Chapitre 12
Chambre de Rick et Kate, 9h30.
Ils avaient fait asseoir Savannah et Wyatt à la table, recouverte des papiers sur lesquels Kate avait soigneusement compilé toutes les informations qu'ils avaient en leur possession. Elle leur avait expliqué les résultats de l'autopsie de Joshua Black, la blessure à sa tête qui était la conséquence d'un coup qu'on lui avait asséné. Elle leur avait parlé de leur théorie selon laquelle Joshua avait été frappé, puis qu'on l'avait probablement cru mort, et qu'on avait jeté son corps pour faire croire à un suicide, rédigeant une lettre pour qu'il n'y ait aucun doute possible. Elle leur avait montré la photo de la lettre, histoire de voir s'ils reconnaissaient éventuellement l'écriture de quelqu'un. Mais cela ne leur disait rien. Elle avait enchaîné en leur expliquant que Joshua avait certainement été frappé dans l'une des pièces du deuxième étage et qu'il allait falloir trouver laquelle pour faire avancer l'enquête. Elle avait terminé par leur expliquer pourquoi ils ne pouvaient pas compter sur la police locale qui avait déjà bouclé l'affaire.
Rick s'était tu pendant tout le temps où Kate faisait le point avec les Monroe. Il s'était contenté de les observer, tentant d'analyser leur attitude. Pour une fois, Savannah avait gardé le silence, buvant les paroles de Kate. Il voyait son regard s'illuminer à chacune des nouvelles informations qu'elle apprenait. Il n'y avait aucun doute que cette histoire l'intéressait, et que Kate piquait sa curiosité au vif. Wyatt avait écouté, silencieux lui-aussi, jouant à triturer les boucles de sa barbe blanche du bout des doigts. Il avait eu l'air horrifié quand Kate avait décrit la blessure au crâne, et les manigances du meurtrier pour maquiller l'assassinat en suicide. Rick était quasiment persuadé que ses deux-là n'avaient rien à voir avec la mort de Joshua.
Kate avait fini ses explications, et les dévisageait tous les deux, son regard courant de l'un à l'autre, guettant leurs réactions.
- On pense que vous pourriez nous être d'une grande aide parce que vous connaissez bien cet endroit et les gens qui y vivent, fit Rick.
- Oui, c'est évident, répondit Savannah sans hésitation. On va vous aider.
- Ce n'est pas rien de se mêler d'une affaire de meurtre, fit Wyatt, en réfléchissant.
- Non, en effet, répondit Kate, comprenant tout à fait sa réserve.
- Ça peut être dangereux ? demanda-t-il.
- Si vous acceptez de nous aider, vous n'aurez rien de dangereux à faire. En fait, vous n'aurez pas grand-chose à changer dans votre attitude. Et personne ne devrait se rendre compte que vous enquêtez.
- Il n'y a pas à hésiter, Wyatt chéri. Joshua a été assassiné, et si Katherine et Richard ont besoin de nous pour trouver qui a fait ça, alors on va les aider.
- Oui, c'est d'accord, finit par accepter Wyatt, convaincu, semble-t-il, par sa femme.
- Bien. Vous avez des téléphones portables ? demanda Kate.
- Oui, bien-sûr.
- Ok. Il faudra échanger nos numéros. Règle numéro un : personne ne se balade tout seul la nuit dans ce manoir. C'est bien clair ? insista Kate, avec autorité.
- Oui, répondit immédiatement Wyatt.
- Savannah ? fit Kate voyant qu'elle hésitait à répondre.
- Euh … mais si j'entends quelque chose et …, commença-t-elle.
- Savannah chérie, écoute ce qu'on te dit, pour une fois, la coupa Wyatt en soupirant.
- Savannah, vous êtes sous mes ordres maintenant, fit Kate feignant un ton autoritaire. Il s'agit d'une enquête pour meurtre, si vous nous aidez, vous obéissez.
- Très bien. Je ne sortirai pas en pleine nuit toute seule, répondit la vieille dame en faisant la moue.
- Castle ? continua Kate en le regardant.
- Quoi ? fit-il se demandant ce qu'on lui voulait tout à coup.
- Toi non plus.
- Ben non, moi non plus. J'ai déjà promis de toute façon, croix de bois croix de fer, si je mens je vais en enfer, répondit-il avec une moue rieuse.
Kate ne peut s'empêcher d'esquisser un sourire, en voyant ses yeux pétillants de bonheur. Elle le sentait tout excité par cette enquête. Il avait déjà dû complètement oublié qu'il y avait un cadavre dans cette histoire, et jubilait à l'idée d'explorer les recoins les plus secrets du manoir. C'était comme s'il se retrouvait projeté sur le plateau de jeu du Cluedo, et comme un enfant, il se lançait avec euphorie dans cette nouvelle partie qu'il comptait bien gagner.
- Règle numéro deux : on ne prend aucune initiative personnelle, on ne joue pas les héros. Tous les ordres viennent de moi, ok ?
- Elle est toujours aussi autoritaire ? demanda Savannah, d'un air un peu agacé, en s'adressant à Rick. Nikki me semblait plus cordiale.
- Je ne suis pas Nikki ! répondit Kate avec fermeté, tentant de ne pas s'énerver.
Elle était en train de se dire que c'était une très mauvaise idée d'avoir demandé l'aide de cette vieille pipelette, un peu trop rebelle. Elle avait déjà du mal à supporter ses bavardages intempestifs, il allait maintenant falloir qu'elle canalise son attitude dissidente si elle ne voulait pas qu'elle sabote leur enquête. Et ce parallèle avec Nikki, qu'elle s'obstinait à rappeler, alors qu'en plus elle détestait le personnage, l'agaçait au plus haut point. Elle croisa le regard de Rick qui l'incitait à être patiente et à garder son calme.
- Vous savez, moi aussi j'ai l'habitude des enquêtes policières, continua la vieille dame, il faut commencer par interroger tout le monde, trouver les alibis de chacun, et les mobiles. Je me disais que …
- Euh … Savannah, je crois qu'il vaudrait mieux vous taire, si vous voulez rester en vie encore quelques temps, suggéra Rick en voyant Kate la fusiller du regard.
- Pourquoi donc ? s'étonna-t-elle en regardant Kate qui bouillait intérieurement. Je ne fais que donner mon avis sur la procédure à suivre.
- Vous êtes sûre que vous voulez nous aider ? demanda Kate, adoptant le ton le plus calme possible.
- Oui, pourquoi ?
