si elle n'était pas mariée ? insista-t-elle.
- Je ne fais pas dans les fliquettes, encore moins enceintes. Je préfère les femmes mûres, sourit-il, en lui adressant un regard charmeur.
- Et lui ? Richard Castle ?
- C'est un petit rigolo. Le genre touche-à-tout. Et figure-toi qu'il croit aux fantômes.
Il va bien s'entendre avec notre vieille amie Savannah. En tout cas, fais en sorte qu'ils ne fourrent pas leur nez dans nos affaires.
- Je les ai à l'œil. Ils sont sortis de toute façon.
- Il faut qu'on s'active un peu.
- Oui, je sais bien.
Ils entendirent des pas dans le couloir, et se turent, faisant mine de remettre en ordre le salon, qui n'avait rien de désordonné. Rose, attirée par la porte ouverte, se présenta sur le palier. Elle avait fui le rez-de-chaussée pour échapper à la colère de Monsieur Tudor.
- Mademoiselle Rose, vous tombez bien. Je disais justement à Spencer que le petit salon aurait besoin d'un bon coup de ménage.
- Je l'ai fait hier, Madame, répondit poliment la jeune fille.
- Et bien recommencez ! ordonna-t-elle avec autorité.
- D'accord, répondit Rose avec une moue dépitée qui en disait long sur l'envie qu'elle avait de refaire le ménage dans une pièce qu'elle estimait déjà propre.
- Et ne prenez pas cette mine désabusée. Spencer, vous passerez vérifier dans une heure le travail de Rose.
- Bien Madame, répondit-il alors qu'elle quittait la pièce.
Rose se mit à sangloter, et s'assit dans le fauteuil, prenant son visage entre ses mains. Spencer lui jeta un regard attristé. Il l'aimait bien, et si la mort de Joshua ne lui avait fait ni chaud ni froid, le chagrin de Rose lui faisait mal au cœur.
- Ça va aller Rose ? demanda-t-il gentiment.
- Je suis si triste pour Joshua, répondit-elle en reniflant et sanglotant vivement.
- Oui, c'est horrible …, fit-il, posant une main réconfortante sur son épaule, je suis tellement peiné. Il était si jeune …
- Vous croyez vraiment qu'il s'est suicidé ? demanda Rose d'une voix à peine audible tant elle pleurait.
- Et bien les policiers ont dit qu'il n'y avait aucun doute.
- Mais vous connaissez bien Joshua, il était toujours joyeux, affirma-t-elle.
- On ne sait pas la souffrance que les gens peuvent cacher en eux, Rose.
- Vous parlez comme Madame Castle, fit-elle remarquer, l'air de rien.
- Madame Castle ? reprit-il, stupéfait, tout à coup en alerte.
- Oui. Katherine je crois.
- Tu as parlé de Joshua avec les hôtes ? demanda-t-il prenant un air soudain sévère, en la toisant du regard.
- Oui, murmura-t-elle.
- Voyons, Rose, continua-t-il sur un ton moralisateur. Il est interdit d'entretenir des conversations d'ordre personnel avec la clientèle, tu le sais bien.
- Je sais, ne vous fâchez pas, Spencer. De toute façon, Monsieur m'a déjà sermonnée.
Il fallait absolument qu'il sache tout ce que Rose avait bien pu confier à cette flic.
- Qu'as-tu dit à Madame Castle ? demanda-t-il tout simplement, alors qu'elle se levait en essuyant ses larmes d'un revers de la main.
- Que Joshua ne s'était pas suicidé. Je pensais qu'elle pourrait aider à savoir ce qui lui était arrivé.
Elle se posta devant le miroir et continua d'essuyer ses larmes pour tenter de retrouver une mine acceptable.
- Madame a changé quelque chose ici ? s'étonna-t-elle, son regard se posant sur les deux chandeliers sur le rebord de la cheminée.
- Non, pourquoi ? demanda Spencer, sentant son cœur faire un bond dans sa poitrine.
- Je croyais, c'est tout.
Il fallait qu'il chasse de l'esprit de Rose les dernières traces de doute qui subsistaient quant à la mort de Joshua. Elle était plutôt têtue comme jeune fille, et maligne, sous son air naïf et innocent.
