Chapitre 10
Chambre d'Eleanor, 2h30.
Elle était là, sublime, assise au bord de son lit, à l'attendre. Elle lui sourit, mutine. Il verrouilla la porte, posa son revolver, et s'assit près d'elle. Il la contempla, posa sa main sur sa cuisse dénudée, et s'empara de sa bouche furieusement. Leur baiser se prolongea quelques secondes, puis, semblant tenter de calmer ses ardeurs, il arracha sa bouche à la sienne.
- Qui sont l'homme et la femme que vous avez comme clients ? demanda-t-il en chuchotant. Pas les vieux, les autres ?
- Richard et Katherine Castle, murmura-t-elle. Pourquoi ?
- Ils peuvent poser problème ? voulut-il vérifier.
- Je ne pense pas.
- Qu'est-ce que tu sais sur eux ?
- Pas grand-chose. Elle est enceinte, et ils ont l'air très amoureux. Ils viennent de New-York. Ils sont gentils. C'est tout ce que je sais. Pourquoi ?
- Ils trainaient au troisième étage tout à l'heure. C'était moins une qu'ils tombent sur moi.
- Spencer a dû leur parler de ses histoires de fantômes, expliqua-t-elle.
- Il faut que tu en apprennes un peu plus sur eux.
- Comment veux-tu que je fasse ?
- Je sais que tu n'aimes pas trop te mêler de ce qui se passe ici, mais si on veut que notre plan fonctionne, on ne doit prendre aucun risque. Il faut savoir qui ils sont, ce qu'ils font là, et s'ils peuvent faire foirer notre plan d'une manière ou d'une autre. Ok ?
- Ok. Je vais essayer. Je demanderai à Rose, elle doit en savoir davantage.
- Merci, ma belle.
- Tu as entendu pour Joshua ? fit-elle.
- Quoi Joshua ?
- Il s'est suicidé la nuit dernière. Il a sauté par la fenêtre, expliqua-t-elle.
- Ce n'est pas plus mal. Un curieux de moins, répondit-il, sans la moindre compassion.
- Jack ! C'est de Joshua que tu parles ! s'exclama-t-elle, d'un air indigné.
- Quoi ? Lui-aussi il t'a sauté ? demanda-t-il agacé.
- Non.
- T'es sûre ? Parce que tu tires une drôle de tronche, fit-il remarquer.
- Arrête, il ne s'est jamais rien passé avec Joshua. Mais je le voyais tous les jours, c'était un gamin sympa, donc forcément ça me fait un peu bizarre qu'il soit mort.
- Ouais, ben sympa ou pas, il est mieux là où il est, grogna Jack.
Elle baissa la tête, prenant un air triste.
- Hé ma belle …, ne sois pas triste. Désolée. Je sais que Joshua était cool. Un peu curieux, mais cool. Pense à la belle vie qui nous attend, il n'y a que ça qui compte. Ok ?
Elle le regarda en souriant.
- Voilà, je préfère ça. Regarde, on passe à la vitesse supérieure, je t'ai apporté la caméra, fit-il en sortant de son sac un minuscule petit boîtier noir.
- Ça ? C'est une caméra ? s'étonna-t-elle en scrutant l'objet.
- Oui, bébé. Ça, c'est un petit bijou de technologie.
- Où tu l'as eu ?
- Philip en a fait installer dans le laboratoire de la boîte. Il devient parano avec la sécurité le pauvre. J'en ai piqué une, il n'y verra que du feu. Regarde, fit-il en manipulant l'objet devant ses yeux, tu le fixes là où je t'ai dit, et après ça fonctionne tout seul.
- Ok. Et comment on voit ce que ça filme ?
- Il y a un système Wi-Fi. Les images vont arriver sur ton pc. Il faut juste que je m'occupe de faire quelques réglages, répondit-il en allumant son ordinateur portable.
- Ce n'est pas trop compliqué ? Parce que je ne suis pas très douée en informatique, moi.
- Non, c'est très simple. Je me chargerai d'analyser les images, continua-t-il en faisant courir ses doigts sur le clavier. Toi tout ce que tu as à faire, c'est entrer dans la chambre de Monsieur et Madame. Tu fixes ça où il faut. Et le tour est joué.
- Comment je fais pour entrer dans leur chambre ? Je suis la cuisinière, pas la femme de chambre. Et il y a les clients qui traînent dans les couloirs, et Rose, et Spencer.
- Sois maligne un peu. Tu ne réfléchis pas plus loin que le bout de ton nez, dès fois. Propose à Rose de l'aider pour le ménage. Et fais en sorte qu'elle soit obligée de quitter la chambre.
- Ok. Ça doit être faisable.
- Philip et Margareth ont une soirée caritative demain à Boston. Ils vont ouvrir le coffre à un moment à un autre, sûrement en fin de journée. Il faut que tu aies installé la camera dès demain matin. Ok ?
- D'accord. Je vais essayer.
- Non, tu ne vas pas essayer. Tu vas réussir.
Elle le regarda quelques secondes se concentrer sur ce qu'il faisait. Leur plan était censé être infaillible, mais il y avait, à son goût, beaucoup de prise de risques. Elle n'était pas aussi douée que lui pour mentir, se faufiler, se cacher dans l'ombre et raser les murs.
- Voilà, c'est bon, fit-il en refermant l'ordinateur. Il ne nous manque plus que le code, l'opportunité, et on passe à l'action.
- Et si on passait à un autre genre d'action là maintenant ? fit-elle, séductrice, en posant sa main entre ses jambes, tâtonnant à travers son pantalon.
- Combien de temps il nous reste avant que Spencer ne revienne ? répondit-il en l'embrassant fougueusement.
- Si c'est comme d'habitude, trente minutes et il aura rejoint sa chambre, répondit-elle alors qu'il la renversait sur le lit, faisant courir ses mains sur tout son corps.
- Ok. Dix minutes, et je file. On ne peut pas prendre de risque. Pas maintenant, ajouta Jack, en déboutonnant son pantalon, et ouvrant sa braguette.
- Dix ? C'est suffisant, gémit-elle alors qu'il se faisait de plus en plus impétueux.
Quand Spencer rejoignit sa chambre une demi-heure plus tard, réglé comme une horloge, Jack Mustard était déjà remonté dans l'aile Est, s'était faufilé à travers les travaux, retrouvant le chemin du souterrain qui le conduisait sous les jardins, et plus loin, en dehors du parc, à l'air libre.
Chambre de Rick et Kate, 6h
Kate était réveillée, de bonne heure, comme à son habitude. C'était peut-être le claquement de la pluie qu'elle entendait tomber depuis un moment déjà, qui l'avait tirée de son sommeil. Les mains posées sur son ventre, elle savourait son petit rituel du matin, ce moment, où elle profitait du plaisir de sentir leur bébé grandir en elle. C'était souvent l'un des seuls moments de calme dans ses journées mouvementées, avant le réveil de Rick, avant que le rythme d'une enquête les entraîne en dehors de leur cocon familial. Le soir, dans le calme qui précédait leur coucher, c'était Rick qui câlinait leur bébé avant qu'ils ne s'endorment. Mais le matin, à l'aube c'était son moment.