- Alors, taisez-vous. Il n'y a qu'un flic ici, et c'est moi. Arrêtez deux minutes de vous prendre pour Jessica Fletcher, lui asséna Kate avec autorité.
- Depuis le temps que je lui dis, soupira Wyatt avec un sourire.
Rick ne put s'empêcher de sourire. Il adorait quand Kate prenait ses airs autoritaires, comme lorsqu'elle avait affaire à des suspects récalcitrants et qu'elle leur montrait en quelques mots bien choisis, et quelques regards furibonds, qui était le chef. C'en était presque excitant. Savannah n'était pas un suspect, mais si Kate ne la matait pas tout de suite, elle pourrait s'avérer bien plus rebelle et insoumise que ne pouvaient l'être leurs suspects habituels.
- Je sais bien que vous êtes la seule flic ici, Katherine, mais …
- Vous êtes sous mon entière responsabilité. S'il arrive quelque chose à l'un d'entre vous, c'est moi qui en paierais les conséquences pour le reste de mes jours. Vous n'êtes pas en train de lire l'un des romans de Patterson là, il y a un tueur dans ce manoir. Alors, je le répète, règle numéro deux : aucune initiative personnelle. Est-ce que c'est clair Savannah ?
- C'est clair, murmura-t-elle à contrecœur, peu habituée à ce qu'on lui parle sur ce ton.
- Castle ?
- Quoi ? Moi, je t'obéis toujours ! lança-t-il comme un petit garçon risquant de se faire punir.
- Presque toujours …, rectifia-t-elle en lui jetant un regard complice. Règle numéro trois : personne ne doit savoir qu'on enquête. Adoptez votre attitude habituelle. Savannah, vous pourrez bavarder à tout va. Lâchez-vous !
- Il ne faut pas lui dire ça, sourit Wyatt, on ne va plus l'arrêter.
- C'est le but, répondit Kate. Parlez de tout, de rien, avec tout le monde. Parlez de Joshua au détour d'une conversation, banalement, mais ne posez jamais de question, d'accord ?
- D'accord.
- Etonnez-vous simplement qu'il se soit suicidé. Auprès du personnel ou des Tudor. N'insistez pas trop non plus, et attendez que les réponses viennent d'elles-mêmes. Cela vous semble faisable ?
- Oui, répondirent-ils tous les deux.
- Bien. Castle, on va tout de suite aller vérifier les pièces du deuxième étage, pendant que les Tudor sont de sortie, et que Spencer est au troisième. Il y a la buanderie, la salle de billard et la bibliothèque, c'est bien ça ? demanda Kate en s'adressant aux Monroe.
- Oui, et toutes les chambres du personnel, répondit Wyatt.
- Mais vous ne pourrez pas entrer dans leurs chambres, fit remarquer Savannah.
- Elles sont fermées à clef ?
- Non. Rien n'est fermé à clef ici, expliqua Savannah, mais c'est très risqué.
- Oui. On va se contenter pour l'instant des trois pièces auxquelles on a accès. On verra plus tard pour les chambres.
- Il faudrait qu'on puisse avoir accès à la chambre de Joshua, ajouta Rick.
- Elle est sous scellée. On ne peut pas. A moins que …, je vais voir avec les gars ce qu'on peut faire. Par contre, on n'a pas de gants en latex, ni de quoi recueillir des preuves.
- Il nous faudrait des sacs plastiques, répondit Rick.
Ils réfléchirent tous les quatre cherchant une solution.
- Des sacs de congélation ! lança Savannah comme une évidence. Eleanor congèle toujours les fruits du verger pour en faire des confitures maison. Elle doit avoir des sacs de congélation, ça pourrait convenir ?
- Oui, ce serait parfait, mais …
- Je vais vous chercher ça … enfin … si vous m'y autorisez ? demanda Savannah, s'appliquant à respecter les consignes instaurées par Beckett.
- Oui, allez-y, sourit Kate.
Savannah ne s'éclipsa qu'une dizaine de minutes pendant lesquelles Wyatt s'enquit des risques qu'ils prenaient à enquêter dans le dos de la police. Kate le rassura en lui disant que quoi qu'il arrive Savannah et lui ne seraient pas impliqués de toute façon, et qu'elle endossait l'entière responsabilité de cette enquête clandestine.
Savannah réapparut arborant fièrement à la main une dizaine de sacs plastiques transparents.
- Merci, Savannah, fit gentiment Kate, en prenant les sacs, se disant que finalement cette enquiquineuse pouvait s'avérer perspicace et utile.
- Comment avez-vous fait ? s'étonna Rick.
- J'ai simplement dit à Eleanor que je voulais ramasser des feuilles d'arbres pour faire un herbier, expliqua Savannah.
- Un herbier ? fit Wyatt, étonné.
- Oui, pourquoi pas ? Eleanor n'y a vu que du feu. S'il m'en faut plus, elle m'a dit de revenir la voir.
- Bien joué en tout cas. On va pouvoir y aller, lança Rick.
- Oui. On échange nos numéros, fit Kate.
- Que doit-on faire exactement ? demanda Wyatt.
- Vous sortez d'ici avant nous, tout à fait normalement, expliqua Kate, tout en enregistrant son numéro sur les téléphones des Monroe. Allez au troisième étage, trouvez Spencer et discutez avec lui des travaux d'électricité. Tant qu'il est là-haut, il ne nous embête pas.
- D'accord. Mais Spencer n'est pas très bavard, vous savez, constata Savannah.
- Ce n'est pas grave, répondit Rick. Parlez-lui, il n'osera pas vous envoyer promener. Il est bien trop professionnel pour ça.
- Prévenez-nous dès qu'il redescend. Redescendez avec lui, et rejoignez banalement la bibliothèque au deuxième. Quoi qu'il arrive, on se retrouve ici dans une heure. C'est bon ?
- Oui.
- Alors, allez-y. Soyez prudents, leur lança Kate.
Savannah et Wyatt sortirent de leur suite, tels des agents secrets partant en mission.
- Tu crois qu'ils vont s'en sortir ? demanda Kate en se tournant vers Rick.
- Oui, très bien. Ne t'en fais pas pour eux. Ils sont dans leur élément, sourit-il.
- On a intérêt de la surveiller de près.
- Qui ?
- Jessica Fletcher. Même si elle a été plutôt gentille sur le coup des sacs, je ne lui fais pas confiance pour obéir, fit-elle en fourrant les sacs plastiques dans une besace.
- Pourtant tu es terrifiante en lieutenant Beckett ! Elle devrait filer droit !
- Je ne crois pas qu'elle ait peur de quoi que ce soit. Et elle, je ne peux pas la menacer de lui mettre une fessée, sourit-elle avec un petit air coquin avant de s'éloigner vers la porte.
