Chapitre 14
Chambre de Rick et Kate, 11 h.
Kate avait gentiment envoyé Savannah et Wyatt discuter avec Eleanor en cuisine, en partie pour tenter d'apprendre des choses intéressantes grâce aux bavardages de la vieille dame, mais surtout pour les éloigner. Elle ne voulait pas qu'ils soient présents quand ils allaient discuter avec Rose.
La jeune fille était arrivée à l'heure, impatiente. Kate aurait bien voulu savoir ce que les gars avaient découvert, mais Rose n'avait certainement pas beaucoup de temps à leur accorder. Elle les appellerait plus tard.
Assise à la table, Rose avait son air triste, caressant doucement son ventre bien rond. En la regardant, si fragile, bouleversée, se raccrochant instinctivement à cet enfant qui grandissait en elle, Kate se dit que Rose était peut-être plus qu'une très bonne amie de Joshua. Ils expliquèrent à Rose ce qu'ils avaient découvert sur les circonstances de la mort de Joshua. D'abord hébétée, elle accueillit la nouvelle avec chagrin, pleurant en silence, puis sanglotant, inconsolable, comme si, finalement, savoir que Joshua avait été tué, était plus insupportable encore.
Elle leur confirma, comme ils s'y attendaient, que depuis la veille au matin, elle avait fait le ménage dans toutes les pièces, comme à son habitude, car Madame Tudor était très exigeante et maniaque. Elle continua en leur racontant tout ce qu'elle savait sur le soir où Joshua était mort. Philip, Margareth et Violet étaient sortis pour un vernissage à Plymouth, mais ils étaient rentrés aux alentours de 23h30. Elle s'était occupée de faire dîner Amy et en avait profité pour manger un morceau avec Joshua. Ils avaient discuté de tout et de rien, programmant pour le lendemain une soirée à Boston en compagnie de quelques amis. Elle était ensuite montée au troisième s'occuper d'Amy et la coucher. Quand elle était redescendue, vers 23h15, laissant Amy endormie, elle était retournée dans sa chambre, ne croisant personne. Elle avait vu Joshua un peu avant minuit car elle avait dû ressortir pour aller chercher son lecteur mp3 qu'elle avait oublié à la cuisine. Joshua était sur le pas de sa porte, et rentrait se coucher, conformément aux règles établies par Philip Tudor.
- Et après vous être couchée, vous n'avez rien entendu de particulier ? demanda Kate.
-Non. Enfin rien d'inhabituel, répondit Rose.
- C'est-à-dire ?
- Parfois j'entends Spencer qui ressort après le couvre-feu. Sa chambre est à côté de la mienne. Il ne faut pas que Monsieur le sache bien-sûr.
- Vous savez pourquoi il ressort ? Que fait-il ?
- Je ne sais pas. Il …, commença Rose, avant de s'arrêter brusquement, comme si elle hésitait.
- Rose, vous pouvez tout nous dire, affirma Kate pour la mettre en confiance.
- Je crois qu'il va voir quelqu'un, lâcha la jeune femme.
- Qui ? demanda Kate, pensant immédiatement à sa théorie sur les amours de Spencer.
- Je ne peux pas le dire, fit Rose, en baissant la tête, réalisant qu'elle en avait peut-être trop dévoilé.
- Rose, vous devez tout nous dire si vous voulez qu'on comprenne ce qui est arrivé à Joshua, insista Kate avec conviction.
- Mais … c'est … secret. Spencer ne sait même pas que je suis au courant, bredouilla Rose.
- Comment êtes-vous au courant ? s'étonna Rick.
- Joshua m'en avait parlé. Il les avait vus.
- Qui avait-il vu ? insista de nouveau Kate.
Rose tergiversa quelques secondes encore. Et puis, elle expliqua que Joshua prétendait avoir vu il y a quelques semaines Spencer et Margareth Tudor en train de s'embrasser passionnément dans une pièce de l'aile Est. Elle avait du mal à croire que Spencer puisse trahir Philip qu'il admirait et respectait tant. Selon elle, Joshua était choqué et s'inquiétait pour Monsieur Tudor, qui allait être effondré s'il apprenait que sa femme le trompait.
- Aurait-il pu faire chanter Margareth ? Ou Spencer ? Contre de l'argent peut-être ? demanda Rick.
- Les faire chanter ? Non, bien-sûr que non ! s'offusqua Rose. Joshua n'était pas comme ça. Il n'avait pas besoin d'argent.
- Margareth et Spencer savaient que Joshua les avait vus ?
- Non. Joshua craignait beaucoup Spencer, il n'aurait jamais pris le risque de leur dire qu'il savait, ou de les faire chanter.
- Philip a l'air vraiment bouleversé par la mort de Joshua, vous savez pourquoi ? poursuivit Kate.
- Je ne sais pas, mentit Rose. Monsieur a toujours apprécié Joshua. Il l'avait pris sous son aile parce que Joshua n'avait plus de famille. Monsieur aime aider les gens qui ont des soucis. Dans son entreprise aussi, il a employé plusieurs jeunes gens qui n'avaient pas été épargnés par la vie. Il est comme ça, il a grand cœur.
Rose leur décrivit ce qu'elle savait de la relation entre Margareth et Philip Tudor, qui lui semblaient très heureux ensemble. Elle ne les avait jamais entendus se disputer. Ils étaient toujours bienveillants l'un envers l'autre, et riaient même souvent tous les deux. Elle s'étonnait que Madame ait pu tromper son mari, et pensait que peut-être Joshua avait un peu déformé ce qu'il avait vu. Elle avait aussi du mal à croire que Spencer puisse avoir des relations plus intimes avec Margareth, car il était toujours très professionnel avec tout le monde ici, excepté elle-même et Mademoiselle Violet. Elle expliqua que Spencer prenait toujours soin d'elle, comme d'une petite sœur, et était toujours très gentil quand il s'adressait à Violet. Une fois même, elle avait cru l'entendre tutoyer Mademoiselle Violet, chose qu'il ne faisait qu'avec elle-même, et encore, quand ils n'étaient que tous les deux.
Quand Kate évoqua la possibilité qu'un étranger ait pu s'immiscer dans le manoir après minuit, Rose fut catégorique. C'était impossible, les accès étant verrouillés, et protégés par des détecteurs de mouvement devant les portes et les fenêtres. Le système d'alarme fonctionnait parfaitement, ils en avaient fait l'expérience récemment, quand avec Joshua, ils étaient rentrés d'une fête un samedi soir, ayant oublié de demander à Monsieur de désactiver l'alarme. La sirène stridente avait retenti dans tout le manoir, réveillant tout le monde dans un vacarme époustouflant. Donc il était impensable que quelqu'un ait pu entrer dans le manoir en pleine nuit, d'autant plus que des caméras de sécurité filmaient les extérieurs.