Elle se perdit dans ses pensées, sans cesser d'embrasser délicatement son ventre de l'étreinte caressante de ses mains. Elle se sentait fatiguée, mais ne parvenait plus à dormir. Elle se serait bien passée de cette enquête, mais elle devait reconnaître que celle-ci, plus ou moins sous couverture, dans un vieux manoir, avait quelque chose d'inédit et d'excitant. Enquêter discrètement allait être délicat : d'abord ils ne connaissaient pas l'endroit et tous ses recoins, ensuite il y avait quand même du monde ici, et ils ne pourraient pas fourrer leur nez partout. Peut-être que Rose allait pouvoir les aider. Elle ne pouvait pas être à l'origine du meurtre de Joshua. C'était impossible. Kate avait déjà eu affaire à des actrices redoutables de talent, mais là, non. Les larmes de Rose étaient des plus sincères. Elle était bouleversée et se posait de réelles questions. Elle connaissait bien le manoir, les relations entre les différents membres du personnel. Il allait falloir approfondir et l'interroger. Mais elle était enceinte, « jusqu'au cou » comme disait Rick, de sept ou huit mois peut-être. Pouvaient-ils se permettre de la mettre en danger en l'impliquant dans cette enquête ? L'idée de Rose enceinte l'amena à sa propre grossesse. Elle-aussi s'exposait à un risque en se lançant à la chasse à l'assassin. Mais c'était son métier. Seulement maintenant, elle exposait aussi leur enfant à un risque. Et lui ne l'avait pas choisi. Elle n'avait pas son arme. Cela la tracassait. Elle était flic, et sons son arme, sans son badge au fond de sa poche, elle avait l'impression de ne pas l'être complètement, et se sentait vulnérable. Sans son arme, elle ne pouvait pas faire pression sur un adversaire, et pouvait être amenée à se battre physiquement. Comment se battre en étant enceinte ? Il ne fallait pas qu'elle prenne un mauvais coup. Quel danger y avait-il réellement dans ce manoir ? Le meurtrier qu'ils recherchaient n'était probablement pas un tueur sanguinaire. Il se pourrait même que la mort de Joshua ne soit qu'un accident. La seule blessure étant un coup à la tête qui n'avait pas été fatal. Joshua n'avait pas été tué de sang-froid par un psychopathe. Sa mort était certainement la conséquence de sombres histoires tenues secrètes.
Elle se tourna sur le côté pour observer Rick, profondément endormi. Dans la pénombre, elle le regarda quelques secondes avec tendresse, observant sa poitrine se soulever légèrement au rythme régulier de sa respiration. Il était tout excité à l'idée de pourchasser un assassin. Lui et son fantôme. Elle sourit en pensant à son enthousiasme enfantin, qui pouvait l'exaspérer bien souvent, mais qui l'attendrissait et la charmait indubitablement. Doucement, elle glissa sa main sur son torse, et lui déposa un bisou sur la joue, avant de se lever discrètement.
Elle entrouvrit légèrement les rideaux pour constater qu'un déluge s'était abattu sur Cape Cod. La pluie tombait en trombes d'eau dans l'obscurité, cinglant les arbres, et frappant le gravier de la cour. Le ciel avait l'air si chargé de nuages qu'elle n'apercevait ni la lune, ni le moindre rayon d'un soleil levant. Elle referma le rideau, et s'approcha du petit secrétaire pour en sortir quelques feuillets de papier et un stylo. Elle alluma la petite lampe pour ne pas faire trop de lumière, et s'assit à la table, déplaçant les objets qui l'encombraient : la bouteille de Champagne qu'ils n'avaient pas ouverte, les magazines sur la grossesse que Martha lui avait conseillé de lire, et le vase que Rose avait rempli la veille d'un joli bouquet d'asters couleur bleu et vermeil.
Elle prit quelques minutes pour lire le mail envoyé par les gars comprenant entre autre le rapport d'autopsie de Joshua. Puis elle passa un long moment à mettre par écrit les différentes informations dont ils disposaient concernant la mort de Joshua et chacun des suspects potentiels, dont elle avait exclu Rose. Elle répertoria la liste des pièces du manoir dont elle avait connaissance. Il fallait qu'ils trouvent où Joshua avait reçu ce coup à la tête. Ce n'était sûrement pas dans sa chambre, sinon la police aurait forcément vu du sang quelque part. Concernant la chambre de Joshua, le rapport ne précisait pas grand-chose d'intéressant : aucune trace de lutte, tout était en ordre, rien de suspect. La lettre de suicide avait été trouvée sur sa table de chevet, sans enveloppe, juste rédigée sur une feuille de papier blanche. La police n'avait trouvé aucun papier similaire dans la chambre, mais plusieurs stylos dans le tiroir de sa table de chevet. S'ils s'en tenaient à leur théorie, Joshua n'avait pas rédigé cette lettre. Cette idée était confortée par le fait que les quelques mots étaient écrits en majuscules. Alors qui avait écrit cette lettre ?
S'il n'avait pas été frappé dans sa chambre, cela impliquait que son corps ait été transporté jusqu'à sa chambre qui se trouvait au deuxième étage. Elle voyait mal quelqu'un prendre le risque de transporter un corps s'apparentant à un poids mort de soixante-dix kilos depuis le rez-de-chaussée ou le premier étage. Il allait donc falloir dans un premier temps concentrer leurs recherches sur les pièces du deuxième étage : la bibliothèque, la salle de billard, la buanderie, les chambres du personnel.
Pour Kate, il y avait pour l'heure cinq suspects potentiels : Philip, Margareth, Spencer, Eleanor, Violet. Elle excluait les Monroe et Rose de la liste. Parmi ces suspects, il n'y avait que Philip et Spencer qui étaient capables de soulever seuls ou de traîner ce corps. Et encore, porter soixante-dix kilos à bout de bras n'était pas simple, même pour quelqu'un de costaud. Ils ne pouvaient donc pas exclure qu'au moins deux personnes aient agi de concert pour dissimuler le drame qui se serait produit. Et enfin, il y avait la piste de l'étranger qui se serait introduit dans le manoir. Il fallait qu'elle vérifie le système de sécurité, pour voir s'il y avait des moyens d'entrer en douce dans la demeure après minuit. Trouver les alibis de chacun s'avérerait inutile. Rien n'était vérifiable. Ils étaient tous censés dormir à l'heure du crime. Il n'y avait pas de caméras de sécurité dans les couloirs. Trouver les mobiles était par contre indispensable. Pour l'instant, elle n'avait pas l'once d'un début d'idée sur ce qui avait pu amener l'un ou l'autre des suspects à donner la mort à Joshua. Par tous, le jeune jardinier avait été décrit comme quelqu'un de gentil, serviable, sans problèmes. La seule note négative était les quelques tensions, toutes relatives, qui avaient pu avoir lieu entre Spencer et Joshua. Mais cela remontait à plusieurs mois.
