Chapitre 8

3ème étage du manoir

La lumière les éblouissait, ils ne parvenaient pas à voir le visage de celui qui tenait la lampe, mais reconnurent aussitôt le ton grave et posé de la voix de Spencer.

- Monsieur et Madame Castle ! Est-ce que tout va bien ? lança le majordome, sur un ton calme, et presque un peu inquiet.

- Oh ! Spencer ! fit Rick en arrivant à sa hauteur, et lui donnant une petite tape amicale sur l'épaule comme s'il était content de retrouver son vieil ami.

Spencer ne réagit pas, et se contenta de les toiser de haut, son regard s'attardant sur les armes de fortune que l'un et l'autre tenaient dans leurs mains. Il se demandait ce que ces deux-là étaient venus farfouiller par ici. Est-ce qu'ils se posaient des questions et avaient commencé à mener l'enquête ? Ou bien Richard Castle avait-il simplement réussi à entraîner sa femme sur la piste du fantôme ? Il chercha à sonder le couple pendant quelques secondes en éclairant leurs visages. Ils n'avaient pas l'air suspicieux à son égard, semblaient plutôt calmes, et souriants. Rien d'inquiétant a priori.

- Cette aile du manoir est en travaux, lâcha-t-il, en faisant courir la lumière de sa lampe sur les échafaudages.

- Oui, on a remarqué. C'est un sacré bazar là-dedans, répondit Rick.

- Puis-je me permettre de vous demander ce que vous faisiez ici ?

- On a entendu une porte qui n'arrêtait pas de claquer, expliqua simplement Kate. J'ai le sommeil plutôt léger, et on a préféré monter pour la fermer.

- Mais rassurez-vous Spencer, c'était juste un courant d'air, fit Rick, avec un petit sourire.

- Je n'étais pas inquiet, Monsieur. Mais cette aile est interdite au public. C'est dangereux. Je vous demanderais donc de ne plus venir par ici.

- Bien-sûr, répondit Kate.

- Permettez-moi de vous reconduire jusque votre suite. Je ne voudrais pas que vous vous égariez.

- Merci, vous êtes trop aimable, Spencer, répondit Rick avec un sourire.

Ils suivirent le majordome qui leur éclairait le passage avec sa lampe.

- Il faudrait penser à changer les ampoules, Spencer, on ne voit rien ici.

- Il s'agit probablement d'un problème temporaire, Monsieur. Un fusible peut-être, répondit le majordome. De toute façon, vous n'avez pas à déambuler à cet étage. Ce sont les appartements de Mademoiselle Violet et Amy.

- Nous l'ignorions, mentit Rick.

- Vous ignorez beaucoup de choses, Monsieur. Vous êtes des hôtes bien téméraires, continua Spencer, se laissant aller à une conversation moins formelle et à un ton plus cordial.

Kate se contentait de suivre les deux hommes, laissant Rick essayer, comme à son habitude d'amadouer le majordome. Elle sentait que pour une fois, Spencer semblait un peu plus réceptif et un peu plus ouvert au dialogue.

- Téméraires ? s'étonna Rick, se demandant où il voulait en venir.

- Nos clients n'osent jamais s'aventurer plus loin que le deuxième étage, avec toutes ces légendes qu'on raconte.

- Les légendes ?

Kate comprit que Spencer avait entrepris de chercher à les effrayer avec cette histoire de fantôme. Peut-être voulait-il éviter qu'ils ne traînent dans les couloirs. Mais pourquoi ? Dans tous les cas, avec Rick, il était mal tombé, car plus il lui parlerait de fantômes, plus il aurait envie de traîner dans les couloirs, alléché par les légendes de revenants.

- Un instant, je me suis dit que peut-être vous aviez déniché le fantôme, répondit Spencer, l'air mystérieux.

- Le fantôme ? fit Rick, tout excité d'en apprendre davantage.

- Oui, le fantôme de William Brewster. C'est ici, en haut de l'aile Est, que sir William Brewster a été tué en 1644.

- Il a été assassiné ?

- La légende dit que sa maîtresse l'aurait poignardé par une nuit de pleine lune, et que les hurlements du pauvre William se seraient fait entendre jusqu'à Plymouth.

- C'est pour ça qu'on peut entendre son fantôme hurler la nuit ?

- Je me contente de vous conter la légende, Monsieur Castle. Comme je vous l'ai déjà dit, je n'ai jamais vu de fantôme ici, ni entendu de hurlements. Mais il est vrai que nos hôtes sont en général méfiants.

- Il y a des bruits bizarres quand même dans votre manoir, Spencer.

- Vous savez, Monsieur, les vieilles demeures comme ce manoir ont leur lot de courants d'air et de bruits étranges.


Chambre de Rick et Kate, 23 h 30.

Spencer venait de les raccompagner jusqu'à leur chambre. Après s'être laissé aller à quelques confidences sur la légende du manoir, il s'était replongé dans sa réserve, se contentant de répondre évasivement aux questions de Rick. Il leur avait poliment souhaité une bonne nuit, refermant la porte derrière eux.

- Comment il a su qu'on était là-haut ? demanda Rick à peine entré. Quand je te dis qu'il est flippant !

- Mais non il n'est pas flippant, fit Kate en venant s'asseoir sur le bord du lit pour retirer ses chaussures à talons. C'est son boulot de surveiller ce qui se passe dans le manoir. Et si on a entendu cette porte claquer, lui aussi. Normal qu'il soit monté voir ce qui se passait.

- Il n'y avait pas que la porte et le courant d'air, répondit-il, l'air songeur, en s'asseyant près d'elle.

- Oui, il y avait cette satanée bestiole. J'ai horreur des trucs qui volent ! lança-t-elle en frissonnant.

- J'ai vu ça …, rigola-t-il, le redoutable lieutenant Beckett qui a peur d'une mignonne petite chauve-souris. Les gars vont être morts de rire. Ce cri que tu as poussé !

- Tu n'as pas intérêt de leur raconter ça. J'ai des dossiers te concernant je te rappelle ! Tu peux m'aider s'il te plaît ? demanda-t-elle, en lui tournant les dos, soulevant négligemment ses cheveux, pour qu'il descende la fermeture éclair de sa robe.

- Trouillarde …, rigola-t-il en s'exécutant, tout en déposant un baiser sur son épaule dénudée.

- Merci, sourit-elle en se levant, et faisant glisser sa robe à ses pieds. En tout cas, tu nous as fait grimper là-haut pour pas grand-chose. Un courant d'air.

- Il y avait d'autres bruits, Kate, je ne suis pas fou, continua-t-il en se déchaussant.

- Pas encore totalement, j'ose espérer …, rigola-t-elle en disparaissant dans la salle de bain. Spencer l'a dit, il y a toujours des bruits étranges dans les vieilles demeures.

- Spencer a parlé d'un fantôme … lança Rick.

- Spencer est très malin, et il a compris que tu étais fasciné par les fantômes.

- C'était peut-être le fantôme de William Brewster qui se glissait au milieu des bâches et des outils …, continua-t-il en se levant pour déboutonner sa chemise.

