Chapitre 18

Manoir Tudor, aux alentours de 10h.

Novak s'avança à son tour dans la cave, en fit le tour, scrutant les murs, circonspect.

- Vos alarmes ne se sont pas déclenchées ? demanda-t-il d'un ton sec.

- Non, répondit Philip.

- Elles sont fiables ?

- Oui. On a des caméras extérieures aussi. Vous pourrez vérifier.

- Comment on entre ici ? continua Novak, fermement.

- Par le tunnel, d'où on vient, c'est tout, répondit Philip.

- Comment on en sort ?

- Eh bien … par le même chemin, répondit Philip, un peu circonspect par l'enchaînement des questions du Lieutenant Novak.

- Donc, après le fantôme, vous êtes en train de me laisser croire qu'un lieutenant de police et son mari se sont volatilisés dans votre cave à vin ? Comme par enchantement ? s'énerva Novak en toisant Philip et Spencer de haut, ce qui n'était pas chose aisée vu leur corpulence.

Les deux hommes préférèrent ne rien répondre. Ce lieutenant Novak n'avait pas l'air commode.

- Ramirez, réunissez tout le monde dans le salon : le personnel, la famille, tout le monde. Personne ne sort d'ici tant qu'on ne les a pas retrouvés. Trouvez-moi le commissariat de rattachement du lieutenant Beckett à New-York, et appelez-le. Il faut qu'on sache si elle était sur une enquête. Ils auront peut-être une piste à nous suggérer.

- Spencer, accompagnez l'officier Ramirez, s'il vous plaît, lui demanda Philip.

Spencer s'exécuta, guidant Ramirez vers la sortie.

- Quelque chose a disparu ici ? reprit Novak.

- Je ne sais pas. Je ne pense pas non, répondit Philip en réfléchissant. A part toutes ces bouteilles cassées, le reste a l'air en place.

- Il y avait quelque chose de valeur ? insista Novak.

- De valeur ? s'étonna Philip. Et bien du vin. Du bon vin, mais rien d'exceptionnel.

- Et ailleurs dans le manoir ?

- Non, on n'a pas grand-chose qui ait vraiment de la valeur ici. Spencer a fait le tour de toutes les pièces. Il ne manque rien.

Novak savait que, de réputation, ce lord anglais vivait simplement et modestement, et qu'il avait le cœur sur la main.

- Vous avez un coffre ? continua-t-il, envisageant tous les mobiles possibles.

- Oui. Dans ma chambre.

- Il n'a pas été forcé ?

- Non. Personne n'est entré.

- Qu'est-ce qu'il contient ?

- Les bijoux de ma femme, essentiellement. Vous pensez que quelqu'un voulait cambrioler mon coffre, est tombé sur les Castle et les a ….. et s'en est pris à eux ?

- J'envisage différentes possibilités, Monsieur.

Novak se saisit de son téléphone, et donna l'ordre à son interlocuteur d'aller inspecter la chambre de Monsieur et Madame Tudor.

- Vous n'avez rien entendu cette nuit ?

- Non, je dormais. Spencer a entendu du bruit vers six heures. Mais c'est tout.

- Votre majordome aurait pu s'en prendre aux Castle ? demanda Novak.

- Non ! Bien-sûr que non ! Pourquoi Spencer leur aurait-il voulu du mal ? s'offusqua Philip.

Novak garda pour lui le fait que cela lui paraisse étrange d'avoir affaire au manoir Tudor deux fois en trois jours, alors qu'il ne se passait jamais grand-chose de palpitant dans cette région. C'est d'ailleurs pour ça qu'il avait choisi de finir sa carrière ici, de la manière la plus paisible qui soit.

- Et le reste du personnel ?

- C'est impossible, Lieutenant. Hormis Spencer et moi, personne n'a la force de faire un tel grabuge. Et Spencer a été le premier à vouloir vous appeler.

- Et vous ? demanda Novak sans détour.

- Moi ? s'étonna Philip, stupéfait qu'on ose le soupçonner. Je dormais, Lieutenant. Demandez à mon épouse. Et à Spencer. Il est venu me réveiller.

- Monsieur Tudor, je ne crois ni aux fantômes, ni à la magie, alors expliquez-moi comment on peut entrer dans votre manoir.

- Il y a des souterrains je suppose, enfin non, j'en suis sûr, mais je ne les connais pas. Je sais qu'ils existent, mais je ne m'en suis jamais préoccupé. Je n'en voyais pas l'intérêt.

- Il y a un souterrain qui part de cette cave ?

- S'il y en a un, je ne l'ai jamais vu.

- Cherchez un passage, une trappe, quoi que ce soit qui permette de sortir d'ici ! lança Novak aux deux agents occupés à récolter des preuves.

- Ok, Lieutenant.

- Vous avez un plan des sous-sols ? reprit-il à l'intention de Philip.

- Non. Les plans originaux sont au cadastre du Musée des pèlerins à Plymouth.

- Il faut aller les chercher. Sullivan, allez-y.

- Ce sont des documents historiques qui ont plus de quatre-cent ans, on n'a certainement pas le droit de les sortir du Musée, Lieutenant. Et, ils ne sont pas accessibles comme ça au tout venant.

- Est-ce qu'on a l'air d'être le tout-venant ? s'indigna Novak.

- Non, ce n'est pas ce que je voulais dire, mais on ne les déchiffre pas aisément. Peut-être vaudrait-il mieux que ma fille Violet accompagne l'officier Sullivan. Elle a étudié l'histoire du manoir. Elle pourra être utile.

- Très bien. Va pour Violet. Sullivan, allez trouver Mademoiselle Tudor, et dépêchez-vous. Je veux une description précise, mètre par mètre, de tous les souterrains qui passent sous ce manoir. Monsieur, emmenez-moi dans la chambre des Castle.

Philip escorta le lieutenant Novak jusqu'au premier étage. Il constata le lit défait, les téléphones posés sur les tables de chevet, les vêtements de la veille sur le dos d'une chaise, les chaussures sagement rangées dans le placard. Il n'y avait aucun doute, les Castle n'avaient pas volontairement disparu.

Deux jeunes officiers en uniforme firent leur entrée dans la chambre.

- Retournez-moi cette chambre. Trouvez quelque chose, leur ordonna Novak, tout en s'approchant de la table où s'étalaient des feuilles de papier.