Son téléphone vibra, l'arrachant à ses réflexions. Elle lut le message d'Esposito qui lui confirmait qu'il n'y avait rien à signaler concernant Savannah et Wyatt Monroe. Ils n'avaient pas de casier judiciaire, et n'avaient jamais été mêlés à aucune affaire. Des gens très simples et sans histoires. Kate se réjouit à l'idée de pouvoir utiliser leur connaissance des lieux et leurs liens avec le personnel du manoir pour faire avancer les choses.
Elle regarda l'heure. Il était presque 7h30, et elle réalisa que cela faisait plus d'une heure qu'elle réfléchissait. Elle se laissa tomber en arrière sur sa chaise, et contempla l'étendue de papiers recouvrant à présent la table. Elle allait devoir se passer de son tableau blanc pour résoudre cette enquête. Elle jeta un œil vers le lit, où Rick dormait toujours profondément enfoui sous la couette, malgré le jour qui commençait à poindre derrière les rideaux. Elle rassembla un peu toutes les notes qu'elle avait prises, puis décida d'aller prendre sa douche, histoire de laisser le temps à Rick de se réveiller.
Mais une fois douchée, et habillée, elle constata qu'il dormait toujours à poings fermés. Il était maintenant plus de 8 heures. Elle se souvenait qu'il avait eu du mal à s'endormir la veille, n'arrêtant pas de gigoter.
Elle s'assit au bord du lit. Il était allongé sur le dos, la couette remontée jusque sous le menton, et dormait profondément.
- Mon coeur…, chuchota-t-elle doucement, en observant ses réactions.
- Mais il ne cilla pas.
- Rick, c'est l'heure de se réveiller.
Il marmonna quelque chose, mais elle fut incapable d'en comprendre le sens. Elle fit glisser ses doigts doucement dans ses cheveux en bataille, puis contre sa joue, et il finit par ouvrir les yeux, difficilement.
- Hey …, murmura-t-elle dans un sourire.
- Hey …, sourit-il, en attrapant délicatement sa main sur sa joue pour y déposer un baiser.
- Tu es une vraie marmotte ce matin, fit-elle gentiment remarquer.
- Oui, j'ai eu du mal à m'endormir, répondit-il en baillant.
Il hésita une seconde à lui dire ce qu'il avait fait cette nuit. Elle était souriante, et avait l'air radieuse et en forme.
- En fait, je n'ai pas fait que dormir cette nuit, lâcha-t-il banalement.
- Qu'est-ce que tu as fait ? s'étonna-t-elle.
- J'ai entendu du bruit, alors je suis sorti ... vérifier …. dans les couloirs …
Il avait hésité à terminer sa phrase tant plus il parlait, plus les yeux de Kate s'assombrissaient.
- Rick … Tu te moques de moi ? demanda-t-elle en soupirant, visiblement fâchée.
- Euh … non …
- Il y a un meurtrier dans ce manoir, et toi tu te balades tout seul en pleine nuit dans les couloirs ! s'exclama-t-elle en haussant le ton.
Elle se leva, et alla s'asseoir à la table en lui lançant un regard noir.
- Et bien … en fait …, tenta-t-il d'expliquer, en s'asseyant au bord du lit, et en baillant.
- Non, mais sérieusement, ce serait bien si je pouvais éviter de te retrouver assommé ou écrasé en bas d'un balcon, continua-t-elle, sur un ton plein de reproches.
Il faillit sourire, trouvant qu'elle dramatisait peut-être un peu les choses. Mais il s'abstint, en lisant dans son regard une réelle inquiétude.
- Kate, si je suis sorti, c'est que ça ne craignait rien, fit-il, calmement, essayant de relativiser la situation.
- Qu'est-ce que tu en sais ? Je pense que Joshua devait se dire la même chose. Il ne devait pas s'attendre lui non-plus à finir assommer et balancer par-dessus son balcon.
Il préféra ne rien répondre.
- Hier soir, je te dis qu'il faut qu'on soit prudents, et toi tu ne trouves rien de mieux à faire que d'aller explorer le manoir la nuit. Et tout seul en plus ! lança-t-elle.
- J'avais mon apply lampe-torche …, répondit-il en se frottant les yeux.
- Tu crois que j'ai envie de rire ? fit-elle avec un regard furieux, mais aussi affecté.
Il la regardait s'énerver contre lui, et sentait que son agacement cachait quelque chose de plus profond.
- Tu n'es ni flic, ni aventurier, ni chasseur de fantôme ou je ne sais quoi encore. Pourquoi tu ne peux pas juste écouter ?! le sermonna-t-elle, toujours fâchée.
- C'était plus fort que moi. Et en plus, si tu savais ce que j'ai vu, continua-t-il, espérant qu'elle soit intriguée par l'agitation dont il avait été témoin cette nuit.
- Quoi ?
- Un fantôme.
- Le mot était sorti tout seul, et immédiatement, il se maudit lui-même. Les conséquences allaient être désastreuses vu l'état de sa belle.
- C'est comme ça que tu comptes m'amadouer ? Avec un fantôme ? J'en ai marre de ton fantôme. Tu délires complètement.
- Ok. Bon je ne dis plus rien.
Elle se tut à son tour, et fit mine de se replonger dans les notes qu'elle avait rédigées à l'aube. Il s'extirpa du lit, traversa la chambre, sans lui jeter un œil, pour aller s'enfermer dans la salle de bain. Elle ne pouvait pas croire qu'après leur excursion jusqu'au troisième étage hier soir, qui n'avait fait que prouver que son fantôme était un courant d'air, il ait encore trouvé le moyen de se balader dans ce manoir lugubre en pleine nuit. Il était vraiment inconscient, et incapable de réfléchir deux secondes quand il avait ses histoires ridicules de fantômes en tête. Et s'il était tombé sur le meurtrier ? Dieu seul sait comment celui-ci aurait réagi. Même si ce n'était pas un psychopathe sanguinaire, il avait maquillé la mort de Joshua en suicide, et avait donc l'esprit suffisamment machiavélique pour chercher à dissimuler sa culpabilité. Il aurait très bien pu s'en prendre à Rick. A cette idée, elle sentit son cœur se serrer quelques secondes. Depuis quelques semaines, depuis que son ventre avait commencé à s'arrondir et sa grossesse à devenir concrète, elle s'inquiétait plus que d'accoutumée, pour elle, mais aussi pour lui. Elle se prenait à être plus prudente quand elle était sur le terrain, faisait attention de ne pas prendre de coup quand elle appréhendait un suspect, ne passait plus nécessairement devant quand, avec les gars, ils entraient dans le repère d'un supposé meurtrier. Force est de constater que Rick, lui, n'était pas inquiet le moins du monde, vu les risques qu'il prenait. Elle avait en tête plein d'interrogations qu'elle hésitait à lui confier, et à affronter elle-même par peur du changement que tout cela pouvait impliquer dans leur vie. Lorsqu'ils avaient appris qu'elle était enceinte, ils avaient parlé du fait qu'elle puisse arrêter quelque temps de travailler, mais pas du tout du danger qu'impliquait son métier, pour elle, pour le bébé qu'elle portait, pour lui qui la suivait comme son ombre, et pour eux, en tant que parents. Mais c'était son métier, c'était leur vie. Elle soupira, cessa de réfléchir, et imagina Rick dans le couloir, avec son téléphone en guise de lampe-torche, en train de suivre un fantôme imaginaire. La scène devait être cocasse. Elle sourit, puis se leva, et ouvrit les rideaux pour laisser la lumière du jour pénétrer dans la chambre. Il pleuvait à verse, et sous les trombes d'eau, le jardin paraissait bien gris et triste. D'un côté, le mauvais temps l'arrangeait, car ils n'auraient pas d'explication à fournir pour le fait qu'ils passeraient la journée à traîner au manoir, et pourraient ainsi mener l'enquête.