- C'était le vent …, soupira Kate en resortant de la salle de bain, en tenue légère.

- On verra, se contenta-t-il de répondre en enlevant sa chemise.

Kate s'approcha pour l'enlacer par la taille.

- Tu ne laisseras pas tomber tant que tu n'auras pas vu ce fantôme ? demanda-t-elle avec un sourire.

- Non, fit-il, en lui déposant un baiser sur les lèvres.

- Faites qu'il se pointe rapidement …, soupira-t-elle en allant se glisser dans le lit.

Il sourit à l'air exaspéré qu'elle avait pris, tout en enlevant son pantalon, et disparaissant à son tour dans la salle de bain.

- J'ai des révélations très intéressantes à te faire, bien plus croustillantes que ton fantôme, lui lança Kate en jetant un œil à son téléphone, constatant que les gars n'avaient toujours pas appelé.

- Rien ne peut être plus palpitant qu'un fantôme …

- Au cours du dîner, Spencer reluquait mon décolleté, continua-t-elle, tout à fait banalement.

Il passa aussitôt la tête par la porte de la salle de bain, et lui jeta un regard sidéré.

- Spencer ? C'est impossible, lâcha-t-il catégorique.

- Je te jure, il matait mes seins, Castle …

- Bon, techniquement c'est possible, mais Spencer ? On parle de Spencer ... le mec rigide qui n'a pas décroché un sourire depuis hier, qui fait des politesses à n'en plus finir, et qui ne se marre même pas quand je plaisante ? demanda-t-il, sceptique, en venant s'allonger dans le lit.

- Lui-même … j'ai vu ses yeux.

- Pourquoi tu regardais ses yeux d'abord ? s'étonna-t-il.

- J'essayais de le cerner un peu mieux …, et je te dis qu'à plusieurs reprises il a regardé.

- Ok, fit-il en réfléchissant. Donc là c'est le moment où je dois dire que je vais aller me battre avec ce …. majordome pour venger ton honneur bafoué par son regard salace ? Parce que je veux bien mais …. ton honneur mérite-t-il que je meurs ?

Elle éclata de rire.

- Mais non ! Ce n'est pas ça le plus intéressant en plus. Je crois qu'il faisait exprès de me regarder pour rendre quelqu'un jaloux.

- Qui ? Philip ? proposa-t-il très sérieusement.

- Arrête avec cette théorie ridicule. Spencer n'est pas amoureux de Philip. Non, quelqu'un d'autre.

- Savannah ? suggéra-t-il avec un sourire.

- Rick … tu peux réfléchir sérieusement deux secondes ? fit-elle, en soupirant.

Il fit mine de réfléchir sans trouver la solution.

- Margareth Tudor, lâcha Kate. Je pense qu'il y a un truc entre notre majordome si parfait et notre charmante maîtresse de maison.

- Comment tu sais ça ? s'étonna-t-il.

- Parce que pendant que tu discutes immobilier avec Wyatt, j'enquête moi !

- C'est toi qui m'as dit de me faire discret. Alors je me fonds dans le décor. Et figure-toi que Wyatt a des plans intéressants si on veut investir.

- Tu as déjà une maison dans les Hamptons, Castle.

- Oui, mais bon … il faut bien que je dépense tout cet argent. Et c'est superbe ici.

- Si tu ne sais pas quoi en faire, économise pour notre voyage sur la lune ! lança-t-elle en souriant.

- Excellente idée !

- Bon, on en était à Margareth.

- Oui, Margareth coucherait peut-être avec Spencer. Il est si flegmatique, et elle si …. bariolée. On dit bien que les opposés s'attirent, mais là … Tu les imagines au lit ? sourit-il.

- Non, je ne préfère pas ! lança-t-elle en riant. En tout cas, elle a lancé un regard furieux à Spencer quand elle a vu qu'il me regardait. Et lui, figure-toi qu'il a souri.

- Il a souri ? Excuse-moi, Kate, je veux bien croire qu'il t'ait regardée … c'est un homme, même s'il est coincé, et toi tu es si …. enfin voilà quoi….. mais qu'il ait souri ? Non. Spencer ne sourit jamais, même quand je fais des blagues. Et pourtant Dieu sait que je suis drôle.

- Il lui a souri, Castle, comme s'il faisait exprès de me regarder pour la rendre jalouse.

- Si c'est vrai, alors ce serait un sacré coquin. Mais quel rapport avec notre suicidé ?

- Pour l'instant, aucun.

- Merci, Lieutenant Beckett pour cette fantastique avancée dans notre enquête ! lança-t-il en riant. Quelle perspicacité !

- En tout cas, ta super théorie de crime passionnel tombe à l'eau ! répondit-elle en riant à son tour.

- Touché !

Le téléphone de Kate sonna, elle tendit la main sur la table de chevet pour l'attraper.

- Beckett …. Salut les gars …. Je vous mets sur haut-parleur.

- Eh bien, ce n'est pas trop tôt ! lança Rick

- Ah Castle est là aussi, fit Ryan, prenant volontairement un air dépité.

- Où voulez-vous que je sois ?! grogna immédiatement Rick. Pour tout vous dire, on est même au lit là. Et Beckett est toute n….

Kate lui asséna une petite tape sur la tête pour lui intimer de se taire.

- Aïe !

- Bien fait ! lança Esposito.

- Bon, les gars, alors ? reprit Kate. Vous avez pu récupérer les dossiers ?

- Bien-sûr, répondit Esposito. On a prétexté que votre victime était peut-être un gamin porté disparu il y a quinze ans.

- Et ça a marché ? s'étonna Kate.

- Oui, pourquoi ? Ils ont été très coopératifs. Ils nous ont tout transmis.

- Commencez par le rapport d'autopsie.

- Alors, le médecin légiste a conclu à un suicide, expliqua Ryan. Heure de la mort estimée : 1h du matin. Cause de la mort : multiples blessures traumatiques sur l'avant du corps, crâne, cage thoracique et abdomen enfoncés. Analyses toxicologiques et alcoolémie négatives.

- Il n'y a rien concernant la blessure à l'arrière de la tête ? demanda Kate.

- Si. C'est une blessure sérieuse mais qui n'a pas été fatale, causée par un choc avec une surface en pierre selon eux. Ils pensent qu'il n'a pas sauté assez loin, et l'arrière de sa tête a tapé dans le muret sous le balcon. Le coup a pu l'assommer, et il se serait aplati en bas comme une crêpe.

- Ça expliquerait qu'il n'ait pas mis les mains pour amortir le choc, constata Rick.

- Vous avez une photo de la blessure ? demanda Kate, sceptique quant à l'explication fournie par la police de Brewster.

- Oui. On vous envoie ça tout de suite.

- Ce serait donc bien un suicide alors …, fit Kate, surprise, tant ils avaient commencé à croire à la théorie du meurtre.

- Oui, d'autant plus qu'ils ont trouvé une lettre dans sa chambre, répondit Esposito.

- Une lettre ? s'étonna Rick.

