Chapitre 20
Petit salon, manoir Tudor, 13h.
Margareth avait installé Amy devant la télévision. Assise dans le fauteuil, elle la surveillait du coin de l'œil. La musique entraînante du dessin animé en bruit de fond, elle se perdit dans ses réflexions. D'un côté, elle se félicitait que les Castle aient disparu. Elle savait bien qu'elle était cruelle de se réjouir d'un tel malheur. Mais sa conscience ne pesait pas lourd face à la nécessité impérieuse de sauvegarder l'intégrité de sa famille, et leur bonheur. Les Castle étaient certes très gentils, mais Spencer les avait surpris à plusieurs reprises à errer dans les couloirs ou dans des pièces où ils n'avaient pas à se trouver. De là à ce qu'ils finissent par découvrir quelque chose la concernant, il n'y avait qu'un pas. Elle n'avait rien à voir dans leur disparition, et se demandait quelle sombre histoire ils avaient bien pu découvrir pour se faire agresser. Mais leur disparition l'arrangeait bien. Ce qui l'inquiétait surtout, c'était que quelqu'un puisse s'être introduit dans le manoir en pleine nuit, et que cette personne cherchait forcément quelque chose. Quand toute cette histoire serait finie, il faudrait qu'elle incite Philip à faire installer davantage de caméras de surveillance, et qu'ils fassent vérifier l'existence de tous ces souterrains qui menaient à leur demeure.
- Je veux voir les oiseaux avec Joshua, fit soudain Amy, la tirant de ses réflexions.
- Joshua n'est pas là aujourd'hui, répondit Margareth, incapable de dire la vérité à sa petite fille, mais si tu veux on ira voir les oiseaux tout à l'heure, après ta sieste.
- Oui. Il sera là demain ?
- Je ne sais pas, ma puce.
Amy sembla se satisfaire de cette réponse, et se replongea dans son dessin animé, tout en frottant le bout de chiffon qui lui servait de doudou contre sa joue. Margareth avait l'impression d'être l'être le plus inhumain et cruel au monde, mais elle ne parvenait pas à éprouver le moindre remord concernant Joshua. C'était peut-être un bon gamin, mais elle savait maintenant pourquoi Philip en avait vanté les louanges pendant des années.
- Margareth ? demanda tout à coup la voix de Spencer depuis le palier.
- Ils les ont retrouvés ?
- Non …, répondit-il, dépité.
Amy se tourna vers le majordome en reconnaissant sa voix.
- Spence ! lança-t-elle en se levant pour lui sauter au cou.
- Hey la puce ! sourit-il en l'attrapant pour la faire tourner en l'air. Tu n'es pas encore à la sieste ?
- Non ! Maman est là ?
- Pas encore. Quand tu seras réveillée, elle sera là je pense, répondit-il en la déposant délicatement sur le fauteuil.
- Tu me racontes une histoire ?
- Amy, regarde le dessin animé, ordonna gentiment Margareth. Je dois parler avec Spencer.
La petite fille mit son pouce dans sa bouche, et reprit son rituel avec son bout de chiffon, se reconcentrant sur la télévision.
- Tu as l'air inquiet, lâcha Margareth en regardant Spencer qui semblait réfléchir.
- J'espère qu'ils sont en vie.
- Ils fouinaient partout, se contenta de répondre Margareth. On récolte ce que l'on sème.
- Ne me dis pas que tu es à l'origine de leur disparition ? demanda Spencer, l'air presque affolé, envisageant pour la première fois cette possibilité, au vu de la réaction plutôt déconcertante de Margareth.
- Bien-sûr que non ! Tu es fou ou quoi ?! s'offusqua-t-elle.
- Je ne sais pas. J'essaie de comprendre. S'ils découvrent ce qu'on a fait, on serait accusés de dissimulation de cadavre, peut-être même de complicité de meurtre.
- Ils ne le découvriront pas. Comment veux-tu qu'ils aient la moindre preuve ? Depuis vendredi tout le monde traîne ici, ils ne pourront rien prouver. Et puis, il faudrait déjà qu'ils soient retrouvés.
- Tu peux vraiment être sans cœur parfois !
- Excuse-moi de penser au bonheur de ma famille avant le reste.
-Ça ne t'intéresse pas de savoir qui a tué Joshua ? s'étonna le majordome.
- Non. Avec ce qu'il trafiquait, non. Désolée si je te semble insensible, mais je me fiche de qui l'a tué. Celui qui l'a fait habite notre maison, Spencer. C'est quelqu'un que nous aimons. Alors à quoi cela nous servirait de savoir qui l'a tué ?
- Ce n'est pas juste. Rose est dévastée et elle a des doutes.
- C'est une gamine. Elle est trop sensible et influençable.
- Philip aussi est malheureux, ajouta Spencer.
- Philip s'en remettra. Il n'avait qu'à gérer sa vie un peu plus intelligemment. Tu crois qu'il n'aurait pas été malheureux d'apprendre ce qu'on fait tous les deux ?
- Ce qu'on faisait, la reprit-il. Tu sais qui a tué Joshua ?
- Non, mentit-elle. Et même si je savais, ça ne changerait rien.
- Tu as peut-être raison, mentit Spencer, préférant aller dans son sens.