Rick s'était glissé sous la douche, se réveillant peu à peu sous l'effet de l'eau chaude. Il avait l'impression d'avoir à peine dormi avec ses aventures nocturnes. Il se disait qu'il aurait mieux fait de se taire. Il n'en voulait pas à Kate d'être fâchée contre lui. Il s'y attendait, mais peut-être pas dans ses proportions-là. Il savait qu'elle était en colère parce qu'elle s'inquiétait. Certes, il y avait un meurtrier. Mais ce n'était quand même pas comme si un psychopathe assoiffé de sang errait dans les couloirs. Il était un peu surpris qu'elle se fâche à ce point. Il lui était déjà arrivé de s'inquiéter par le passé, mais peut-être que maintenant qu'ils étaient mariés, qu'ils allaient avoir un enfant, cette inquiétude prenait pour elle une autre dimension. Pour la première fois depuis qu'ils étaient mariés, en réfléchissant, il réalisa que quand ils enquêtaient ensemble, il n'était plus simplement son partenaire, mais aussi son mari et le père de son enfant. Quand il se mettait en danger, comme il l'avait fait cette nuit, il lui faisait courir le risque, même minime, d'avoir à vivre sans lui, et à son enfant de grandir sans son père. Elle se punirait toute sa vie durant s'il lui arrivait quelque chose alors qu'elle n'était pas avec lui pour le protéger. Comment avait-il pu ne pas voir ça avant ? Il s'en voulait.
Il éteignit l'eau, se sécha, et sortit de la salle de bain, une serviette enroulée autour de la taille. Elle semblait perdue dans la contemplation du jardin, debout devant la fenêtre. Il l'enlaça, collant son torse dans son dos, et posant ses mains sur sa taille, il l'embrassa sur la joue.
- Tu es encore tout mouillé, grogna-t-elle gentiment, en sentant la fraicheur de son visage dans son cou.
- Pour cette nuit, je suis désolé, Kate. Excuse-moi, je n'avais pas pensé à …. Enfin, je n'avais pas pensé, tout court.
Elle se tourna vers lui, regarda sa mine déconfite, ses cheveux mouillés et ébouriffés, ses yeux bleus emplis de tendresse. Il eut été inutile qu'il aille plus loin, il était déjà pardonné, mais pour le plaisir de l'entendre s'excuser, elle le laissa continuer.
- Tu as raison. C'était risqué …, ajouta-t-il, avec un air penaud.
- Bien-sûr que j'ai raison, se contenta-t-elle de répondre.
Il sourit.
- Ne souris pas …, ronchonna-t-elle en plongeant ses yeux dans les siens.
- Pourquoi ? demanda-t-il le sourire rivé aux lèvres.
- Je suis fâchée, alors ne souris pas !
Il continua de la regarder en souriant, sachant très bien qu'elle était en train de craquer.
- Promets-moi de ne plus faire de trucs dangereux sans moi ?
- Promis. Juré. Dès qu'un truc dangereux se présente, je t'appelle.
- Je ne vais plus dormir moi si je dois surveiller ce que tu fabriques la nuit.
- C'est promis. Je ne quitterai plus la chambre même si tout un gang de revenants déambule dans le couloir !
- Ne promets pas des choses que tu ne pourras pas tenir ! lança-t-elle en souriant.
Il se pencha pour l'embrasser, passant ses bras autour d'elle pour la serrer contre lui. Il savoura avec plaisir la tendresse de ses lèvres, et de ses mains qui se posèrent sur son torse.
- Cette enquête t'inquiète ? demanda-t-il doucement, en la regardant dans les yeux.
- Je n'ai pas mon badge, et pas mon arme …, soupira-t-elle, évitant de répondre directement.
Ce n'était pas le moment de se lancer dans une grande discussion sur les risques du métier.
- Mais tu as ton redoutable partenaire, sourit-il.
- C'est vrai, fit-elle en lui donnant un baiser avant de reprendre : Bon, raconte-moi ce que tu as fabriqué cette nuit. Mais je ne veux pas entendre une seule fois les mots fantôme, revenant, spectre et toute la clique de tes amis imaginaires.
- Mais …
- Débrouille-toi !
Il lui raconta le bruit des portes qui s'ouvraient et se fermaient, le son mécanique qu'il avait entendu à deux reprises, les pas passant du deuxième au premier étage sans emprunter l'escalier, et la disparition dans l'arrière-cuisine. Et tout ça, en parvenant à ne pas prononcer les mots interdits.
- Je comprends que tu aies pu t'imaginer un truc paranormal …, lâcha-t-elle en réfléchissant.
- Ah, tu vois …
- Mais il y a une explication rationnelle, Rick, forcément. La prochaine fois que tu entends quelque chose, je viens avec toi.
- Vraiment ? Tu viendras avec moi à la chasse aux f….
- Je viendrai avec toi pour voir ce qui se trame ici.
- Chouette ! fit-il en l'embrassant.
- En attendant, si on allait déjeuner ?
- Oui, répondit-il en s'éloignant pour enfiler son jean.
- J'ai eu un message d'Espo. Les Monroe sont clean. Il faut qu'on les voie ce matin, et qu'on mette en place une stratégie.
- D'accord. C'est quoi toute cette paperasse ?
- C'est notre tableau …, sourit-elle, enfin ce qui est censé y ressembler.
- Tu as bien bossé dis donc, tu es levée depuis quelle heure ?
- Six heures, comme d'habitude. Mais moi je ne me promène pas la nuit, donc je dors !
Chapitre 11
Chambre de Violet, 8h30.