- Oui, une lettre de suicide. On vous envoie la photo mais de toute façon l'enquête est bouclée, répondit Ryan.

- Quelle enquête ? Ils n'ont pas enquêté. Ils ont tout juste mis les pieds dans sa chambre, fit remarquer Rick.

- Sur quoi veux-tu enquêter, mec ? L'autopsie conclut à un suicide, la lettre corrobore l'autopsie, expliqua Esposito.

- Un dernier élément, mais ça ne va pas vous apporter grand-chose : il aurait eu un rapport sexuel peu de temps avant sa mort.

- Avec un homme ou une femme ? demanda toute de suite Rick.

- ADN féminin.

- Oh ! Oh ! ça devient intéressant ! Le jardinier s'est doublement envoyé en l'air ! rigola Castle.

- Faire l'amour, et se suicider dans l'heure qui suit, c'est quelque peu étrange comme processus… s'étonna Kate.

- Et sinon, qu'avez-vous appris sur lui ? demanda Rick.

- Rien de sensationnel. Vingt-cinq ans. Né à Boston où il a grandi. Fils unique, élevée par une mère célibataire, décédée il y a cinq ans dans un accident de voiture. Père inconnu. Une scolarité sans souci. Il avait plusieurs diplômes en horticulture et aménagement paysager. Travaillait au manoir Tudor depuis 2010. Pas de casier. Jamais marié. Pas d'enfant.

- Voilà la photo de la blessure, fit Kate en ouvrant le fichier qui venait d'arriver sur son téléphone.

Elle jeta un œil, sans trop s'attarder, à la plaie longue d'une dizaine de centimètres, mais peu large, qui fendillait le crâne de Joshua. Rick se pencha contre son épaule pour regarder également. Ils se lancèrent un regard entendu. Ce ne pouvait pas être un suicide. Ce type de blessure résultait d'un coup qu'on avait asséné sur la tête du jeune homme.

- Ils n'ont rien trouvé dans la plaie ? Pas de particules du mur ? Gravillons … ? demanda Kate.

- Non. La plaie était propre et nette.

- Ce n'est pas le genre de plaie qu'on se fait en tapant sur un mur, fit Rick.

- On s'était fait la même réflexion, se réjouit Ryan, mais on vous laissait le plaisir de le découvrir par vous-même.

- Quelqu'un l'a frappé …, fit Kate en regardant Rick dans les yeux.

- … a cru qu'il était mort, continua Rick, soutenant son regard.

- …. et a balancé le corps, enchaîna Kate.

- …mettant en scène un suicide, termina Rick dans un sourire.

Esposito et Ryan ne répondirent rien.

- Vous êtes encore là les gars ? demanda Kate, étonnée par leur silence.

- Ouais, mais on vous laisse faire votre truc flippant ! ricana Esposito.

- Jetez donc un œil à la lettre, ajouta Ryan.

- Oui, continua Kate en ouvrant la photo suivante.

Ils lurent tous les deux les quelques mots qui s'affichaient en lettres majuscules : « La vie m'est trop douloureuse. Je préfère en finir. Joshua ».

- C'est succinct comme lettre de suicide, constata Rick.

- Tout le monde n'est pas écrivain, fit remarquer Ryan.

- Ils ont vérifié les empreintes sur la lettre ?

- Oui, ce sont les siennes, répondit Esposito.

- Pourquoi c'est écrit en lettres majuscules ? s'étonna Castle.

- Parce qu'on identifie moins facilement l'écriture de quelqu'un avec des majuscules, répondit Kate. Rien d'autre dans la chambre ?

- Non. Pas de traces de sang. Rien de suspect. Enfin, ils n'ont pas envoyé d'équipes d'experts, vu que le suicide a été établi quasiment tout de suite.

- Qui est le lieutenant en charge de l'affaire ?

- Lieutenant Novak, répondit Esposito. Pas très ouvert au dialogue. Ils nous ont filé le dossier, mais quand on a émis des doutes sur la blessure au crâne, le lieutenant Novak a été … comment dire …

- Plutôt antipathique et désagréable, ajouta Ryan.

- Il a dit qu'il n'avait pas besoin des foutus enquêteurs de New-York pour résoudre ses enquêtes, et qu'il n'avait pas de temps à perdre avec un suicide.

- Bon. C'est clair au moins, répondit Kate. De toute façon, si on entre en contact avec la police, on ne pourra plus bénéficier de notre anonymat ici, ni enquêter de l'intérieur. Et on aura du mal à les inciter à réouvrir l'enquête pour le moment.

- Comment on procède ? demanda Ryan.

- On peut enquêter sans eux, répondit Rick.

- On ne peut pas interroger les gens ici, Castle. S'ils se rendent compte qu'on enquête, on court à la catastrophe.

- Vous avez un suspect ? demanda Esposito.

- A part le fantôme vous voulez dire ? ironisa Kate.

- Il y a un fantôme ? fit Ryan, l'air intrigué.

- Non, répondit Kate.

- Oui, répondit Castle.

Il la regarda avec un petit sourire, tandis qu'elle lui faisait les gros yeux.

- Tout le monde ou presque est suspect ici, reprit Kate.

- Si vous ne pouvez pas interroger les suspects, alors il faut trouver l'arme du crime, le lieu du crime, et avec qui couchait le gentil jardinier, fit Esposito.

- On peut peut-être commencer par enquêter dans les pièces auxquelles on a accès.

- Il va falloir la jouer fine, ajouta Rick. On ne peut pas faire trois pas sans tomber sur Spencer.

- Qui est Spencer ?

- Le majordome.

- Waouh un majordome … la classe ! s'extasia Ryan.

- La plaie oui, marmonna Rick.

- Les gars, on va avoir besoin de vous. Il faut chercher tout ce qu'on peut sur les personnes se trouvant ici. Ok ? lança Kate.

- Ok. Pas de problème, répondit Esposito.

- Je vous enverrai la liste. Mais commencez par Savannah et Wyatt Monroe.

- Ils travaillent au manoir ?

- Non, c'est un couple de retraités en vacances ici. Ce sont des habitués, ils savent beaucoup de choses, et ont un bon contact avec le personnel. S'ils sont clean, on pourra s'appuyer sur eux pour nous aider, expliqua Kate.

- Ok. On vous envoie l'intégralité du dossier.

- Merci les gars. On se tient au courant, ok ?

- D'accord. Bonne nuit.

- Bonne nuit.


Bibliothèque, 23h30

Après avoir raccompagné les Castle dans leur chambre, il avait rejoint la bibliothèque, comme il le faisait tous les soirs depuis plusieurs jours. Laisser planer le mystère du fantôme auprès de cet écrivain l'amusait. Lui-même s'était laissé prendre au jeu à son arrivée au manoir. Il y a bien longtemps qu'il savait qu'il n'y avait pas de fantôme, mais le laisser croire aux hôtes égayait la tristesse de ses journées. Richard Castle avait l'air d'y croire sincèrement, comme un enfant. Il l'aimait bien, et devait se retenir parfois de sourire pour garder son impassibilité tant cet homme cherchait à le dérider, avec ses gentilles provocations et son ironie. Il l'aimait bien, tant qu'il ne fourrait pas son nez partout, et se contentait de pister un fantôme.

