Chapitre 26
Couloir du deuxième étage, aux environs de 16h.
Kate et Victoria Gates trouvèrent Rose occupée à faire le ménage au deuxième étage, s'appliquant à passer le plumeau sur les tableaux de Margareth qui ornaient les murs. La jeune femme, toujours encline à coopérer pour que l'on découvre le meurtrier de Joshua, répondit à leurs questions avec bonne volonté. Elle leur apprit que Joshua avait bien un ordinateur portable sur lequel il passait beaucoup de temps, et qu'il aurait dû se trouver dans sa chambre. Elle ne comprenait pas qu'il n'y soit pas et ignorait où il pouvait avoir disparu. Pour Kate, il ne faisait aucun doute que quelqu'un l'avait pris et caché quelque part car il devait contenir quelque chose d'incriminant. Trouver cet ordinateur portable était fondamental. Mais Kate avait aussi une autre idée derrière la tête. Elle était convaincue que Rose ne leur avait pas tout dit sur Joshua. Elle avait l'air très proche de lui, et se montrait encore extrêmement troublée et au bord des larmes dès qu'on mentionnait le nom de son ami.
Quand Kate lui demanda qui était le père du bébé qu'elle portait, Rose fondit en larmes, et avoua qu'elle attendait un enfant de Joshua. Elle expliqua également que Joshua lui avait confié qu'il était le fils de Philip, et que c'est la raison pour laquelle ce dernier avait au final plutôt bien réagi à cette annonce. Monsieur Tudor interdisait toute relation intime entre les membres de son personnel, mais pour son fils il était prêt à fermer les yeux, à condition qu'ils gardent le secret le temps qu'il organise la gestion de cet événement, surtout auprès de sa femme qui allait s'étonner qu'il déroge ainsi à l'un de ses principes fondamentaux.
En larmes, Rose expliqua que Joshua aimait son père, mais qu'il ne voulait pas passer sa vie à être son domestique. Alors tous les deux avaient décidé de partir vivre leur vie loin d'ici après la naissance du bébé, mais pour cela, ils avaient besoin d'argent, c'est pourquoi Joshua lui en avait réclamé, sans bien entendu lui révéler la véritable raison.
- Rose, vous êtes sûre que vous nous avez tout dit cette fois ? On ne peut pas vous aider si vous ne nous dites pas tout, insista Kate, lassée d'apprendre les informations au compte-goutte.
Rose baissa la tête, essuyant ses larmes d'un revers de la main, et hésita quelques secondes. Gates assistait à la scène, étonnée de l'efficacité avec laquelle Beckett menait cet interrogatoire improvisé. Elle savait bien évidemment combien Beckett excellait dans son travail. Elle l'avait déjà vue malmener les pires criminels. Mais ici c'était différent. En la côtoyant, en les côtoyant même avec Castle, elle les découvrait comme elle ne les avait jamais vus. Leur persévérance, leur abnégation, leur complicité de chaque instant. Elle réalisait qu'ils fonctionnaient en totale symbiose, aussi bien pour les enquêtes que pour le reste. Les pensées de l'un nourrissaient celles de l'autre, leurs réflexions s'enrichissaient mutuellement. Ensemble, ils étaient redoutables.
- Je vous ai dit que j'avais vu Joshua avant minuit le soir où il est mort. Mais en fait je l'ai revu plus tard, lâcha timidement la jeune femme.
- Rose ! Pourquoi avoir menti ? Vous voulez qu'on trouve qui a tué Joshua ou non ? lança Kate, agacée, en haussant le ton.
- Oui, sanglota la jeune femme, c'est juste que Monsieur Tudor m'a interdit de parler de ma relation avec Joshua. Et vous savez comment il peut être quand on n'obéit pas à ses règles.
- Quand avez-vous vu Joshua ? Et où ? demanda sèchement Kate, ne s'occupant pas des larmes de Rose.
- Je suis sortie après le couvre-feu, expliqua Rose. Joshua voulait me dire quelque chose. Je l'ai retrouvé dans le petit salon vers minuit, et on est restés quelques minutes à discuter.
- De quoi ? fit Kate.
- Joshua m'a dit qu'il avait parlé avec Violet de ce qu'il avait vu à propos Spencer et Margareth mais qu'elle ne le croyait pas. Il préférait ne rien dire à son père. Il ne voulait pas le blesser.
- Et pour l'argent ? demanda Gates. Son père ne voulait rien lui donner non ?
- En effet, il ne voulait pas lui donner d'argent. Mais Joshua m'a dit de ne pas m'inquiéter, car il avait d'autres solutions.
- D'autres solutions ? Lesquelles ? s'étonna Kate.