Il lut rapidement les informations qui semblaient y avoir été consignées avec minutie : quelqu'un, le lieutenant Beckett, probablement, avait listé des suspects potentiels et les détails concernant chacun d'eux, mais aussi les pièces du manoir et des objets y ayant été découverts. Il y avait aussi plusieurs suppositions. Il ne lui fallut pas longtemps pour réaliser que les Castle avaient enquêté sur la mort du jeune jardinier, mais il s'abstint de faire tout commentaire devant Philip Tudor.

- Monsieur Tudor, rejoignez votre personnel et votre famille, s'il-vous-plaît. Je vous retrouve en bas dans quelques minutes.

- D'accord.

Philip disparut dans le couloir. Novak enfila des gants en latex, et se saisit des téléphones posés près du lit. Sur celui du mari, il n'y avait pas d'appel en absence. Le dernier appel entrant provenait d'un certain « Ryan » la veille au soir. Le nom l'interpella immédiatement : Ryan était l'un des flics de New-York qui l'avait appelé pour le dossier de Joshua Black. Il y avait un autre appel entrant en provenance du « Poste » dans la matinée d'hier. Sur le téléphone du lieutenant Beckett, il y avait un appel en absence d'un dénommé « Esposito » aux alentours de neuf heures ce matin même. Le deuxième flic. Il découvrit plusieurs messages et appels échangés depuis samedi, entre Beckett et ces deux flics qui étaient certainement ses collègues. Il n'y avait plus aucun doute possible. Les Castle enquêtaient en douce sur son affaire. Certes, elle était classée, mais c'était son affaire. Ces deux flics de New-York leur avaient raconté des salades au téléphone pour récupérer les rapports d'enquête. D'abord un brin énervé qu'on se soit immiscé comme ça sur son territoire, il se ravisa, réalisant que si les Castle s'étaient donnés du mal pour résoudre cette affaire pendant leurs congés, c'est qu'il devait bien y avoir quelque mystère à éclaircir. Joshua Black était-il lié à l'une de leurs affaires new-yorkaises pour qu'ils s'y intéressent ? Ou bien Beckett était-elle ce genre de flics qui, en quête de justice perpétuelle, ne s'arrête jamais et se lance corps et âme dans la résolution de tous les supposés crimes du monde ?

- Vous avez trouvé son arme et son badge ? demanda Novak à l'un des agents, tout en farfouillant dans les tiroirs.

- Non, Lieutenant.

- Cherchez encore.

D'après les notes, les Castle avaient trouvé des indices, et suspectaient plusieurs personnes. Pourquoi avaient-ils eu un doute ? Et pourquoi n'étaient-ils pas venus lui en parler plutôt que de se lancer seuls dans cette enquête clandestine ? Certes, il avait envoyé promener assez méchamment les deux flics de New-York quand, au téléphone, ils avaient commencé à douter de la thèse de son légiste. Mais, il pouvait aussi se montrer cordial, et même avoir l'esprit ouvert, quand on se donnait la peine d'aller au-delà de son caractère de prime-abord désagréable. Les Castle avaient dû se dire qu'ils n'arriveraient pas à le convaincre vu comment il avait rabroué leurs collègues au téléphone. Pour lui, il était clair que Joshua Black s'était suicidé, il n'y avait pas grand-chose de plus à dire de cette affaire. Il n'avait même pas pris la peine de se déplacer jusqu'au manoir samedi matin, mais Ramirez avait eu l'air catégorique. Tout indiquait un suicide. Il y avait même la lettre du jeune jardinier faisant ses adieux.

De toute évidence, la disparition des Castle ne pouvait avoir que trois explications : leur enquête supposée secrète sur la mort de Black, une enquête pour laquelle ils auraient été infiltrés ici, ou bien à trop farfouiller, ils s'étaient attirés les foudres de quelqu'un. Mais ils étaient deux, et elle était flic. Le gars qui s'en était pris à eux devait être redoutable. Pourquoi les avait-il fait disparaître ? Un enlèvement ? Cela faisait environ quatre heures qu'ils avaient disparu, si l'on se fiait aux déclarations du majordome. Si c'était pour les tuer, pourquoi ne pas les avoir tués sur place ? Pourquoi s'être embêtés à emmener leurs corps ? Comment un homme seul peut emmener deux personnes ? Est-ce qu'ils avaient affaire à plusieurs ravisseurs ? Il y avait tellement de questions en suspens.


12ème District, New-York, au même moment.

En ce début de journée, le Capitaine Victoria Gates était tranquillement plongée dans sa paperasse matinale, griffonnant d'un geste vif son autographe au bas de rapports divers, décortiquant son courrier avec attention, l'esprit encore un peu plongé dans la douce félicité du week-end qu'elle venait de passer en famille, quand le téléphone sonna.

Elle répondit nonchalamment, mais de ce ton sec et autoritaire qui donnait toujours l'impression à son interlocuteur qu'il la dérangeait. Elle se figea en entendant l'annonce que lui faisait un certain officier Ramirez de la police de Brewster dans le Massachusetts. C'est la colère qui l'emporta d'abord. Où Beckett et Richard Castle avaient-ils encore été se fourrer ? Mais en quelques secondes, malgré les années d'expérience, elle sentit une boule d'angoisse se former au fond de son ventre. Un de ses lieutenants et son écrivain de mari avaient disparu.

Elle raccrocha, à la fois sous le choc, inquiète, et furieuse, resta interdite quelques secondes, avant de se précipiter hors de son bureau.

- Esposito, Ryan ! s'écria-t-elle, dans mon bureau immédiatement !

Les gars sursautèrent, se levèrent d'un bond comme des automates, et se dépêchèrent de s'exécuter. Quand Gates avait ce ton-là et cet air grave, ils avaient plutôt intérêt à filer droit. Ils entrèrent dans son bureau avec appréhension, échangeant des regards interrogateurs et perplexes.

Gates fit claquer rageusement la porte dans leur dos, et se posta devant eux.

- Beckett et Monsieur Castle ont disparu, lâcha-t-elle fermement, sans détour, en les regardant fixement dans les yeux.

Esposito et Ryan prirent un air surpris, imaginant d'abord que leurs collègues avaient pu suivre une piste, et disparaître de leur plein gré.

- Comment ça disparus ? On les …, commença Ryan, pensant au fait qu'ils leur avaient parlé la veille.