Il sortit le bout de papier de la tête, et entreprit de se creuser de nouveau la tête pour décoder la phrase mystérieuse. Il était comme ça, obstiné, persévérant. Il y avait quelque chose à comprendre. Il fallait qu'il comprenne.

Enfoncé dans le fauteuil, il s'acharnait à feuilleter et feuilleter encore ce livre qui, il en était sûr, cachait quelque part la clé du mystère. Il y avait trouvé le début de l'énigme il y a quelques années, il allait forcément y trouver un indice pour décoder cette phrase qu'il s'évertuait à comprendre depuis plusieurs jours.

Il était tombé sur le premier élément de cette chasse au trésor un peu par hasard. Ce jour-là, il aidait Violet à ranger dans la bibliothèque les ouvrages qu'elle avait consultés pour ses recherches, et le morceau de papier avait glissé d'un vieux livre poussiéreux. Une dizaine de lignes y étaient inscrites, écrites à la main, mais incompréhensibles de prime abord. Des suites de lettres sans aucun sens. Violet n'avait pas été surprise de découvrir ce message énigmatique. Depuis que son père avait racheté le manoir, elle s'était intéressée de près à l'histoire de la région, et des premiers immigrants qui avaient fondé la colonie de Plymouth au 17ème siècle. Ce jour-là, un peu plus de trois ans auparavant, quand ils avaient trouvé ce morceau de papier, Spencer avait écouté avec délectation Violet lui raconter l'histoire du manoir. Assis face à elle, dans les fauteuils en cuir, il avait bu ses paroles, fasciné autant par son récit passionnant, que par son enthousiasme et la beauté de son visage dont il avait contemplé chaque détail. Ses yeux bleus si profonds, ses boucles noires tombant sensuellement sur ses épaules, la blancheur et la douceur de sa peau au creux de son cou, ses lèvres fines et roses sur lesquelles ses yeux se perdaient au rythme de ses paroles. Il aurait pu l'écouter et la contempler des heures durant. Violet habitait son cœur depuis des années, pour ne pas dire depuis toujours. Ils s'étaient rencontrés pour la première fois au manoir. C'était le premier été que les Tudor passaient dans la demeure que Philip venait d'acheter, et Violet, qui étudiait la littérature et l'histoire américaine à l'université de Boston, avait rejoint ses parents pour quelques jours de détente à Cape Cod. Elle avait la fraîcheur, l'insouciance et la joie de vivre de ses vingt ans. Immédiatement, séduit, il était tombé sous son charme. Il n'avait jamais été vraiment amoureux avant Violet. Les filles allaient et venaient, facilement, sans qu'il ait besoin de s'investir dans une relation. En Angleterre, dans le cadre des soirées arrosées qui suivaient les matchs de rugby, il ne manquait pas d'opportunités, et de filles pour se jeter à son cou, séduites par son physique athlétique. Et puis, il avait suivi Philip Tudor à Cape Cod, adoptant du jour au lendemain une vie plus rangée, dans son costume de majordome qu'il aimait. Il se concentrait sur son travail, presque comme un sacerdoce, fier de faire partie de la grande famille Tudor, et de côtoyer Philip qu'il avait vénéré pendant toute son enfance. Et Violet était arrivée, chamboulant sa nouvelle vie bien structurée et réglée comme une horloge. Il s'était d'abord contenté de la regarder avec plaisir, et puis à plusieurs reprises, ils s'étaient retrouvés tous les deux à discuter de tout et de rien. Il ne parlait jamais de sa vie ni de lui à personne, encore maintenant, mais avec Violet tout était simple et naturel. Il avait vu rapidement qu'elle n'était pas insensible à son charme, qu'elle s'intéressait réellement à lui. Très vite, ils avaient commencé une relation secrète, et d'autant plus excitante, se faufilant dans les couloirs pour se retrouver en douce, se cachant dans les recoins les plus secrets du manoir. Violet était la fille de Philip, son patron, et pour rien au monde il ne fallait qu'il soit au courant. Jamais ils n'avaient considéré leur relation comme quelque chose d'officiel. Violet habitait Boston pour ses études, et ne revenait au manoir qu'aux vacances. Leurs retrouvailles étaient toujours passionnées et intenses. Pendant des années, ils avaient fonctionné ainsi, profitant de l'instant présent, échappant aux regards des parents de Violet, se passant l'un de l'autre pendant des semaines, apprenant à vivre avec le manque. Ils s'aimaient, mais n'en parlaient pas, et n'envisageaient pas l'avenir. Ce jour-là, dans la bibliothèque, ils avaient fait l'amour pour la dernière fois. Il s'en souvenait comme si c'était hier, et en frissonnait encore rien que d'y penser. Le lendemain, Violet retournait en Angleterre pour y valider ses diplômes, et travailler à l'université de Cambridge. Ils avaient décidé, enfin surtout elle, de mettre fin à cette relation sans avenir. Il ne l'avait pas retenue, il ne l'avait pas empêchée de partir. A l'époque, il était persuadé qu'elle avait raison. Il l'aimait, sans retenue, mais sa vie était dédiée à son travail ici, et au service de Philip. Elle l'aimait, mais n'imaginait ni officialiser cette relation, ni continuer à vivre dans le secret et le mensonge. Et cette place qu'on lui offrait à l'université de Cambridge, elle ne pouvait pas la refuser. Ils s'étaient séparés ainsi, le cœur serré, après cette soirée où Violet lui avait raconté l'histoire du manoir, et où il s'était perdu dans la contemplation de celle qu'il allait voir partir, avant de lui faire l'amour une dernière fois.

Il effaça ce souvenir ému et encore douloureux, pour se reconcentrer sur son morceau de papier.


Chapitre 9

Chambre de Rick et Kate, aux environs de minuit.

Kate avait envoyé aux gars la liste de toutes les personnes résidant au manoir pour qu'ils fassent quelques recherches, histoire de vérifier les antécédents de chacun, leur éventuel passé judiciaire, et tout élément qui pourrait, de près ou de loin, avoir un rapport avec l'affaire.

Ils étaient maintenant enfouis sous la couette, dans la pénombre, discutant de l'enquête.

- Tu verrais qui en meurtrier ? demanda Rick.

- Pour l'instant, personne … et tout le monde, sourit-elle. Et toi ?

- Je ne sais pas. Spencer ? proposa-t-il, comme une évidence.

- Si tu crois que c'est le coupable idéal, alors ce n'est pas lui. Ça fait des années que tu me dis que quand tu écris tes romans, le premier suspect n'est jamais l'assassin.

- Waouh … alors tu écoutes ce que je dis …, ironisa-t-il.

- Parfois oui, quand ça ne parle ni de fantôme ni d'espion ni d'extra-terrestre ou ni de tout autre truc loufoque … donc pas souvent ! rigola-t-elle.