- Je ne sais pas. Il ne m'a rien dit de plus. Je devais retourner dans ma chambre, et j'ai laissé Joshua dans le petit salon.
- A quelle heure ?
- Vers minuit quinze. Je ne rentre jamais plus tard. J'ai toujours peur de tomber sur Monsieur ou Madame quand je ressors après le couvre-feu.
- Pourquoi Joshua est resté dans le petit salon ? s'étonna Gates.
- On ressort toujours séparément pour ne pas qu'on nous voit ensemble. Et heureusement, car ce soir-là …
- Quoi ce soir-là ?
- J'ai vu Madame qui descendait vers le rez-de-chaussée quand je suis sortie, annonça Rose tout à fait banalement.
- Rose, bon sang, ce n'est pas possible ! s'énerva Kate. C'est maintenant que vous nous dites ça ?
- Je ne pensais pas que c'était important. Madame descendait vers le rez-de-chaussée, elle avait dû oublier quelque chose avant de se coucher, c'est tout.
- Elle vous a vue ?
- Non. Mais je me suis dépêchée, j'avais trop peur qu'elle me voit et me réprimande.
Les dires de Rose venaient de placer Margareth à proximité de la pièce où Joshua avait été tué sept minutes avant la découverte de son corps. A minuit quinze, Rose avait laissé Joshua en vie apercevant Margareth dans l'escalier. A minuit vingt-trois, Spencer recevait l'appel de Margareth comme quoi Joshua était mort. Il n'y avait plus l'ombre d'un doute. Mais pas l'ombre d'une preuve attestant qu'elle l'avait frappé ni qu'elle avait un mobile.
Chambre de Rick et Kate, aux environs de 16h30.
Kate était occupée à noter les nouvelles informations que Gates et elle venaient d'apprendre, maintenant convaincues de l'implication de Margareth Tudor dans la mort de Joshua.
- Il faut qu'on arrive à établir un lien concret entre le jardinier et Margareth, fit Gates, tant qu'on n'a pas de preuve du mobile, on est coincés.
- Oui, pour l'instant rien ne prouve qu'elle savait qui était vraiment Joshua ou qu'il la faisait chanter. Il nous faudrait son ordinateur. Ce n'est pas un hasard qu'il ait disparu ainsi.
- Où voulez-vous qu'il soit ? Novak et ses hommes ont passé le manoir au peigne fin depuis hier.
- Je sais bien.
- Les appels téléphoniques de Joshua ont été étudiés ? demanda Gates.
- Non. Je ne pense pas, répondit Kate, réalisant tout à coup qu'ils avaient négligé cette piste, vous croyez que …
- Il se peut que Joshua ait eu des contacts téléphoniques avec Margareth. Je vais demander à Esposito et Ryan de s'en occuper, fit Gates en se saisissant de son téléphone.
Rick entra à ce moment-là, arborant un large sourire, synonyme de victoire.
- Alors ? Tu as bientôt trouvé le trésor ? fit Kate, sur un ton un brin moqueur.
- Eh bien figure-toi que je m'en rapproche, sourit-il. J'ai demandé à Violet si elle connaissait des personnes s'intéressant de très près au trésor. Elle m'a répondu que Spencer s'y était intéressé il y a quelques années, mais n'avait jamais rien trouvé. Mais le meilleur reste à venir.
- Quel suspens … sourit Kate.
- Il y a quelqu'un d'autre qui s'intéresse beaucoup au trésor. Presque tous les mois, il vient en discuter avec Violet. Cet individu est … le révérend Oliver.
- Le révérend Oliver ? Qui est-ce ? fit Kate.
- Euh … comme son nom l'indique, un révérend ! lança-t-il avec un petit sourire.
Kate lui sourit, en soupirant. Qu'il pouvait être bête parfois !
- C'est bon, Esposito et Ryan vont s'occuper d'éplucher les relevés téléphoniques de Joshua, fit Gates, interrompant Rick.
- Ok. Castle a une piste pour le trésor, sourit Kate. Un révérend.
- Vous pensez qu'un homme d'Eglise vous a agressés dans une cave ? s'étonna Gates, en le regardant d'un air perplexe.
- Peut-être … l'habit ne fait pas le moine ! C'est le cas de le dire ! lança-t-il avec un sourire.
- D'où sort ce révérend Oliver ? demanda Kate.
- La famille d'Oliver possédait le manoir. Ce sont les anciens propriétaires. Le révérend a grandi ici, et connaît les lieux comme sa poche. D'après Violet, il cherche ce trésor depuis toujours, et régulièrement il se penche sur les énigmes. Il faut qu'on lui parle.
-Et on le trouve où ce révérend ?
- A Brewster.
Kate avait son air sceptique, tout comme Gates.