Cette nuit encore, elle avait mal dormi, essayant de comprendre ce qui avait bien pu arriver à Joshua pour qu'il se suicide. Tout en se préparant, assise devant sa coiffeuse, elle réfléchissait. Elle avait vu Joshua le soir de sa mort. Il était venu lui parler, et avait quitté sa chambre quelques minutes avant minuit. Il était bien vivant. Elle n'avait rien remarqué de particulier. Il n'avait rien d'un homme qui allait se suicider une heure plus tard. Ce soir-là, Rose s'était occupée de faire dîner Amy et de la coucher, alors qu'elle-même était sortie retrouver des amis. En rentrant vers onze-heures trente, elle était tombée sur Joshua qui faisait les cent pas dans le couloir devant la porte de sa suite, attendant sans doute son retour. Il voulait lui parler, et intriguée, elle l'avait fait entrer. Amy dormait tranquillement dans la chambre voisine. Elle appréciait Joshua, qui se montrait toujours très gentil et serviable. Il lui arrivait de jouer avec Amy dans les jardins, et il avait même installé une balançoire, rien que pour elle. Joshua était un de ces jeunes hommes toujours souriants et enjoués, qui croquait la vie à pleine dents. Par certains côtés, il lui rappelait son père. Ils avaient la même gentillesse dans le regard, et la même bienveillance naturelle envers les gens. Elle n'avait jamais parlé intimement avec lui, et ne le connaissait pas vraiment. Ils se côtoyaient mais entretenaient des rapports cordiaux et distants. Elle le savait très proche de son père, et beaucoup moins de Spencer. Pour une raison qu'elle ignorait, son père s'était pris d'une sympathie profonde pour Joshua, et elle sentait que cela déplaisait à Spencer. Depuis son retour, elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, et évitait les contacts avec le personnel du manoir, surtout masculin. Par conséquent, elle n'avait pas cherché d'explications au comportement des uns et des autres.
Quitter Spencer trois ans auparavant avait été la décision la plus douloureuse qu'elle avait eu à prendre, et cette douleur l'avait détruite à petit feu. Elle était convaincue que leur relation était vouée à l'échec. Son père aurait renvoyé Spencer s'il l'avait appris. Il avait parfois des principes quelque peu archaïques. Il l'imaginait épouser quelqu'un de leur rang, et pas un simple roturier, un domestique qui plus est. Au quotidien, il ne considérait pas les membres de son personnel comme des domestiques. Jamais il ne les rabaissait ou ne les prenait de haut et il avait toujours un regard bienveillant sur eux. Quiconque rencontrait son père pour la première fois était toujours à mille lieues de s'imaginer que du sang royal coulait dans ses veines. Et il lui avait inculqué cette modestie, cette simplicité qu'elle avait fait sienne à son tour. Mais quand il s'agissait des traditions séculaires, Philip ne dérogeait pas aux règles. Il n'imaginait certainement pas voir sa fille unique s'en amouracher de son majordome. Quant à Spencer, être au service de Philip était une vocation. Il l'adorait, le vénérait presque et s'en voulait même parfois de devoir lui cacher la relation qu'il entretenait avec sa fille. Spencer dédiait sa vie corps et âme à Philip. Là encore, elle ignorait d'où lui venait cet attachement viscéral envers son père.
Quand elle avait eu cette opportunité de travailler à Cambridge, elle y avait vu une échappatoire. Même si cela lui arrachait le cœur, c'était l'occasion qui lui permettait de rompre cette relation sans avenir. Elle savait qu'elle allait souffrir quelques temps, que Spencer allait lui manquer. Cela faisait des années qu'ils partageaient cette complicité, cet amour, exaltés par le secret qu'il leur fallait protéger. Du jour au lendemain, elle était partie vivre sa vie, loin de lui. Et le souvenir de ses mains sur elle, de ses baisers la hantait encore aujourd'hui. Elle avait appris très peu de temps après ses débuts de conférencière à Cambridge qu'elle était enceinte. Le monde s'était écroulé sous ses pieds. Sa première réaction avait été de vouloir avorter. Elle ne pouvait pas porter l'enfant de Spencer, le fruit d'un amour impossible. Constamment cet enfant lui rappellerait le passé, l'empêcherait de passer à autre chose. Son père allait être anéanti d'apprendre qu'elle était enceinte sans être mariée, sans lui avoir présenté qui que ce soit. Elle allait le décevoir, ruiner l'image qu'il avait d'elle. Margareth allait être déçue elle-aussi, elle qui l'avait chaperonnée lors de ses premiers rendez-vous, avait écouté les premiers émois de ses amours adolescentes, et avait toujours eu une oreille attentive pour elle. Mais jamais elle n'avait pu lui parler de Spencer pour autant.
Elle avait longtemps hésité, ses convictions religieuses se heurtant aux impératifs de sa vie et à ses sentiments. Et elle avait gardé son enfant. Aujourd'hui encore parfois, quand elle regardait sa petite Amy, elle se maudissait d'avoir un temps voulu qu'elle ne naisse jamais. Etrangement, son père avait bien réagi. Il l'avait sermonné au début, mais n'avait pas vraiment posé de questions. C'était comme s'il comprenait sans avoir besoin d'en savoir plus. Pour elle, la grossesse avait été une épreuve difficile. Elle était hantée par le souvenir de Spencer, qui lui manquait à chaque instant. C'était une douleur qui lui semblait insurmontable, et elle culpabilisait d'être si malheureuse alors qu'elle était enceinte. Elle avait sombré dans une profonde dépression, et après la naissance d'Amy, son père l'avait obligée à revenir aux Etats-Unis, au sein de la demeure familiale. Son mal-être était tellement grand qu'elle avait accepté, une parcelle d'elle-même se disant que peut-être revoir Spencer l'apaiserait, même si vivre son amour pour lui demeurait impossible. Les premiers temps, cela avait été tout aussi difficile. Spencer avait tenté de lui parler, mais elle s'était forcée à le repousser constamment, violemment parfois, pour l'empêcher de continuer à l'aimer. Elle n'avait pas le choix. Elle l'évitait, esquivait son regard, fuyait sa présence, souffrant en silence. C'est Amy sa petite fille qui l'avait aidée à aller mieux, jour après jour. Amy n'avait rien demandé. Elle était là, il fallait qu'elle soit là pour elle. Lentement, elle était sortie de cette espèce de torpeur, avait retrouvé le sourire, et un certain goût à la vie. La présence de Spencer dans le manoir était devenue rassurante, apaisante. Savoir qu'il était là, pas loin d'elle, même si elle feignait toujours de l'ignorer, lui faisait du bien. Elle se concentrait sur Amy, et sur ses projets littéraires. Elle travaillait sur un nouvel ouvrage, qui occupait ses pensées et son temps. Par hasard, elle était retombée sur ce morceau de papier que Spencer avait trouvé il y a trois ans, et qu'elle avait décodé, mais oublié depuis le temps. Du bout de papier froissé, ses pensées avaient dévié vers lui, ce soir-là, leur dernière fois. Et sans réfléchir, pour une fois, elle était allée le trouver dans sa chambre. Il avait eu l'air surpris de la voir, l'avait regardé avec sa tendresse habituelle, comme si ses sentiments ne changeaient pas malgré sa froideur à son égard, comme si jamais il ne lui en voulait, même si elle le rejetait constamment. Avec son bout de papier à la main, elle avait compris en un instant que jamais elle n'arriverait à passer à autre chose. Spencer l'avait écoutée, passionné, contemplatif. Sa main sur sa joue. Sa douceur. Elle avait senti une boule se former au fond de son estomac. Pour la première fois depuis trois ans, elle n'avait pas pu le repousser, elle n'avait pas pu fuir son regard, ni s'empêcher de caresser cette main aimante.