- Hum…. Je vais peut-être désobéir finalement !
Deuxième étage, 10h00.
En sortant de leur suite, ils avaient croisé Eleanor et Rose qui, l'une tirant un aspirateur, l'autre poussant un chariot rempli de produits ménagers, s'apprêtaient à entrer dans la chambre de Monsieur et Madame Tudor. Ils les avaient saluées poliment, et Eleanor s'était désolée du mauvais temps qui devait gâcher un peu leur séjour, les empêchant d'aller visiter la région. Ils avaient répondu qu'ils allaient en profiter pour se reposer tranquillement au coin du feu. Eleanor s'était contentée de sourire et avait suivi Rose dans la chambre des maîtres des lieux.
Au deuxième étage, le couloir jaune citron était désert. Ils dépassèrent la première moitié du couloir où se trouvaient les chambres du personnel.
- Tu crois que ça se vend ça ? demanda Rick en s'arrêtant devant une toile de Margareth accrochée au mur.
Kate s'arrêta à son tour pour jeter un œil au tableau.
- Et bien si c'est là, c'est que ça n'est pas vendu. Mais c'est de l'art moderne, ça doit trouver preneur.
- De l'art ? C'est tout bleu ! fit-il en penchant la tête comme pour mieux sonder l'œuvre.
- Non, regarde là c'est bleu ciel, là bleu nuit, là plutôt indigo.
- Tu te moques de moi ? demanda-t-il en la regardant, sceptique.
- Non, sourit Kate, pourquoi ?
- C'est bleu … bleu uniforme, il n'y a pas plus bleu que ce truc … à part un Na'vi peut-être. Elle ne peut pas gagner sa vie en vendant ce genre de tableaux. Personne n'achète ça.
- Elle n'a pas besoin de gagner sa vie. Son mari est riche, répondit Kate en reprenant son avancée dans le couloir.
- Le tien aussi, fit remarquer Rick en lui emboîtant le pas, et tu t'attèles à gagner ta vie quand même.
- Je n'ai pas épousé le mien parce qu'il est riche, sourit Kate.
- Ah bon ? fit-il avec un sourire, en adoptant un air faussement étonné.
- Par contre Margareth …
- Tu crois qu'elle l'a épousé parce qu'il est riche ?
- Je ne sais pas. Tu crois que dans ce genre de milieux on se marie par amour ?
- J'ose y croire.
- Peut-être. Mais il y a toujours des intérêts financiers ou familiaux là-dessous.
- Tu connais la noblesse toi ? s'étonna Rick.
- Un peu, j'ai fréquenté le fils d'un comte français il y a longtemps.
- Un comte ? Il y a longtemps comment ?
- Viens, la salle de billard doit être là.
- Comment il s'appelait ce comte ?
Elle ne répondit pas, amusée de titiller sa jalousie. Il n'y avait rien à faire, il gobait tout ce qu'elle pouvait lui raconter. Elle poussa la porte devant laquelle ils se trouvaient, et ils entrèrent.
Au centre de la pièce trônait une grande table de billard anglais. Les boules rouges et jaunes étaient sagement rangées en triangle sur le tapis vert plusieurs queues étaient posées contre le mur, entièrement recouvert de lambris. Le mobilier était réduit au strict minimum : quatre fauteuils dont l'assise était recouverte de cuir matelassée, un minibar, et une petite bibliothèque comportant quelques ouvrages sur le rugby, le billard et l'automobile. Ce devait être une des rares pièces qui avait échappé aux goûts excentriques de Margareth en matière de décoration : il n'y avait ici ni couleur flashy ni œuvre d'art moderne aux murs. Peut-être était-ce le domaine réservé de Philip.
Immédiatement, ils se mirent à observer l'endroit, à scruter chaque parcelle de la moquette, chaque planche de lambris dans l'espoir d'y trouver une trace de sang. Mais ils ne virent rien. Kate observa méthodiquement une à une les six queues de billard en prenant soin de ne les toucher qu'à travers le plastique d'un sac de congélation. Aucune n'avait la moindre éraflure, ni la moindre trace de sang. De toute façon, si l'une d'elles avait servi à frapper Joshua, elle se serait probablement brisée sous le choc.
- Depuis vendredi soir, le ménage a dû être fait. On ne trouvera aucune trace, constata Kate, en continuant de faire courir ses yeux du sol au plafond.
- Il nous faudrait le truc des experts pour voir les traces de sang.
- Du luminol ça s'appelle.
- Oui, voilà, fit-il en se mettant à quatre pattes pour ramper sous le billard.
- Qu'est-ce que tu fabriques Castle ? sourit Kate.
- J'enquête. Il ne faut négliger aucun détail, répondit-il en réapparaissant de l'autre côté du billard.
- Tu peux prendre des photos s'il te plaît ?
- Bien-sûr. Pour une fois que j'ai le droit ! s'exclama-t-il avec enthousiasme.
Kate alla se planter devant la petite bibliothèque, jetant un rapide coup d'œil aux livres qui s'y trouvaient. Il n'y avait pas une once de poussière. Le ménage avait dû être fait récemment. Rose le leur confirmerait tout à l'heure. Cette bibliothèque l'interpellait. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle trouvait bizarre la façon dont elle occupait ce mur. C'était comme si elle n'avait pas sa place ici. C'était la salle de billard, on y venait jouer au billard, pas lire des livres.
- Tu ne la trouves pas bizarre cette bibliothèque ? demanda Kate.
- Non … répondit-il en prenant le meuble en photo.
- Ça doit venir de moi alors, continua-t-elle en allant s'accroupir près du minibar pour l'ouvrir. Photo ici aussi mon cœur.
Elle le laissa prendre la photo, puis sortit la dizaine de bouteilles d'alcool une à une, découvrant au fond du minibar un objet totalement inattendu. Ils se lancèrent le même regard sidéré.
- Une corde dans un minibar ? s'étonna Kate en observant la corde blanche enroulée sur elle-même, tandis que Rick la photographiait.
- Ce n'est pas notre arme du crime de toute façon. Joshua a été frappé, pas étranglé.
- Toi qui vois des trucs bizarres partout, tu ne trouves pas ça étrange ?
- Si. Je ne suis pas un professionnel du billard, mais je ne vois pas l'utilité d'une corde, constata Rick.
- C'est parce qu'il n'y en a pas. Une corde n'a rien à faire dans cette pièce, et encore moins planquée au fond du minibar, fit Kate en plongeant sa main dans le plus grand sac de congélation pour se saisir de la corde sans la toucher.