- Je vois mal un révérend se balader secrètement dans les tunnels du manoir … et frapper des gens, dissimuler leurs corps. C'est un peu contraire au message évangélique non ? fit Kate avec ironie.
- Kate, ce n'est pas un hasard, affirma Rick. Cet homme connaît les lieux, connaît l'énigme, et est obsédé par le trésor qu'il cherche depuis toujours.
- Mais il n'a rien à voir avec l'entreprise de Philip, fit remarquer Gates.
- Pas de lien direct avec l'entreprise, non, mais il connaît bien la famille. Il célèbre l'office tous les dimanches, et c'est lui qui s'occupe des funérailles de Joshua, expliqua Rick.
- Mais il ne peut pas avoir pris ce carton d'emballage dans les entrepôts de Philip, continua Kate.
- Philip lui a peut-être donné un carton de jus de cranberries par le passé … Il y a sûrement une explication toute bête. Je suis sûr qu'il y a un lien.
- Tu as peut-être raison, finit par reconnaître Kate, reconnaissant qu'il y avait plusieurs éléments qui concordaient.
- J'ai raison, affirma-t-il avec conviction. Directement ou non, le révérend Oliver a un lien avec tout ça. En plus il s'appelle Oliver.
- Et ? fit Gates.
- Révérend Oliver ! Le Cluedo, Capitaine ! lança Rick comme une évidence.
- Je ne joue pas au Cluedo, Monsieur Castle, répondit Gates.
- Ça ne m'étonne pas vraiment.
- C'est un hasard, Castle, affirma Kate. Comment veux-tu que le fait qu'il s'appelle comme un suspect du Cluedo ait un rapport avec notre agression ?
- Eh bien … je n'en sais rien.
-Je vais trouver Novak, on va voir ce qu'il en pense, enfin pas du Cluedo, de votre chercheur de trésor, fit Gates avant de quitter la chambre.
Kate s'assit à la table avec toutes ses notes, et Rick s'installa près d'elle.
- Et vous, qu'est-ce que ça a donné ? demanda-t-il en scrutant toujours son morceau de papier comportant la deuxième étape de l'énigme.
- Rose attend un bébé de Joshua, annonça banalement Kate.
- Pourquoi je ne suis pas surpris ? sourit-il.
Kate lui expliqua tout ce qu'elle et Gates avaient appris de leur discussion avec Spencer et Rose.
- Donc c'est Margareth, avec le chandelier, dans le petit salon, conclut-il, peu étonné de ces dernières révélations.
- On dirait bien. Il nous faut une preuve du mobile, et on pourra peut-être la coincer pour de bon. On manque toujours cruellement de preuves concrètes, soupira Kate.
- Elle cache bien son jeu. Elle est insoupçonnable à première vue. Maîtresse de maison parfaite, gentille belle-mère, mamie attentionnée. Et boum, un petit coup sur la tête du beau-fils ! lança Rick.
- Je me demande si elle n'avait pas l'intention de le tuer, constata Kate. Depuis le début, on se dit que celui qui a frappé Joshua l'a fait sous le coup de la colère. Mais si elle avait vraiment voulu le tuer ?
- C'est possible. Elle a l'air assez insensible comme femme. Dans ce cas-là, elle n'aurait pas frappé assez fort.
- Elle a dit à Spencer avoir vérifié qu'il était mort. Mais c'est sûrement faux. Elle voulait que Spencer se débarrasse du corps. Elle l'a intelligemment incité à le faire.
- Ça pourrait sauver Spencer ça, fit remarquer Rick.
- Oui, si on prouve qu'elle l'a manipulé, le rôle qu'il a joué sera atténué, répondit Kate en jetant un œil au mauvais temps par la fenêtre.
- On va le prouver alors, fit Rick avec un sourire, Spencer est un gars bien au fond.
- On dirait que la tempête arrive …, fit Kate en se levant pour aller se poster à la fenêtre.
Elle observa le déluge qui s'abattait dehors. Des torrents d'eau frappaient les graviers de la cour, des coups de vent violents balayaient les chênes, et il faisait si sombre qu'on aurait pu croire que la nuit tombait déjà.
- Amour, c'est un joli prénom pour un bébé, non ? lâcha Rick de but en blanc.
- Amour ? fit-elle en jetant vers lui des yeux interdits, se demandant si elle avait bien entendu.
- Oui, pourquoi pas ? sourit-il.
- Ne me dis pas que tu envisages sérieusement d'appeler notre enfant ainsi ?
- C'est masculin et féminin. Prénom parfait …, expliqua-t-il sur un ton qui se voulait sérieux, en venant la rejoindre près de la fenêtre.