Margareth n'avait jamais été, du moins avec lui, une femme très tendre et sensible. C'était plutôt une femme de poigne, toujours prompte à sauver les apparences, avec un caractère très affirmé. Une femme qui ne se laissait pas marcher sur les pieds, et aimait diriger. Mais aujourd'hui, son attitude le sidérait. Vendredi soir, c'est elle qui avait découvert le corps de Joshua. Elle l'avait appelé, il était arrivé dans la minute qui avait suivie. Elle était complètement affolée, sous le choc, incapable de réfléchir posément. Elle lui avait simplement dit être entrée dans le petit salon, et l'avoir trouvé étendu là, blessé à la tête. Elle lui avait certifié qu'il était mort, et qu'elle avait vérifié plusieurs fois. Elle pensait que Joshua s'était disputé avec Philip peut-être. Lui, sans lui confier le fond de sa pensée, croyait que c'était Violet qui avait perdu son sang-froid avec le jardinier. Il les avait entendus crier au troisième étage quelques minutes plus tôt. Sans vraiment réfléchir davantage, leur seule et unique réaction avait été de faire croire que Joshua s'était suicidé. Ni Philip, ni Violet ne pouvaient se retrouver accusés de meurtre. C'était une évidence, pour lui, comme pour Margareth. Il s'étonnait maintenant d'avoir pu agir ainsi. Il avait l'impression de découvrir la perversité de l'âme humaine. Lui qui avait toujours été le plus sage des petits garçons, le plus discipliné des adolescents, un adulte toujours raisonnable et réfléchi, n'avait pas analysé deux secondes la situation, et instinctivement, il avait agi à l'encontre de la loi, pour protéger des êtres chers. Mais avec le recul, et maintenant qu'il était convaincu que Violet n'y était pour rien dans la mort de Joshua, sa conscience se rappelait à lui. Il fallait retrouver les Castle. Et ensuite, il leur parlerait.
Alors qu'ils discutaient, Spencer et Margareth n'entendirent pas la vieille dame qui s'éloignait dans le couloir, ravie d'avoir pu entendre des informations croustillantes.
Grand salon, Manoir Tudor, 13 h.
Le Capitaine Victoria Gates venait de faire son entrée dans le hall du manoir Tudor. A peine il l'aperçut se présenter à la porte du grand salon, escortée par un officier, Novak comprit ce qui l'attendait. Elle avait l'air ferme et résolu de la femme de pouvoir habituée à commander et à gérer ses troupes avec poigne et autorité.
- Capitaine Victoria Gates, annonça-t-elle sèchement, en lui tendant la main.
- Lieutenant Novak.
- Vous êtes ? demanda-t-elle à l'intention de Philip et Spencer qui se tenaient là également.
- Philip Tudor, le propriétaire, et voici mon majordome Spencer.
- C'est vous qui vous êtes aperçus qu'ils avaient disparu ? demanda-t-elle, sans s'encombrer de davantage de politesse.
- Oui, Madame, répondit Spencer.
- Comment avez-vous su ?
- J'ai regardé dans leur chambre, répondit simplement le majordome, ils n'y étaient pas.
- Vous avez l'habitude de regarder dans les chambres des hôtes de votre manoir ? s'étonna sèchement Gates.
- Non, Madame. Mais j'ai entendu du bruit et … je pensais que ça venait de l'étage des hôtes, alors j'ai vérifié les chambres.
- Bien. Beckett et Castle ont-ils parlé de quelque chose de surprenant ou d'inhabituel qu'ils auraient vu ou entendu ces derniers jours ? continua-t-elle, questionnant les témoins comme si Novak n'existait pas.
Il se contentait de l'observer, pas intimidé, mais forcé de reconnaître que cette Victoria Gates était déterminée à retrouver les Castle, sûrement plus que tout le monde ici réuni. Elle n'était pas arrivée depuis cinq minutes, qu'elle avait pris les choses en main. Il la laissa faire, sans s'en offusquer. Il n'aurait pas agi différemment dans son cas.
- Non, répondirent Philip et Spencer d'une seule et même voix.
- Réfléchissez, Monsieur Spencer. C'est votre rôle d'espionner tout ce qui se passe ici non ?
- Eh bien … pas vraiment, Madame, mais …avant-hier soir, ils ont entendu du bruit au troisième étage de l'aile Est. Pour rire, je leur ai dit que c'était sûrement le fantôme.
- Vous avez d'autres jeux amusants de ce genre ? s'offusqua Gates en le fusillant du regard.
Spencer s'abstint de répondre, l'histoire de fantôme lui semblant évidemment bien ridicule au vu de la situation.
- Il y a quoi là-haut ? reprit Gates.
- Rien, à part du matériel, c'est en travaux depuis trois mois, répondit Philip.
- Vous avez des hommes qui ont inspecté le troisième étage ? demanda-t-elle à l'intention de Novak, comme si elle réalisait tout à coup qu'il était là.
- Ils y sont en ce moment, répondit-il calmement.
- Monsieur Tudor, Spencer, pouvez-vous nous laisser s'il vous plaît ?
- Bien-sûr.
Philip et Spencer quittèrent la pièce. Victoria Gates se tourna vers Novak.
- Dites à vos hommes là-haut de ramasser tout ce qui, de près ou de loin, ne ressemble pas à un outil ou un sac de plâtre ! lança-t-elle d'un ton autoritaire.
- Sans vouloir vous offenser, Capitaine, je suis en charge de cette enquête, répondit fermement Novak.
- Si Beckett et Castle ont entendu quelque chose là-haut, ce n'était certainement pas un fantôme. Il faut trouver ce que c'était.
- Mes hommes savent ce qu'ils ont à faire. Ne vous inquiétez pas pour ça.
- Où en êtes-vous ? enchaîna-t-elle, sans même tenir compte de sa remarque. Vous comptez trouver mes hommes prochainement ?
- On fait le maximum, répondit-il, ignorant son ton ironique, comme pour lui montrer qu'il maîtrisait la situation.
- Ils ont disparu depuis sept heures, Lieutenant Novak, alors dépêchez-vous de trouver quelque chose avant que je fasse intervenir les autorités supérieures.
- Vous êtes à Cape Cod ici, Capitaine, fit-il remarquer. On fait avec les moyens du bord. Mais on va les trouver.
Il se mettait à la place du Capitaine Gates, inquiète pour ses hommes, et répondait à ses questions, sans tenir compte de son ton réprobateur. Il voulait qu'elle comprenne qu'elle pouvait compter sur lui pour faire tout son possible pour les retrouver.