Il fit sa moue dépitée, et elle vint lui déposer un baiser sur la joue, avant de se blottir contre lui.

- Tu sais, dès fois, un bon écrivain, un peu dans mon genre, peut faire croire que le premier suspect n'est pas l'assassin alors qu'en fait c'est lui quand même, expliqua-t-il, en caressant doucement son bras.

- Oh ça devient trop compliqué pour moi … Spencer semble le coupable tout désigné : il est impassible, super costaud, dissimule une liaison secrète, apparaît à tout moment de façon subite … Mais tu verras que ce n'est pas lui.

- C'est le majordome Kate ! Quand il y a un majordome dans l'histoire, c'est toujours lui le coupable ! s'exclama-t-il.

- Et si cette fois, l'histoire était différente ? sourit-elle.

- Pourquoi tu es de son côté ? s'indigna-t-il en faisant mine de bougonner.

- Je ne suis pas de son côté, rigola-t-elle. Je pense juste que sous ses airs sévères, il a un grand cœur.

- Il le cache bien son grand cœur …

- Il va falloir procéder comme pour une mission sous couverture. On ne questionne personne directement, à part Rose qui est venue nous trouver d'elle-même, mais il faut s'assurer qu'elle tienne sa langue. Je pense qu'on peut l'éliminer de la liste des suspects.

- Oui. Elle est trop enceinte pour être coupable.

- Trop bouleversée surtout, et trop volubile avec nous pour avoir tué son ami. Il faut faire comme si on poursuivait notre séjour normalement. Donc on met le paquet sur notre côté amoureux transis !

- Ça ne devrait pas être trop difficile !

- Il faut être prudents, Rick. Je ne suis pas en charge de cette enquête, je n'ai ni mon badge, ni mon arme. Et même si tout le monde a l'air très sympathique ici, il y a quand même quelqu'un qui a tué Joshua. Alors, on fait attention.

- Oui, je sais bien, répondit-il en déposant un baiser sur ses cheveux. Ne t'inquiète pas. Allez, câlin bébé !

Il la fit rouler doucement sur le côté, plaqua son torse contre son dos, glissa ses mains sur son ventre, et enfouit sa bouche dans son cou, y déposant un baiser.

- Bébé, c'est papa ! chuchota-t-il en caressant vivement le ventre de sa muse dans l'espoir de le faire réagir.

- Quelle douceur ! ironisa Kate. J'espère qu'il n'était pas endormi le pauvre !

- Il faut le secouer un peu pour qu'il bouge !

- Il est trop petit. Laisse-le donc tranquille, fit-elle en enlaçant ses doigts aux siens pour guider ses mains plus doucement sur son ventre.

- Tu vois, Bébé, Maman veut toujours être le chef …

- Ce n'est pas que je veux l'être, c'est que je le suis, sourit-elle.

- Je t'aime, murmura-t-il tendrement à son oreille.

- Moi-aussi je t'aime, répondit-elle avec douceur.

Pendant quelques secondes, ils se turent, lui, caressant délicatement la peau douce et tendue de son ventre, elle, savourant la tendresse de ses mains.

- Amy a dit que mon amoureuse était belle comme une princesse, chuchota-t-il.

- Ton amoureuse …, sourit Kate, c'est mignon.

- Oui. Et elle a raison, fit-il en déposant un baiser dans son cou. Elle a aussi dit qu'il y avait un fantôme chez elle.

- Rick …, tais-toi …, soupira-t-elle, et dors …

- Bonne nuit mon amoureuse, chuchota-t-il avec un sourire.


Bibliothèque, 2 h du matin.

Il avait retrouvé son fauteuil en cuir, et le livre qu'il feuilletait. Il avait dû s'arracher à la lecture quelques temps pour rejoindre sa chambre. L'heure du couvre-feu était fixée à minuit. Philip tenait à cette règle, sur laquelle il ne tergiversait pas, par souci de rigueur et d'efficacité. Tout le personnel devait avoir regagné sa chambre à minuit. Le lord ne vérifiait pas forcément que ses ouailles étaient bien dans leurs appartements, mais personne ne voulait prendre le risque de subir sa colère s'il venait à les trouver ailleurs. Philip était comme ça. Il était d'une extrême gentillesse, toujours bienveillant envers sa famille comme envers son personnel. Mais il ne transigeait pas avec les quelques règles qu'il avait instaurées, et tenait à ce que sa demeure soit gérée selon la tradition familiale, aussi archaïque que cela puisse paraître pour un homme aussi simple et moderne que lui.

Il avait donc attendu d'entendre dans l'escalier les pas caractéristiques de Philip et Margareth montant se coucher, puis il avait écouté le silence pendant près d'une heure, s'assurant que tout le monde était bien endormi, avant de se glisser le plus discrètement possible hors de sa chambre, et de se faufiler jusqu'à la bibliothèque.

Il avait repris sa lecture d'un ouvrage concernant la colonisation britannique. L'histoire du manoir était sûrement la clé. En lisant, son esprit divagua de nouveau vers les récits de Violet. Suite à ses nombreuses recherches, Violet avait publié une biographie de William Brewster, cet anglais qui, en 1620, avait débarqué sur la côte de la presqu'île qui deviendrait Cape Cod avec sa femme Mary, et ses deux enfants, après un long voyage transatlantique à bord du très célèbre Mayflower, fer de lance de la grande histoire américaine. Elle s'était passionnée pour la vie de ce simple maître des postes originaire du comté de Nottingham en Angleterre qui était devenu en quelques années un des plus riches propriétaires de cette région du Nouveau Monde où tout était à bâtir. Il avait fait construire ce manoir vers la fin de sa vie, dans le plus pur style britannique, mais n'y avait vécu que quelques années avant que sa maîtresse, sur un coup de folie, ne l'assassine. Selon Violet, William Brewster était féru de mystère. C'est lui qui avait élaboré les souterrains et les passages secrets qui parcouraient le manoir et ses entrailles. Le jour où ils avaient trouvé ce morceau de papier, elle n'avait pas été capable de le déchiffrer mais lui avait expliqué que la légende disait que William Brewster avait caché une partie de sa fortune. Spencer était persuadé que ces quelques lignes incompréhensibles étaient un message codé pour trouver ce trésor, donc il ignorait la nature, et Violet avant de partir pour l'Angleterre avait emmené avec elle le morceau de papier, lui promettant de l'étudier et de le déchiffrer. Pendant un an, ils ne s'étaient plus parlé, comme pour mieux s'oublier. Il ne s'était pas attendu à ce que ce soit si douloureux de ne plus la voir, de ne plus la toucher, la prendre dans ses bras, entendre son rire. Il avait souffert. Réellement. De cette douleur poignante qui le prenait aux tripes tant elle lui manquait. Cela avait duré des mois, mais il n'avait pas craqué. Il ne l'avait pas appelée, conformément à ce qu'ils avaient décidé. Il voulait lui laisser la chance de faire sa vie, loin de lui.