D'un geste habile, elle retourna le sac sur lui-même pour envelopper la corde à l'intérieur, avant de refermer le zip destiné à maintenir l'étanchéité.
- Elle mesure combien ? Trois mètres ? demanda Rick en regardant l'objet.
- En gros, oui.
- Elle a pu servir pour se débarrasser du corps. Pour traîner Joshua peut-être, ou le hisser sur le balcon. Mais on n'a aucun moyen de l'analyser.
- Pour l'instant. Mais quand on aura assez de preuves, on pourra amener les flics d'ici à rouvrir l'enquête, expliqua Kate en rangeant minutieusement les bouteilles d'alcool dans le minibar.
- Une corde… c'est une des armes du Cluedo, lâcha Rick avec un air mystérieux, en observant l'objet à travers le sac plastique.
- C'est vrai, fut-elle forcée de reconnaître.
- Alors toujours un hasard ? demanda-t-il avec un petit sourire.
Elle ne répondit pas, prenant son air sceptique.
- Je ne crois pas au hasard, reprit Rick, tentant de la convaincre. Il n'y a pas de hasard dans la vie.
- Castle, ce meurtre n'est pas une mise en scène. Il est réel. J'ai lu les rapports, expliqua-t-elle, se raccrochant aux éléments concrets qu'ils avaient.
- Oui, je sais, le meurtre est réel. Mais toute la mise en scène qui l'accompagne : le contexte, les objets, les suspects, la salle de billard nous ramènent au Cluedo.
- Et ? Comment tu expliquerais cela si ce n'est pas un hasard ?
- Je ne sais pas. Le tueur est fan du Cluedo ? Il s'amuse à brouiller les pistes ? proposa-t-il.
Kate lui lança un regard peu convaincu en faisant la moue.
- Et comment aurait fait ton accro du Cluedo pour que les noms de nos suspects aient aussi un rapport avec le jeu ?
- Je n'ai pas encore toutes les réponses ! lança-t-il en souriant.
- Bon, mettons de côté la thèse du fana de Cluedo pour l'instant. Tu vois autre chose ici ? demanda Kate, en rangeant minutieusement les bouteilles dans le minibar.
- Non. Je pense qu'on peut passer à la pièce suivante.
Kate fourra le sac de preuve dans sa besace, et après avoir embrassé une dernière fois la pièce du regard, ils sortirent.
Ils avaient dû passer quinze minutes seulement dans la salle de billard, et le couloir était toujours calme. Ils n'avaient pas de nouvelles de Savannah et Wyatt. Spencer devait donc être toujours occupé au dernier étage.
La pièce voisine, toute petite, était la buanderie. Ils s'y glissèrent. De prime abord, Kate se demandait comment Joshua aurait pu être frappé ici, mais il fallait négliger aucune piste. Rick reprit immédiatement son rôle de photographe. Sur le mur de gauche, s'alignaient deux machines à laver et deux sèche-linge. Sur le dessus des machines étaient posés plusieurs paniers et corbeilles, remplis principalement de draps et taies d'oreiller. Kate farfouilla un peu à l'intérieur, sans rien apercevoir d'intéressant. Le mur de droite était occupé par des placards. Kate les ouvrit un à un. Dans les premiers, elle ne trouva que du linge de maison, nappes, draps, serviettes de bain soigneusement pliés et rangés dans celui du fond, des barils de lessive et des produits ménagers. Un dernier placard en hauteur contenait des balais, des chiffons, des plumeaux, et une mallette à outils.
Kate l'ouvrit, toujours prudemment, et ils observèrent le contenu : une clé anglaise, un marteau, plusieurs tournevis, des clés de différente tailles, et divers petits outillages.
- Une clé anglaise …, sourit Rick en photographiant l'intérieur de la boîte.
- C'est une boîte à outils, rien d'étonnant à ce qu'on y trouve une clé anglaise.
- Oui, mais quand même. Joshua aurait pu se prendre un coup de marteau ? demanda Rick.
- Un coup de marteau lui aurait explosé la tête. Ça ne correspond pas à la blessure qu'on a vue.
- Même si c'est une femme qui tient le marteau ?
- Oui, je pense qu'on cherche une arme plus en longueur. Un coup de marteau ne fendillerait pas le crâne comme ça. Lanie nous confirmera ça.
- Et une clé anglaise ?
- On ne meurt pas d'un coup de clé anglaise dans la vraie vie, Castle. Ça n'arrive que dans le Cluedo ça …, j'ai toujours trouvé ça bizarre d'ailleurs. Un petit coup de clé anglaise sur la tête, et hop le Dr Black serait mort. Ce n'est pas réaliste.
- C'est un jeu. Peu importe que ce soit réaliste. Tu connais bien le Cluedo en fait ! s'exclama-t-il avec enthousiasme.
- Qui ne connaît pas le Cluedo ? sourit-elle.
Le téléphone de Kate vibra. C'était un message de Savannah.
- Spencer arrive, lâcha Kate précipitamment. Il vient ici, il a besoin des outils. Range-les là-haut.
- Sur quelle étagère ils étaient ?
- Tout en haut.
Ils entendirent les craquements de l'escalier. Spencer avait l'air d'avoir adopté une démarche très rapide. Rick rangea précipitamment la boîte à outils dans le placard.
- On n'a pas le temps de sortir, fit remarquer Kate, en regardant s'il y avait moyen de se cacher quelque part, il va nous voir.
- C'est le moment de jouer la carte des amoureux transis, sourit Rick. Viens par-là.
Il l'entraîna contre le mur du fond, et plaqua son corps contre le sien. Elle enroula ses bras autour de son cou, avant de l'embrasser tendrement.
- Hum …. Ça me rappelle un délicieux baiser sous couverture, chuchota-t-elle, alors qu'ils entendaient les pas dans le couloir se rapprocher.
- Souvenir mémorable, oui, Lieutenant Beckett …, murmura-t-il en l'embrassant à son tour.
En quelques secondes, le tendre baiser se mua en un baiser furieux et passionné. Pas besoin de simuler cette fois. Ils se laissèrent emportés par la chaleur de leurs langues et de leurs bouches. Rick attrapa sa cuisse, la remontant jusqu'à sa taille, plaquant ainsi son bassin contre le sien. Kate ne rechigna pas à cet excès de zèle, bien au contraire. C'est à ce moment-là qu'ils entendirent le grincement de la porte, dans le dos de Rick. Kate ouvrit les yeux, délaissant un instant la bouche de son homme, pour voir Spencer sur le pas de la porte, qui les regardait abasourdi. Elle feint une stupeur gênée, attendant de voir sa réaction.