Joshua était venu la trouver vendredi soir. Il avait surpris quelque chose qu'il n'arrivait pas à garder pour lui. Il en avait parlé à Rose, mais elle était trop jeune pour comprendre les implications de tout cela, et trop préoccupée par ses propres soucis personnels. Il y a de ça plusieurs semaines, il avait aperçu Margareth et Spencer en train de s'envoyer en l'air, c'était ses mots, dans une salle en travaux de l'aile Est. Violet avait fait mine d'encaisser la nouvelle, mais sa détresse avait dû se lire sur son visage car Joshua s'était inquiété de la voir devenir livide. Il ignorait évidemment tout de sa relation passée avec Spencer, sinon il ne serait sûrement pas venu se confier à elle. Ce ne pouvait pas être vrai. Spencer ne pouvait pas coucher avec Margareth, qu'elle considérait comme sa mère. Il ne pouvait pas lui faire ça. Il l'aimait encore, elle le savait, ses yeux, la caresse de sa main ne pouvaient pas avoir menti. Et Margareth ne pouvait pas tromper son père avec son majordome. Joshua racontait des bêtises. Elle lui avait demandé pourquoi il venait lui parler de ça. Joshua avait expliqué qu'il avait de la peine pour Philip, et qu'il ne supportait pas de savoir ce que son patron ignorait. Il hésitait à garder le secret ou le révéler. Ne sachant pas quelle était la part de vérité dans ce qu'il venait de lui révéler, elle lui avait évidemment conseillé de se taire, lui demandant si Spencer et Margareth savaient qu'il était au courant. Il avait dit que non, et qu'il n'en avait parlé qu'à Rose. Son esprit s'était mis à imaginer Spencer faire l'amour à Margareth, et la douleur s'était emparée de tout son être, comme un coup de poignard. Elle s'était énervée contre Joshua. Hors d'elle, elle avait hurlé, le traitant de menteur, lui demandant s'il cherchait à détruire la famille en propageant de telles rumeurs. Mais il était resté catégorique sur ce qu'il avait vu. Il avait essayé de la calmer, mais elle s'en était pris à lui, en criant, elle l'avait peut-être même frappé de ses mains. Elle ne se souvenait plus vraiment. Il s'était débattu pour la repousser et avait fini par partir, la laissant en pleurs dans sa chambre. Mais Joshua était en vie la dernière fois qu'elle l'avait vu. Si elle avait su qu'une heure après il serait mort, elle aurait agi autrement. Pourquoi s'était-il suicidé ? Le poids de ce secret n'était quand même pas si lourd à endurer.
De légers coups frappés à la porte la tirèrent de ses réflexions. Amy dormait encore, elle allait devoir la réveiller d'ici peu. Elles devaient rejoindre Philip et Margareth à Brewster pour l'office du dimanche.
Elle ouvrit, et resta figée dans l'entrebâillement de la porte, en voyant Spencer. Il se tenait là, dans son uniforme de majordome, mais ce n'était pas le majordome qui venait la trouver. C'était l'homme. Elle ne le sentait pas à l'aise, comme s'il avait longuement hésité à venir frapper à sa porte. Depuis cette main posée sur sa joue il y a quelques temps, elle ne lui avait pas parlé, l'évitant le plus possible. Et depuis vendredi, elle se sentait si malheureuse, du fait de la révélation faite par Joshua, puis du suicide du jeune jardinier, qu'elle n'avait plus aucune envie de lui adresser la parole. Si avant son esprit s'était remis à tergiverser pour savoir si elle devait céder de nouveau à son cœur, depuis vendredi, il était clair pour elle que Spencer était rayé de sa vie.
- Bonjour Violet, commença-t-il calmement.
- Que veux-tu ? demanda-t-elle froidement.
- Je vais m'occuper de réparer l'éclairage du couloir, donc je vais être obligé de couper par moment l'électricité dans ta suite. Je voulais te prévenir au cas où …
- D'accord, répondit-elle en commençant à refermer la porte.
- Attend … J'aurais aussi besoin de ton aide, s'il te plaît, continua-t-il.
Elle était furieuse contre lui, blessée, mais ne put s'empêcher de lui répondre.
- Pour ?
- Le trésor. Je n'arrive pas à déchiffrer l'énigme, lâcha-t-il simplement.
Il vit son regard s'assombrir, et son visage se crisper.
- Tu veux que je t'aide ? Avec ce que j'ai appris ? Tu te moques de moi ? s'exclama-t-elle, en haussant le ton.
- Ce que tu as appris ? s'étonna-t-il, surpris de lire de la colère en elle.
- Ne fais pas l'innocent. Il paraît que tu couches avec elle, lâcha-t-elle d'un ton accusateur.
Il détourna les yeux, incapable de soutenir le regard plein de reproches et de tristesse qu'elle posait sur lui. Comment avait-elle su ? Une vague de chagrin le submergea. Elle devait être anéantie de savoir qu'il avait couché avec une autre. Savoir qu'il lui avait fait du mal lui brisait le cœur. Mais elle avait été si distante, si froide avec lui. Il ne pouvait plus vivre ainsi à attendre que quelque chose se passe, ou même que peut-être rien ne se passe jamais. Il ne pouvait plus supporter cette souffrance quotidienne. Il avait été faible avec Margareth. Mais c'était le seul dérivatif qu'il avait trouvé à son mal-être. Il aurait pu nier, mais il en était incapable. Il ne pouvait pas lui mentir, pas à elle.
- Qui t'a dit ça ? demanda-t-il timidement en relevant les yeux vers elle.
- Quelle importance ? fit-elle, la voix brisée.
- Qui le sait ? Ton père est au courant ? s'inquiéta-t-il.
- Tout ce qui te tracasse c'est de savoir qui est au courant ?
Il regarda ses yeux se charger de larmes. Il ne l'avait jamais vue pleurer. Même le jour où elle était partie, ils s'étaient efforcés tous les deux de sourire. Son chagrin lui broya le cœur.