Elle avait l'air d'aller bien d'après les bribes d'informations qu'il captait dans les conversations de Philip et Margareth. Et quand elle avait débarqué au bout d'un an, du jour au lendemain, avec son bébé de trois mois, il avait été stupéfait de la voir ici, et bouleversé pendant quelques jours. C'était comme si les efforts qu'il avait entrepris pendant des mois pour l'oublier n'avaient servi à rien. Il lui avait suffi de croiser son regard pour savoir qu'il l'aimait toujours. Mais elle avait un enfant et elle était différente. La jeune femme enjouée, rieuse, délicieuse qu'il avait aimée, et aimait encore assurément, avait laissé place à une femme plus triste et tourmentée. Immédiatement, il s'était demandé si Amy pouvait être sa fille, se prenant à chercher des ressemblances. Il avait essayé de lui parler, mais Violet l'avait violemment rembarré, lui affirmant catégoriquement qu'il n'était pas le père d'Amy. Elle l'avait évité pendant des mois, détournant les yeux quand elle le croisait, fuyant les moments où ils auraient pu se retrouver seuls tous les deux. Il ne comprenait pas pourquoi elle était si froide et refusait tout dialogue, mais se l'expliquait par son refus de retrouver une relation intime avec lui. Peut-être se protégeait-elle ainsi, si elle avait souffert autant que lui de leur éloignement. Elle était si dure avec lui que cela le rendait malade, et il avait décidé de tourner la page, de l'oublier. Mais c'était devenu plus douloureux encore pour lui de côtoyer Violet sans pouvoir l'approcher, lui parler. C'est là qu'avait commencé sa relation avec Margareth, une relation purement sexuelle, pour lui du moins, qui l'amusait, le distrayait, l'empêchait de se morfondre sur son sort. Cela faisait un moment que Margareth lui tournait autour, et un soir, il n'avait plus pensé à rien, malheureux, et avait cédé à ses avances. Il avait commencé à ponctuer son quotidien de différentes distractions, histoire d'échapper à son mal être de courts instants : il jouait à espionner les nuits mouvementées des hôtes, il jouait à faire croire au fantôme du manoir, il jouait avec les sentiments de Margareth. Mais quand il se retrouvait seul dans son lit le soir, avec son chagrin, il ne pensait plus qu'à elle.

Il y a quelques semaines, un soir, Violet avait frappé à sa porte. Elle était apparue, presque souriante, et lui avait donné ce morceau de papier dont elle avait trouvé la signification. Elle n'avait pas oublié. Presque trois ans après ce fameux soir, après leur dernière fois, elle n'avait pas oublié. Il y avait vu un signe de ce qu'elle ressentait encore pour lui. C'était presque la première fois qu'elle lui parlait vraiment depuis trois ans qu'elle était revenue. Pendant les quelques minutes où elle était restée là, sur le pas de sa porte, à lui commenter les quelques lignes, il avait eu l'impression de la retrouver, souriante, sereine. Ils s'étaient concentrés sur la signification du message, qui indiquait qu'il fallait chercher l'indice suivant dans les souterrains du manoir. Violet ne croyait pas vraiment que cette énigme allait le mener à un trésor, mais lui y croyait. Il l'avait remerciée, et elle s'était attardée à le regarder. Il avait senti dans ses yeux toute la tendresse de l'amour qu'elle ressentait encore pour lui. Il avait effleuré sa joue du bout des doigts, elle ne l'avait pas repoussé, avait caressé sa main contre sa joue, comme pour en savourer la douceur, et était partie, aussi vite qu'elle était arrivée. Depuis elle l'avait de nouveau évité, comme si ce court instant sur le pas d'une porte n'avait été qu'un doux rêve.

De nouveau, il s'efforça de ne plus penser à elle, concentrant son attention sur la phrase qu'il voulait déchiffrer. « J'ai la Crainte de ne pas avoir la Patience d'attendre son Amour ». Les mots griffonnés sur son bout de papier usé résonnaient dans sa tête. Cette phrase n'avait aucun sens. Pourquoi était-elle gravée sur les pierres de la cave ? Peut-être était-elle sortie de son contexte. Alors il avait feuilleté plusieurs ouvrages sur l'histoire du manoir Tudor et de Cape Cod, espérant y retrouver la fameuse phrase, en vain. Certains mots portaient une majuscule, cela devait avoir un sens. Mais cela n'avait, pour lui, aucune logique. Il avait tenté plusieurs analyses différentes : inverser les lettres, associer chaque lettre à un chiffre, intervertir les mots, chercher des anagrammes. Mais rien ne prenait de sens. Margareth ne lui avait été jusque-là d'aucune aide. Elle prétextait ne pas être douée pour les messages codés, et même si au début, elle avait cherché elle-aussi le sens caché de ces quelques mots, elle se reposait maintenant sur lui pour faire fonctionner ses méninges et leur ramener le trésor. Il commençait à avoir mal au crâne et à perdre patience. C'était comme si toutes ses réflexions s'emmêlaient dans sa tête, sans qu'il parvienne à retrouver le fil lui permettant d'atteindre la solution. De dépit, il chiffonna son bout de papier et le lança rageusement contre les étagères où s'alignaient sagement des centaines de livres.

Il ferma brusquement le livre qu'il avait ouvert et le rangea à son emplacement dans la bibliothèque. Quelques secondes, les mains posées sur les hanches, il resta là à contempler les livres qui recouvraient les murs sur toute la largeur de la pièce. Ses yeux parcoururent les titres des ouvrages dont il connaissait maintenant par cœur chaque emplacement, dans l'espoir de tomber sur un livre intéressant qu'il aurait pu oublier de consulter. Lassé de jouer les rats de bibliothèque, il agrippa l'étagère la plus à droite, la tira vers lui de toutes ses forces, activant ainsi le mécanisme, puis la fit glisser le long de sa voisine, ouvrant un passage dans le mur. Il s'y glissa, avant de refermer l'étagère, et de prendre soin de l'aligner correctement à son emplacement initial.

Au même instant dans la chambre de Rick et Kate.

Rick ne parvenait pas à trouver le sommeil. Il ne pouvait empêcher son esprit de cogiter sur le pseudo suicide de Joshua Black. Il avait senti Kate s'endormir paisiblement contre lui, mais lui n'avait pas arrêté de se tourner et de se retourner. Elle avait ouvert les yeux quelques secondes en grognant pour qu'il arrête de gigoter. Allongé sur le dos, immobile, il avait tenté de s'endormir. Il était sur le point d'enfin y parvenir, plongé dans cette somnolence où les rêves se mêlent encore à la réalité, quand des bruits légers l'avaient arraché aux bras de Morphée. Une porte qui grinçait légèrement, à l'étage au-dessus du leur, puis quelques pas, et une autre porte qui s'ouvrait. Il s'était redressé brusquement, à l'affût. Quelqu'un se baladait à l'étage, d'une pièce à une autre. Spencer. Eleanor. Rose. Ce ne pouvait être que l'un d'entre eux. La chambre de Violet était au troisième, bien trop loin pour qu'il puisse entendre ses pas. La chambre des Tudor et des Monroe étaient à côté de la leur. C'était forcément un membre du personnel. Lequel se baladait en pleine nuit ? L'un d'entre eux rejoignait-il la chambre d'un autre ?