- Vous avez découvert comment ils ont été sortis de la cave ? reprit Gates, cherchant à en apprendre davantage.
- Non. Enfin, on sait que c'est par un tunnel souterrain. Les caméras de surveillance extérieures n'ont révélé aucun mouvement suspect. On a des hommes qui étudient les plans originaux du manoir à Plymouth. On ne devrait plus tarder à savoir d'où part ce tunnel.
- Vous n'avez pas trouvé son arme ? poursuivit-elle.
- Non.
- Quelqu'un vous a donné une explication sur ce qu'ils faisaient dans la cave ?
- Non, mis à part le majordome qui suggère qu'ils auraient pu suivre un fantôme …
Gates lui lança un regard sidéré.
- Oui. Je sais, c'est ridicule, sourit-il, content de trouver quelqu'un d'aussi rationnel que lui.
- Non, pas vraiment. Ce serait bien le genre de Monsieur Castle de pourchasser un fantôme.
- Vous plaisantez ?
- Malheureusement, non. Monsieur Castle est un peu … Enfin, il a très bien pu entraîner Beckett à la chasse aux fantômes, surtout si le majordome leur a dit qu'il y en avait un.
- Vous pensez que votre lieutenant de police chassait les fantômes dans la cave du manoir ?
- Pas vraiment. Disons qu'elle suivait sûrement son mari. A croire que l'amour fait faire des choses complètement irrationnelles.
- Vous allez peut-être me dire aussi que c'est le fantôme qui les a agressés ?
Gates le regarda avec des yeux lançant des éclairs.
- Je dis juste qu'ils ont pu se trouver en bas à cause de quelque chose qui pouvait laisser penser à Monsieur Castle qu'il y avait un fantôme. Mais le lieutenant Beckett a les pieds sur terre. Elle a dû chercher à savoir ce qu'il y avait derrière tout ça.
- Et celui qui était derrière tout ça s'en est pris à eux.
- Tout à fait. Mais ça ne nous aide pas à les retrouver.
- En tout cas, ils ont mené une sacrée enquête sur Black. Je suis admiratif.
- Ne le soyez pas autant. Ces deux-là m'agacent quand ils n'en font qu'à leur tête.
- Monsieur Castle n'est pas flic pourtant vous parlez de lui comme si c'était un de vos hommes, fit remarquer Novak.
- Ne lui répétez pas. Je n'en finirais plus de l'entendre jubiler.
Le téléphone de Novak signala l'arrivée de plusieurs messages successifs, qu'il se hâta de lire.
- Bonne nouvelle. Ils ont localisé l'entrée des passages sur les plans. Il y en a deux. Un dans le couloir d'accès, et un dans la cave.
- Et la sortie des tunnels ?
- Pas encore. C'est très imprécis. Le tracé est inachevé sur les plans. Mais on a un périmètre de recherche.
Il s'empressa de passer un coup de téléphone pour ordonner que des recherches soient effectuées dans le secteur où Sullivan et Violet Tudor pensaient que les tunnels prenaient fin, à environ six kilomètres du manoir.
- Venez, on va trouver vos hommes ! lança-t-il à Gates.
Ils se précipitèrent pour rejoindre le sous-sol, où des projecteurs avaient été installés illuminant le couloir et la cave d'une lumière artificielle éblouissante. Plusieurs officiers étaient à l'œuvre, palpant les pierres, et cochant, d'une croix rouge à la craie, toutes celles qui ne bougeaient pas. Au milieu des rayonnages de bouteilles de vin, les experts étaient encore à l'œuvre sur les débris, et les morceaux de métal.
- Mur Est du tunnel. Il y a un passage ici normalement ! lança Novak en fixant la photographie du plan et le message reçus sur son téléphone. Ramirez ! Lyod ! Venez chercher par ici.
Les deux officiers accoururent et commencèrent à détailler les pierres, tentant d'appuyer sur chacune d'entre elles pour chercher à ouvrir le passage secret.
- Venez, Capitaine, il y a un autre tunnel dans la cave.
Gates le suivit, constatant avec effroi l'ampleur du chaos qui régnait ici. Elle aperçut les traces de sang sur le mur, et se figea quelques secondes. Son cœur se serra à la pensée de ce qui avait pu arriver ici à Beckett et Castle. Même si elle tenta de n'en rien laisser paraître, Novak perçut son malaise.
- On pense qu'ils ont été agressés dans le coin là-bas, expliqua Novak. Ils devaient se cacher derrière les étagères.
- Il y a du sang ici aussi par terre, constata-t-elle.
- Ne vous en faites pas, il n'y en a pas assez pour qu'ils soient morts.
- Merci, ça me rassure …, lâcha-t-elle sur un ton ironique.
- Le gars a dû traîner leurs corps.
- Monsieur Castle est très grand et costaud. Notre suspect doit être une armoire à glace.
- Ou alors ils étaient plusieurs, expliqua-t-il en déplaçant les caisses de bouteilles qui se trouvaient devant le mur dissimulant un supposé passage secret.
Gates le rejoignit, et se mit à appuyer sur les pierres une par une. En se penchant près du sol, elle découvrit une phrase gravée dans la pierre « J'ai la Crainte de ne pas avoir la Patience d'attendre ton Amour ».
- Qu'est-ce que c'est Lieutenant Novak ? s'étonna-t-elle.
- Quoi ?
- Là, cette phrase ? expliqua-t-elle, en lui montrant sa découverte.
Il se pencha pour regarder.
- Je ne sais pas. Un vieux truc. Ce manoir n'est pas tout jeune vous savez.
Gates se contenta de cette réponse, et se remit à palper les pierres.
- Comment est censé s'ouvrir ce passage secret ? demanda-t-elle, au bout de quelques minutes de recherche infructueuse.
- On l'ignore, répondit Novak, en faisant glisser une des pierres au sol qui lui semblait bizarrement positionnée.