L'air grave et angoissé de Gates leur fit comprendre que l'affaire était sérieuse.

- Je viens d'avoir un appel de la police de Brewster, à Cape Cod, expliqua Gates. Ils ont été alertés par le propriétaire du manoir où Beckett et Monsieur Castle passaient leur week-end. Ils auraient été agressés dans la cave, vers six heures ce matin, et emmenés, Dieu sait où.

Cette fois, les gars se lancèrent un regard alarmé. Ils leur avaient pourtant dit d'être prudents. A trop fourrer leur nez partout, ils avaient dû énerver le meurtrier du jardinier et s'attirer des ennuis. Ils avaient beau avoir confiance en l'efficacité de Beckett et Castle quand ils étaient tous les deux, ils ne purent s'empêcher d'imaginer le pire, et sentirent l'angoisse les gagner. Sans avoir besoin de se parler, instinctivement, l'un comme l'autre savaient qu'il fallait qu'ils aillent sur place. Il fallait qu'ils aillent les chercher.

- On y va, lâcha aussitôt Esposito sur un ton ferme et décidé, on va les retrouver.

- Lieutenant Esposito, vous n'allez nulle part ! répondit le Capitaine avec autorité.

- Il s'agit de Beckett et Castle, Capitaine ! lança-t-il avec énervement, presque avec rage.

- On ne peut pas laisser les flics de Brewster gérer ça tous seuls ! continua Ryan, tout aussi déterminé.

- Asseyez-vous ! leur ordonna Gates en les dévisageant à tour de rôle de ses yeux assassins.

- Capitaine, on doit y aller ! tenta d'insister Esposito. Beckett est …

Il avait pensé à Beckett, enceinte de trois mois, mais s'était rappelé in extremis que le Capitaine n'était pas encore informée.

- Quoi Beckett ? Asseyez-vous ! asséna Gates avec autorité, ne leur laissant plus la possibilité de discuter.

Ils s'abstinrent de répondre, et s'exécutèrent à contrecœur, et leur faisant face, elle les toisa de toute sa hauteur, les dévisageant d'un air furieux.

- Que savez-vous de tout ça ? Qu'est-ce qu'ils fabriquaient dans ce manoir ? demanda-t-elle d'un ton glacial.

- Ils étaient en week-end … romantique …, commença Ryan, l'air de rien.

- Ne vous moquez pas de moi ! s'écria Gates si fort qu'ils sursautèrent. Je crois qu'assurer leurs arrières est le dernier de vos soucis !

- Ils étaient sur un truc, marmonna Esposito.

- Un truc ? Ils enquêtaient ? Hors de notre juridiction ? fit Gates avec stupeur.

Gates enchaînait les questions. D'un côté elle cherchait à comprendre, et de l'autre, elle était furieuse qu'encore une fois Beckett et Castle ne se soient pas souciés des règles, au point de s'attirer des ennuis.

- Un gars, le jardinier, est mort le soir de leur arrivée, expliqua Ryan. Les flics du coin ont conclu au suicide, mais Beckett et Castle ont découvert que c'était un meurtre.

- Ils enquêtaient là-dessus ? Bon sang, ils ne peuvent rien faire comme tout le monde ces deux-là. Se reposer un week-end c'est trop leur demander ?! s'exclama le Capitaine, à la fois incrédule et furieuse.

- Vous savez comment ils sont, Capitaine … mais …

- Vous les avez aidés ? demanda Victoria Gates, en leur lançant un regard furibond.

Ils ne répondirent pas, regardant vaguement dans le vide.

- Bien-sûr que vous les avez aidés ! Je me demande même pourquoi je pose la question ! s'écria-t-elle rageusement. Quelle fine équipe j'ai là !

- Ils ont raison, Capitaine, le gars ne s'est pas suicidé, osa ajouter Esposito comme pour se justifier.

Le sang de Gates ne fit qu'un tour. Elle les fusilla du regard.

- Je me fiche qu'ils aient raison ou non ! hurla-t-elle. Ils sont peut-être morts à l'heure qu'il est ! Ça vous fera une belle jambe de savoir qu'ils avaient raison !

Ils avaient rarement vu leur capitaine perdre son aplomb ainsi. Ses dernières paroles jetèrent comme un froid, et un silence pesant tomba sur le bureau. Chacun se tut, plongé avec désarroi dans ses propres réflexions. Tous les trois savaient qu'ensemble Beckett et Castle s'en étaient toujours sortis, que leur force était d'être là l'un pour l'autre, que Castle ne laisserait rien arriver à Beckett, et inversement. Ils étaient complémentaires, dans la moindre de leurs pensées, dans le moindre de leurs actes. Mais cela ne les empêchait pas de se tordre d'angoisse pour leurs amis et collègues. Esposito était à deux doigts d'entraîner Ryan avec lui et de partir pour Cape Cod, peu importe ce que Gates en pensait.

- Qu'est-ce que disent les flics sur place ? demanda Ryan, brisant le silence.

- Pas grand-chose, répondit Gates. Leur voiture n'a pas bougé. Ils ne sont pas sortis du manoir. Ils n'ont même pas pris leurs téléphones. Quelqu'un les a fait sortir de la cave, ils ne savent pas comment pour l'instant. On a dû les contraindre, mais il se peut qu'ils aient été inconscients.

- Inconscients ? Ils sont blessés ? demanda Esposito, presque affolé.

- Il y avait pas mal de sang sur un mur, répondit Gates.

Les gars échangèrent de nouveau un regard plein d'inquiétude. Il était presque dix heures, cela faisait donc quatre heures qu'ils avaient disparu. Il n'y avait eu aucun appel les concernant, aucune demande de rançon, leurs familles ne semblaient pas avoir été contactées.

- Beckett avait son arme ? reprit Gates, plus posément, refoulant sa colère pour réfléchir.

- Non, je ne crois pas. Elle ne prend pas son arme en week-end, expliqua Esposito.

- Vous voyez une affaire en cours qui aurait pu amener quelqu'un à s'en prendre à eux là-bas ?

- Non. C'est forcément lié à ce manoir, affirma Esposito.

- Ils avaient une piste sérieuse pour ce jardinier ? demanda Gates, cherchant une explication plausible.

- Ils soupçonnaient plusieurs personnes. Quelqu'un a dû se rendre compte qu'ils fouinaient, expliqua Ryan.