Kate dormait profondément. Il hésita quelques secondes. Il mourrait d'envie d'aller espionner ce qui se passait à l'étage. Il se pourrait qu'il en tire une information capitale pour l'avancée de l'enquête. Mais il y avait Spencer. Lui qui surgissait toujours inopinément avec sa carrure de catcheur. Et s'il tombait sur lui dans le couloir ? Non, Spencer ne s'en prendrait pas à lui. Il se contentait jusque-là de l'intimider gentiment. Et Savannah l'avait dit : il ne ferait pas de mal à une mouche. A une mouche peut-être pas. Mais à un écrivain trop curieux, qui sait ? Et puis, il savait que sa femme était flic. Il devait bien se douter qu'on ne pouvait pas s'en prendre au mari d'une flic impunément. Mais si sa petite excursion tournait mal, Kate allait se fâcher. Elle lui avait dit d'être prudent. Il tergiversait encore, quand de nouveau il entendit une porte s'ouvrir et se fermer dans un grincement. Sa curiosité était à son comble, il fallait qu'il aille voir ce qui se tramait là-haut. Il pourrait toujours prétexter une insomnie s'il rencontrait quelqu'un … ou courir en criant au secours. Il se leva, enfila un tee-shirt, prit son téléphone, et quitta la chambre discrètement. Tout heureux de pouvoir enfin tirer profit de son application lampe-torche, il avança dans le couloir jusqu'à rejoindre l'escalier. Il n'entendait plus rien, mais était tout excité d'aller écouter aux portes de l'étage, histoire de voir qui faisait des folies de son corps. Kate était persuadée que Spencer couchait avec Madame Tudor. Mais si c'était avec Eleanor ou Rose ?

Il monta l'escalier, et avança dans le couloir du deuxième étage, éclairant l'obscurité avec son téléphone. Il écouta aux premières portes, sans rien entendre. Derrière la porte d'Eleanor Peacok, il crut entendre des chuchotements, mais il tendit l'oreille, ne percevant finalement que le silence. Tout semblait calme et paisible, quand il entendit une sorte de raclement, de glissement de pierres, un bruit presque mécanique qu'il n'arrivait pas à identifier et semblait provenir d'un endroit indéterminé, plus loin dans le couloir. Intrigué, il continuait d'avancer quand le même bruit mécanique l'interpella de nouveau. Il était incapable de dire d'où ça venait, mais immédiatement, des sons de pas, très rapides, attirèrent son attention, comme si quelqu'un courait. Mais cette fois les bruits semblaient venir de l'étage inférieur. Comment était-ce possible ? Il n'y avait qu'un escalier pour descendre, et c'était celui que lui-même venait de gravir. Comment les pas qu'il avait entendus au deuxième étage pouvaient maintenant provenir du premier étage sans que personne ne soit passé par l'escalier ? Il n'avait entendu aucune porte s'ouvrir. Pourtant dans ce manoir toutes les portes faisaient un grincement redoutable. Le fantôme. C'était la seule explication possible.

Immédiatement, il fit demi-tour dans le couloir, pour redescendre l'escalier. Il entendit alors cette fois-ci une porte s'ouvrir et se fermer dans un léger bruissement au premier étage. Il se précipita le plus discrètement possible, pour constater avec stupéfaction qu'il n'y avait personne dans le couloir du premier étage. Mais les marches de l'escalier menant au rez-de-chaussée grincèrent à leur tour. Quelqu'un ou quelque chose descendait. Le fantôme. Il se hâta de parcourir le couloir, de suivre les pas qu'il entendait maintenant sur le parquet du hall d'entrée, puis le couinement de la porte battante de la cuisine. Quand il entra, il vit que la porte de l'arrière-cuisine était fermée, et entendit un glissement mécanique. Il ouvrit, et balaya la réserve avec la lumière de son téléphone. Il ne vit que des bocaux, des caisses, des paquets s'alignant sur des étagères. Il n'y avait personne ici. Les bruits de pas avaient cessé. C'était bien la preuve qu'il y avait un fantôme. Un être humain n'aurait pas pu s'évaporer comme ça.

Il tendit encore l'oreille, mais tous les bruits avaient cessé. Il dut se résoudre à regagner sa chambre, sans faire de bruit, et tomba nez-à-nez avec Savannah, en chemise de nuit fleurie, en haut de l'escalier, une lampe-torche à la main.

- Richard ! Que faites-vous ? chuchota-t-elle.

- J'ai entendu du bruit. Vous aussi ? répondit Rick, se demandant si la vieille dame pouvait être à l'origine de ces bruits.

- Oui. Comme un glissement de pierres et quelqu'un qui courait.

- Ne restons pas là, venez, fit-il en l'entraînant vers les portes de leurs chambres.

- Vous avez vu quelque chose ? demanda Savannah, intriguée.

- Non. Mais vous aviez raison. Il y a quelque chose de bizarre.

- Vous pensez que c'était quelqu'un ?

- Je ne sais pas, répondit Rick, se rappelant qu'il ne fallait pas communiquer avec les Monroe dans l'attente du verdict de la petite enquête menée par les gars.

- Bon, nous verrons ça demain, répondit Savannah.

- Oui. Bonne nuit.

Rick la regarda entrer dans sa suite, puis l'imita, et se glissa dans le lit, près de Kate, toujours endormie. Tout excité d'avoir pisté un fantôme, il mourrait d'envie de la réveiller. Mais il s'avisa que ce n'était peut-être pas une très bonne idée de réveiller sa belle pour lui parler d'un fantôme. Il attendrait le lendemain matin, qu'elle soit reposée et de bonne composition.


Pendant ce temps-là, cave à vins du Manoir Tudor, 3h du matin.

Lorsqu'il était sorti du petit salon au premier étage, il avait aperçu la lueur d'une lampe à l'autre bout du couloir dans la cage d'escalier. Quelqu'un traînait dans les couloirs. Quelqu'un avait dû entendre quelque chose. Il n'y avait que deux possibilités selon lui : Savannah Monroe qu'il avait déjà surprise à plusieurs reprises errante dans le couloir du deuxième étage, et Richard Castle très curieux et téméraire. Il n'avait pas envie de chercher à savoir qui c'était, trop énervé de ne parvenir à déchiffrer cette fichue phrase. Il se contenta d'accomplir son trajet habituel, traversant la cuisine et disparaissant dans le passage secret. Il marcha sur le pavé qui referma le passage et jubila en riant intérieurement à l'idée de la tête qu'avait dû faire celui ou celle qui le suivait en arrivant dans une arrière-cuisine déserte.