Ils sursautèrent, voyant, sidérés, le mur qui leur faisait face s'ouvrir, accompagné d'une sorte de crissement.
- Bien joué Lieutenant Novak ! lança Gates, scrutant l'obscurité du souterrain qui se dévoilait à elle.
Au même instant, ils se retournèrent brusquement en entendant dans leur dos le retentissement d'un raclement de pierres émanant du couloir.
- On l'a trouvé, Lieutenant ! s'écria Ramirez, éclairant l'intérieur du tunnel de sa lampe torche. Il n'y a rien ! C'est vide !
Gates et Novak, de là où ils se trouvaient, scrutèrent le passage ouvert, sidérés.
- Ok. On fait deux équipes, annonça Novak. Ramirez, O'Connor, Lyod, vous prenez le passage du couloir. Bailey, Johnson, vous venez avec moi ici. Allumez les talkies-walkies. Prenez la balise GPS.
Tandis que Novak finissait de donner les consignes de prudence à ses équipes, Gates s'était déjà saisie d'une lampe-torche et avait pénétré à l'intérieur du tunnel.
- Capitaine ! Où allez-vous comme ça ? lança-t-il.
- Chercher mes hommes, répondit Gates comme une évidence, sa lampe dans une main, son arme dans l'autre.
- Attendez bon sang ! hurla Novak, alors qu'elle disparaissait dans la pénombre.
- Je n'ai pas le temps d'attendre ! Il y a du sang encore ici ! lança Gates en éclairant le sol.
- Gates ! Attendez ! s'évertua à crier Novak, en accrochant son talkie-walkie à sa ceinture.
- Putain, les femmes flics c'est pire que tout ! Johnson, Bailey, rattrapons-là ! grogna-t-il en pénétrant à son tour dans le tunnel.
Au bout du tunnel, aux alentours de 14h30.
Ils étaient assis contre l'arrondi du mur de pierres, tout près d'un petit interstice qui laissait filtrer quelques rayons du soleil, et un brin d'air doux et chaleureux. Sentir la présence de l'extérieur si proche d'eux et apercevoir la lumière qu'ils n'avaient pas vue depuis des heures leur avaient redonné du baume au cœur. La pénombre était bien moins profonde ici et ils pouvaient enfin se voir plus nettement. La pièce toute ronde, large d'environ dix mètres, était plus sèche que le tunnel d'où ils sortaient. Ils eurent enfin l'impression d'avoir un peu moins froid, l'un contre l'autre. Vu les circonstances, il n'en fallait pas beaucoup plus pour les réconforter. Kate était assise entre les jambes de Rick, son dos blotti contre son torse. Elle caressait doucement sa main qui l'enlaçait, somnolant dans ses bras. Il lui parlait sans relâche. Elle écoutait sa voix chaleureuse, sa raccrochant à ses mots pour ne pas s'endormir. Lui-même sentait qu'il se laissait gagner par le sommeil.
Cela faisait un bon moment qu'ils étaient là maintenant. Ils avaient réalisé que leur agresseur avait pris leurs montres, et ils étaient donc parfaitement incapables de se situer dans le temps. Ils avaient tenté de forcer la porte métallique, en vain. A bout de force, ils avaient abandonné, momentanément, résolus à essayer de nouveau un peu plus tard. Gagnés par l'épuisement, ils se contentaient d'attendre, luttant de plus en plus difficilement contre le sommeil. Il fallait qu'ils restent éveillés pour résister au froid, pour pouvoir signaler leur présence si quelqu'un venait à approcher de cet endroit.
- Je crois que tu auras besoin de plusieurs points de suture, constata Rick, en jetant un œil à sa blessure à l'arrière de la tête.
- Ça va aller, murmura Kate, les yeux fermés,
- Ça va aller, mais tu n'échapperas pas à l'hôpital … et aux points de suture, sourit Rick.
- Pas de points de suture …, grogna-t-elle.
- Vous avez peur des points de suture Lieutenant Beckett ? demanda-t-il, moqueur.
- Non …
- Tu as toujours mal ?
- Je suis tellement fatiguée que je ne sens plus vraiment la douleur. Et toi ?
- Tout comme toi.
- J'espère que tu n'as pas une fracture de la clavicule. Tu vas être insupportable si tu dois rester plusieurs semaines le bras dans le plâtre, répondit-elle d'un air narquois.
- Tu devras être aux petits soins pour moi …
- Je le suis toujours.
- C'est vrai, reconnut-il en déposant un baiser dans ses cheveux.
Quand il ne bougeait pas, il arrivait à ne plus ressentir qu'une légère sensation désagréable dans son épaule. Mais dès qu'il esquissait un mouvement, même léger, la douleur se rappelait à lui.
- J'ai une idée …
- Humm…., marmonna-t-elle.
- Tu sais où les gens cachent la clé de leur maison bien souvent ? demanda-t-il.
- Dans un pot de fleurs …, proposa-t-elle.
- Ou bien ?
- Sous le paillasson …
- Tout à fait.
- Il n'y a pas de paillasson, fit-elle remarquer, commençant à comprendre où il voulait en venir.
- Non mais il y a …
- Des pierres ! lança-t-elle en ouvrant les yeux et se redressant d'un seul coup.
Ils se levèrent d'un bond, motivés par l'espoir de parvenir à ouvrir cette porte. Ils tâtonnèrent sur les pierres qui servaient de palier, glissant les doigts dans les interstices, soulevant les pierres qui n'étaient pas bien scellées, au sol, et aux murs. Et enfin, au bout de quelques minutes d'investigation, Kate sortit d'une petite fente une vieille clé rouillée qu'elle exhiba fièrement avec le plus grand des sourires.
- Bingo ! s'écria Rick, euphorique.
Ils restèrent interdits quelques secondes, assis sur le sol, contemplant cette clé, avant de vraiment réaliser qu'ils tenaient peut-être là leur sésame.