- Très bien. J'y vais, lâcha Gates en se mettant à ranger prestement les dossiers étalés sur son bureau.

- Vous y allez ? s'étonna Esposito, comme s'il n'avait pas bien compris.

- L'un de mes lieutenants est porté disparu. Ainsi que Monsieur Castle. Alors oui je vais sur place, répondit-elle comme une évidence.

- On vient aussi, Capitaine, s'empressa d'ajouter Esposito.

- Non. Vous restez ici.

Elle vit les regards interloqués et angoissés de ses hommes qui la dévisageaient.

- J'ai besoin de vous ici, leur expliqua-t-elle fermement. Passez au peigne fin la vie de tous ceux qui vivent dans ce manoir.

- On l'a fait, Capitaine, il n'y a pas grand-chose, répondit Ryan.

- Recommencez ! lança-t-elle avec autorité. Epluchez toutes les pistes. Concentrez-vous sur ce jardinier Il faut trouver qui les a fait disparaître.

- Capitaine, on préfèrerait …, tenta Esposito, qui ne pouvait pas imaginer ne pas aller rechercher lui-même ses amis.

- Esposito, c'est un ordre. Vous ne serez d'aucune utilité là-bas.

- Mais, Capitaine, si …

Gates sentit tout le désarroi de ses hommes, et tenta de les rassurer, à sa façon.

- On va les retrouver, affirma Gates, en les regardant avec conviction. On va les retrouver, je les ramène ici, et ensuite je vous botte les fesses à tous les quatre.

Les gars esquissèrent un sourire. Il savait que Gates, malgré sa colère, était tout aussi inquiète qu'eux. Elle aimait Beckett, comme tout le monde ici, et avait appris à apprécier Castle aussi, par la force des choses. Elle ne tolèrerait pas qu'il leur arrive quelque chose. Elle avait raison. Il fallait qu'ils restent ici pour trouver une piste.


Tunnel souterrain, Manoir Tudor, 10h30

Ils s'étaient remis à marcher, tels des ombres avançant furtivement dans ce tunnel. Ils avaient l'impression d'avoir déjà parcouru des kilomètres de souterrains, mais en réalité ils se rendaient bien compte qu'ils n'avaient peut-être pas tant marché que ça. Leur rythme était lent, et sans repères dans l'obscurité, ils avaient du mal à évaluer les distances. Plus ils avançaient, plus le sol était humide, si bien qu'ils commencèrent à devoir marcher dans quelques centimètres d'eau. A chacun de leur pas, le niveau de l'eau semblait montrer.

- Tu vois, j'ai bien fait de ne pas mettre mes pantoufles, fit remarquer Rick avec un sourire, essayant de dédramatiser la situation.

- Si ça continue comme ça, on va devoir nager …

- La région est marécageuse, et ces tunnels sont vieux comme le monde, l'eau s'infiltre partout, expliqua Rick en pataugeant maintenant de l'eau jusqu'à mi- mollet.

- C'est de pire en pire. C'est glacial …

- Oui, moi qui trouvais l'eau de la piscine froide …

Kate sentait qu'elle puisait dans ses derniers retranchements pour continuer à avancer. Le froid et l'humidité commençaient à transir tous ses muscles, et elle désespérait peu à peu de parvenir à sortir d'ici. Marcher dans l'eau compliquait encore leur avancée, et l'obligeait à forcer sur ses jambes. La douleur aux cuisses la tiraillait. Son mal de tête persistait, et de temps à autre, une douleur lancinante lui transperçait le crâne. Elle était inquiète de se sentir faiblir, inquiète aussi pour le bébé.

- Castle, on fait une pause s'il te plaît, fit-elle en s'arrêtant et lâchant sa main.

- Ça ne va pas ? s'inquiéta-t-il immédiatement en se tournant vers elle.

- Je fatigue un peu, reconnut-elle.

Il pataugea pour revenir vers elle, et ils s'appuyèrent contre le mur, les pieds dans l'eau, tentant de reprendre des forces. Elle sentait qu'il était épuisé aussi, et qu'il avait mal, même s'il prenait sur lui, pour ne pas l'inquiéter, et plaisantait comme à son habitude pour ne pas céder à la panique.

- Rick … Si on n'y arrivait pas …

- On va sortir d'ici, affirma-t-il, comme une évidence.

- Ce tunnel n'en finit pas … si cette fois, on ne …

- On va sortir, Kate. Viens par-là, fit-il en la prenant contre lui de son bras valide.

Elle se blottit contre lui, et enfouit son visage dans son cou. Il frotta doucement son dos, et embrassa le sommet de son crâne, tentant de la rassurer par sa présence. Il se maudissait de l'avoir entraînée ici, de l'exposer ainsi au danger et à la peur, de la faire souffrir, de mettre en jeu sa vie et celle de leur enfant. S'il leur arrivait quelque chose … Tout ça pour une ridicule histoire de fantôme. D'un geste tendre sous son menton, il la fit lever la tête vers lui, et l'embrassa, caressant doucement son bras gelé.

- A l'heure qu'il est, les flics doivent être là, reprit-il Ils vont contacter le poste. Les gars vont remuer ciel et terre pour nous retrouver.

- Oui.

- Et Gates non plus ne lâchera rien. Alors au pire des cas, même si on ne trouvait pas la sortie, eux nous trouveront.

- Tu as raison, sourit-elle.

- Comment va ta tête ?

- Etat stable, se contenta-t-elle de répondre.

- Et Bébé ?

- Il va bien. Pas de souci de ce côté-là.

- Dès qu'on sort d'ici, direction l'hôpital. Inutile de protester à l'avance.

- Je n'y avais même pas pensé !

- Je te connais, sourit-il. Allez, on y va ?

- Oui. Sortons d'ici.


Chapitre 19

Grand salon, Manoir Tudor, 11h30.