Il remonta le souterrain jusqu'à la cave à vins, ferma la porte derrière lui, et alluma la lumière. Il s'enfonça au fond de la pièce, déplaça les caisses de bouteilles entreposées dans un coin, et s'accroupit pour scruter les lettres gravées dans la pierre. « J'ai la Crainte de ne pas avoir la Patience d'attendre son Amour ». Il était revenu ici toutes les nuits ou presque depuis la première fois où le message codé l'avait conduit dans les souterrains du manoir. Et chaque nuit, hypnotisé par les pierres, il traquait un élément qu'il aurait pu ne pas avoir vu la nuit précédente. Il éclaira avec sa lampe le tracé des lettres, usées par le temps, les effleura du bout des doigts, en dessina le contour, scruta chaque rugosité. Il poursuivit son rituel en observant les murs, étudiant les rangées de pierres les unes après les autres. Mais il ne découvrit rien de plus que toutes les autres nuits. Il n'y avait rien d'autre ici que cette phrase incompréhensible. Qu'avait bien pu vouloir dire William Brewster en laissant cette énigme gravée dans les murs d'une cave quatre-cent ans plus tôt ?


Chambre d'Eleanor Peacock, 3h du matin.

Elle avait attendu que Spencer procède à son petit manège habituel, l'entendant s'éloigner vers la bibliothèque, pour envoyer le signal. Elle ne savait pas ce que Spencer faisait toutes les nuits, mais cela ne l'intéressait pas vraiment. Une fois, elle l'avait surpris en train de feuilleter des livres en pleine nuit dans la bibliothèque, mais n'avait pas posé de questions. Comme elle, Spencer faisait partie du personnel depuis une dizaine d'années. Au début, elle avait été séduite par son charisme, sa prestance et son physique sportif. Mais il était toujours très professionnel, jamais un sourire ou presque, jamais un commentaire personnel, ni même une émotion. A l'époque, il leur était arrivé à plusieurs reprises de se retrouver seuls tous les deux après leur journée de travail. Ils avaient discuté un peu mais Spencer n'avait pas vraiment parlé de lui. Elle avait été étonnée de le voir redevenir un homme ordinaire. Dans ces moments-là, son masque de majordome s'effaçait, et il redevenait lui-même : il était plus souriant, gentil et bienveillant. Il n'avait pas parlé de lui, mais s'était intéressée à elle. Elle lui avait raconté qu'elle avait grandi à North End, le plus vieux quartier de Boston, où ses grands-parents avaient immigré, puis fondé un restaurant. Il avait eu l'air captivé par l'histoire, plutôt banale, de sa vie. Elle lui avait narré quelques-unes des péripéties de sa jeunesse, et il avait même ri plusieurs fois. Elle avait parlé aussi de la façon dont elle avait rencontré Philip Tudor vingt ans plus tôt. Elle n'avait que dix ans à l'époque, et tous les jours après l'école, elle venait aider au restaurant familial. Elle y faisait ses devoirs, mais surtout, elle y passait beaucoup de temps dans les cuisines avec Bianca, sa grand-mère, qui se faisait une joie et un devoir de lui transmettre son amour de la cuisine italienne. Un jour, ce jeune homme anglais était venu dîner avec un groupe d'amis. Elle leur avait servi leurs desserts, et Philip lui avait gentiment demandé de quoi était fait son tiramisu pour être aussi délicieux. La petite fille qu'elle était avait commencé à énumérer poliment la liste des différents ingrédients, mais Philip l'avait interrompu avec un sourire, en lui disant qu'il ne fallait pas révéler les secrets de sa grand-mère, car c'était son trésor, sa richesse. Il était revenu toutes les semaines pendant une année, la plupart du temps avec d'autres jeunes hommes, souriants et enjoués comme lui, mais plusieurs fois aussi seul avec une jeune fille très jolie. Elle avait appris qu'il faisait des études de management à l'université de Boston et que cet homme, si simple, gentil, et souriant, était un lord britannique de sang royal. Ce qui l'avait le plus étonné, toute petite qu'elle était, c'est qu'il était marié, et avait une petite-fille de cinq ans là-bas dans son lointain pays. Régulièrement, il rentrait en Angleterre pour les voir, mais elle trouvait que ce devait être difficile pour la petite fille de ne pas voir son papa, et s'était étonnée de voir Philip si souvent avec cette jeune femme qui venait au restaurant. Spencer avait eu l'air fasciné par ce qu'elle lui racontait sur Philip. Elle avait alors tenté sa chance. Ils étaient dans le petit salon, assis dans le canapé, et une chose en entraînant une autre, elle l'avait embrassé, presque furtivement, mais Spencer l'avait fermement repoussée. Jamais un homme ne l'avait repoussée, elle avait pourtant de quoi faire tomber n'importe lequel de ces messieurs dans ses filets. Spencer n'avait rien dit, mais s'était contenté de quitter la pièce. Ils n'avaient jamais reparlé de cet incident. Mais le majordome s'était tenu éloigné d'elle, et plus jamais ils n'avaient parlé seuls tous les deux en dehors du cadre professionnel. Elle avait supposé qu'il avait déjà une petite-amie, même si elle ne le voyait jamais quitter ou presque le manoir, ou bien qu'il était homosexuel. Il n'y avait que ça pour expliquer qu'il ne cède pas à la tentation face à ses nombreux atouts.

Jack Mustard patientait depuis plusieurs heures, planqué parmi les bâches, l'amas de matériaux et d'outils stockés au dernier étage de l'aile Est. C'était pour lui le seul moyen d'entrer dans le manoir sans se faire repérer. Tous les accès classiques étaient sécurisés. Philip avait installé des systèmes de sécurité sophistiqués sur les portes et les fenêtres de tous les corps du bâtiment. Mais il n'avait pas pensé aux accès souterrains. Ce n'était pas la première fois qu'il se planquait là-haut, loin de là. Mais aujourd'hui, il avait manqué de peu de se faire prendre. Une bâche avait cédé sous l'effet du vent, et le courant d'air qui s'était engouffré avait fait claquer la porte, et tomber cette pile de planches. Il avait entendu ces gens parler dans le couloir. Une femme et un homme qui étaient venus vérifier d'où venait ce raffut. Ils ne les avaient jamais vus au manoir. Ce ne devait être que des clients. Rien d'inoffensif a priori. La femme semblait mener le jeu. D'après les bribes de conversation qu'il avait entendues, c'était elle qui décidait. Et elle n'avait pas eu peur de pénétrer dans l'obscurité. Il avait failli lâcher un éclat de rire quand l'homme avait supposé que les bruits étaient ceux d'un fantôme. Il s'était tapi tout au fond de la pièce, son revolver à la main, prêt à agir. Il n'avait jamais tiré sur personne, mais s'il fallait qu'il le fasse pour protéger le secret de son plan, il le ferait. Heureusement pour lui, et pour eux, ce bon vieux Spencer était apparu comme par miracle pour les reconduire docilement dans leur chambre.

Son téléphona, silencieux, s'illumina, recevant le message d'Eleanor. Il se faufila dans le couloir du troisième étage qu'il connaissait par cœur, entra dans le bureau, et disparut, presque dans un claquement de doigts. Moins d'une minute plus tard, il sortit par la salle de billard au deuxième étage, et se glissa tel une ombre jusque la chambre d'Eleanor. Il entra sans frapper.