Kate se leva d'un bond, glissa la clé dans la serrure de la porte métallique, sourit en entendant le bruit du mécanisme d'ouverture et tira vivement sur la barre servant de poignée. La vivacité de la lumière du jour les éblouit, tandis qu'ils sortaient enfin à l'air libre, savourant avec plaisir le vent frais qui leur fouetta le visage. Il faisait froid, mais ils eurent l'impression qu'une sensation de chaleur les enveloppait, tant ils avaient été frigorifiés dans ce tunnel. Ils respirèrent à pleins poumons l'air frais et revigorant.
Ils se sourirent simplement, lisant dans les yeux l'un de l'autre la même lueur de soulagement. Kate vint se blottir contre Rick, et de son bras valide, il la serra très fort, caressant doucement son dos, déposant des petits baisers sur son front, ses joues, ses lèvres, comme si c'était la première fois. Il la contempla. Ses yeux fatigués mais pétillants de bonheur, ses joues qui rosissaient malgré le voile de poussière, et son sourire, radieux, dont jamais il ne serait rassasié.
Quand leurs yeux se furent réhabitués à la luminosité, la première chose qu'ils virent fut l'immensité de l'océan qui s'étendait au loin, en contrebas des dunes recouvertes de hautes herbes. Le bruit des vagues qui se fracassaient dans le lointain contrastait avec le silence pesant qu'ils avaient entendu pendant des heures. Ils se tournèrent, forcés de lever les yeux au ciel, pour découvrir qu'ils venaient de sortir d'un phare, au corps tout blanc, comme coiffé d'un chapeau gris ardoise. Au-dessus de la porte métallique, était écrit, sous la forme de lettres usées par le temps, gravées dans la pierre : « Amour Sincère »
Epuisés, ils s'assirent dans l'herbe, au pied du phare, tentant de reprendre leurs esprits et de réaliser que ce cauchemar était bel et bien fini. Ils n'avaient plus la force d'aller plus loin pour l'instant. Ils étaient sortis, ils étaient sauvés. Comme si tout le poids de leur angoisse retombait d'un seul coup, la fatigue les submergea.
Chapitre 21
Au pied du phare, aux environs de 15h.
Ereintés, usés par leur longue marche laborieuse dans l'obscurité, par la douleur, l'angoisse, ils s'étaient assoupis, l'un contre l'autre, bercés par le bruit lointain des vagues qui claquaient sur le sable, et le sifflement léger du vent, quand des voix, d'abord à peine audibles, puis de plus en plus distinctes, se glissèrent parmi leurs songes.
- Beckett ! Castle !
- Lieutenant Beckett !
Ils finirent par ouvrir les yeux, sentant des mains se poser sur eux, sur leur cou, leur poignet, palpant leur pouls. Ils mirent un moment à réaliser qu'ils étaient bien éveillés, et sidérés, presque sans réaction, dévisagèrent le Capitaine Gates, agenouillée devant eux, comme si elle venait de tomber du ciel. Ils remarquèrent à peine les deux officiers en uniforme, et le flic en civil, suspendu à son talkie-walkie.
- Capitaine …, murmura mollement Kate, esquissant un sourire.
- Dieu soit loué …, lâcha Victoria Gates, laissant échapper un soupir de soulagement.
- Pourquoi vous êtes …, marmonna Rick, abasourdi de la voir ici.
- Moi-aussi, Monsieur Castle, je suis ravie de vous voir.
Ils la fixaient tous les deux d'un air tellement incrédule qu'elle se laissa aller à sourire. Ils furent si surpris de voir ce sourire, auquel ils n'étaient pas habitués, se dessiner sur le visage de leur Capitaine qu'ils sourirent à leur tour.
- Vous croyiez que j'allais rester à me tourner les pouces au poste pendant que mes hommes avaient disparu ! leur lança-t-elle.
Elle était venue les chercher, depuis New-York. Ils ne parvenaient pas vraiment à réaliser. Elle avait dû se faire vraiment du souci pour faire le déplacement, et les gars là-bas au poste devaient être morts d'inquiétude.
- Désolée, Capitaine …, lâcha Kate, reprenant peu à peu ses esprits, on n'aurait pas dû …
- On verra ça plus tard. Ne vous en faites pas, vous n'échapperez pas à ma colère. Mais en attendant, comment allez-vous ? demanda-t-elle en les dévisageant de la tête aux pieds.
Ils avaient l'air exténués, les traits tirés, avec leurs pyjamas boueux et humides. Elle constata les coupures sur leurs bras, le sang séché dans les cheveux de Beckett, le bras en écharpe de Castle.
- On a connu jour meilleur, mais maintenant que vous êtes là, ça va mieux, sourit Rick. Je pourrais même vous embrasser !
- Abstenez-vous, Monsieur Castle, répondit Gates, souriant malgré tout. Vous êtes blessés ?
- Kate … Beckett est blessée à la tête, elle est tombée contre le mur, expliqua Rick.
- Ça va, ne vous inquiétez pas …, sourit Kate, voyant l'air grave de Gates.
- Ne l'écoutez pas, Capitaine. Elle joue les durs comme toujours.
- Et vous Monsieur Castle, votre bras ? demanda-t-elle en désignant son bras immobilisé au moyen de son tee-shirt.
- C'est l'épaule …, expliqua-t-il.
- Lieutenant Novak, les secours arrivent ?
- Oui, Ils seront là d'ici dix minutes, répondit le lieutenant, toujours en train de donner des ordres et des consignes via son talkie-walkie.
Les deux officiers étaient occupés à inspecter les alentours du phare.
- Quelle heure est-il ? demanda Kate, en essayant de se relever.
- Restez donc assis tranquilles, ordonna gentiment Gates, il est presque quinze heures. Ça fait sept heures qu'on vous cherche …
- Lieutenant Novak, Police de Brewster, fit celui-ci en s'approchant d'eux pour se présenter. Vous nous avez fait une belle frayeur ! N'est-ce pas Capitaine Gates ?