Rick questionna Rose pour savoir si un jeu s'apparentant à un Cluedo réel pouvait être organisé au manoir. Mais la jeune femme n'avait jamais entendu parler d'une telle chose. Elle avait l'air de ne pas comprendre le rapport entre le Cluedo et la mort de son ami. Avant qu'elle parte, Kate lui rappela de ne faire confiance à personne d'autre au sein du manoir, et de garder pour elle tout ce qu'ils venaient de lui apprendre.
Après le départ de Rose, Rick et Kate avaient l'impression d'être plongés dans un brouillard complet, un entrelacs de suppositions et de mystères qui leur semblait indémêlable. Cette discussion avec la jeune femme avait éclairé de nouvelles pistes, mais semé aussi davantage de trouble. Ce Cluedo grandeur nature prenait des airs de calvaire.
- Ce coquin de Spencer, il m'a bien eu … sous ses airs de gentilhomme, il s'envoie la patronne ! s'exclama Rick.
- Je te l'avais dit, sourit Kate.
- Il y a un détail étrange, ajouta Rick. Hier Eleanor m'a dit avoir vu Joshua entrer dans sa chambre vers 23 heures, comme s'il allait se coucher. Rose nous a dit qu'elle l'a vu un peu avant minuit.
- Il est sûrement ressorti entre temps. Peut-être pour voir quelqu'un. Ni Eleanor, ni Rose, sauf si elles mentent. Mais on va partir du principe qu'elles disent la vérité, c'est déjà bien assez complexe comme ça, fit Kate.
- Entre 23h et 23h30, il n'y avait que Spencer. Et après 23h30, il a pu rencontrer Violet, Margareth ou Philip.
- C'est invérifiable. Et il a très bien pu ressortir de sa chambre pour tout autre chose, sans aucun rapport.
- Bizarrement, j'ai l'impression qu'on est encore plus perdus maintenant qu'on a parlé à Rose, fit remarquer Rick.
- Oui, il va falloir mettre tout ça méthodiquement au clair.
- Entre ceux qui couchent ensemble, ceux qui trompent, ceux qui sont trompés, ceux qui ont vu, ceux qui n'y croient pas, ceux qui sont trop gentils, ceux qui se baladent la nuit, j'en perds mon latin …, lâcha Rick, l'air complètement perdu.
- C'est là que mon tableau me manque …, répondit Kate en sortant le contenu de la besace sur leur lit : la corde, le poignard et le morceau de papier trouvés dans les pièces du deuxième étage.
- Ces preuves seraient recevables même si elles ont été trouvées en dehors du cadre légal d'une enquête ? s'interrogea Rick.
- A priori non, fut-elle forcée de reconnaître, il faut espérer qu'elles nous permettent de trouver le meurtrier et de le faire avouer.
- On joue quitte ou double en fait …, si on ne trouve pas le meurtrier et s'il n'avoue pas, les preuves sont foutues ?
- C'est ça en gros …
- Ok. Alors on n'a pas le choix.
- On pourrait encore essayer de convaincre la police de Brewster d'enquêter, mais on n'a rien que nos suppositions. Je ne vois pas ce qui pourrait les inciter à rouvrir l'enquête pour l'instant, expliqua Kate en se saisissant d'un stylo pour noter sur chaque sachet plastique le lieu, la date et l'heure à laquelle les objets avaient été trouvés.
La vibration du téléphone de Rick interrompit leur conversation. C'était le poste.
- Hey ! répondit-il sur un ton enjoué.
- Salut, mec ! lança Esposito.
- Je vous manque ! Je le savais ! lança Rick, avec un enthousiasme.
- Euh … non ! répondit Esposito, sur un ton rieur. Beckett est là ? Elle ne nous a pas rappelés.
- Vous avez des infos ? demanda Castle sans répondre à la question.
- Ça se pourrait, lâcha Esposito prenant un air mystérieux.
Rick entendit Ryan à l'autre bout du fil qui pouffait de rire.
- Mais c'est trop confidentiel pour être dévoilé à un amateur, continua Esposito, sur un ton narquois.
- Faux-frères, grogna Rick. Dites-moi tout ! Allez, je vous écoute.
Kate, toujours occupée à répertorier leurs maigres indices, écoutait la conversation de Rick qui lui semblait dénuée de sens et d'intérêt.
- On ne parlera qu'à Beckett ! lança Ryan.
- Beckett … Beckett … Toujours Beckett … Elle est occupée, grogna Rick.
- Occupée ? Elle fait quoi ? insista Esposito.
- Si vous saviez …, répondit-il sur un ton volontairement énigmatique et suggestif, elle est là … juste devant moi … elle fait un truc très sensuel et limite excitant avec un sac plastique …
Il entendit Ryan et Esposito éclater de rire à l'autre bout du téléphone.
Kate n'entendait pas ce que racontaient les gars, mais se doutait que, comme d'habitude, ils étaient en train de taquiner Rick, et que celui-ci en profitait pour leur répondre n'importe quoi.
- Non, mais sérieusement, Castle ! J'étiquette des preuves les gars ! lança-t-elle assez fort pour qu'ils entendent à travers le téléphone, et soient convaincus qu'elle n'était pas en train de se livrer à des jeux sexuels étranges avec un sac plastique.
- J'en connais un qui va être privé de câlin ! railla Esposito, éclaté de rire, en entendant la voix fâchée de sa collègue.
- Je ne suis jamais privé de …. dessert. Beckett est trop …
- Castle, qu'est-ce que tu leur racontes encore comme bêtise ? demanda-t-elle en le regardant avec des yeux furieux.
- Euh … rien … C'est eux, ils m'embêtent.
- Donne-moi le téléphone ! lança Kate, en lui arrachant le téléphone des mains.
- On parlait de dessert, c'est tout …, fit-il en riant, et puis ils ne veulent même pas me parler de l'enquête.
- On se demande bien pourquoi ! lâcha Kate en entendant les gars morts de rire. Hey !
- Oh, Salut Beckett, firent-ils reprenant aussitôt un air sérieux.
- Alors ? se contenta-t-elle de demander en mettant le haut-parleur.
- On a fait les recherches que tu voulais.
- Ok. On vous écoute, fit-elle en s'asseyant au bord du lit, Rick à ses côtés.
- Alors Rose Smith. Dix-neuf ans. Pas de diplôme. Travaille au manoir depuis deux ans. Pas grand-chose à signaler. Originaire de Seattle où vivent encore sa mère et sa grand-mère. Elle a vécu à Boston quelques mois avec un petit ami, avant d'être embauchée ici. Une fille sans histoires, et sans problèmes.
- Si ce n'est qu'elle est enceinte à dix-neuf ans et qu'on ne sait pas qui est le père, fit remarquer Rick avec ironie.
- Au suivant, continua Kate.
- Eleanor Peacok, reprit Ryan. Quarante-deux ans. Famille d'origine italienne. A grandi à Boston. Divorcée. Un fils majeur. Et là où ça devient intéressant c'est que votre cuisinière a un casier, plutôt bien rempli.