- La police de Brewster s'occupe déjà d'enquêter, Rose, reprit-il, tentant de l'empêcher d'avoir l'idée de retourner parler à cette flic. Et Madame Castle travaille à New-York. Elle a autre chose à faire que de s'occuper du suicide de notre Joshua pendant ses vacances au Cape.
- Oui, mais …
- Que t'a-t-elle répondu ? demanda-t-il, essayant de sonder ce que savait et pensait la flic.
- Elle m'a posé des questions pour que je lui parle un peu de Joshua. Et elle a eu l'air de dire que la police avait raison, qu'il n'y avait rien qui montrait que ce n'était pas un suicide.
- Et bien elle a raison, Rose. Que veux-tu qu'il soit arrivé d'autre à Joshua ?
- Je ne sais pas, mais je ne peux pas y croire. Joshua ne peut pas être mort.
- Malheureusement, c'est la triste réalité. N'importune plus nos hôtes, c'est d'accord ?
- Oui.
- Si tu as besoin de parler, viens me trouver, lui dit-il gentiment.
Il s'avança pour la serrer dans ses bras, avec une sincère affection, et sourit en se heurtant à son gros ventre.
- Comment va le bébé ?
- Bien. Tout va bien, répondit-elle en esquissant un sourire.
- Super, sourit-il à son tour. Maintenant, fais ce que Madame t'a demandé. Je reviens dans une petite heure.
- D'accord.
Elle regarda le majordome quitter la pièce, un peu apaisée par sa gentillesse. Depuis qu'elle travaillait ici, il avait toujours fait preuve envers elle d'une autorité bienveillante. L'une de ses fonctions était de superviser tous ses faits et gestes, comme ceux de l'ensemble du personnel du manoir, mais, pour elle, il le faisait toujours avec mansuétude et indulgence. Lui, qui était capable de ne pas esquisser l'ombre d'un sourire toute une journée durant, de ne pas laisser couler la moindre larme lorsqu'il arrivait un drame, de ne pas montrer l'once d'un soupçon de colère ou d'agacement face à des hôtes pénibles ou éternellement insatisfaits. Quand ils n'étaient que tous les deux, elle voyait son masque de majordome tomber : ses traits rugueux laissaient place à la douceur de ses sourires, son regard autoritaire se faisait bienfaisant. Même sa façon de parler changeait. Les formules protocolaires et polies qu'elle l'entendait utiliser à longueur de journée s'évanouissaient et elle le voyait se mettre à parler comme tout un chacun, se risquant même à la taquiner gaiment. Spencer avait bien quinze ou vingt ans de plus qu'elle. Elle ignorait son âge, elle ne le lui avait jamais demandé. Mais tous les deux s'entendaient bien, et elle aimait savoir qu'il n'y avait qu'avec elle, qu'il laissait l'homme qu'il était transparaître sous le costume placide du majordome. Spencer avait un bon contact avec l'ensemble du personnel, même s'il était leur supérieur hiérarchique et qu'il se devait de contrôler le bon fonctionnement de la maison. Miss Peacok avait bien tenté à plusieurs reprises d'user de ses charmes pour le séduire et l'attirer dans ses filets, mais Spencer l'avait gentiment repoussée. Avec Joshua, ils avaient des rapports cordiaux, qui n'allaient pas au-delà du cadre professionnel. Il s'était souvent méfié du jeune homme et de son goût pour la fête et l'amusement. Mais ils parvenaient à s'entendre, et jamais ces deux-là n'avaient eu un mot plus haut que l'autre. Elle soupçonnait Spencer de ne pas avoir apprécié que le jeune jardinier lui fasse les yeux doux il y a quelques mois de cela. Mais ces derniers temps, elle les avait aperçus à plusieurs reprises discuter calmement tous les deux dans le jardin.
Oui, Spencer était vraiment très gentil et compréhensif, mais elle n'en démordait pas : Joshua ne s'était pas suicidé.
Marconi Beach, Cape Cod, 10 h 30.
Ils roulaient vers Marconi Beach, situé à une trentaine de kilomètres de leur lieu de villégiature sur la côte dunaire de Cape Cod. Ils avaient prévu d'y passer une partie de la journée, et même d'y déjeuner, loin de l'ambiance triste et tendue qui régnait au manoir.