- En effet, répondit celle-ci, évitant de trop s'épancher.
- Alors qu'est-ce qui s'est passé ? demanda Novak.
- Le gars nous a poussés violemment dans la cave. Quand on s'est réveillés, on était dans le tunnel, expliqua Kate.
- Vous l'avez vu ? demanda Novak.
- Non. Il faisait noir, tout est allé très vite.
- Vous vous êtes sortis tous seuls de ce trou à rat ? s'étonna Novak.
- Oui …
- On peut dire que vous êtes coriaces, constata le lieutenant, ce n'est pas une mince affaire ce tunnel.
- Il faut que je prévienne Esposito et Ryan, lâcha Gates, en se saisissant de son téléphone. Vous deux, vous ne bougez pas d'ici !
- Ça ne risque pas …, sourit Rick.
Gates s'éloigna quelques secondes pour téléphoner au poste à New-York et rassurer ses lieutenants, qui devaient s'angoisser de n'avoir toujours aucune nouvelle.
- Vous avez une piste ? demanda Kate.
- Non. Pas encore, nos hommes y travaillent.
- Dans notre chambre, vous avez trouvé …
- On a tout trouvé, répondit-il. Pour l'instant, oubliez l'enquête, et pensez à vous un peu. On en parlera plus tard.
Au même moment, ils entendirent la sirène de l'ambulance qui arrivait, tentant d'atteindre le phare via le chemin de halage circulant entre les marécages.
Hôpital de Barnstable, 20 heures.
Assis côte à côte au bord du lit, entre les rideaux blancs du petit box du service des urgences, ils attendaient patiemment qu'on vienne les chercher. Ils avaient été pris en charge rapidement. Après une batterie d'examens, il s'avérait que Kate avait un léger traumatisme crânien, et que le médecin avait dû réaliser plusieurs points de suture à l'arrière de sa tête. Il avait recommandé qu'elle passe la nuit à l'hôpital en observation, mais elle avait catégoriquement refusé, prête à signer une décharge de toute façon pour sortir d'ici. Mis à part la fatigue et le tiraillement à l'arrière de sa tête, elle se sentait plutôt bien. Quant à Rick, il souffrait d'une luxation de l'épaule, qui avait nécessité une manipulation douloureuse. Mais il gardait le sourire, malgré le fait que son bras devait rester immobile, maintenu en écharpe pendant trois semaines. Une infirmière avait soigné leurs multiples petites coupures. Ils étaient restés plusieurs heures allongés sous perfusion, afin de se réhydrater, et de reprendre un peu de forces. Tous les deux avaient une tension plutôt basse, et étaient en légère hypothermie, mais rien de grave au vu de la situation qu'ils venaient de vivre. Ils avaient même fini par s'endormir quelques heures dans ce box, nullement gênés par l'agitation et le bruit qui régnaient aux urgences. Maintenant bien réveillés, un peu revigorés, ils étaient assis là dans leur blouse d'hôpital. Ils n'attendaient plus que l'échographie afin de s'assurer que Bébé allait bien, et ils pourraient regagner le manoir.
Dans ce box tout blanc dénué d'âme et d'intimité, ils patientaient, perdus dans leurs pensées. Ils étaient tous les deux un peu inquiets. C'était la première échographie. Elle n'était normalement prévue qu'à leur retour de Cape Cod en fin de semaine, et avant aujourd'hui, ils étaient très impatients. Mais maintenant, l'appréhension prenait le dessus sur l'impatience.
Le Capitaine Gates apparut entre les rideaux blancs, les bras chargés d'un sac qu'elle posa sur le lit à côté d'eux.
- Je vous ai ramené de quoi vous habiller, annonça-t-elle le plus banalement du monde.
- Il ne fallait pas Capitaine …, répondit Kate.
- Vous comptiez rentrer dans cette tenue ? ironisa-t-elle, en les toisant de son regard réprobateur.
- Non … mais …, balbutia Kate.
- Habillez-vous. Monsieur Tudor nous attend, il va nous ramener au manoir. Vous pourrez vous reposer.
- J'ai encore un examen à faire, Capitaine, annonça Kate.
- Un examen ? Je croyais que c'était fini.
- Eh bien …
Elle cherchait ses mots pour faire au Capitaine Gates l'annonce qu'elle repoussait depuis deux mois. Elle appréhendait sa réaction, mais elle n'avait plus vraiment le choix. Et puis, vu les circonstances, Gates ne pourrait que bien réagir. Elle croisa le regard de Rick qui lui sourit pour l'encourager.
- Quoi ? Il y a un souci ? demanda Gates, semblant s'inquiéter.
- Non … en fait, ce n'est pas un souci, la rassura-t-elle. Je dois passer une échographie pour vérifier que tout va bien.
Gates les dévisageait l'un après l'autre attendant la suite de l'explication.
- Je suis enceinte, annonça-t-elle avec un sourire.
Le Capitaine la regarda un court instant de son air sévère, comme si elle analysait la nouvelle, et puis un sourire ravi illumina son visage.
- C'est formidable ! s'exclama-t-elle avec enthousiasme. Combien de semaines ?
- Trois … mois.
- Et c'est maintenant que vous me le dites ? s'offusqua Gates prenant un air indigné. Vous comptiez me l'annoncer avant qu'il ne vienne au monde j'espère ?
- Euh … oui … mais …, balbutia Kate.
- Toutes mes félicitations, Beckett. Je suis heureuse pour vous, sourit Gates.
- Et moi ? Non ? J'y suis pour quelque chose aussi, vous savez ! lança Rick, comme pour rappeler son existence.
- Sans blague ? ironisa Victoria Gates avec un sourire.
Il prit un air faussement boudeur, et Gates le dévisagea avec un petit air malicieux.