- Hors de question que notre enfant s'appelle Amour, Rick. Oublie cette idée ridicule. Après Cosmo, Amour … j'ose à peine imaginer quelle sera ta prochaine suggestion, grogna-t-elle gentiment.
Il rit en l'enlaçant, posant délicatement sa main sur son ventre, et lui déposa un baiser dans le cou.
- Je plaisante, rigola-t-il.
- J'ai eu peur un instant, sourit-elle, enlaçant ses doigts aux siens sur son ventre.
- Mais sais-tu qui a appelé sa fille Amour ? demanda-t-il d'un air mystérieux.
- Non …
- William Brewster.
- Et ? En quoi est-ce digne d'intérêt ? fit Kate.
- William Brewster, ce doux dingue qui a construit les souterrains, a appelé ses filles Amour, Patience et Crainte, expliqua Rick.
- Crainte ? Et Patience ? Tu te moques encore de moi ?
- Malheureusement non ... Il était un peu fêlé … ou alors c'était la mode au 17ème siècle. Mais notre phrase mystérieuse prend tout son sens. « J'ai la Crainte de ne pas avoir la Patience d'attendre ton Amour ». Il parle de ses trois filles.
- Ça ne veut toujours pas dire grand-chose. Si ?
- Euh … en fait … je n'en sais rien …, sourit-il. Mais il y a forcément un sens caché. Violet ne sait pas non plus. Mais elle m'a certifié que ce sont bien les prénoms de ses trois filles.
- Tu as encore de quoi te creuser la tête alors.
- Oui, c'est chouette ! En parlant de tête, comment va la tienne ?
- Bien, fit-elle en se retournant pour le regarder. Et toi pas trop mal à l'épaule ?
- Non, moi, tu sais, je suis un dur, sourit-il.
- Un dur … on aura tout entendu …, fit-elle, en l'embrassant tendrement.
- C'est le moment que je choisis Gates pour faire son apparition, si bien que Kate et Rick desserrèrent instantanément leur étreinte.
- Désolée, fit Gates, un peu gênée de les trouver enlacés. J'aurais dû frapper.
- Ce n'est rien. Qu'a dit Novak ? demanda aussitôt Kate.
- Il est plus que sceptique, annonça le Capitaine. Surtout qu'il connaît très bien le révérend Oliver, et il l'imagine mal agresser des gens. On aurait pu s'en douter.
- Il a une meilleure théorie pour le mobile ? demanda sèchement Rick, déçu que Novak ne prenne pas ses idées en considération.
- A vrai dire, non, mais ils ont réussi à éliminer quasiment une centaine d'employés de Philip.
- Super, il en reste deux-cent, ironisa Rick.
- Mais il nous autorise à aller parler au révérend Oliver si on y tient, ajouta Gates. J'ai réussi à le convaincre qu'Oliver ayant habité ici pendant des années, il pouvait peut-être avoir connaissance d'éléments intéressants qui nous amènent à découvrir le mobile.
- On y va alors, lâcha Rick, retrouvant tout à coup le sourire.
- C'est le déluge dehors, fit remarquer Kate.
- Il faut qu'on parle à ce révérend, affirma Rick. Et de toute façon qu'est-ce qu'on a à faire ici ? A part attendre que les gars appellent ou que Spencer obtienne soudainement des aveux ?
Kate et Gates échangèrent un regard. Castle avait raison. Il n'y avait pas grand-chose à faire de plus ici. Et quand il était déterminé ainsi, il fallait reconnaître qu'il se trompait rarement.
Bureau du révérend Oliver, Brewster, 17 h30.
Le lieutenant Novak avait prévenu le révérend Oliver de l'arrivée de collègues new-yorkais, lui disant qu'ils l'aidaient à enquêter sur une intrusion au manoir, et Oliver n'avait vu aucune objection à leur parler, même s'il s'était demandé en quoi il pourrait bien leur être utile.
La petite ville de Brewster n'était pas très loin du manoir Tudor, mais avec la tempête qui se levait, la route avait été difficile. Le vent soufflait en bourrasques qui couchaient les joncs et les hautes herbes des marécages. Le ciel était couvert d'un épais voile de nuages allant du gris foncé au noir, gonflés d'une pluie torrentielle qui obscurcissait toute visibilité au-delà de quelques mètres.
A leur arrivée, le révérend Oliver était occupé dans l'atelier jouxtant son église, à travailler le bois, une gouge à la main. La pièce était remplie de petits animaux de bois sculpté sagement posés sur des étagères courant sur tous les murs. En les voyant arriver, sous la pluie battante, il se précipita pour les faire entrer dans son atelier. Dès qu'ils le virent apparaître dans l'encadrement de la porte, ils réalisèrent tous les trois que cet homme pouvait difficilement être l'agresseur. Agé d'une quarantaine d'années, il avait l'air très cordial et avenant, mais surtout, il était plutôt petit et gringalet. Il aurait été incapable non seulement de les frapper avec une telle violence et une telle rage, mais plus encore de traîner seul leurs corps inertes. Ou alors, il n'avait pas agi seul.