Le lieutenant Novak et l'officier Ramirez avaient installé dans le grand salon leur poste de crise. Ils avaient trouvé tout le monde plutôt coopératif, et désireux de comprendre ce qui avait pu se produire. La famille Tudor, les hôtes, le personnel avaient été interrogés, empreintes et ADN avaient été relevés afin d'éliminer plus facilement les fausses pistes si les experts trouvaient des indices probants dans la cave. Personne n'avait opposé la moindre objection mais les interrogatoires n'avaient pas été très fructueux. Rien de suspect n'avait été entendu ou observé durant ces derniers jours au manoir, excepté le suicide de Joshua Black. Seul le majordome avait expliqué avoir entendu le bruit fracassant en provenance des étages inférieurs vers six heures du matin. Il avait mis peu de temps à découvrir que le drame venait de se produire dans la cave, ce qui impliquait que l'intrus soit parti très rapidement après son forfait, et forcément par un passage donnant directement dans la cave ou le tunnel d'accès. La femme de chambre était éplorée, et n'avait rien à leur apprendre. Margareth Tudor était plus inquiète qu'on ait pu s'introduire dans sa demeure malgré les alarmes que du sort des Castle. Mais elle avait l'air tout à fait hors de cause, et se chargea, avec le majordome et son époux d'escorter les officiers dans les différentes pièces du manoir, afin qu'ils puissent procéder à une inspection des lieux. Philip Tudor collaborait avec dévouement aux recherches, s'efforçant de répondre le mieux possible à toutes les questions qu'on lui posait. Le couple Monroe, en week-end au manoir également, vu leur âge, leur inquiétude et leur perplexité, furent aussi éliminés de la liste des suspects. La vieille dame très bavarde, était prompte à proposer toutes les pistes possibles et imaginables, et Novak s'évertua à canaliser son énergie. Son époux, Wyatt, s'inquiéta surtout que quelqu'un ait pu vouloir du mal à un si gentil couple. Tous les deux se gardèrent bien de préciser qu'ils savaient que les Castle enquêtaient, mais les policiers ne les interrogèrent pas à ce sujet. Le seul interrogatoire intéressant fut celui de la cuisinière, Miss Peacok. Elle avait l'air sincèrement inquiète et choquée, mais aussi stressée. Pourtant, elle avait l'habitude des interrogatoires de police, puisque Novak avait lu dans les notes des Castle qu'elle avait un casier plutôt chargé, vieux de dix ans. Ramirez avait vérifié et confirmé l'information. Des hommes au poste avaient été chargés de faire des recherches sur tous les anciens complices des voies de fait passées de la cuisinière. Elle ne leur apprit néanmoins rien de plus, et, de toute évidence, ce n'était pas elle qui avait agressé les Castle.

Novak ne posa délibérément aucune question à tout ce joli monde sur le fait que les Castle enquêtaient sur la mort du jardinier. Ils avaient réussi, semble-t-il, à agir en douce puisque personne ne lui en avait parlé, et il avisa qu'il était préférable que cela reste secret, au cas où il s'avèrerait nécessaire de rouvrir l'enquête. Même s'il n'aimait pas qu'on marche sur ses platebandes comme les Castle l'avaient fait, il n'était pas du style à faire preuve d'étroitesse d'esprit. Si un lieutenant de police avait jugé bon de se poser des questions sur la mort du jardinier au point de se donner tant de mal pour récolter des informations, alors il en tiendrait compte le temps venu. Dorénavant, concernant l'affaire Black, il se méfiait de tout le monde ici.

Il avait envoyé l'officier Sullivan à Plymouth accompagné de Violet Tudor. Ils avaient pour tâche de trouver sur les plans conservés au cadastre du Musée des pèlerins un ou plusieurs souterrains partant de la cave. Ils en avaient pour plus d'une heure à atteindre Plymouth. Sans compter le temps qu'il leur faudrait ensuite pour étudier les vieux plans.

En attendant, des renforts étaient arrivés de Barnstable pour aider à l'inspection complète du manoir, de ses trois corps de bâtiments, ses trois étages, et ses jardins. Dans la cave et le tunnel, plusieurs officiers étudiaient les pierres une par une, essayant de trouver un mécanisme actionnant l'ouverture d'un éventuel passage secret, tandis que les deux experts répertoriaient minutieusement chaque morceau de métal ou de verre, chaque trace suspecte. C'était un véritable travail de fourmi qui prenait du temps. Novak avait appelé des équipes cynophiles pour explorer les abords du manoir, mais elles allaient arriver de Plymouth, et là encore il fallait s'avérer patients. S'il avait choisi de finir sa carrière dans cette presqu'île aux paysages idylliques et au calme reposant, Novak se devait de reconnaître qu'il valait mieux éviter de disparaître ou d'être sur le point de mourir dans le coin tant la région était éloignée des services de police et de secours.

Eleanor et Rose avaient été autorisées à retourner vaquer à leurs occupations. Rose se chargea d'occuper Amy, qui n'avait pas l'air vraiment perturbée par toute cette agitation, en la faisant dessiner à la grande table du salon. Eleanor, en cuisine, prépara du café et des encas pour l'ensemble des équipes. Elle se montra disponible et à la disposition des policiers, même si elle ne pensait qu'à une chose : parvenir à s'éclipser pour contacter Jack afin de savoir s'il était ou non à l'origine de la disparition des Castle. Savannah et Wyatt étaient libres de leurs mouvements, à condition qu'ils restent à demeure dans le manoir. Wyatt préféra se soustraire à l'angoisse ambiante, et rejoignit leur suite, afin de s'occuper l'esprit pendant cette attente pesante. Quant à Savannah, elle se plut à errer parmi les policiers qui allaient et venaient, descendaient et montaient les étages, téléphonaient, prenaient des notes. Emerveillée, elle avait l'impression de vivre un rêve éveillé, plongé en plein cœur d'un de ses feuilletons policiers, et tentait de capter des informations intéressantes. Evidemment, elle était inquiète pour les Castle, mais les événements dramatiques de ces derniers jours mettaient du piment dans sa vie de retraitée.

Installé à la table du salon, Novak se pencha sur les notes du Lieutenant Beckett et de son mari. En suivant le fil de leur pensée, il comprit qu'ils avaient trois suspects pour la mort de Joshua Black: le majordome et les maîtres de maison. A ce stade-là, il ne savait pas si les Castle avaient raison ou tort, mais ce qui était certain, c'est que si l'une de ces trois personnes avait tué le jardinier, et avait découvert que les Castle enquêtaient, elle n'avait absolument pas vraiment intérêt à les faire disparaître, voire même à les tuer et attendre tranquillement au manoir que la police arrive. A moins d'être vraiment bête. Faire disparaître un flic s'était, à coup sûr, attirer une foule de flics ici, qui ne lâcheraient rien tant qu'ils n'auraient pas retrouvé leur collègue disparu. D'après leurs notes toujours, le suspect n'était pas un tueur psychopathe. Ils imaginaient que la mort de Joshua était le résultat d'une dispute, et n'était peut-être pas intentionnelle. Dans la panique, l'assassin involontaire aurait maquillé le meurtre en suicide. Ce comportement ne correspondait pas à celui de quelqu'un agressant de sang-froid et violemment un lieutenant de police et son mari, faisant disparaître leurs corps, et se baladant tranquillement au milieu des flics.