- Désolé, fit-il, figé. Veuillez m'excuser, je ….
Il n'attendit pas de réponse, et referma la porte immédiatement. Rick n'eut même pas le temps de se retourner. Ils entendirent ses pas s'éloigner dans le couloir.
Rick avait déjà oublié Spencer, et le but originel de ce baiser. De nouveau, il s'empara des lèvres de sa muse, glissant sa main libre derrière sa nuque, dans ses cheveux, pour approfondir son baiser.
- Rick …, murmura-t-elle dans un souffle.
- Je sais …, sourit-il, en la laissant doucement reposer sa jambe sur le sol, j'en profite juste encore un peu.
- C'est la buanderie qui t'excite ou les baisers sous couverture ? fit-elle en riant.
- Ni l'un ni l'autre. Juste toi, répondit-il avec son regard enjôleur.
Cette fois, c'est elle qui se jeta sur ses lèvres, avec plaisir. Son téléphone vibra. Elle délaissa la bouche de Rick pour s'en saisir.
- Spencer est descendu apparemment. Ils sont dans la bibliothèque, lâcha-t-elle.
- Il a dû se demander pourquoi on avait choisi la buanderie pour …
- En tout cas, toujours la classe ce Spencer. Il s'excuse et sort comme si de rien n'était alors qu'on n'a rien à faire ici.
- On testera son office en bas pour voir s'il réagit aussi placidement ! lança Rick en riant.
- Dans tes rêves …
Rick lui déposa un baiser sur le front, et desserra son étreinte, en soupirant, comme pour reprendre ses esprits.
- Allez, si on allait lire un bon bouquin dans la bibliothèque, sourit-il.
Chapitre 13
Pendant ce temps-là, dans la chambre de Philip et Margareth Tudor
Eleanor avait gentiment proposé à Rose de l'aider pour le ménage des suites du premier étage. Même si elle s'en était étonnée, la jeune fille avait accepté volontiers, contente de recevoir cette aide bienvenue. Habituellement, Eleanor avait plutôt tendance à l'ignorer, non pas qu'elle ne l'appréciait pas, mais elle ne s'intéressait ni à grand monde ni à grand-chose au sein de la demeure. Eleanor passait le plus clair de son temps dans la cuisine à mijoter de délicieux petits plats, à réfléchir à de nouvelles recettes, ou dans l'arrière-cuisine à classer et ranger ses ingrédients. Il était très rare qu'elle dépasse le cadre de ses attributions. Une fois ou deux, Spencer avait dû lui demander de faire un peu de ménage supplémentaire, et tout le monde avait pu entendre Eleanor rouspéter longuement. Par conséquent, ce matin, Rose était surprise qu'Eleanor soit volontaire pour l'aider. D'ordinaire, les deux femmes se croisaient surtout au moment des repas, quand Rose était amenée à faire le service. Eleanor était plutôt autoritaire avec elle. Elle ne plaisantait pas avec la façon dont ses plats, élaborés avec une telle minutie, étaient servis à table. Rose essayait de faire de son mieux pour ne pas la contrarier, et la plupart du temps tout se passait bien. Elles discutaient rarement d'autre chose que de cuisine, même si depuis que Rose était enceinte, Eleanor avait été un peu plus compatissante envers elle, s'intéressant réellement à son état de santé, et même à son avenir. Elle savait que Rose n'avait pas officiellement de compagnon, que sa mère et sa grand-mère vivaient à l'autre bout du pays, et s'était demandé comment elle allait élever cet enfant toute seule, tout en continuant à travailler pour les Tudor. Rose lui avait dit de ne pas s'inquiéter pour elle, et lui avait expliqué que Philip était d'accord pour assouplir ses horaires le temps qu'elle s'organise avec le bébé. Il ne voyait pas non plus d'inconvénient à ce qu'elle continue à vivre ici tant que son travail était fait correctement. Il trouvait même que ce bébé allait apporter de la vie à la maisonnée, et que sa petite-fille, Amy, serait ravie d'avoir un futur compagnon de jeu. Quand Eleanor l'avait questionnée davantage sur le père de son enfant, Rose était restée évasive. Il lui était impossible de révéler son identité. Toute relation de nature sexuelle ou sentimentale entre les membres du personnel était interdite au sein du manoir. C'était l'une des règles imposées par Philip. Elle ne pouvait risquer de perdre son emploi, surtout au vu de la situation dans laquelle elle se trouvait. Et lui non plus.
Rose avait passé une bonne partie de la nuit à pleurer, se demandant toujours comment Joshua avait pu décider de se suicider. C'était impossible. Pas avec ce bébé qu'ils allaient avoir. Elle ne pouvait en parler à personne. Philip avait été catégorique. Il y avait bien d'autres secrets derrière tout ça qui risquaient d'être découverts si l'on apprenait que Rose entretenait une relation avec Joshua, et que lui, si intraitable avec les règles ancestrales, tolérait cette relation et bénissait même l'arrivée d'un bébé. Rose ne connaissait pas tous les détails de l'histoire, mais elle faisait confiance à Philip. S'il disait qu'il ne fallait pas en parler, alors elle n'en parlerait pas.
Elle s'attelait à changer les draps du lit, tandis qu'Eleanor s'occupait des vitres.
- C'est triste pour Joshua, lâcha Eleanor, de but en blanc tout en vaporisant du produit sur les fenêtres. Je suis désolée, je sais que vous vous entendiez bien.
- Oui, se contenta de répondre tristement Rose, en secouant vivement les draps.
C'était la première fois depuis la découverte du corps de Joshua qu'Eleanor lui en parlait. Hier, elle avait bien dû remarquer qu'elle avait pleuré quasiment toute la journée, mais elle s'était abstenue ou n'avait pas vu l'intérêt de faire la moindre remarque sur son chagrin.
- Se suicider si jeune …, quel drame …, insista Eleanor.
Rose sentit son cœur se serrer. Elle ne répondit rien. Elle n'avait pas envie de parler de la mort de Joshua. Encore moins avec Eleanor qui n'avait jamais prêté vraiment attention au jeune jardinier. Il l'aidait de temps en temps en cuisine, mais n'avait pas d'affinités particulières avec elle. A dire vrai, Eleanor n'avait d'affinités avec personne ici.
- Tu le trouvais dépressif ? demanda Eleanor.
- Non, répondit Rose, contrôlant de plus en plus difficilement la vague de chagrin qui la submergeait.