- Quel genre de casier ? demanda Kate, intriguée.
- Vols à la tire, insultes à agent, multiples coups et blessures, énuméra Ryan.
- Elle cache bien son jeu …, lâcha Kate.
- On parle de la même Eleanor ? s'étonna Rick. Parce que la nôtre, c'est plutôt talons-aiguilles et gaudriole. Elle n'a rien d'une petite frappe.
- Oui, c'est bien la même. Les dernières voies de fait remontent à 2004. L'année où elle a été engagée au manoir comme cuisinière.
- Ok. Donc elle est rangée des affaires depuis dix ans. A croire que le charme de Cape Cod l'a apaisée, constata Kate.
- On vous envoie les photos et les noms des mecs impliqués dans ses histoires à l'époque au cas-où, termina Ryan.
- Le suivant : Spencer Pepper, enchaîna Esposito.
- Ah mon pote Spence ! lança Rick avec enthousiasme.
- Rien d'intéressant le concernant. Un mec très clean. Pas de casier, ni en Angleterre, ni ici. Jamais marié. Pas d'enfant.
- Décevant ce majordome …, marmonna Rick.
- Ensuite, Margareth, de son nom de jeune fille Stanhope. Cinquante-cinq ans. Appartient à une grande famille de la noblesse anglaise. Ils ont encore des terres, mais plus un rond. Mariée depuis vingt-deux ans. Pas d'enfant. Elle est peintre et essaie de vendre ses toiles, mais apparemment elle a peu de succès.
- Ouais … faut voir les toiles aussi …, marmonna Rick.
- Et Philip ? demanda Kate.
- Philip Tudor … enfin, devrais-je dire, Philip Hastings.
- Il ne s'appelle pas Tudor ? s'étonna Kate, en lançant un regard stupéfait à Rick.
- Non. Son vrai nom est Hastings. La propriété du manoir est au nom de Hastings.
- Il a fait un changement de nom officiel ?
- Non, absolument pas. Tout est au nom de Hastings. Tudor n'est qu'un nom d'usage.
- Ok. C'est étrange. Quoi d'autre ?
- Il a cinquante-quatre ans. Sa première épouse est décédée peu de temps après la naissance de leur fille Violet. Cancer foudroyant. Il avait vingt-quatre ans. Il s'est remarié trois ans plus tard avec Margareth. Il a accompli une partie de ses études à l'université de Boston. Il y a dix ans il a acheté le manoir, et monté une société agro-alimentaire qui exporte des produits à base de cranberry … Ça marche plutôt bien.
- Oui, il parait qu'ils font des tisanes sympas pour les troubles urinaires les gars, si jamais ça vous intéresse on peut vous en ramener !
- Non, merci ! Garde-les pour toi les tisanes, mon vieux ! railla Esposito.
- Je ne suis pas vieux ! gronda Rick.
- Bon, les gars, vous me fatiguez, les sermonna Kate.
- Violet Hastings, poursuivit Ryan Rien d'intéressant. Trente ans. Jamais mariée. Une fille Amy, âgé de trois ans. A étudié à l'université de Boston comme son père.
- A part Eleanor, on n'a que des gens très gentils et banalement ordinaires, fut forcée de constater Kate.
- Oui.
- Est-ce que vous pourriez montrer la photo de la blessure de Joshua à Lanie pour qu'elle nous oriente sur le type d'arme ? demanda Kate. Ça nous éviterait de faire le tour de toutes les armes du Cluedo …
- Le Cluedo ? demanda Ryan, ne comprenant pas vraiment le rapport.
- Ouais, d'ailleurs, rassurez-nous, vous n'avez rien à voir là-dedans ? demanda Rick pour lever ses derniers doutes.
- C'est quoi ce délire de Cluedo ? fit Esposito, complètement perdu.
- Vous n'avez pas participé à la mise en scène de ce meurtre ? Un truc du style le Dr Black assassiné par Mademoiselle Rose avec la clé anglaise dans la bibliothèque ? Vous voyez le genre ? poursuivit Rick.
- Beckett, c'était une très mauvaise idée de l'emmener en week-end dans un château, il disjoncte complètement ! lança Esposito en riant.
- Ce n'est pas un château, c'est un manoir ! s'exclama Rick.
- On n'a rien mis en scène nous, vous délirez, continua Ryan.
- Je vous rassure, c'est Castle qui délire tout seul, ajouta Kate avec un petit air narquois.
- Jurez-le sur la tête de Beckett ! lança Rick, toujours pas convaincu de leur honnêteté.
- Hé ! Pourquoi sur ma tête ? s'offusqua-t-elle.
- C'est ce que j'ai trouvé de plus fiable, répondit Rick avec un sourire.
- On le jure, mec, sur la tête de Beckett. On n'a rien à voir avec ça.
- Votre gars est vraiment mort. Il n'y a aucun doute, affirma Esposito.
- Savez-vous quand la chambre de Joshua sera accessible ? demanda Kate, toujours concentrée sur l'affaire.
- Non. Elle est encore sous scellé ? s'étonna Ryan.
- Oui.
- On va appeler la police de Brewster pour savoir.
- Ok. Merci, répondit Kate.
- On vous envoie les photos des potes d'Eleanor Peacok.
- Ok. On se tient au courant.
- Amusez-vous bien ! lança Ryan sur un ton un brin ironique.
Kate raccrocha et rendit son téléphone à Rick, en le regardant avec son air exaspéré.
- Quoi ? fit-il, comme s'il ne savait pas pourquoi elle était agacée.
- Tous les trois, vous êtes encore pire au téléphone que quand vous êtes ensemble ! lâcha-t-elle en soupirant. C'est parce que vous vous manquez que vous êtes aussi pénibles ?
- C'est eux qui ont commencé ! Ils ne voulaient pas me parler.
- Et ? Tu as huit ans ? « Beckett fait un truc sensuel et excitant avec un sac plastique », « Je ne suis jamais privé de dessert. Beckett est trop … ». Trop quoi d'abord ?
- Trop … adorable, sourit Rick, tentant de l'amadouer.
- Tu aimes bien me faire passer pour une nymphomane, oui ! lança-t-elle, sur un ton indigné.
- C'est pour rire ! Nymphomane, tu y vas fort … quoique …, ajouta-t-il avec un air rêveur.
- Pourquoi Philip se ferait-il appeler Tudor ? demanda Kate, changeant complètement de sujet.
- Pour le Cluedo, répondit Rick comme une évidence. Tudor, c'est le nom du manoir dans le jeu.
- Peut-être, fit Kate en réfléchissant, mais c'est vraiment tordu …
- Il a dû trouver ça sympa pour attirer les touristes peut-être.
- Mais tout le monde l'appelle comme ça, fit-elle remarquer, pas seulement les touristes.