- Félicitations à vous aussi, Castle. Mais vous savez ce qui me ravit le plus ? demanda-t-elle, sur un ton narquois.
- Je pense savoir oui …, répondit-il avec un sourire.
- Quand votre muse sera en congé, vous n'aurez plus à mettre les pieds dans mon commissariat …, comme cela va nous faire des vacances !
- Vous allez vous ennuyer sans moi.
- J-'en doute. Je vais pouvoir savourer de nouveau le calme et la discipline.
- En parlant de discipline, Capitaine, vous avez laissé Esposito et Ryan tous seuls à New-York ? demanda Kate.
- Je n'ai pas eu le choix. Je n'ose imaginer dans quel état je vais retrouver le poste à mon retour avec ces deux énergumènes, soupira-t-elle.
Rick et Kate éclatèrent de rire.
- Je vous attends à l'accueil avec Monsieur Tudor, fit Gates.
- D'accord, merci Capitaine.
Elle quitta le box, tandis qu'ils farfouillaient dans le sac qu'elle leur avait apporté afin de s'habiller.
- Tu te rends compte, elle a dû fouiller dans nos vêtements, fit remarquer Rick, tentant d'enfiler une chaussette d'une main.
- Tout le monde a fouillé dans nos affaires de toute façon, constata Kate en savourant le plaisir d'enfiler des vêtements chauds, secs et propres.
- Mais c'est Gates ! C'est … bizarre …
- Heureusement qu'elle est là. Tu ne trouves pas qu'elle a un côté mère poule ?
- Il faut bien creuser sous la carapace pour le voir le côte mère poule …, ironisa-t-il.
- Elle est venue de New-York. Elle devait être morte d'inquiétude, fit remarquer Kate.
- Oui. Mais attend de subir le retour de flammes. Tu vas la trouver moins mère poule quand elle se sera transformée en dragon pour nous incendier.
Kate rit de bon cœur, d'autant plus qu'elle regardait son mari se débattre avec ses chaussettes, alors qu'elle avait déjà fini de s'habiller.
- Tu as besoin d'aide ? demanda-t-elle en riant.
- Eh bien … comment dire … je crois que oui …, soupira-t-il.
- Trois semaines … je vais souffrir, fit-elle en se penchant pour l'aider à enfiler son jean.
- Tu vas devoir m'habiller …, me déshabiller aussi … humm … ça va être génial …, répondit-il d'un air rêveur.
- Tu ne perds pas le nord toi ..., sourit-elle en boutonnant son jean.
- Jamais ..., murmura-t-il en la regardant avec plaisir prendre soin de lui.
Elle l'aidait à enfiler sa chemise quand une infirmière fit irruption de derrière le rideau blanc, avec un fauteuil roulant.
- Madame Castle. Je vous emmène pour l'échographie.
- Je peux marcher, répondit Kate en regardant avec dédain le fauteuil roulant.
- Vous êtes sûre ? Vous …
- Je suis sûre, affirma Kate catégorique. Allons-y.
Ils suivirent l'infirmière qui les escorta à travers un dédale de couloirs jusqu'à l'ascenseur qui les conduisit au troisième étage de l'hôpital au cœur du service gynécologie.
Quelques minutes plus tard.
Le gynécologue les rassura à peine quelques secondes après avoir posé l'appareil sur le ventre de Kate. La poche des eaux était intacte, il n'y avait pas le moindre souci. Il déplaça l'appareil, et leur fit entendre le battement régulier du cœur du bébé. Ce petit son, cadencé, qui reflétait la vie de leur enfant grandissant en elle, bouleversa Kate. C'était une sensation à la fois étrange et intense, que ce petit bruit puisse émaner du cœur de ce si petit être. Et que celui-ci soit le fruit de leur amour. Elle sentit la chaleur de la main de Rick se posant sur la sienne, et décrocha les yeux de l'écran pour le regarder lui. Il lui sourit tendrement, sentant son émotion dans ses yeux brillants. Le gynécologue leur expliqua que le rythme du cœur était tout à fait normal. Il enchaîna sur le calcul des différentes mensurations, et leur annonça que là encore, il n'y avait aucun souci. Tout allait bien, mais il fallait impérativement que Kate se repose les prochains jours, et modère ses efforts, car sa tension était plutôt basse, et sa fatigue pourrait finir par avoir des répercussions sur la grossesse et la santé du bébé. Le médecin s'absenta quelques minutes pour aller imprimer les images de l'échographie, les laissant à leur bonheur ému.
- Tout va bien, fit Rick, soulagé. C'est un merveilleux petit bébé qu'on a fait là …
Les larmes se mirent instantanément à couler sur les joues de Kate. Après le calvaire de cette journée, cette nouvelle émotion la submergea.
- Viens-là ma chérie …, fit-il doucement en l'attirant d'un bras contre lui.
Elle se blottit dans son cou.
- Son petit cœur … il bat si fort, chuchota-t-elle.
- Oui.
- Comment on a fait ça … c'est … juste incroyable.
- Je peux te raconter si tu ne te souviens pas, sourit-il.
Elle releva la tête pour le regarder. Il essuya ses larmes du bout des doigts.
- Je t'aime, Rick, je t'aime si fort et aujourd'hui c'était …
- Aujourd'hui, c'était une piqûre de rappel pour qu'on n'oublie pas de protéger notre bonheur.
- Oui.
Il l'embrassa, en la regardant tendrement.
- Je ne remercierai jamais assez celui qui a fait que ma vie croise la tienne il y a quelques années.
- C'était un tueur …, sourit-elle.
- Je m'en fiche, merci à ce taré. Grâce à lui, je suis le plus heureux des hommes.
Chambre de Rick et Kate, 22 heures.