Les questions insistantes d'Eleanor au sujet de Joshua commençaient à la déranger. Elle n'avait jamais pris la peine de s'intéresser à lui, et maintenant qu'il était mort, elle s'inquiétait de son mal-être supposé.
- C'est bizarre quand même, continua Eleanor.
- On ne sait jamais vraiment les douleurs que les gens cachent en eux, répondit Rose, reprenant les propos de Madame Castle et Spencer, histoire de couper court aux interrogations d'Eleanor.
Elle avait bien assimilé qu'il ne fallait parler à personne d'autre de ses doutes quant au suicide de Joshua, et attendait avec impatience d'apprendre ce que Madame Castle avait découvert de nouveau. Eleanor sembla accepter cette réponse, et se tut quelques instants.
- Ils ont l'air très gentils Monsieur et Madame Castle, reprit-t-elle, en grimpant sur un tabouret pour astiquer le haut de la fenêtre.
- Oui.
- Ils viennent de New-York ? demanda-t-elle, histoire de vérifier qui étaient leurs hôtes.
- Oui. Richard Castle est écrivain. Il est très célèbre même ! s'exclama Rose avec enthousiasme.
- Célèbre ? Je n'ai jamais entendu parler de lui, s'étonna Eleanor. Il écrit quoi ?
- Des romans policiers. Savannah m'a dit qu'il s'est inspiré de sa femme pour certains de ses livres. C'est romantique.
- Sa femme ? Que fait-elle ?
- Katherine est lieutenant de police. Madame Monroe dit que c'est une des meilleures flics de New-York. Elle est même dans le journal dès fois.
- Ah bon ?
Eleanor se figea, debout sur son tabouret, encaissant la nouvelle. Lieutenant de police. Jack allait être fou en apprenant ça. Ce n'était pas possible. Ils étaient maudits. Il fallait qu'en plus de Savannah Monroe qui fourrait son nez partout, ils tombent sur une flic et un auteur de romans policiers.
- Ils sont ici pour une enquête ? demanda bêtement Eleanor.
- Une enquête ? Non, je ne crois pas. Ils sont en week-end, tout simplement, répondit Rose en finissant le lit.
- Va commencer la chambre des Monroe. Je finis ici, continua Eleanor.
- D'accord, répondit Rose en tirant l'aspirateur vers la suite voisine.
Eleanor referma la porte derrière la jeune femme, tira le tabouret devant le mur faisant face au coffre. Sans perdre de temps, elle grimpa, sortit le petit boitier de sa poche, le positionna sur le bord supérieur du tableau accroché au mur, et redescendit de son tabouret. Mission accomplie. Elle contempla le résultat, se demandant si Philip et Margareth n'allaient pas découvrir la camera. Certes, il fallait lever les yeux vers le tableau pour s'en apercevoir, mais c'était visible. Elle se dit, qu'après tout, Jack devait savoir ce qu'il faisait. Elle termina d'épousseter les meubles, puis quitta la chambre, tomba nez à nez avec Spencer, qui, l'air énigmatique, s'apprêtait à descendre vers le rez-de-chaussée. Il s'arrêta net en la voyant, surpris de la trouver en dehors de sa cuisine. Il n'aimait pas que les choses ne fonctionnent pas comme il l'avait décidé. Eleanor n'avait pas à se trouver dans la chambre des maîtres de maison.
- Eleanor, que faisiez-vous dans la chambre de Monsieur et Madame ? demanda Spencer sur un ton suspicieux.
- J'aidais Rose pour le ménage, répondit simplement Eleanor.
- Et depuis quand aidez-vous Rose ? Le ménage n'est pas votre tasse de thé, si je ne m'abuse.
- Non, mais Rose est vraiment fatiguée. Elle me fait de la peine. Moi-aussi j'ai un cœur, Spencer, répondit Eleanor.
Ils se connaissaient bien tous les deux, et même si Spencer avait autorité sur Eleanor, et supervisait son travail, cette dernière n'avait plus peur de lui depuis bien longtemps, et se prenait même parfois à faire exprès de le taquiner.
- Et où est Rose ? s'enquit Spencer.
- Elle s'occupe de la chambre des Monroe. Ne la sermonnez pas. C'est moi qui lui ai proposé de l'aider.
- Je n'ai pas l'intention de la sermonner. Savez-vous ce que les Castle fabriquent dans la buanderie ? Eux-aussi ils aident Rose peut-être ? demanda-t-il avec ironie.
- Euh … non pourquoi ?
- Je cherchais des outils, et je les ai trouvés dans la buanderie en plein … euh … dans une position plutôt délicate.
- Délicate comment ? demanda Eleanor, avec naïveté.
- Ils s'embrassaient, de façon plutôt suggestive.
- C'est ça l'amour, mon cher Spencer, vous devriez essayer, répondit Eleanor, avec un sourire en coin.
- Mais dans la buanderie ? Ils ont une chambre non ? s'étonna-t-il ignorant la pique qu'elle venait de lui lancer.
-La buanderie c'est exotique. Il faut sortir davantage Spencer.
- J'y penserais Eleanor, merci. Laissez Rose en finir avec le ménage. Il est bientôt onze heures et vous avez un déjeuner à préparer.
- J'y vais, de ce pas, répondit-t-elle en s'éloignant dans l'escalier.
Spencer lui emboîta le pas pour se rendre dans son bureau au rez-de-chaussée. Il devait s'occuper de retrouver des membres de la famille de Joshua, s'il y en avait, en vue des funérailles. Philip voulait tout prendre en charge à ses frais, mais s'il s'avérait que Joshua avait encore de la famille, peut-être cette dernière voudrait-elle avoir son mot à dire sur l'enterrement du jeune homme.