- C'est peut-être un psychopathe, obsédé par le Cluedo, qui a voulu faire de sa vie un jeu grandeur nature. Comme les femmes qui veulent ressembler aux poupées Barbie et font de la chirurgie esthétique. Et bien lui, il a transformé son manoir, sa vie, en Cluedo.
- Il manque un agent de la CIA et un revenant dans ta théorie, et ce sera vraiment parfait, fit remarquer Kate, avec un petit air narquois.
- Plutôt un espion anglais qui travaillerait pour la couronne britannique. Oui, si Philip était un agent infiltré au service de sa Majesté. Peut-être qu'il utilise la production de cranberry pour établir des contacts avec l'étranger et faire de l'espionnage industriel. Tudor serait sa couverture.
- Castle … tu me donnes mal au crâne …, soupira-t-elle en se laissant tomber en arrière allongée sur le lit.
- Je cherche juste des explications …, répondit-il en attrapant son livre sur William Brewster et se rasseyant au pied du lit.
- Cherche des explications censées.
- Elles sont censées … pour qui veut bien avoir l'esprit ouvert.
- Je ne sais pas si on va trouver le fin mot de toute cette histoire. C'est un imbroglio de trucs improbables.
- On a déjà plein de preuves, répondit Rick, n'écoutant que d'une oreille, déjà concentré sur le sommaire de son livre.
- Euh … lesquelles ? demanda-t-elle en fixant le plafond.
- Et bien tout ça ! lança-t-il en désignant les sacs plastiques que Kate avait déposés sur le lit.
- Donc, je résume : un poignard qui n'a pas servi à poignarder notre victime, une corde qui n'a pas servi à étrangler notre victime, et l'indice ultime, un bout de papier avec une phrase qui ne veut rien dire, et qui n'a sûrement aucun rapport avec notre victime, expliqua-t-elle non sans ironie.
- Waouh ! Je n'y crois pas ! William Brewster avait caché un trésor ! lança-t-il en cherchant la page correspondant à son nouveau centre d'intérêt.
- Je vois que ce que je dis te passionne …, soupira-t-elle.
- Je t'écoute.
- Tu regardes ton bouquin.
- Je peux faire plusieurs choses à la fois, Lieutenant Beckett, répondit-il en levant les yeux et se tournant pour la regarder avec un sourire amusé.
- Ça dépend des domaines ! fit-elle remarquer en souriant à son tour.
- Bon, alors, tu penses que nos preuves n'en sont pas réellement ?
- Oui.
-Pour conforter ton désespoir, je rajouterais que le ménage a été fait de fond en comble dans toutes les pièces du manoir. Donc qu'il est impossible ou presque de trouver la scène de crime originelle.
- J'avais oublié ce détail …
- Et que plein d'éléments ont un rapport avec le Cluedo …
- Ce qui n'a aucun sens …
- Et pour finir, qu'on a une foule de suspects dont aucun alibi n'est vérifiable, et dont la moitié couche les uns avec les autres. Une famille avec un faux nom. Une cuisinière ex-terreur des rues rangée des affaires.
- Tu veux m'achever …, grogna-t-elle en soupirant.
- Hé Lieutenant Beckett ! On se reprend ! lança-t-il en riant.
Chapitre 15
Cave du manoir Tudor, 6h du matin (retour en temps réel).
Dans l'obscurité de la cave, un silence assourdissant suivit le fracas de verre et de métal qui venait de retentir. Kate avait senti la force du corps de Rick l'envelopper pour la protéger du choc, et ils étaient tombés, écrasés par les rayonnages métalliques de l'étagère, meurtris par les éclats de verre des bouteilles qui s'étaient fracassées. Sa tête avait violemment heurté le mur de pierres, et sa dernière sensation fut une douleur atroce, un bourdonnement qui résonnait à l'intérieur de son crâne. La main de Rick toujours dans la sienne. Son souffle contre sa joue. Il lui avait parlé. Elle avait perçu sa voix, comme en sourdine, incapable de saisir le sens de ce qu'il disait. Elle avait essayé de bouger, mais les barres de métal lui écrasaient les cuisses. Elle avait si mal au crâne qu'instinctivement elle avait porté sa main à l'arrière de sa tête, tâtonnant dans ses cheveux pour sentir le sang chaud qui coulait. Du bout des doigts, elle avait cherché le visage de Rick. Elle avait senti son souffle ralentir contre sa joue, puis sa tête venir alourdir son épaule.
Et puis, plus rien, elle s'était sentie partir ailleurs.
Quand l'inconnu s'était approché, Rick avait tenté de la protéger. Il avait eu le temps de se mettre devant elle, créant un rempart de son corps, et le choc violent des étagères s'écrasant dans son dos les avaient propulsés au sol. Le métal et les éclats de verre lui avaient lacéré le dos. Il était tombé lourdement, et le choc douloureux de son épaule contre les pierres avait provoqué comme une décharge électrique dans tout son bras. Dans le silence qui s'était emparé de la cave, il n'entendait plus Kate. Il avait chuchoté son nom sans obtenir de réponse. Elle était là, contre lui, sa main, inerte dans la sienne. Il avait tâtonné pour trouver son visage, sentant son souffle contre ses doigts, et ses yeux ouverts. Il lui parlait, il l'appelait pour lui demander où elle avait mal, mais elle ne répondait pas. Et puis il avait senti sa main glisser sur sa joue, une substance poisseuse au bout de ses doigts. Elle était blessée. Pris de panique, il avait hurlé son nom, mais sans qu'il ait le temps de comprendre ce qui arrivait une douleur terrible à l'arrière de sa tête lui avait fait perdre conscience.
L'homme avait allumé la lumière pour contempler le résultat. La flic et son écrivain de mari gisaient tous les deux au sol, dans un amoncellement de barres de métal, d'éclats de verre, de tessons de bouteilles, de vin se mêlant au sang. Il esquissa un sourire, plutôt fier de lui. Il n'avait pas voulu y aller si fort. Le résultat l'étonnait lui-même. Il ne se savait pas capable d'une telle rage. Il avait empoigné les étagères de toutes ses forces, les fracassant contre les deux intrus, et avait achevé le travail en assommant à coup de barre de métal le mari qui bougeait encore. Il piétina maladroitement parmi l'enchevêtrement de débris pour se faufiler jusqu'aux deux corps inertes. Il se pencha, posa deux doigts successivement dans le cou de l'un et l'autre, cherchant un pouls. Ils étaient en vie. Il ne portait pas les flics dans son cœur, mais de là à en tuer un. Non. C'était trop risqué. Il voulait simplement les effrayer, et les empêcher de se mêler de ce qui ne les regardait pas. La curiosité était un vilain défaut. Joshua en avait fait les frais, pas par sa faute, mais ça aurait pu être le cas. Quelqu'un l'avait simplement devancé. Il fallait qu'il sorte leurs corps d'ici. Il voulait leur donner la frayeur de leur vie pour qu'ils abandonnent définitivement leur petite investigation au sein du manoir. Cela faisait des années qu'il se consacrait à son projet. Ils ne pouvaient pas tout ruiner comme ça.