Rick s'émerveilla devant la multitude de sculptures de bois, et le révérend Oliver commença par leur parler quelques instants de sa passion pour le bois et des risques qui en découlaient, puisqu'il s'était blessé sur le dessus de la main récemment avec un couteau à bois. En effet, un pansement protégeait la plaie. Il sembla se rappeler la raison de leur venue, et les entraîna dans son bureau. Il les fit asseoir autour d'un thé et de biscuits, orientant la discussion sur la tempête qui s'annonçait terrible. D'après lui, une alerte météorologique avait été annoncée pour la soirée et la nuit, et ils feraient bien de ne pas trop traîner sur les routes par un temps pareil. Il s'étonna ensuite de la présence d'officiers de police new-yorkais à Cape Cod, si bien que Rick et Kate lui expliquèrent rapidement la situation. Ils ne parlèrent pas de leur agression, mais orientèrent la conversation autour du trésor du manoir, bluffant un peu, en prétextant qu'un intrus s'était immiscé en pleine nuit dans le manoir, et qu'ils cherchaient quelle pouvait être sa motivation. A priori, cet homme ne semblait rien à voir affaire avec tout cela, mais Rick restait persuadé qu'il allait pouvoir les aider.
- Est-ce que vous cherchez le trésor de William Brewster, révérend ? finit par demander Rick, n'y allant pas par quatre chemins.
- Oui, enfin plus ou moins. Je ne suis pas un chercheur très actif, sourit Oliver.
- Vous rendez visite à Violet tous les mois ou presque pourtant, constata Kate.
- Oui, Mademoiselle Tudor est une mine d'informations. Mais je bute sur une énigme depuis un moment, et elle-aussi.
- Celle-ci ? demanda Rick en lui montrant le bout de papier contenant la phrase portant les noms des filles de William Brewster.
- Oui.
- Violet m'a dit que vous cherchiez le trésor depuis toujours ? Comment se fait-il que vous n'ayez pas mis la main dessus encore ? s'étonna Rick.
- Ce trésor n'a longtemps été qu'un rêve de gosse. Je suis né au manoir, j'ai grandi parmi les légendes transmises par les aïeux de la famille. Avec mon frère ou des amis, on a toujours joué aux chercheurs de trésor dans les jardins et les souterrains du manoir. Mais on n'a jamais rien trouvé.
- Mais vous y croyez toujours ? fit Victoria Gates.
- Bien-sûr, sourit-il. J'ai trouvé il y a quelques mois le début de l'énigme sur les plans du manoir à Plymouth. Ce jour-là, je me suis dit que mon rêve de gamin allait peut-être se concrétiser. Alors régulièrement, j'essaie d'y réfléchir. Mais plus que le trésor, c'est la quête qui m'amuse.
- Qui d'autre cherche ce trésor ? demanda Kate.
- Mon copain d'enfance, Jack. Enfin, il cherchait. Ça fait quelques mois qu'on n'a plus vraiment parlé de ce trésor.
- Jack comment ?
- Jack Mustard. On a passé nos étés ensemble à arpenter les jardins et souterrains du manoir quand on était gamins.
Rick et Kate se lancèrent un regard sidéré. Ils avaient vu un Jack sur son bateau lors de la balade à Chatham en compagnie de Philip dimanche après-midi. Ce gars était bâti comme une armoire à glace.
- Il travaille pour Philip Tudor ? demanda aussitôt Kate.
- Oui. Il travaille aux entrepôts, il s'occupe des stocks de cranberries.
- A quel point est-il motivé pour trouver ce trésor ?
- Jack est obsédé par ce trésor. Plus jeune, il passait des heures à lire des bouquins pour essayer de trouver une piste. Pourtant je peux vous dire que c'est un vrai cancre qui n'avait jamais ouvert un livre de sa vie jusque-là.
Tous les trois se lancèrent des regards de victoire. Ils venaient de faire le lien entre le trésor et l'entreprise de Philip Tudor. Les deux pistes se rejoignaient pour leur désigner le suspect idéal. Gates se précipita sur son téléphone pour joindre au plus vite le lieutenant Novak.
Chambre de Rick et Kate, 19 heures.