Il repensa aux Castle, et se demandait ce que ces deux-là pouvaient bien fabriquer. Ils avaient certes l'air très amoureux, et plutôt complices, mais de là à s'envoyer en l'air dans la buanderie. Cela faisait deux fois qu'il les surprenait là où ils n'avaient rien à faire et ils avaient toujours une bonne raison pour l'expliquer. Il aurait mis sa main à couper qu'ils cherchaient quelque chose. Mais quoi exactement ? Peut-être avaient-ils compris que Joshua ne s'était pas suicidé. Si c'était ça, il avait du souci à se faire. Katherine et Richard Castle étaient réputés pour leur efficacité. Il se demanda ce qu'il risquait si on découvrait qu'il avait maquillé la mort de Joshua en suicide. Ce n'était sûrement pas si grave, puisqu'il était déjà mort. Tant qu'il pensait que c'était Violet qui avait frappé Joshua, il ne s'était pas inquiété des conséquences pour lui-même. Mais Violet n'avait certainement rien fait. Elle était bouleversée, et pourquoi l'aurait-elle frappé ? Même en colère à cause de ce que Joshua lui avait révélé, elle n'avait aucune raison de le frapper au point de le tuer. Mais il y avait cru. Quand il avait vu Joshua allongé, inanimé, alors qu'il venait d'entendre Violet hurler après lui, il avait à peine réfléchi. Il avait agi d'instinct. Il n'avait pas cherché d'autre explication. Mais peut-être au final avait-il maquillé le crime de quelqu'un d'autre. Qui avait tué Joshua si ce n'était pas Violet ? Philip ? Est-ce qu'il avait fini par s'énerver contre le gamin et se rendre compte de ses manigances ? Philip, malgré sa prestance et sa douceur, n'était jamais le dernier quand il était plus jeune pour se bagarrer à l'issue des matchs de rugby. Quand on dérogeait à ses règles, il pouvait s'énerver assez vite, verbalement surtout, mais pourquoi pas physiquement aussi si Joshua était allé trop loin. Eleanor ? Pourquoi se serait-elle disputée avec Joshua ? Pourquoi l'aurait-elle tué ? Elle ne s'intéressait jamais à rien. Peut-être que le gamin avait fouiné comme à son habitude et s'était amusé à faire chanter Eleanor pour une chose ou une autre. Rose ? Non. Rose ne pouvait pas avoir frappé Joshua. Rose était la douceur incarnée, un amour de jeune fille. Margareth ? Elle non plus n'avait aucune raison d'en vouloir à Joshua. A moins qu'elle n'ait appris les secrets de Philip. Mais de là à tuer Joshua … Il la connaissait bien, depuis dix ans maintenant, mais sans vraiment la connaître. Il s'était toujours demandé pourquoi Philip l'avait épousée. Elle était tout son opposé. Elle était fantasque, farfelue, anticonformiste. Il ne savait pas grand-chose de sa relation avec Philip. Elle avait toujours eu l'air de l'aimer, sincèrement, même encore aujourd'hui. Mais elle s'ennuyait dans sa vie bien rangée au manoir. Ici, elle tournait en rond comme un lion en cage. La vie citadine, la liberté d'aller et venir dans le monde, lui manquaient. Elle avait commencé à lui faire des avances, par des petits sous-entendus au début, des jeux de mots, des regards. Au début, il avait fait mine d'ignorer, et puis un soir tout avait basculé. Il n'avait pas réfléchi aux conséquences. Il se sentait seul et malheureux. Elle s'intéressait à lui. Il avait besoin de contact physique. Il avait couché avec elle à plusieurs reprises au cours des derniers mois. Ils ne discutaient pas vraiment, ne se posaient pas de questions. C'était du sexe pour le sexe, toujours vite fait, caché dans les pièces en travaux de l'aile Est. Il se disait que Margareth devait chercher la même chose que lui. Elle n'était jamais sentimentale. Au contraire, elle se la jouait plutôt autoritaire avec lui et voulait avoir l'impression de contrôler les choses. Elle était possessive, même si elle ne l'aimait pas, il en était convaincu. Il était un peu comme son jouet, sa source de plaisir. Il ne réfléchissait pas vraiment à ce que tout cela impliquait. Il n'avait même pas l'impression de trahir Philip tant pour lui cette relation était dénuée de sentiments.
Ses réflexions ne l'aidaient pas à y voir plus clair. Il se demandait si finalement cela avait une importance de savoir qui avait tué Joshua. Après tout, il était mort et la thèse du suicide avait été officiellement retenue. Il n'aimait pas Joshua. Il ne l'avait jamais aimé. Mais ce n'était qu'un gamin et plusieurs personnes ici l'aimaient. A commencer par Philip. Et Rose. Aussi pénible et roublard soit-il, il ne méritait pas de mourir. Oui, trouver qui l'avait tué avait une importance. Il ne voulait pas être complice d'un meurtrier. Pour Violet, il se serait sacrifié. Mais pour personne d'autre. Même pas pour Philip.
Bibliothèque, 10h45.
Quand ils se glissèrent dans la bibliothèque, Rick et Kate trouvèrent Wyatt confortablement installé dans un fauteuil de cuir, un livre entre les mains, et Savannah en train de farfouiller dans le bureau.
- Savannah, ne touchez à rien, lui lança Beckett à peine entrée, vous laissez des empreintes.
- Oh, désolée … mais … regardez …, fit-elle en montrant le bloc de papier posé sur le bureau.
Ils s'approchèrent tous les deux pour constater que cela pouvait ressembler au papier sur lequel avait été écrite la lettre de suicide de Joshua. D'autant plus qu'on n'avait retrouvé aucune feuille de papier dans sa chambre.
- La lettre a dû être écrite ici, fit Savannah, regardez, là, on dirait que le papier a été arraché.
Kate se saisit d'un sac en plastique, et sans toucher le papier, plia la feuille en deux, par-dessus l'endroit où des marques d'écriture apparaissaient en surimpression. Elle attrapa un crayon dans le pot, puis griffonna sur la feuille blanche. Des lettres se dessinèrent immédiatement : les mots censés avoir été écrits par Joshua dans sa lettre de suicide.
- Wouah ! lança Savannah. C'est encore mieux que dans les séries télé. Viens voir Wyatt chéri ce qu'a fait Katherine !
- La lettre a été écrite sur ce bloc de papier. Il n'y aucun doute, lâcha Kate.
- Mais ça ne prouve pas que ce ne soit pas lui qui l'ai écrite, ajouta Rick en prenant la feuille en photo.
- Non …
Kate scrutait les quatre stylos qui trônaient dans le pot à crayons. Toujours avec le sac en plastique sur la main, elle se saisit de chacun d'eux et les fit tourner entre ses doigts pour en étudier le moindre détail.
- A première vue, il n'y a pas d'empreintes, constata-t-elle.
- Ce n'est pas possible, fit remarquer Wyatt.
- Quelqu'un a dû les effacer en essuyant les stylos, répondit Savannah qui ne perdait aucune miette des gestes experts de Kate.
- Il faudrait pouvoir les faire analyser. Mais on ne peut pas embarquer tous les stylos, ça va paraître suspect, ajouta Rick.
- Oui …, répondit Kate en réfléchissant et en ouvrant le premier tiroir. Wyatt, pouvez-vous rester près de la porte s'il vous plaît et tendre l'oreille ?
- Oui, bien-sûr.
- Au moindre bruit de pas, vous nous prévenez.