Il se faufila au fond de la cave, souleva à bout de bras plusieurs caisses de bois remplies de bouteilles, et les posa un peu plus loin. Puis il s'agenouilla, éclairant avec sa lampe de poche les pierres qui l'intéressaient, et les fit coulisser. Le passage dans le mur s'entrouvrit. Il retourna vers ses deux victimes, souleva les étagères métalliques qui les écrasaient, écarta du pied les tessons de verre qui jonchaient le sol, puis attrapa les deux mains de la flic, les ramenant en arrière de sa tête, pour la faire glisser sur le sol. Il la traîna ainsi, sans grande difficulté, jusqu'à l'intérieur du passage secret. L'opération s'avéra plus délicate pour son mari qui devait faire plus ou moins la même taille et le même poids que lui. Il dut s'y reprendre à plusieurs fois, tirant de toutes ses forces sur ses bras pour parvenir à le faire glisser lui-aussi jusqu'au passage secret. Il eut l'impression que cela lui prit une éternité. Enfin, à bout de souffle, et dégoulinant de sueur, il tâtonna dans les poches de l'un et l'autre pour s'assurer qu'ils n'avaient pas de téléphone, et leur enleva leurs montres. Cela suffirait à les désorienter complètement, et s'ils voulaient ressortir d'ici vivants, ils devraient remonter le tunnel sur plusieurs kilomètres. Un instant il imagina que peut-être leurs blessures étaient graves et qu'ils allaient succomber là à l'entrée de ce tunnel. Au pire des cas, si cela arrivait, personne ne les trouverait ici avant des lustres. Depuis son enfance, il n'avait jamais vu personne utiliser ce tunnel, à tel point qu'il en avait fait son domaine, son terrain de jeu.
Il jeta un dernier coup d'œil à l'intérieur du passage, puis se pencha pour faire coulisser les pierres qui le refermèrent. Il replaça les caisses de vin, fourra les montres dans son sac, et quitta la cave en éteignant la lumière avant de disparaître dans l'obscurité des tunnels souterrains, guidés par le faible halo de sa lampe torche.
Environ une heure plus tard.
Il faisait froid. C'est la première chose qu'il ressentit, le froid, dans son dos, qui pénétrait son corps jusqu'à ses os. Il était transi. Une odeur de vin s'infiltra par ses narines. Quelque chose de frais tomba sur son front. Comme une goutte d'eau. Machinalement, comme dans une demi-conscience, il essaya de lever la main pour frotter son front, mais son corps refusa de lui obéir. Son dos et son épaule lui faisaient mal. Son crâne aussi. Comme si quelqu'un prenait un malin plaisir à serrer sa tête dans un étau. Il avait l'impression d'avoir dormi pendant des heures, mais n'arrivait pas à ouvrir les yeux. Ses paupières étaient si lourdes. Est-ce qu'il rêvait ? Il sentait la dureté du sol sous son dos. Assurément, il n'était pas dans son lit. Le matelas de leur suite était bien plus confortable. Pourtant Kate était bien là, près de lui. Même inconscient, il sentait sa présence. Mais son corps était frais. Kate avait toujours chaud d'habitude. Pourquoi avait-elle froid ? Kate. Ses doigts poisseux et collants qui avaient glissé sur sa joue. Kate. Elle était blessée. Le rythme de son cœur s'accéléra, son ventre se serra. L'angoisse s'empara de lui. Il fallait qu'il voit comment elle allait. Il fallait qu'il se réveille, mais ses yeux refusaient de s'ouvrir. Qu'était-il arrivé ? Réfléchir accentuait son mal de tête, mais peu à peu comme des flashs les images de la veille lui revinrent en mémoire.
Ils avaient passé la matinée à chercher des indices au deuxième étage, et l'après-midi à visiter les plantations de cranberries avec Philip. Ils s'étaient baladés à Chatham. Ils avaient dîné avec Savannah et Wyatt. Il y avait Violet et Amy aussi. Le lord et sa femme n'étaient pas là. Tout allait bien. Le chandelier. Ils avaient trouvé le chandelier. Joshua. Le fantôme. La veille, Kate avait été fâchée qu'il soit sorti en pleine nuit pour dénicher le fantôme. Elle lui avait promis qu'elle viendrait avec lui la prochaine fois. Kate. Mon Dieu. Il l'avait entraînée ici. Elle était fatiguée. Elle dormait. Et il l'avait réveillée quand il avait entendu du bruit, comme la veille. Elle voulait juste se reposer. Et il l'avait emmenée chasser un fantôme. La grossesse la fatiguait. Le bébé. Mon Dieu. Il fallait qu'il ouvre les yeux. Ils étaient entrés dans le tunnel. Le vin. Toutes ces bouteilles. Du verre éclaté partout. Il y avait quelqu'un. Quelqu'un les avait violemment poussés.
Une goutte d'eau tomba de nouveau sur son front. Il frissonna.
- Kate …, parvint-il à murmurer.
Il n'eut pas de réponse. Il tenta de bouger la main, ses doigts tâtonnant sur les pierres froides et humides, glissant vers le corps de Kate à ses côtés. Il sentit son bras. Sa peau nue et glaciale. Elle avait froid. Il essaya de trouver sa main, il fallait qu'il palpe son pouls, mais son bras semblait coincer sous son dos, et il ne parvenait pas à l'atteindre. Il n'arrivait pas à bouger davantage, comme si son corps n'était pas vraiment réveillé.
- Kate … mon cœur …
Pourquoi ne répondait-elle pas ? Il fallait qu'il ouvre les yeux. Il avait entendu sa propre voix résonner quand il avait prononcé son nom. Il ne rêvait donc pas. Pourtant il se sentait à peine conscient. Sans doute les conséquences de sa douleur à la tête. Kate. Et si …. si elle …. Non. Il n'entendait pas son souffle. Il se concentra, tentant de percevoir le bruit de sa respiration. Mais il n'y avait que le silence. Mon Dieu. Kate. Non. Elle était forcément en vie. Il ne pouvait pas en être autrement. Il se sentait tellement impuissant. Il sentit son cœur se serrer de douleur, ses yeux s'emplir de larmes. Il lui avait promis d'être là pour elle. Toujours. Il fallait qu'il ouvre les yeux.
- Kate … réponds-moi, je t'en supplie …
Mais seul l'écho lui répondit. Une larme coula sur sa joue.
Dans la cave, de l'autre côté du mur.
Spencer se tenait dans l'encadrement de la porte de la cave, effaré devant le désastre qu'il venait de découvrir.