Novak était admiratif de la ténacité et de l'inventivité des Castle. Dans leur chambre, ses hommes avaient trouvé des indices soigneusement emballés dans des sacs de congélation, et étiquetés avec rigueur : une corde, un poignard, un bout de papier, et un chandelier. Il avait tout fait envoyer directement au laboratoire d'expertise scientifique. Mais sa priorité n'était pas Joshua Black. Que le gamin se soit suicidé, ou qu'il ait été tué, il en était presque sûr, la disparition des Castle n'avait rien à voir avec le jardinier. Quelqu'un d'autre s'en était pris à eux, pour une raison indéterminée. Sa priorité, vu l'urgence de la situation, était de les retrouver, et par conséquent de découvrir par quel moyen quelqu'un avait pu s'introduire dans le manoir, et en ressortir avec deux otages. Pour l'instant, étant donné la faible quantité de sang trouvé dans la cave, il les supposait toujours en vie.

Il avait rappelé le Capitaine Gates du commissariat du 12ème District à New-York. Elle lui avait confirmé que le lieutenant Beckett était bien en congé, et n'avait aucune affaire en cours qui ait un lien de près ou de loin avec Cape Cod. Apparemment, ses lieutenants, Esposito et Ryan, avaient déjà fait des recherches sur toutes les personnes fréquentant le manoir ces jours-ci et n'avaient rien trouvé de suspect, mis à part le casier de Miss Peacok. Il était donc complètement perdu sur ce qui avait pu pousser quelqu'un à s'en prendre aux Castle sur leur lieu de villégiature. En enquêtant sur la mort du jardinier, ils avaient forcément dû gêner quelqu'un, ou trouver quelque chose de dérangeant.

Le Capitaine Gates avait décidé de prendre le premier vol pour Boston, et arriverait d'ici deux heures. Cela ne l'enchantait guère, pour ne pas dire que ça lui déplaisait beaucoup. Il avait bien tenté de lui dire que sa présence n'était pas nécessaire à ce stade des recherches, elle l'avait sèchement envoyé promener, lui rétorquant qu'elle se passait volontiers de son avis, et que la vie de ses hommes étant en danger, elle ne laisserait personne lui dicter ce qu'elle avait à faire. Il se serait bien passé de la présence d'un Capitaine de la police de New-York dans sa juridiction. Mais il comprenait parfaitement sa réaction, tout à fait louable. Si Ramirez ou Sullivan avaient disparu même à l'autre bout du pays, il n'aurait pas réfléchi deux secondes avant de se rendre sur place.


Tunnel souterrain, 11h30.

Plus ils avançaient, plus Rick sentait la main de Kate tenir moins fermement la sienne. Ils marchaient, tels des automates mus par l'instinct de survie, le souffle court, la fatigue pesant sur chacun de leur pas. Ils croyaient avoir passé le passage le plus difficile, avec cette marche dans l'eau qui les avait épuisés et frigorifiés davantage, quand un mur se dessina dans l'obscurité, environ deux mètres devant eux. Rick s'arrêta brusquement, mettant fin à leur déambulation fantomatique.

- Il y a un mur, lâcha-t-il, effaré.

- Un mur ? Ce n'est pas possible, balbutia Kate, tu as dit qu'il y avait toujours une sortie.

- Je sais, mais il y a un mur, fit-il complètement abasourdi.

Ils s'avancèrent, posèrent les mains à plat sur le mur de pierres, comme pour réaliser que le tunnel s'arrêtait bien là.

- Rick … dis-moi que ce n'est pas vrai …, murmura Kate, avec désespoir.

Il ne répondit rien, continuant de tâtonner sur les pierres. Kate se laissa tomber assise contre la paroi, et replia ses genoux sur elle-même. Elle ne pouvait pas croire qu'ils avaient enduré tout ce chemin pour tomber sur un cul-de-sac. Elle regardait Rick sans vraiment le voir dans la pénombre. Elle devinait ses gestes. Il s'obstinait à étudier les murs. Elle sentit les larmes lui monter aux yeux.

- Ça doit s'ouvrir, reprit-il, c'est obligé.

- Rick …

- Ce n'est pas possible ! s'écria-t-il, continuant de scruter les trois murs qui les entouraient, d'en détailler la moindre des rugosités sous ses mains.

Il s'énervait, et grognait parce que son bras le faisait souffrir. Kate sentait qu'il perdait patience.

- Rick … Laisse tomber, assis-toi …

- Non ! Je ne laisserai pas tomber. Je t'ai dit qu'on allait sortir d'ici, et on va sortir d'ici ! lança-t-il avec rage.

- S'il te plaît … arrête … calme-toi …, murmura-t-elle.

- Putain de mur ! s'écria-t-il furieusement.

C'était comme si l'angoisse et la tension qu'il avait accumulé durant toutes ces heures de marche, enfermés dans le noir le plus complet, ressortait d'un seul coup. Ils luttaient depuis des heures contre la douleur et la fatigue, et par sa faute, ils étaient peut-être définitivement coincés ici. Il avait beau détailler le mur dans la pénombre, il ne trouvait pas de bouton poussoir, ou de mécanisme à actionner.

- Rick …, je t'en prie, assis-toi …

Touché par les suppliques de Kate, il se résolut à s'asseoir près d'elle.

- Je suis désolé …, chuchota-t-il en la prenant contre lui, déposant un baiser sur sa tempe.

- Rick … ce n'est pas de ta faute. Arrête de t'en vouloir, lui murmura-t-elle au creux de l'oreille.

- Si j'avais été moins stupide, si j'avais un peu plus les pieds sur terre dès fois.

- Si tu avais davantage les pieds sur terre, tu ne serais pas toi, mon cœur, et je ne t'aimerais pas autant.

Il se redressa pour l'embrasser avec tendresse.