Ils étaient rentrés au manoir sous le déluge, et Novak, après les avoir félicités pour leur perspicacité, était rapidement reparti au poste à Brewster en vue de l'interrogatoire de Jack Mustard. Il avait envoyé des hommes l'interpeller à son domicile. Selon lui, il était fort probable que cet homme soit le coupable : il avait un mobile pour traîner au manoir en cachette, il connaissait les lieux par cœur, il avait accès aux entrepôts de l'entreprise de Philip, et il était sacrément baraqué, bien assez pour avoir frappé violemment deux personnes et avoir traîné leurs corps à bout de bras.
En arrivant, ils avaient croisé Spencer et l'officier O'Connor qui le suivait comme son ombre. Mais celui-ci leur avait dit qu'il n'y avait rien de nouveau. Philip Tudor venait de rentrer de Brewster, et depuis, s'était enfermé dans son bureau, l'air passablement énervé. Margareth et Rose étaient en train de s'affairer dans le grand salon pour remettre de l'ordre dans la pièce après le passage des policiers, en vue du dîner qui s'y tiendrait un peu plus tard. Gates avait rejoint sa chambre pour se reposer un peu, et passer quelques coups de téléphone d'ordre personnel.
Ayant retrouvé le calme de leur suite, Kate s'installa sur le lit, adossée contre les coussins, tandis que Rick s'émerveillait à la fenêtre devant l'ampleur des bourrasques de vent qui soufflaient dehors et sifflaient dans le conduit de la cheminée.
- Si ça continue comme ça, on va se retrouver coincés ici, avec cette tempête, constata-t-il. Tu entends le vent ?
- Oui. Mais ne parle pas de malheur … Ce serait bien si on pouvait rentrer demain.
- Tu veux rentrer demain ?
- Pas toi ?
- On n'a même pas eu le temps de tester le jacuzzi, sourit-il, en venant s'installer près d'elle sur le lit.
- On peut prendre le temps de tester le jacuzzi, ne t'en fais pas ! Mais avec un peu de chance, demain tout sera fini. J'espère bien que Jack Mustard est notre homme, et que les gars vont trouver un appel ou un message qui relie Margareth à Joshua.
- Mais oui, on va finir par venir à bout de ces affaires.
- Tout désigne Jack Mustard, mais je ne sais pas, quelque chose me turlupine avec le révérend Oliver.
- Te turlupine ? Quoi donc ? s'étonna-t-il.
- Une sensation étrange. Il était si souriant, cordial, bavard, expliqua-t-elle.
- Il est révérend. C'est comme ça que je m'imagine un homme d'Eglise.
- Et balancer son ami d'enfance sans poser de questions, ça ne te semble pas bizarre ?
- En même temps, on ne lui a pas dit toute la vérité. Il ne sait pas de quoi est accusé son ami.
- Peut-être … mais quand même. Et pour le trésor, il a passé son temps à relativiser sa quête, alors que Violet a dit qu'il venait tous les mois la voir. Ce n'est pas rien.
- Tu arrives à me faire douter, sourit Rick. Mais tu l'as dit toi-même, un révérend ne frapperait pas des gens en les laissant pour morts. Surtout lui, il est haut comme trois pommes ! Regarde comme je suis baraqué !
- Baraqué …, sourit Kate, avec un petit air moqueur.
- Quoi ? Je ne suis pas baraqué ? fit-il, prenant un air faussement indigné.
- Si, si … mon cœur, rigola-t-elle. Je ne pense pas qu'il nous ait agressés. Mais il cache un truc.
- Il cherche peut-être juste le trésor lui-aussi, et ne veut pas qu'on le sache. En parlant de trésor, tu as une idée concernant cette énigme avec les filles de William Brewster ? fit-il en lui montrant le bout de papier.
- Non, pas le moins du monde. Mais tu peux laisser tomber maintenant qu'on a un suspect sérieux. On ne sait même pas si ce trésor existe vraiment de toute façon.
- Non, tant qu'on est là, je chercherai ! lança-t-il toujours enthousiaste et déterminé.
Elle le regarda avec tendresse relire pour la énième fois son énigme.
- Tu es si mignon … quand tu as un truc en tête comme ça, sourit-elle.
- Je suis toujours mignon, tu veux dire ! lança-t-il en enlaçant ses épaules de son bras valide.
Elle rit en venant se blottir prudemment contre son torse.
- Il faut que je me mette la place de ce William Brewster pour comprendre ce qu'il a voulu dire, fit-il en jouant négligemment avec les boucles de cheveux tombant dans le cou de Kate.
- Il n'a peut-être rien voulu dire du tout. Il a juste casé les noms de ces trois filles dans une phrase pour montrer qu'il y avait un rapport à chercher entre les trois.
- Mais oui ! C'est sûrement ça ! Tu sais que tu pourrais faire une bonne chercheuse de trésor si tu te donnais un peu plus de mal.