Kate profitait de se laisser conduire par Rick, pour le plus grand plaisir de ce dernier qui trouvait toujours qu'elle monopolisait un peu trop le volant quand ils étaient à New-York. Elle ne se lassait pas d'admirer les paysages de la presqu'île qui défilaient par la vitre. Sur leur droite, les dunes recouvertes d'herbes sèches et de broussailles s'étendaient, ondulant sous l'effet du vent, jusque l'océan, dont elle n'apercevait, de là, que la surface bien lisse miroitant sous les rayons du soleil. Sur leur gauche, du côté de la baie, des marais salés à perte de vue, enfouis sous les herbes et les joncs marins, survolés régulièrement par des hérons qui y avaient établi leur nid.
Jusque-là, ils n'avaient pas parlé de ce début de matinée agité. Ils s'étaient concentrés sur le programme de leur séjour, et le charme des paysages qu'ils traversaient. Mais l'un comme l'autre gardaient en tête les larmes de la jeune Rose, inconsolable. Kate ne voulait pas y penser. Elle voulait profiter le plus simplement du monde de ses vacances, sans tristesse, sans enquête, sans cadavre. Un instant, elle oubliait ce qui venait de se passer, et l'instant d'après, elle s'en voulait de ne pas accorder assez d'importance aux dires de la jeune femme de chambre. Et elle maudissait ce doute qui s'était immiscé dans son esprit.
- Que penses-tu de ce que nous a dit Rose ? finit-elle par demander en se tournant vers Rick.
- Et bien … elle a l'air totalement bouleversée. Et c'est normal qu'elle se pose des questions si Joshua était vraiment tel qu'elle nous l'a décrit.
- Qu'est-ce qui pourrait pousser un jeune homme de vingt-cinq ans à se suicider ?
- Une maladie ? Un problème familial ? suggéra Rick.
- Il n'avait pas l'air tourmenté d'après elle.
- Un chagrin d'amour ?
- Elle a dit qu'il n'avait pas de copine attitrée.
-On peut être amoureux sans être avec la personne qu'on aime, sourit-il en lui adressant un regard significatif.
- C'est vrai, répondit-elle en lui renvoyant son sourire.
- Peut-être que la fille l'a repoussé, et hop un petit saut par-dessus le balcon !
- Je ne sais pas. Rose avait l'air si convaincue et si désespérée, soupira Kate, le regard perdu dans la route qui défilait devant eux.
- Elle est enceinte jusqu'au cou en plus, ajouta Rick.
- Dis, j'espère que tu n'utiliseras pas cette charmante expression pour parler de moi d'ici quelques mois ? lui lança-t-elle en lui adressant un regard noir.
-Non …, pour toi, je dirai simplement … euh … non, je ne dirai rien, se reprit-il en voyant la façon dont elle le regardait.
- Elle est bien jeune pour être enceinte. Quel âge peut-elle avoir ? Dix-sept ans ?
- Oui. Pas beaucoup plus. Tu crois qu'elle sortait avec Joshua ? Ou qu'elle était amoureuse de lui ? demanda Rick.
- Je ne sais pas, elle n'a pas eu l'air de le laisser entendre, mais bon. Les filles sont parfois pudiques sur leurs sentiments. Surtout quand elles sont amoureuses d'un coureur de jupons … fit-elle en le regardant avec un petit sourire moqueur.
- Très drôle Madame Castle, cette petite allusion, vraiment ! s'exclama-t-il en riant.
- En tout cas, Philip Tudor est terrible. Je n'avais pas eu cette impression-là hier au dîner, fit remarquer Kate.
- Moi, non plus. Il avait l'air plutôt charmant et avenant.
- Et ce matin, sur le pas de notre porte, il était effondré par la mort de Joshua. Il avait pleuré, c'est certain. Pourtant, il a fâché Rose plutôt sévèrement quand elle s'est mise à pleurer devant nous.
- Il est peut-être comme Gates, suggéra-t-il, un sourire naissant sur les lèvres.
- C'est-à-dire ?
- Terriblement autoritaire et méchant avec son personnel, fit-il en riant.
- Gates n'est pas méchante ! Elle est … un peu sèche, le corrigea Kate, avec un sourire.
- Et en fait, il a bon fond. Il faut juste éviter d'avoir affaire à lui quand il est en colère.
Le téléphone de Rick bipa dans sa poche. Il gesticula pour l'attraper d'une main, et le tendit à Kate pour qu'elle regarde de quoi il s'agissait.