De retour au manoir, tout le monde les avait accueillis chaleureusement, chacun faisant part de l'inquiétude et de l'angoisse ressenties. Cette gentillesse leur avait fait chaud au cœur, mais Rick et Kate ne s'étaient pas éternisés. Rose leur avait proposé de leur apporter des encas dans leur chambre, comprenant parfaitement qu'après l'enfer qu'ils venaient de vivre, ils n'aient pas envie de dîner avec tout le monde dans le grand salon. Ils avaient donc rejoint leur suite, escortés par Victoria Gates.
Elle leur avait expliqué que le lieutenant Novak avait vraiment fait du bon boulot pour les retrouver, et avait géré les choses avec beaucoup d'efficacité. Ce soir, il avait fait placer l'ensemble de la propriété des Tudor sous surveillance. Plusieurs hommes allaient arpenter les abords du manoir toute la nuit, et un officier se tiendrait posté devant leur porte de chambre. Même s'il doutait que l'agresseur ne revienne sur le lieu de ses forfaits vu l'agitation policière qui y régnait, Novak n'avait voulu prendre aucun risque. La police de Brewster avait reçu des renforts des polices de Barnstable et de Plymouth afin de tenter de retrouver leur agresseur au plus vite, mais Gates refusa de leur en dire plus sur l'enquête en cours. Elle allait passer la nuit ici également, Philip Tudor lui ayant gentiment proposé une chambre.
Ils avaient salué l'officier devant leur porte, avant d'entrer dans leur chambre, constatant qu'elle était plutôt en ordre malgré l'investigation de la police. A peine avaient-ils passé la porte que Rose faisait irruption, portant un plateau chargé de sandwichs.
- Merci, Rose, fit Rick, alors que la jeune femme déposait le plateau sur la table.
- Miss Peacok les a préparés spécialement pour vous. Et j'ai fait un peu de rangement dans votre chambre.
- Merci beaucoup. C'est vraiment très gentil, la remercia Kate avec un sourire.
- Je vous souhaite une bonne nuit, et n'hésitez pas si vous avez besoin de quelque chose.
- D'accord. Bonne nuit Rose.
La jeune fille quitta leur chambre, et ils s'installèrent tous les trois pour manger. C'était la première fois que Rick et Kate se retrouvaient seuls dans l'intimité avec le Capitaine Gates.
- Vous avez l'air affamés, fit remarquer Gates, en les voyant croquer dans leurs sandwichs avec gourmandise.
- J'ai l'impression de ne pas avoir mangé depuis des jours ! lança Kate.
- Surtout que vous devez manger pour deux maintenant, constata Gates.
- Ne vous inquiétez pas, sourit Rick, elle mange même pour trois en ce moment !
- Comment ça je mange pour trois ?! N'exagère pas non plus ! s'indigna gentiment Kate en riant.
- Ce n'est pas un reproche, ma chérie. Je préfère te voir manger que l'inverse, sourit Rick.
- Tout va bien pour le bébé alors ? demanda Gates.
- Oui. Mais Beckett doit se reposer … vraiment se reposer.
- Je vais me reposer, assura-t-elle.
- Je suppose qu'il est inutile que je vous suggère de rentrer vous reposer chez vous, à New-York, lâcha Gates.
- Notre séjour n'est pas fini …, fit remarquer Rick.
Malgré l'enfer qu'ils venaient de vivre, ils n'avaient pas pensé une seconde rentrer à New-York sans savoir qui était à l'origine de tout ça. Ils savaient qu'ils s'étaient mis en danger, qu'ils auraient pu être tués, mais cela ne les incitait que davantage, comme toujours, à enquêter, à comprendre, et à faire justice.
- Parce que vous n'avez pas vécu assez d'émotions comme ça peut-être ? ironisa Gates.
- On ne rentrera pas sans savoir qui nous a agressés … lâcha Kate, et qui a tué Joshua.
- Les polices locales sont sur l'affaire, ils vont le trouver, fit remarquer Gates, le lieutenant Novak a l'air de savoir ce qu'il fait.
- On va les aider. Il est hors de question qu'on rentre sans attraper ce salaud, affirma Kate.
Gates les regarda d'un air lassé. Elle hésita à leur faire immédiatement un remontage de bretelles en bonne et due forme pour leur imprudence, comme elle avait prévu de le faire, mais ce soir, après la journée cauchemardesque qu'ils venaient de vivre, elle voulait leur laisser encore un peu de répit.
- Et il est hors de question que je vous laisse vous mettre en danger de nouveau de la sorte.
- Capitaine, cet homme s'en est pris à ma femme, et par la même occasion à notre enfant, répondit Rick sur un ton grave. Pendant quelques minutes, j'ai cru … j'ai cru …
Gates sentit toute l'émotion dans la voix de Castle, la peur qu'il avait ressentie, et vit la main rassurante de Beckett enlacer la sienne. Il était rare qu'ils manifestent leurs sentiments devant elle, et ce soir, elle fut touchée par la tendresse et l'amour qui émanaient de ces deux-là. Ensemble, ils étaient capables de se sortir de toutes les situations. Ils l'avaient encore prouvé aujourd'hui.
- Il a failli nous tuer, Capitaine, que feriez-vous à notre place ?
Gates les dévisagea tour à tour, et soupira. Elle savait qu'il était inutile de tenter de les raisonner. Beckett était en congés de toute façon, et par conséquent, elle n'avait aucun moyen de la contraindre. Et elle était forcée de constater, qu'à leur place, elle n'aurait pas agi différemment. Elle-aussi ne lâcherait pas cette affaire tant qu'elle ne saurait pas qui s'en était pris à ses hommes aussi violemment, et pour quelle raison.
- Vous n'êtes pas en service ici, Beckett, et ce n'est pas votre juridiction. Vous n'avez pas votre arme. J'espère que vous ne comptez pas enquêter de nouveau en douce.
- Non, ne vous inquiétez pas. On verra avec Novak demain ce qu'on peut faire. Je ne prendrai pas de risque.
- Vous avez intérêt, se contenta de répondre Gates, en les regardant avec autorité.