- Je ne serai jamais aussi douée que Gates, sourit-elle.
- Elle m'a épaté, ajouta Rick, elle a le sens des lettres !
- Tu devrais la défier au Scrabble, tu aurais peut-être enfin un adversaire à ta taille, rigola Kate.
- Je risquerais de l'humilier. Elle commence tout juste à m'apprécier, je ne vais pas prendre le risque de la vexer ! sourit-il.
Ils restèrent ainsi quelques minutes à se câliner, lui se creusant la tête en cherchant une connexion logique expliquant cette énigme, elle savourant simplement la douceur de son étreinte.
- Amour sincère, chuchota-t-il soudain, comme s'il venait d'avoir une révélation.
- Quoi « Amour sincère » ? s'étonna Kate, se demandant quelle idée venait encore de lui traverser l'esprit.
- Sur le phare d'où on est sortis, il y avait écrit « Amour sincère », expliqua-t-il.
- Oui, je me souviens.
- Amour, c'est la fille de William Brewster. Tu as déjà vu un phare s'appeler « Amour sincère » ?
- Non. Mais je ne suis pas spécialiste des phares !
- Le phare est peut-être dédié à Amour. Et si les deux autres filles avaient elles-aussi un phare à leur nom ? Ca pourrait être ça le lien.
- Peut-être …
- Il faut que je regarde dans le bouquin de Violet, fit-il en commençant à se lever.
- Alors mon câlin est déjà fini ? soupira Kate en se redressant pour le regarder avec ses jolis yeux pleins de reproche.
Il la regarda tendrement, avec son sourire charmeur, et se pencha pour l'embrasser, glissant sa main dans sa nuque pour approfondir son baiser quelques secondes encore.
- Allez, va chercher ton trésor …, sourit-elle contre sa bouche.
- J'y vais … mais encore un bisou …, chuchota-t-il en s'attardant à jouer de ses lèvres contre les siennes.
Deux petits coups secs frappés à la porte les ramenèrent à la réalité.
- Pourquoi on nous interrompt toujours ici ? grogna Rick. Ce manoir est une malédiction à tout point de vue.
- De toute façon, tu dois chercher ton trésor, sourit Kate, en se levant.
- Mais quand même …
- Ce doit être Gates, répondit Kate en allant ouvrir.
Chapitre 27
Chambre de Violet Tudor, 19 h
L'officier O'Connor patientait dans le couloir du troisième étage pendant que le majordome était entré dans la suite de Violet Tudor. Il ne trouvait pas sa journée très réjouissante, à surveiller les moindres faits et gestes de ce majordome. Novak lui avait ordonné de ne pas le lâcher d'une semelle. Il obéissait donc consciencieusement, mais commençait à trouver le temps long, d'autant plus que Spencer n'avait toujours pas pu discuter ni avec Philip Tudor ni avec Margareth, alors que c'était son objectif initial.
Assis près de Violet dans le canapé de sa suite, Spencer regardait la petite Amy jouer avec ses poupées sur le tapis. Là, en leur compagnie, il se sentait si bien qu'il aurait voulu que ce moment dure une éternité. Mais il était venu pour annoncer la mauvaise nouvelle à Violet, et lui expliquer ce qui l'attendait. Il n'était pas du genre à avoir des remords ou des regrets. En général, il regardait toujours de l'avant. Mais ce soir, il était forcé de reconnaître que les actes qu'il avait commis remettaient en question son bonheur renaissant. Violet s'était confiée à lui, et il avait maintenant compris les raisons de son attitude. Il savait qu'elle l'aimait toujours, et était certain qu'il pourrait la convaincre de faire passer leur amour, leur relation, avant toutes les histoires familiales. Sauf que maintenant, il allait sûrement devoir passer quelques temps en prison.
- Tu as pu voir les Castle ? demanda Violet, le sentant perdu dans ses pensées.
- Oui. Justement. Je dois te dire quelque chose, fit-il d'un air grave.
- Que se passe-t-il ? s'inquiéta-t-elle aussitôt.
Spencer prit son courage à deux mains, et expliqua à Violet ce qu'il avait fait du corps de Joshua après l'avoir trouvé mort. Il s'abstint de mentionner la présence de Margareth. Ce n'était pas vraiment le moment de l'inclure dans l'histoire. Violet, sous le choc, encaissa la nouvelle avec stupeur. Elle pensait que Joshua s'était suicidé, et d'un seul coup, elle apprenait qu'il avait été tué par un membre de sa famille ou du personnel, et qu'en plus l'homme qu'elle aimait risquait la prison pour avoir maquillé son meurtre. Sa première réaction fut de chercher à savoir qui avait pu frapper Joshua, mais Spencer lui expliqua que lui-même n'avait aucune certitude, et que moins elle en savait, mieux c'était pour elle. Il l'informa également que d'ici ce soir, il serait arrêté, et tenta de la rassurer en lui expliquant que si les policiers trouvaient le meurtrier, il pourrait peut-être s'en tirer à bon compte. Il lui fit promettre de garder tout cela secret.