- C'est Gina, fit-elle en lisant le message de l'éditrice de Rick.
- Qu'est-ce qu'elle veut ? demanda-t-il.
- « Je t'ai appelé plusieurs fois. Rappelle-moi. C'est urgent. » lut Kate. Pourquoi tu ne lui as pas répondu ?
- Pour la même raison que ça m'agace que les gars t'appellent dès notre arrivée ici. Est-ce que c'est trop demandé à tous ceux qui nous entourent de me laisser profiter de ma femme et rien que de ma femme quelques jours ?
- Oh … c'est mignon, sourit-elle.
- Oui, n'est-ce pas ? répondit-il avec un grand sourire. Un jour, je vais vraiment nous payer un voyage sur la lune. Là-bas au moins on sera injoignables.
- Tu t'ennuierais sur la lune. Pas de meurtre à élucider.
- Je ne m'ennuierais pas. Pas besoin de meurtre. Juste besoin de toi.
- Tu es adorable, sourit-elle, attendrie.
- Je sais ! Pour en revenir à Gina, je verrai ça plus tard.
- Elle dit que c'est urgent. Elle ne va pas être contente, sourit Kate.
- Elle dit toujours ça. C'est stratégique !
Nouveau bip sur le téléphone de Rick.
- « Problème de date ». Gina encore, fit Kate en lisant le message.
- Tu crois que Joshua ne s'est pas suicidé ? demanda Rick, ignorant totalement le message de Gina.
- Et que lui serait-il arrivé d'autre ? demanda Kate.
- Un accident, proposa-t-il, il a trop bu, il prend l'air frais à la fenêtre et boum patatras …
- Peut-être, je n'en sais rien.
- Ou bien, il a été …
- Stop Castle … Regarde comme c'est beau ! Gare-toi ici ! lança-t-elle en montrant du doigt le parking au bord des dunes.
- Ok, chef.
Nouveau bip sur le téléphone de Rick, alors qu'il manœuvrait pour garer la voiture.
- Gina toujours. « Maintenant Richard ou je t'arrache les yeux ». Tiens rappelle-la, sourit-elle en lui tendant le téléphone, je n'ai pas envie qu'elle s'en prenne aux jolis yeux de mon mari.
- Bon ok, soupira-t-il. de toute façon sinon je vais l'avoir sur le dos jusqu'à la fin de notre séjour.
- Je vais voir la mer ! lança Kate en descendant de la voiture, tandis que Rick appelait à contrecœur son éditrice.
Kate fut tout de suite saisie par la fraîcheur des embruns transportés par la brise qui soufflait sur l'océan. Le doux soleil de cette première matinée de novembre était trompeur, et l'air était plutôt frais. Kate enroula son écharpe autour de son cou, fourra les mains dans les poches de son blouson en cuir, et s'éloigna de la voiture pour rejoindre les dunes surplombant la plage de Marconi.
Perchée au milieu des hautes herbes sur la crête de la dune, elle embrassa du regard l'immensité de l'océan. De ce côté-ci de la presqu'île, la houle venue de la haute mer était forte, et les vagues se fracassaient en rouleaux sur la plage. Elle regarda au loin les surfeurs qui apparaissaient et disparaissaient au gré du roulis des vagues, les rares promeneurs qui évitaient de s'approcher trop près de l'eau, les goélands et les mouettes dont les cris stridents emplissaient l'air, et transportés par le vent, parvenaient jusqu'au sommet des dunes.
Elle ferma les yeux, pour mieux ressentir l'air marin, iodé, qui fouettait son visage, faisait danser ses cheveux détachés, et apportait une fraîcheur revigorante. Elle humait avec délice l'odeur du sel, se mêlant à celle du vent, quand les bras puissants de Rick se refermèrent autour d'elle, son menton venant se caler au creux de son épaule, apportant avec lui la douce sensation de sa joue contre la sienne.
- Mission accomplie, fit-il avec enthousiasme et soulagement.
- Qu'y avait-il de si urgent ? demanda Kate.
- Elle devait programmer un changement de date pour la soirée de lancement de Raging Heat. Il y avait un problème pour la réservation de la salle de réception. Du coup, elle voulait savoir si on était disponibles samedi.
- Samedi ? Comme samedi dans huit jours ? fit-elle, d'un air inquiet.
- Oui.