- Violet, laisse-moi entrer … je vais t'expliquer, tenta-t-il avec douceur.
- Non. Après tout, tu fais ce que tu veux de ta vie, on n'est plus ensemble depuis longtemps.
- C'est vrai. On n'est plus ensemble parce que tu l'as voulu ainsi, Violet.
- Tu étais d'accord, fit-elle froidement.
- Parce que j'avais le choix peut-être ?
Elle ne répondit rien, détournant les yeux à son tour, tentant de sécher ses larmes du bout des doigts.
- Margareth franchement ? Tu n'as trouvé personne d'autre ? La femme de mon père, que soi-disant tu aimes plus que ton propre père ! Comment peux-tu lui faire ça à lui ?
- Je ne suis pas le seul fautif. Margareth a …
- C'est toujours plus facile de reporter la faute sur les autres, le coupa-t-elle sèchement.
- Oui, je suis coupable. J'ai couché avec elle. Que veux-tu que je te dise ? Tu crois que j'en suis heureux ?
- Tu couches toujours avec elle ?
- Non. Pas depuis que tu es venue l'autre soir dans ma chambre.
Elle ne répondit pas, se contentant de pleurer, submergée par le chagrin.
- Ne pleure pas Violet s'il te plaît …
Ses mots eurent l'effet inverse de celui escompté. L'empathie de Spencer lui arracha de nouveau des sanglots. Il ne put s'empêcher de s'avancer vers elle, et de la prendre dans ses bras, au risque qu'elle le repousse violemment. Mais il ne pouvait pas la voir pleurer sans réagir. Il referma ses bras autour d'elle, prenant sa tête contre son torse. Il caressa ses cheveux et son dos, tentant de l'apaiser.
Elle avait envie de hurler, de le frapper. A cet instant, elle le haïssait, pour le mal qu'il lui avait fait, et pour la tendresse dont il faisait toujours preuve envers elle et qu'elle se maudissait de ne pouvoir ignorer. Son parfum, ses bras rassurants, la douceur de sa voix. Elle ne put le repousser.
Il attendit qu'elle se calme et qu'elle reprenne ses esprits avant de desserrer son étreinte. Trois ans qu'il ne l'avait pas prise dans ses bras. Même si le moment était triste et douloureux, il aurait voulu que cet instant dure une éternité. Mais il la laissa s'échapper de ses bras.
Sans le regarder, elle commença à refermer la porte.
- Violet, attend …
- Je n'ai plus rien à te dire, Spencer, répondit-elle, la voix encore enraillée par le chagrin.
- C'est Joshua qui te l'a dit ? C'est pour ça que tu l'as …
- Quoi ? Qu'est-ce que j'ai fait à Joshua ? s'exclama-t-elle, sur un ton à la fois étonné et furieux.
- Violet …
- Qu'est-ce que tu crois que j'ai fait à Joshua, Spencer ? demanda-t-elle cherchant à comprendre où il voulait en venir, en le regardant cette fois-ci dans les yeux.
- Je vous ai entendu crier vendredi soir, peu de temps avant que …
- Joshua s'est suicidé, non ?
- Oui, bien-sûr, répondit-il.
- Tu sous-entends qu'il s'est suicidé parce que je me suis énervée contre lui ? demanda-t-elle avec étonnement, en le fusillant du regard.
- Non. Enfin …, répondit-il, ne sachant plus comment se tirer du guêpier dans lequel il venait de se fourrer.
- Va-t'en, Spencer.
- S'il te plaît, laisse-moi te parler. Tu es si distante avec moi … Violet, je t'en prie.
- Va-t'en. Je ne veux plus te voir.
Elle claqua la porte, et il se retrouva seul face à sa détresse et ses interrogations. Il se maudit d'avoir couché avec Margareth, il maudit Joshua d'avoir été tout raconter à Violet. Elle commençait à se laisser aller de nouveau, elle n'avait pas repoussé le geste tendre qu'il avait eu pour elle la dernière fois sur le palier de sa porte, et maintenant tout était fini. Elle était malheureuse, et jamais elle ne lui pardonnerait.
Et la mort de Joshua ? Il s'était persuadé que ce devait être Violet qui s'était énervée contre lui, et l'avait frappé à la tête. Pourquoi s'était-il imaginé un tel scenario ? Parce qu'il l'avait entendue crier après Joshua dans sa chambre une heure plus tôt. Comment avait-il pu croire que Violet ait pu tuer quelqu'un ? Il n'avait voulu que la protéger. Ce qu'il avait fait, il l'avait fait pour elle. Il aurait fait n'importe quoi pour elle.
Grand salon, 8h45
Quand Kate et Rick rejoignirent le salon pour le petit-déjeuner, les Monroe étaient attablés autour de leur café et de gaufres encore fumantes. La pièce était assombrie par le temps maussade, et la grisaille de la pluie qui n'avait pas cessé de tomber, balayant la cour de graviers, dans un bruit cinglant qui résonnait jusque dans le salon. Savannah et Wyatt les saluèrent avec enthousiasme, tandis que Kate et Rick s'installaient à leurs côtés.
- Comment allez-vous ce matin ? demanda Savannah.
- Bien merci. Le réveil a été moins agité qu'hier, répondit Kate avec un sourire.
- Votre mari vous a raconté ? poursuivit Savannah en se penchant vers Kate.
- Je lui ai raconté, répondit Rick, avant même que Kate n'ait pu répondre.
Kate lui lança un regard interrogateur.
- Cette nuit, dans le couloir, j'ai rencontré Savannah, expliqua Rick.
- On a entendu du bruit vous savez …, ajouta la vieille dame.
- Vous aussi vous avez un conjoint qui découche ? fit Wyatt avec un sourire à l'intention de Kate.
- Ne m'en parlez pas …, sourit Kate.
- Bonjour Monsieur et Madame Castle, fit Rose en entrant, chargée de tasses de café.
- Bonjour, firent ensemble Rick et Kate.
- Voilà pour vous, Madame, continua Rose en servant Kate, et pour vous, Monsieur.
- Merci, Rose.
Rose semblait moins affligée que la veille. Elle s'enquit poliment de savoir s'ils avaient passé une bonne nuit, et s'ils avaient tout ce qu'ils désiraient pour le petit déjeuner.
- Monsieur et Madame Tudor ne sont pas là ce matin ? s'étonna Kate.
Ils sont allés à Brewster pour rencontrer le révérend Oliver avant l'office de onze heures. Il faut préparer les funérailles de Joshua, expliqua-t-elle tristement.
- D'accord. Et Spencer ? reprit Kate, essayant de sonder qui était présent ou non au manoir.
- Spencer est au troisième étage, il s'occupe des problèmes électriques. L'éclairage n'a toujours pas pu être rétabli depuis hier.
- Avez-vous une pause au cours de la matinée pour que l'on puisse discuter Rose ?