Il y a vingtaine de minutes, assis à son bureau, dans sa chambre, il était en train de réfléchir au meilleur moyen de gérer la situation. Les Castle enquêtaient en douce sur la mort de Joshua. Il en était persuadé. Ils étaient malins, mais lui-aussi. Les traits d'humour de Monsieur Castle, et les jolis sourires de son épouse, ne le trompaient pas. Il avait tenté de les éloigner le plus possible du manoir, mais cela ne les empêchait pas de continuer à fureter. L'idée qu'un fantôme hante le manoir ne les rebutait pas, bien au contraire. Ils avaient questionné Rose, et la petite, bouleversée, n'avait sûrement pas hésité à leur faire des révélations. Lui-aussi voulait savoir qui avait tué Joshua. Pour Rose, d'abord, qui ne pourrait pas aller de l'avant tant qu'elle ne saurait pas ce qui était arrivé à son ami. Pour lui-même, aussi. Il avait dissimulé un meurtre, pas tout seul, certes, mais il l'avait fait. Il se doutait bien qu'à un moment ou un autre les Castle le découvriraient. Ils étaient trop futés pour ne pas y parvenir. S'il voulait sauver sa peau, il fallait qu'il trouve qui avait tué Joshua. Il ne voyait que trois possibilités : Philip, Margareth ou un étranger. Il penchait pour la dernière hypothèse, ne pouvant se résoudre à imaginer les maîtres de maison qu'il côtoyait, depuis toujours pour l'un, et depuis dix ans pour l'autre, commettre un crime. Comment pouvait-il trouver tout seul qui avait fait ça à Joshua ? Il n'était pas flic. Il était très doué au Cluedo. Redoutable même. Mais de là à résoudre un vrai crime. Et puis il avait d'autres préoccupations. Il avait toujours cette énigme tordue à élucider. Exceptionnellement, il n'était pas sorti cette nuit. Pas de recherches à la bibliothèque, pas de balade à la cave. Violet hantait ses pensées, il n'en dormait plus la nuit et n'avait même pas eu le cœur de se concentrer sur son énigme. Il hésitait à se confier aux Castle. C'était une prise de risque énorme. Mais il sentait qu'il pouvait avoir confiance en eux. Ils s'intéressaient à la mort de Joshua alors qu'ils étaient en week-end. Madame Castle était enceinte. Ils devaient eux-aussi avoir bien d'autres préoccupations, et pourtant, ils enquêtaient pour résoudre le meurtre d'un inconnu. Ce ne pouvaient qu'être des gens bien, impliqués, sur qui on pouvait compter. Le risque était que, malgré tout, ils le dénoncent et le fassent arrêter, qu'il soit accusé de crime alors qu'il n'avait rien fait, à part le dissimuler. Comment pourraient-ils avoir confiance en lui et le croire s'il leur avouait la vérité ? Il en était à cette interrogation quand il avait entendu du bruit, comme un fracas de bris de verre, venant des étages inférieurs. Immédiatement, il était sorti de sa chambre. D'habitude, il était le seul à se balader la nuit. Sauf la veille quand quelqu'un l'avait suivi jusque dans l'arrière-cuisine.
Le bruit avait été si fort qu'il l'avait perçu jusqu'au deuxième étage. Il avait été suffisamment inquiet pour aller vérifier que tout allait bien. A son étage, personne ne semblait avoir entendu, les chambres étaient calmes. Il était descendu le plus discrètement possible au premier, d'où semblait provenir le bruit. Il avait l'habitude d'espionner aux portes, et même de se faufiler dans les chambres quand les gens dormaient. Ce n'était pas très convenable pour un majordome, il en était bien conscient, mais cela le distrayait de son chagrin. Devant chacune des suites, il tendit l'oreille, ne percevant aucun son. Il avait poussé la porte de la chambre de Philip et Margareth, passant juste la tête pour constater qu'ils dormaient tous les deux. Il avait fait de même dans celle des Monroe pour réaliser le même constat. Il était entré, furtivement, dans celle des Castle, et s'était figé dans l'entrée. Le lit était défait, les draps et la couette en désordre, mais ils n'étaient pas là.
Il avait tenté de réfléchir. Il les avait trouvés l'autre soir au troisième étage dans les salles en travaux, mais ils ne pouvaient pas y être retournés. Il les aurait entendus monter l'escalier vers le dernier étage. Il n'avait pas dormi de la nuit. L'escalier était si proche de sa chambre qu'il n'aurait pas pu les manquer. Ils étaient forcément descendus. Il avait refermé la porte et s'était dépêché de gagner le rez-de-chaussée. Il avait fait le tour de toutes les pièces mais il n'y avait trouvé personne. C'est dans l'arrière-cuisine qu'il avait compris où ils avaient pu disparaître. Monsieur Castle avait dû le suivre l'autre nuit quand il avait disparu presque sous ses yeux dans le passage secret. Les Castle étaient futés et n'étaient pas effrayés, ils avaient dû revenir fureter par ici, et trouver le souterrain de la cave à vins. Aussitôt, il déplaça les bocaux, appuya sur le bouton, et s'engouffra dans le passage. Il remarqua que la lampe de poche n'était pas là. Quelqu'un l'avait prise. Il avança à tâtons dans le tunnel qu'il connaissait par cœur. Tout était silencieux. Il n'y avait plus le moindre bruit. Il avait atteint rapidement la porte de la cave et allumé la lumière, découvrant avec stupeur l'origine du bruit qu'il avait entendu depuis sa chambre.
Plusieurs étagères métalliques étaient renversées, d'autres, vidées de leurs bouteilles, étaient encore debout, mais avaient été déplacées. Il avança vers le tas de débris, constatant le désastre. Des dizaines de cadavres de bouteilles de vin gisaient, éclatées sur le sol. Philip n'était pas matérialiste, mais il allait être fou en découvrant son précieux vin ainsi perdu. Parmi les tessons de verre, il aperçut la lampe de poche qui aurait dû se trouver à l'entrée du passage secret. En se penchant pour la ramasser, il vit du sang encore frais sur une pierre du mur. Suffisamment de sang pour que cela soit inquiétant. Un instant, la panique l'envahit. Il était arrivé quelque chose aux Castle. L'un d'eux, au moins, était blessé. Il pensa à Madame Castle qui était enceinte. Où étaient-ils passés ? C'était impossible de sortir d'ici sans repasser par l'entrée de l'arrière-cuisine. Il connaissait cette cave par cœur, il y passait une bonne partie de ses nuits depuis des semaines. Il n'y avait jamais croisé personne, et n'avait jamais rien trouvé d'étrange à part son énigme sur le mur. Qui pouvait s'être introduit ici pour s'en prendre à eux ? Sûrement pas quelqu'un de la maisonnée. Il tourna sur lui-même pour observer l'ensemble de la pièce.
- Monsieur Castle ?! Madame Castle ?! appela-t-il.
Il tendit l'oreille, mais seul le silence lui répondit.
- Richard ! Katherine ! lança-t-il en essayant de faire porter sa voix le plus loin possible.