- D'accord, répondit-il en allant se poster près de la porte de la bibliothèque.
Ils jetèrent un coup d'œil rapide au contenu du tiroir. Il n'y avait rien de suspect des post-it, des crayons de bois, une agrafeuse, quelques trombones. Des fournitures de bureau on ne peut plus basiques. Elle ouvrit le second tiroir, et se figea. Elle leva les yeux vers Rick, qui esquissa son sourire signifiant : je te l'avais bien dit.
- Un poignard ! s'exclama Savannah, euphorique.
- Oui, enfin c'est un tout petit poignard, fit Rick en contemplant l'objet d'environ vingt centimètres.
Kate s'en saisit pour le plonger dans un sac en plastique.
- Tout petit ou pas, c'est une bonne arme pour tuer, continua Savannah.
- Joshua n'a pas été poignardé ma chérie, fit remarquer Wyatt. Ce poignard sert sûrement de coupe-papier.
- Oui, peut-être. De toute façon, ce n'est pas l'arme du crime, répondit Rick.
Kate se contenta de fourrer cette nouvelle arme dans sa besace, sans analyser davantage la signification de cette découverte. Rick avait l'air de jubiler à l'idée que sa conviction sur un lien, quel qu'il soit, avec une partie de Cluedo, se confirmait. Mais ils avaient convenu de n'évoquer aucune théorie devant Savannah et Wyatt. Savannah était bien trop pipelette pour qu'ils prennent le risque qu'elle ne laisse échapper une information capitale sur l'enquête. Les Monroe devaient rester les moins impliqués possible.
Tandis que Wyatt faisait toujours le guet près de la porte, ils firent le tour de la bibliothèque. Les quatre murs étaient presque entièrement couverts d'étagères du sol au plafond, excepté le coin où se trouvait le bureau. Il y avait là des centaines de livres, rangés méthodiquement : essentiellement des livres sur l'histoire américaine et britannique, de la littérature anglaise, mais aussi française. Rick se lança à la recherche du livre qui l'intéressait, en scrutant les tranches des ouvrages. Savannah, sur l'autre mur d'étagères, semblait aussi concentrée sur la quête du livre rare.
Kate remarqua qu'il n'y avait aucun bibelot ici, aucun objet d'ailleurs à part des livres, le matériel de bureau, et un vase vide posé sur la table basse. Au centre de la pièce, quatre gros fauteuils en cuir et un pouf entouraient la table. Kate entreprit l'inspection minutieuse du parquet, du dessus des fauteuils, des coins et arêtes de la table tentant d'y déceler une trace suspecte. Il n'y avait rien. La blessure de Joshua à la tête n'avait peut-être pas saigné beaucoup. Le crâne était fendillé, mais ce n'était pas le type de plaie qui entraînait des éclaboussures de sang, ni même un saignement abondant. Elle s'approcha à son tour des étagères et passa un doigt sur l'une d'entre elle. Il n'y avait aucune trace de poussière.
- On va avoir du mal à trouver le lieu du crime, fit remarquer Kate, un peu dépitée. Le ménage a été fait ici aussi.
- Margareth est une maniaque du ménage, expliqua Wyatt. Elle fait faire à Rose le ménage de quasiment toutes les pièces tous les jours.
- Eh bien …, soupira Kate, ça ne va pas nous aider. Et il n'y a ici aucun objet ayant pu servir à frapper Joshua. Est-ce qu'il manque un objet que vous aviez l'habitude de voir ici ?
Wyatt réfléchit, en triturant machinalement sa barbe.
- Non. Je ne vois pas. On vient souvent ici pour lire tranquillement. Parfois il y a des fleurs dans le vase, mais sinon ce n'est pas différent de d'habitude.
- Ok, répondit Kate en prenant délicatement le vase en porcelaine pour l'observer.
Le vase avait l'air en très bon état. Un tel vase n'aurait de toute façon pas pu résister au choc avec le crâne de Joshua.
- Ah ! Voilà ! Trouvé ! lança Rick avant que ne retentisse le bruit sourd de plusieurs livres qui tombaient lourdement sur le parquet.
Tout le monde sursauta et se tourna vers lui.
- Oups ! Désolé ! lança-t-il en croisant le regard réprobateur de sa muse.
- Quelle discrétion …, soupira Kate tandis que Rick ramassait les ouvrages tombés au sol. Qu'as-tu trouvé ?
- Le livre de Violet sur William Brewster, et le f…., expliqua Rick sans terminer sa phrase.
- Je l'ai lu, ce livre est excellent ! lança Savannah. Violet a l'art du récit. Ça ne vaut pas un bon roman policier, mais c'est très intéressant.
- Violet est historienne ? s'étonna Kate.
- Plus ou moins, expliqua Wyatt. Elle a été conférencière à l'université de Cambridge, vous savez. Elle est spécialiste de la colonisation britannique.
- Mais elle ne travaille plus ?
- Elle écrit encore, mais elle est tombée en dépression au moment de la naissance d'Amy, et a quitté l'Angleterre et son travail pour revenir vivre ici.
- Beckett …, viens voir ça, lâcha Rick en les interrompant.
En se penchant pour ramasser le dernier livre, il venait de découvrir une petite boulette de papier chiffonnée sur le sol, posée au pied de la bibliothèque.
- Tu as trouvé quelque chose ? demanda-t-elle en approchant.
- Je ne sais pas. Ce n'est peut-être rien. Mais je ne touche pas, pour ne pas me faire gronder ! lança-t-il en riant.
Elle sourit, tout en sortant un petit sac plastique. Savannah se glissa dans leur dos pour regarder ce qui se tramait.
- Il y a quelque chose d'écrit dessus, constata Kate en dépliant habilement la boulette de papier à l'intérieur du sac.
- « J'ai la Crainte de ne pas avoir la Patience d'attendre son Amour », déchiffra Rick.
- Qu'est-ce que c'est encore que ce truc ? soupira Kate.
- On dirait une citation, fit remarquer Savannah, une phrase que quelqu'un aurait recopiée dans un livre.
- Il y a des centaines de livres ici.
- Et ça n'a peut-être aucun rapport avec Joshua, ajouta Kate. N'importe qui a pu venir étudier un bouquin et recopier cette phrase.
- En plus, cette phrase ne veut rien dire. Enfin pas grand-chose, constata Rick.
Le téléphone de Kate vibra.
- C'est les gars, annonça-t-elle, ils ont trouvé quelque chose d'intéressant. Il faut que je les rappelle.
- Ok. On y va. Rose doit nous attendre en plus, il est onze heures, ajouta Rick.