Rose soutint le regard de Kate, et comprit que le lieutenant de police avait peut-être réfléchi à ce qu'elle lui avait confié la veille.
- Cela concerne Joshua ? chuchota la jeune fille en se penchant vers elle.
- Oui, répondit Kate.
- J'ai une pause à onze heures, répondit Rose avec un sourire.
- Ok. Rejoignez-nous dans notre suite, d'accord ?
- Oui, Madame.
- A quelle heure rentrent Monsieur et Madame Tudor ? demanda Rick.
- Ils vont à l'office de onze heures, donc ils ne seront pas rentrés avant le début d'après-midi.
- Très bien.
- Violet et Amy vont à l'office également ? demanda Rick.
- Oui, bien-sûr. La famille Tudor ne manque jamais l'office du dimanche.
- Ok. Merci Rose. Filez avant qu'on vous surprenne à discuter avec nous, ajouta Rick avec un sourire.
La jeune femme sourit, et quitta la pièce rapidement. Kate se réjouit que toute la famille Tudor soit de sortie ce matin. Il n'y aurait que les aller-et-venue de Spencer et Eleanor à éviter quand ils allaient enquêter tout à l'heure au deuxième étage. Elle commença à boire son café. Il ne fallait pas qu'ils perdent trop de temps à déjeuner.
- Vous avez appris quelque chose de nouveau concernant Joshua ? demanda Savannah, dont la curiosité avait été attisée par la conversation pleine de sous-entendus entre Rose et les Castle.
- Oui. Est-ce que vous êtes prêts à nous aider pour savoir ce qui est arrivé à Joshua ? demanda Kate.
- Bien-sûr, répondit aussitôt Savannah, sans réfléchir une seconde.
- Ma chérie, peut-être devrait-on savoir de quoi il en retourne avant, ajouta Wyatt, en se levant, ayant fini de déjeuner.
- Il a raison, fit Rick.
- On va vous expliquer, et ensuite vous prendrez une décision, continua Kate. Mais on ne peut pas parler ici. Retrouvez-nous dans une demi-heure dans notre chambre, ok ?
- Très bien, répondit Savannah en se levant à son tour.
- Soyez naturels si vous croisez Spencer, il ne doit rien savoir, ajouta Kate, toujours un peu sceptique quant à la capacité de Savannah à garder les secrets.
- Cela va de soi, répondit la vieille dame.
- A tout à l'heure, alors.
Ils les regardèrent quitter le salon, et se retrouvèrent tous les deux.
- Bon je crois que notre week-end romantique vient de prendre officiellement fin …, soupira Kate, en buvant une gorgée de café.
- Tant qu'on est tous les deux, ça reste romantique, sourit-il en mordant dans sa gaufre.
- Si on veut ..., répondit-elle, peu convaincue. Qu'est-ce que tu as fabriqué avec Savannah cette nuit ?
- Je l'ai trouvée en haut de l'escalier quand je suis remonté de la cuisine. Elle avait entendu du bruit elle-aussi.
- Elle fouine partout. Tu vois, je t'avais dit que vous étiez fait pour vous entendre ! Aussi inconscient l'un que l'autre ! lança-t-elle en souriant.
- Tu crois que ce qu'on a entendu peut avoir un lien avec la mort de Joshua ?
- Je ne sais pas. Il y a des choses étranges dans ce manoir.
- Par quoi on commence alors ?
- On va aller vérifier les pièces du deuxième étage, pendant que la famille Tudor est sortie.
- Et les Monroe ?
- S'ils veulent nous aider, ils vont se charger de surveiller les couloirs, et d'occuper Spencer s'il vient à traîner par-là, répondit Kate.
- Il faut aussi qu'on les interroge sur la soirée où Joshua est mort. Savannah est une vraie commère, elle a peut-être vu ou entendu quelque chose d'intéressant sans savoir que ça l'était.
- Oui. Mais ça me gêne un peu de les impliquer autant …, on parle quand même d'un meurtrier là, continua Kate.
- Savannah est une vraie pipelette, tout le monde le sait ici. Personne ne sera surpris si elle pose des questions ou si elle furète un peu partout, expliqua-t-il en sirotant son café.
- Peut-être. Mais il ne faut pas que ça leur attire des ennuis.
- On va les briefer. Et ça va aller.
- J'espère, répondit-elle en avalant la dernière bouchée de sa gaufre.
- C'est trop cool, non ? fit-il en la regardant avec un sourire tout excité.
- Quoi ? sourit-elle.
- Ici ! lança-t-il avec enthousiasme. Un manoir plein de secrets, un meurtre, des suspects mystérieux, une arme inconnue.
- Tu es irrécupérable …, soupira-t-elle avec un large sourire.
Il se mit à réfléchir à quelque chose, comme si une idée lumineuse venait de lui traverser l'esprit.
- Mais oui, c'est ça ! Pourquoi je n'y ai pas pensé plus tôt ? demanda-t-il se parlant à lui-même.
- A quoi ? s'étonna Kate.
- Le manoir Tudor. Joshua Black, Rose, Violet, Miss Peacock. Le meurtre. On ne sait pas dans quelle pièce, on ne sait pas avec quelle arme, énuméra-t-il comme autant d'évidences.
- Et bien quoi ? fit Kate, ne comprenant toujours pas le fond de sa pensée.
- Le Cluedo, lâcha-t-il avec un sourire.
- Quoi le Cluedo ?
- Ma chérie, il va falloir qu'on joue à autre chose qu'au Scrabble ! sourit-il.
- Je connais le Cluedo, Castle, mais …, fit-elle en réfléchissant, comprenant tout à coup où il voulait en venir.
- On dirait une partie de Cluedo. Les personnages ont des noms plus ou moins similaires à ceux de nos suspects, le contexte est le même ! s'exclama-t-il, de plus en plus excité.
- On dirait oui … sauf que le cadavre est bien réel.
- Sauf si c'était une mise en scène.
- Une mise en scène ?
- Un jeu organisé par tout le monde ici, dont chacun serait un acteur.
- C'est impossible. Tu crois que Rose simule sa souffrance ? Et Philip ? Ils sont sincèrement effondrés.
- Il y a parfois de très bons acteurs.
- Non, Castle, on a le rapport d'autopsie, le rapport d'enquête. Les gars ont contacté la police locale.
- Les gars ont déjà participé à une mise en scène de meurtre je te rappelle. Un anniversaire mémorable.
- C'était avec moi. Il s'agissait de se jouer de toi. Ils ne me mentiraient pas à moi. Et comment veux-tu qu'ils aient fabriqué de faux rapports ? Je crois qu'ils ont autre chose à faire de leur journée, surtout en mon absence, et avec Gates sur le dos.
- C'est vrai. Tu as raison.
- Ce n'est pas un jeu, Castle.
- Oui. Mais c'est quand même bizarre.
- C'est le hasard. Un pur hasard.