Cette fois-ci, il sentit l'inquiétude l'envahir. Il tenta de réfléchir, vite, mais les idées se bousculaient dans sa tête. Ils n'avaient pas pu quitter le manoir de leur plein gré en pleine nuit. Les alarmes auraient sonné et réveillé tout le monde. Peut-être avaient-ils trouvé un passage pour sortir d'ici, mais comment ? Ou bien quelqu'un avait emmené leurs corps. Mais encore une fois, il ne voyait pas comment c'était possible. Il fallait qu'il réveille Philip et qu'ils prennent une décision. Peut-être serait-il plus judicieux d'appeler la police. Mais si les flics débarquaient ici, ils allaient fouiner, bien plus que pour le pseudo-suicide de Joshua, et peut-être découvrir ce qu'il avait fait. Il se débattit avec sa conscience encore quelques minutes, avant de prendre une décision. Il fallait agir vite pour retrouver Richard et Katherine Castle vivants. Peu importe les conséquences pour lui. Il saurait gérer les choses le moment venu. Ces gens étaient des gens bien, soucieux de rendre justice, honnêtes. Il fallait les retrouver. Il se dépêcha de sortir du souterrain pour rejoindre le premier étage, et frappa à la porte des maîtres de maison.
Dans le tunnel, aux environs de 7h.
- Kate … réponds-moi …. Kate …
Toujours couché au sol, inlassablement, il répétait les mêmes paroles, cherchant à percevoir un signe de vie de sa femme. Tout à coup, une énième goutte d'eau tomba, au coin de sa paupière, et comme par réflexe, il ouvrit les yeux. Il ne voyait rien. L'obscurité était si profonde. Il n'y avait pas le moindre rai de lumière, pas la moindre pénombre, comme s'il était sous terre. Instantanément, il sentit ses muscles retrouver de l'énergie. Cette fois, il était réveillé, vraiment réveillé.
D'un bon, il se redressa pour s'asseoir, attrapant sa tête entre ses mains, tant la douleur au fond de son crâne était insupportable. Kate. Il se tourna vers elle, se pencha au-dessus de son corps, prenant appui sur sa main. Sa blessure à l'épaule lui arracha un cri de douleur. Kate. Retenant sa respiration, son cœur battant la chamade, il tâtonna. Elle était gelée. Sa main remonta sur son bras, froid et humide, la courbe de son épaule, et trouva enfin son cou. Sous ses doigts, il sentit la palpitation très légère mais régulière du sang dans son artère carotide. Un frisson lui parcourut le corps, et des larmes de soulagement coulèrent sur ses joues. Il chercha ses lèvres, y déposa un baiser, comme apaisé de sentir son souffle, presque imperceptible, se mêler au sien. Sa main chercha la poitrine de Kate, et s'y posa. Le léger battement de son cœur qu'il percevait sous la paume de sa main continua de le rassurer.
- Kate, réveille-toi …, fit-il doucement, en continuant à tâtonner sur son corps.
Il sentit des petites coupures sur ses bras, mais elle ne semblait pas blessée. Il glissa ses doigts dans ses cheveux, et découvrit le sang à l'arrière de sa tête. Elle s'était cognée contre les pierres. Suffisamment violemment pour saigner. De nouveau son cœur se broya à l'idée que cette blessure puisse être grave. Elle était si froide. Il s'allongea contre elle, entreprit de la réchauffer en frottant vivement ses bras.
- Kate, il faut te réveiller … Allez, mon cœur …
Dans l'obscurité, sans elle, c'était comme s'il n'avait plus aucun repère. La sentir ainsi sans réaction aucune le dévastait. Ses mains réchauffaient son corps qu'il connaissait par cœur, caressaient ses joues gelées, se posaient régulièrement sur son cou pour se rassurer en sentant le sang battre dans son artère. Ce n'était pas possible qu'elle ne se réveille pas. Ils étaient venus passer un week-end ici, un simple week-end. Ça ne pouvait pas tourner au drame comme ça. Par sa faute. Il se maudissait de l'avoir entraînée ici. Kate. Inerte et fragile sous ses mains. Il sentit le désespoir l'envahir. Un instant il imagina partir dans ce tunnel où ils semblaient se trouver. Il devait bien y avoir une sortie quelque part. Il pourrait appeler les secours, et reviendrait la chercher. Mais il ne pouvait se résoudre à la laisser là, toute seule, inanimée, dans le froid.
Le temps lui sembla durer une éternité. Une éternité pendant laquelle pas une seconde il ne cessa de la serrer contre lui, de frictionner ses bras, de lui parler pour l'inciter à se réveiller, de murmurer son nom. L'angoisse lui labourait le ventre. Elle ne se réveillait pas. Le désespoir, l'impuissance le rendaient dingue. Il finit par hurler.
- Kate ! Bon-sang ! Réveille-toi !
Stupéfait, il sentit, d'abord sans trop y croire, puis émerveillé, sa tête bouger contre sa main, posée sur sa joue.
- Castle … Ne crie pas comme ça, j'ai mal à la tête … grogna sa muse d'une petite voix.
En quelques secondes, il sortit de sa torpeur, passant d'une angoisse douloureuse au bonheur béat. Entendre sa voix le gronder gentiment après avoir imaginé le pire valait tout l'or du monde.
- Mon Dieu, Kate !
Il se jeta sur elle, l'enlaçant pour la serrer contre lui, couvrant son visage de baisers.
- Aïe …, doucement Rick …, murmura-t-elle, sur un ton souriant.
Il prit son visage entre ses mains, incapable d'arriver à en discerner les contours dans le noir.
- Kate … J'ai cru que …, chuchota-t-il, d'une voix éraillée.
Il l'embrassa encore, goûtant ses lèvres, comme pour s'assurer qu'elle était bien réveillée. Elle posa une main aimante sur sa joue, et sentit les larmes qui y coulaient. Elle les essuya du bout des doigts, réalisant la détresse qui avait été la sienne. Son cœur se serra à l'idée de l'angoisse qu'il avait dû vivre à la voir comme ça.
- J'ai eu si peur …. Tu ne te réveillais pas, et je ne pouvais rien faire.
Il avait besoin de voir son regard, d'y plonger ses yeux pour être totalement rassuré. Mais il faisait si noir qu'il ne pouvait compter que sur ses mains. Sous ses doigts, il sentit une larme couler sur sa joue. Elle esquissa un sourire rassurant contre sa bouche.
- Je suis réveillée, ça va mon cœur, chuchota-t-elle, je t'ai entendu tu me parlais.
Elle sentait dans chacun des gestes de Rick la peur qu'il avait eu de la perdre. Elle avait froid, elle avait mal. Mais Rick était là, l'embrassant encore et encore. Elle avait l'impression d'avoir reçu un coup de marteau sur la tête qui résonnait encore dans toute sa boîte crânienne. Des coupures sur ses bras la picotaient, ses cuisses la faisaient souffrir aussi.