- Ils vont nous trouver, murmura-t-elle contre sa bouche, caressant son visage entre ses mains, oubliant son propre désespoir pour apaiser le sien.

Ils restèrent ainsi un moment l'un contre l'autre, sans parler davantage, se réchauffant et se réconfortant de leur présence mutuelle. Rick réfléchissait. Passé son énervement, il restait persuadé que ce tunnel avait une sortie. Quel serait l'intérêt d'un tunnel si les deux extrémités ne menaient pas à deux endroits différents ? Il ne pouvait pas baisser les bras, et attendre que peut-être on vienne les secourir. Il sentait Kate s'assoupir contre son épaule.

- Kate, chérie, ne t'endors pas …, fit-il en passant sa main sur sa joue.

- Je ne dors pas …, marmonna-t-elle entre deux bâillements.

- Il ne faut pas que tu dormes, ajouta-t-il en se levant délicatement.

- Que fais-tu ? s'étonna-t-elle, en le voyant se remettre à tâtonner sur les murs.

- Je cherche une sortie, répondit-il commençant à étudier méthodiquement les pierres les unes après les autres.

Elle ne répondit pas, se contentant de scruter chacun de ses gestes dans la pénombre.

- Parle-moi, Kate, où tu vas t'endormir, lui lança-t-il, sentant qu'elle n'était pas loin de somnoler.

- Je suis épuisée …

- Allez, allez, je t'écoute ! Tiens, raconte-moi donc qui était le fils de ce comte avec qui tu es sortie.

- C'était pour rire, sourit-elle, tu me vois sortir avec un noble ?

- Pas trop ton style d'homme, mais bon. Ça t'amuse de me raconter des bêtises !

- Beaucoup, oui. Tu es mignon quand tu es jaloux.

- Je ne suis pas jaloux. C'est juste que je n'aime pas tes ex … ils sont toujours … bizarres.

- Tes ex sont moins bizarres peut-être ? ironisa-t-elle.

- Touché.

- C'est quoi mon style d'homme au fait ? demanda Kate, intriguée.

- Ton style, c'est moi !

Elle éclata de rire.

- Quoi ? Ce n'est pas vrai peut-être ? sourit-il.

- Si, mon cœur, répondit-elle tendrement, en le regardant faire courir sa main sur le mur.

Il se contenta de sourire en appuyant négligemment sur une pierre au ras du sol, qui s'enfonça, constatant avec stupeur et émerveillement que le mur se mettait à bouger. Kate se leva d'un bond, stupéfaite.

- Tu es génial ! s'écria-t-elle en lui sautant au cou.

- Je te l'ai toujours dit.

Ils observèrent abasourdis le mur glisser tout seul et s'enfoncer dans la paroi, dévoilant un nouveau tunnel, long de quelques mètres seulement. Tout au bout, le souterrain était à son tour fermé par un mur, mais traversé cette fois par un léger faisceau de lumière qui semblait percer à travers les pierres. Ils se précipitèrent, pleins d'espoir, oubliant toutes leurs douleurs, courant jusqu'au mur, tâtonnant avec frénésie sur toutes les pierres, cherchant celle qui allait ouvrir un passage. Quelques secondes leur suffirent cette fois à trouver le sésame, et le mur se déplaça, laissant apparaître une immense salle ronde et sombre. Il n'y avait pas de fenêtre, pas d'ouverture, mais certaines pierres étaient suffisamment écartées pour laisser passer des rayons de lumière du jour. Ils se plantèrent au milieu de la pièce, tournant sur eux-mêmes pour embrasser l'étendue de l'endroit où ils étaient arrivés. Il y avait une porte métallique fermée. Ils se précipitèrent pour tenter de l'ouvrir.


Chambre d'Eleanor Peacok, aux environs de midi.

Elle avait attendu que les policiers aient fini l'inspection de tout le deuxième étage pour rejoindre sa chambre innocemment. Son ordinateur était posé bien en évidence sur son bureau, mais a priori, les flics n'avaient rien touché. Elle avait bien vu qu'ils ne savaient pas vraiment ce qu'ils cherchaient, et semblaient surtout faire une exploration assez globale des lieux à la recherche d'un indice immédiat leur permettant de découvrir où étaient les Castle. Rapidement, elle effaça tout ce qui pouvait la relier à Jack et à ses histoires : les fichiers vidéo essentiellement et sa boîte mail. Il était hors de question qu'elle tombe avec lui vu l'ampleur que prenait cette affaire. Elle avait passé trop de temps à reconstruire sa vie, et elle n'en remercierait jamais assez Philip Tudor, pour que Jack fasse tout foirer maintenant. Elle tenait à lui, mais avait trop souffert pour le suivre dans ses délires s'ils devenaient violents. Elle connaissait Jack depuis toujours ou presque. De près ou de loin, il avait toujours été mêlé à sa vie. La première fois qu'elle l'avait vu, ils devaient tous les deux avoir une dizaine d'années. Elle passait un week-end à Cape Cod avec une copine de classe et ses parents, toute heureuse de s'éloigner un peu du restaurant familial, et de son quotidien difficile à Boston. En explorant les environs, elles étaient tombées par hasard sur Jack et son ami Oliver, qui jouaient dans les bois entourant le manoir. Déjà, à l'époque, ils cherchaient le trésor. Les garçons se prenaient pour des aventuriers, s'imaginant un monde à mi-chemin tiré de leur imagination et des légendes entourant l'histoire de William Brewster. Elles s'étaient prises au jeu. A dix ans, c'était drôle, passé quarante, ça devenait affligeant. A l'adolescence, elle s'était amourachée de Jack, qui avait été son premier amour. Il habitait Boston et avait tout du mauvais garçon. Elle aimait ça. Il était dans tous les mauvais coups, rien ne lui faisait peur. Il était toujours assez malin pour ne pas aller trop loin et ne pas se faire prendre. Ils étaient sortis ensemble deux ans. Elle aimait être la petite amie bien sage d'un mauvais garçon. Et puis du jour au lendemain, il l'avait laissée tomber. C'est alors que sa vie avait basculé. Elle avait commencé à fréquenter de vrais délinquants, pas aussi malins que Jack, et à tremper dans de sales histoires. Elle s'en était toujours sortie sans trop de casse, avec quelques mois de prison par-ci par-là. Elle l'avait croisé à plusieurs reprises, et à chaque fois, leur entrevue s'était terminée de la même façon. Au lit. Et puis Philip Tudor était arrivé, et l'avait sortie de sa vie sordide pour l'embaucher en tant que cuisinière. Elle avait toujours admiré Philip, depuis que tout jeune homme il fréquentait le restaurant de ses grands-parents. Elle n'avait pas hésité. C'était la chance de sa vie, un moyen de s'en sortir. Et depuis dix ans, elle était exemplaire. Pas une fois elle n'avait revu Jack, ni entendu parler de lui. Si bien qu'il y a quelques mois, elle avait failli avoir une attaque en le voyant se pointer à la porte du manoir, avec une caisse de bocaux de cranberries. Il avait été embauché par Philip Tudor au sein de son entreprise, et, comme d'autres employés, il était parfois chargé de livrer au manoir des échantillons des productions afin qu'elles soient dégustées et testées au sein de la maisonnée avant d'être commercialisées. Il n'avait pas fallu longtemps pour qu'elle retombe sous son charme. Avec l'âge, il n'avait rien perdu de son côté mauvais garçon, et de son air ténébreux, bien au contraire. Ils avaient débuté une relation, se voyant seulement en dehors du manoir, toujours à l'abri des regards indiscrets. Peu à peu, Jack avait commencé à parler de ce trésor, comme quand il était gamin. Elle trouvait ça marrant. Après tout, chacun sa lubie. Et puis les choses s'étaient précisées. C'était devenu une véritable obsession. Et il l'avait entraînée là-dedans. Jusque-là, elle l'avait suivi les yeux fermés, par amour sans doute.