- Ce n'est pas un peu précipité pour lancer toutes les invitations ?
- Gina dit que c'est faisable. Tu stresses ? demanda-t-il en souriant, toujours blotti dans son cou.
- Un peu. Ce sera notre première sortie officielle … je veux dire, en tant que mari et femme.
- Oui, je suis content.
- Tes groupies vont faire la tronche ! s'exclama Kate en riant.
Il rigola à son tour, lui déposa un baiser sur la joue, et l'entraîna dans le sentier qui sillonnait entre les dunes pour atteindre la plage. Abandonnant leurs chaussures au pied de la dune, ils marchèrent pieds nus dans la fraîcheur et la douceur du sable jusqu'au bord de l'eau, où les vagues venaient mourir silencieusement. Ils se promenèrent ainsi longuement, suivant le rivage, main dans la main, profitant simplement du plaisir de n'être que tous les deux, presque seuls au monde, dans ce cadre enchanteur.
Ils jouèrent comme des enfants à courir les pieds dans les vaguelettes, poussant des petits cris de stupeur saisis par le froid des eaux de l'Atlantique en cette saison. Puis, essoufflés, côte à côte, ils restèrent de longues minutes à regarder l'impétuosité du mouvement de l'océan. De l'eau jusqu'à mi- mollets, ils observaient au loin les vagues se former, gonfler sous le poids de l'eau, et puis s'écraser bruyamment avant d'arriver en clapotant jusqu'à eux. Ils sentaient ensuite le sable glisser sous la plante de leurs pieds, entraîné par l'eau irrésistiblement attirée vers le large. Kate adorait cette sensation qui lui rappelait quand elle était petite. Elle pouvait rester de longues minutes à sentir le sable filer sous ses pieds. Sa mère lui avait expliqué que la lune était à l'origine du mouvement des marées, et de l'agréable sensation du retrait de l'eau sous ses pieds, mais Kate avait mis des années à comprendre le phénomène. Elle sourit. La lune. Rick. « Pas besoin de meurtre, juste besoin de toi ». Là, maintenant, ses mots prenaient tout leur sens. Et la ramenaient irrémédiablement vers ses interrogations, qu'elle allait bien finir par devoir affronter à un moment ou un autre. Et si elle-aussi n'avait pas besoin de meurtre pour être heureuse ?
Elle se tourna pour venir se blottir contre lui. Il enlaça sa taille de ses bras, croisa son regard heureux et son sourire. Il posa sa main sur sa joue, repoussant du bout des doigts les mèches de ses cheveux qui voletaient au gré du vent, et vint poser délicatement ses lèvres contre sa bouche. Sa main glissa dans ses cheveux, tandis qu'il savourait la fraîcheur salée de son baiser. Une vague plus forte que les autres les surprit en venant s'écraser contre leurs mollets, et les éclaboussa des pieds à la tête.
En riant, ils coururent s'asseoir dans le sable sec. Kate assise entre les jambes de son homme, plaqua son dos contre son torse, et ils restèrent ainsi à se câliner, presque sans parler, chacun perdu dans ses pensées, et la contemplation de l'océan.
- A quoi penses-tu ? demanda Kate, au bout d'un moment, en caressant sa main qui l'enlaçait.
- A rien de spécial, répondit-il au creux de son oreille.
- Tu as ton air de penseur. Je sais que tu réfléchis.
- J'ai un air de penseur moi ? fit-il en riant.
- Oui !
- Bon, j'avoue, mon lieutenant. Je pensais à plusieurs choses, mais je vais encore t'exaspérer.
Rick hésitait à interrompre ce doux moment pour expliquer à Kate le fond de sa pensée concernant le suicide de Joshua Black. Il sentait qu'elle-aussi était un peu intriguée, suite à la discussion avec Rose, mais elle avait l'air de tellement tenir au calme de leur week-end romantique. Il mourrait aussi d'envie de lui parler de ce qu'il avait entendu durant la nuit, même s'il pouvait déjà voir son air sceptique et agacé quand il évoquerait l'idée d'un fantôme.
- C'est bien, tu anticipes maintenant ! lança-t-elle en riant.
- A croire que je commence à te connaître.
- Allez, dis-moi, tu en meurs d'envie.
- Tu promets de ne pas te fâcher ? voulut-il s'assurer avant de commencer.