Ils restèrent ainsi quelques secondes encore, allongés sur le sol gelé, incapables de se séparer ou de se préoccuper de ce qui leur était arrivé et de l'endroit où ils se trouvaient.
- C'est ma faute …, murmura-t-il au creux de son oreille.
- Chut …, tais-toi, je vais bien … ça va aller.
- Le bébé ! s'écria-t-il soudain en se redressant. Aïe !
En prenant appui sur son bras, son épaule blessée venait de se rappeler à lui. Il grimaça de douleur.
- Où tu as mal ? s'inquiéta Kate.
- Mon épaule, mais ce n'est rien … Ton ventre ? Le bébé …, tu n'as rien ? demanda-t-il, de nouveau saisi par l'angoisse.
Il glissa la main sous son tee-shirt pour palper la rondeur de son ventre et tenter de se rassurer.
- Ça va. Je pense que Bébé va bien. Tu t'es mis devant moi, Rick. Tu m'as protégée, et tu l'as protégé, répondit-elle avec un sourire.
- J'ai aussi failli vous faire tuer avec mes bêtises …
- Vu la situation, Tes bêtises sont le dernier de nos soucis, mon cœur, répondit-elle en entreprenant de se relever.
Tentant de maîtriser sa douleur au crâne, elle se redressa pour s'asseoir et s'appuya contre le mur. Il rampa à quatre pattes pour venir s'asseoir près d'elle.
- Ta tête ça va ?
- J'ai l'impression qu'elle est en train d'exploser. J'ai dû me cogner contre les pierres. Et toi, ça va ?
- Mal à la tête aussi, je crois qu'il m'a frappé.
Il trouva sa main dans l'obscurité et enlaça ses doigts aux siens. Il avait eu la peur de sa vie, et ne voulait plus la lâcher.
- Tu es gelée, constata-t-il doucement.
- Toi-aussi.
- Moi, ce n'est pas grave.
- On sent le vin, sourit-elle, on dirait qu'on revient d'une beuverie.
Il lui déposa un baiser sur la tempe. Le moindre de ses sourires et de ses mots étaient comme une caresse sur son cœur. Il avait eu si peur.
- Où est-on ? reprit-elle.
- Pas dans la cave. On dirait un tunnel, répondit-il, scrutant l'obscurité qui s'étendait devant eux.
- Tu arrives à voir quelque chose ? s'étonna-t-elle.
- Non. Mais il y a des pierres, il fait froid et humide. On est sous la terre je pense. Ça résonne. J'ai crié ton nom … et ça résonnait …Je n'arrivais pas à me réveiller … et toi tu étais …
Elle le sentait encore sous le choc.
- Tout va bien Rick, tenta-t-elle de le rassurer enserrant sa main dans les siennes.
- Je ne t'entendais pas respirer … Tu étais …, murmura-t-il.
- Mon cœur, tout va bien. Je ne suis pas morte.
- Tu aurais pu … et notre bébé aussi … à cause de moi.
- Ce n'est pas de ta faute. Je suis aussi responsable que toi. Tu sais très bien que je ne fais pas les choses si je n'en ai pas envie. C'est la faute de celui qui nous a explosé la tête et enfermés ici.
Il refoula les larmes qui lui montaient aux yeux. Il s'était senti tellement impuissant. Pendant quelques minutes, il avait cru l'avoir perdue, sans rien pouvoir faire. Il avait du mal à s'en remettre. Cette angoisse et cette douleur qu'il avait ressenties, il n'était pas prêt de les oublier.
Elle posa sa main sur sa joue, la caressa tendrement.
- Je suis là. Je vais bien. Le bébé va bien. Et toi aussi.
- Je t'aime, chuchota-t-il.
- Moi-aussi, je t'aime, répondit Kate, sentant le sourire de Rick, apaisé, se dessiner sous ses doigts.
Ils se turent quelques secondes, assis l'un contre l'autre, transis de froid. Leurs yeux ne s'habituaient toujours pas à la profondeur de l'obscurité. Ils essayaient de comprendre ce qui venait d'arriver.
- Il ne voulait pas nous tuer, fit Kate, sinon on ne serait pas là.
- Que voulait-il alors ? s'étonna Rick.
- Nous faire peur. Nous empêcher de fouiner sans doute. Tu as vu qui c'était ?
- Non. Spencer ? suggéra Rick.
- J'ose espérer que non. Spencer nous a toujours gentiment rappelés à l'ordre. Mais il ne ferait pas de mal à une mouche.
- Oui, mais on n'est pas des mouches …, sourit-il. C'était quelqu'un de costaud. Il nous a assommés et nous a traînés là. Toi encore, mais moi, il a dû falloir une sacrée force pour déplacer mon corps inerte.
- Oui. Spencer, Philip … peut-être un étranger au manoir.
- Peu importe qui c'est pour l'instant. Il faut sortir d'ici, reprit-il avec détermination.
Il lâcha sa main pour se lever, prudemment, et évaluer la hauteur du tunnel. Il pouvait s'y tenir debout. De nouveau, il se crispa sous l'effet de sa douleur à l'épaule, et du bourdonnement dans son crâne. Il tendit la main à sa femme pour l'aider à se relever.
- Tu peux te lever ? Ça va aller ?
- Oui, ça va, répondit-elle, sentant ses jambes un peu flageolantes et comme des coups de poignard lui transperçant le crâne.
Il devait y avoir un passage depuis la cave. Il nous a fourrés ici, et il l'a refermé. On doit pouvoir ouvrir, expliqua-t-il en tâtonnant sur les pierres du mur qui bouchaient le tunnel.
A son tour, elle posa les mains sur les pierres, les faisant glisser sur toute sa hauteur, tentant de déceler quelque chose. Mais il n'y avait pas de bouton poussoir comme dans l'arrière-cuisine. Rick s'accroupit, tâtonnant sur le sol, à la recherche d'un levier ou de quelque chose permettant d'ouvrir le tunnel.
- Il n'y a rien, constat-t-il, dépité.
- On n'a pas le choix. Si on ne veut pas mourir ici, il va falloir remonter le tunnel, fit-elle en se tournant vers l'obscurité froide et humide.
- Oui. Je passe devant cette fois, lâcha-t-il comme une évidence. Et tu ne lâches pas ma main.
- Depuis quand tu me donnes des ordres ? sourit-elle, attrapant la main qu'il lui tendait.
- Là, tu n'es pas flic, Kate, tu es ma femme, et il n'est pas question qu'il t'arrive de nouveau quelque chose. Alors pour une fois, c'est moi le chef ! lança-t-il à la fois déterminé et souriant.
- Bien, chef. On y va alors, répondit-elle.
- Je préfère ça, rigola-t-il.
Elle se laissa entraîner par la main rassurante de Rick. Ils s'enfoncèrent, lentement, et prudemment dans le noir complet du tunnel, espérant y trouver un moyen d'en sortir.