Elle s'assit sur son lit, et se saisit de son téléphone pour l'appeler.

- Ouais, répondit-il dès la première sonnerie.

- Jack ? C'est toi qui as fait ça ? lança-t-elle aussitôt.

- Fait quoi ? fit-il l'air innocent.

- A ton avis ?

- Raccroche bébé, je suppose que ça grouille de flics, se contenta-t-il de répondre.

- Oui.

- Alors raccroche et efface l'appel, ordonna-t-il.

- Tu les as tués ? demanda-t-elle, stressée d'entendre la réponse.

- On a le code, répondit-il, ignorant sa question. Il nous manque l'opportunité et on passe à l'action.

- Je ne veux plus, Jack, annonça-t-elle.

- Comment ça tu ne veux plus ? Tu te fous de moi ? s'énerva-t-il.

Elle connaissait son sale caractère, et depuis le temps, avait appris à y faire face sans crainte. Elle n'avait pas peur de lui. C'était un mauvais bougre, mais il n'avait jamais été violent avec elle. C'était plus un filou qu'un délinquant. Il avait surtout trempé dans des vols en tout genre, mais jamais dans de grosses histoires. Cette violence à l'encontre des Castle l'étonnait même.

- Le plan ne prévoyait pas que tu tues des gens, une flic en plus. Je ne veux plus être mêlée à tes histoires. J'ai déjà donné.

- Ils ne sont pas morts, ricana-t-il.

- Où sont-ils alors ? demanda-t-elle, espérant qu'il lui réponde.

- Je voulais juste leur faire une petite frayeur. Pour qu'ils arrêtent de fouiner.

- Ils ne nous gênaient pas, affirma-t-elle.

- Des flics sont toujours gênants à un moment ou un autre, répondit-il.

- Et qu'est-ce que tu espères ? Tu crois leur faire peur et qu'ils quittent le manoir ? demanda-t-elle d'un air narquois.

- Ouais … T'inquiète, ils vont avoir la trouille de leur vie, répondit-il, convaincu d'avoir raison.

- Tu es complètement fou, Jack. Elle est flic bon sang, j'ai entendu le lieutenant Novak parler d'elle.

- C'est qui celui-là ? bougonna-t-il.

- Il cherche où ils sont passés. Il a dit qu'elle était flic à la criminelle. Ce n'est pas tes petites manigances qui vont lui faire peur.

- Et bien tu aurais dû la voir dans les vapes la tête en sang …, expliqua-t-il un sourire dans la voix, elle était plutôt mal en point.

- Elle est enceinte Jack ! s'indigna Eleanor.

- Je m'en fous. Elle est flic. Je n'aime pas les flics.

- Où sont-ils ? insista-t-elle.

- Les flics vont les trouver, ne t'en fais pas. Je n'avais pas l'intention qu'ils meurent, expliqua-t-il.

- T'as vraiment un problème, fit-elle remarquer.

- C'est toi qui as un problème. On est à deux doigts de réussir, de mettre la main sur le trésor, et toi tu veux tout foutre en l'air parce que tu as des scrupules.

- Un trésor … tu ne sais même pas ce qu'il contient ce foutu trésor … Tu te rends compte de ce que tu fais pour un trésor ? Tu devais voler le coffre et c'est tout.

- Ce n'est pas comme si je les avais tués non plus.

- Qu'est-ce que tu en sais ? Et s'ils meurent ? s'inquiéta-t-elle.

- Arrête, ils ne vont pas mourir. Putain, ce trésor, ça fait trente ans que je le cherche ! s'écria-t-il rageusement.

- Justement. Il serait peut-être temps d'arrêter, lui lâcha-t-elle.

- Tu étais d'accord, Bébé, poursuivit-il, d'une voix soudainement plus douce.

- J'étais d'accord tant que ça ne mettait pas en jeu la vie d'innocents.

- Putain ! J'aurais dû écouter mon père. Ne jamais mêler les femmes à ses affaires !

- Je ne prendrais pas le risque de foutre ma vie en l'air pour toi et tes conneries de trésor, s'énerva-t-elle à son tour.

- Mes conneries de trésor ? Je ne suis pas le seul à croire en l'existence de ce trésor, je te rappelle. Oliver me soutient.

- Oliver ne t'a jamais demandé de braquer le manoir, et d'agresser une flic et son mari en les faisant disparaître. Alors ne le mêle pas à tes histoires de criminels.

- Tu es aussi criminelle que moi ma vieille … Avec ou sans toi, j'irai jusqu'au bout.

- Il est encore temps d'arrêter Jack. Réfléchis un peu pour une fois.

- C'est tout réfléchi.

- Putain, Jack, ouvre les yeux !

- Bébé, si tu ne veux plus participer ok. Mais s'il te plaît, ne fais pas tout foirer.

Elle ne répondit pas, raccrocha, et effaça l'appel.