Quelques larmes coulèrent sur les joues de Violet, bouleversée, mais elle les essuya très vite ne voulant pas pleurer devant Amy. Spencer prit tendrement sa main dans la sienne, essayant de la réconforter. Il ne parvenait décidément pas à s'habituer à ses larmes, qui, à chaque fois lui brisaient le cœur. Et cette fois-ci, il en était responsable.
- Mon père va te payer le meilleur avocat, lâcha-t-elle tristement.
Spencer préféra ne rien dire, doutant que Philip ait encore envie de lui payer un avocat quand il apprendrait qu'il avait balancé le corps de son fils par-dessus le balcon. Mais Violet ignorait que Joshua était son demi-frère, et ce n'était certainement pas à lui de lui apprendre.
- Spencer … tu ne peux pas aller en prison … pas maintenant, reprit-elle, la voix tremblante.
- Je sais. Mais je n'aurai pas le choix …
- Spence, tu veux jouer ? demanda Amy en approchant avec ses poupées à la main.
- Je ne peux pas ma puce, j'ai des choses importantes à faire, sourit-t-il gentiment.
- S'il te plaît ? insista la petite fille en grimpant sur ses genoux.
- Je voudrais bien, mais j'ai des problèmes de grande personne à régler, répondit-il en la faisant sauter sur ses genoux comme un petit pantin désarticulé.
Amy rit aux éclats, tandis que Violet les regardait, attendrie. Il fallait qu'elle dise la vérité à Spencer, et qu'enfin, plus aucun secret ne les sépare. Mais elle ne savait pas comment s'y prendre, surtout vu les circonstances. Il avait réussi à la convaincre que leur amour était plus important que toutes ces sordides histoires familiales. Elle avait décidé de tout avouer à son père, peu importe les conséquences. Ils avaient bien assez souffert depuis toutes ces années. Et maintenant, il lui annonçait qu'il allait sûrement passer des années en prison.
- Allez Amy, va jouer un peu dans ta chambre, fit Spencer en la reposant sur le sol, je dois parler avec ta maman.
- Oui ! lança la fillette en courant vers la pièce voisine.
Spencer passa son bras autour des épaules de Violet pour l'attirer contre lui, déposant un baiser sur ses cheveux.
- Ça ne changera rien entre nous. Même si je vais en prison quelques temps, ça ne changera rien, Violet.
- Tu sais … pour … je te pardonne, murmura-t-elle tristement, en le regardant dans les yeux.
- Tu me pardonnes ? s'étonna-t-il, esquissant un sourire.
En guise de réponse, elle l'embrassa tendrement. Il savoura avec le plus grand des bonheurs ce baiser spontané, dont cette fois, elle avait eu l'initiative.
- Je t'aime. Je suis désolée pour tout ce que je t'ai fait subir …, murmura-t-elle.
- Tu n'as pas à être désolée. Je comprends. Je ne t'en veux pas.
- Non, tu ne sais pas tout encore …, répondit-elle, tristement.
Il regarda ses jolis yeux embués de larmes, devinant ce qu'elle essayait de lui dire.
- Amy …, murmura-t-elle, en baissant la tête, incapable de soutenir son regard.
Spencer glissa un doigt sous son menton pour l'obliger à lever la tête vers lui. Il lui déposa un baiser sur les lèvres, en esquissant un sourire.
- Je sais, Violet. Je le sais depuis toujours, lui annonça-t-il doucement.
Elle le regarda avec des yeux interrogateurs.
- Amy est ma fille. Notre fille, sourit-il.
- Je suis désolée, chuchota-t-elle entre deux sanglots. Je n'aurais pas dû te cacher une telle chose.
- Ne pleure plus s'il te plaît. Je ne supporte pas de te voir pleurer, murmura-t-il.
- Tu dois me détester …, répondit-elle en essuyant ses larmes.
- Je t'aime, Violet. Et je ne t'en veux pas. Fini les reproches, les ressentiments, on repart de zéro tous les deux. Tous les trois.
- Comment as-tu su ?
- Comment j'aurais pu oublier la dernière fois où on a fait l'amour ? sourit-il. Après il suffit de savoir compter. Mais surtout, Amy a tes cheveux, tes jolis yeux, mais elle a le sourire et la malice qu'avait ma petite sœur. Elle ressemble tellement à Susan.
- Je ne veux pas que tu ailles en prison … Il doit bien y avoir une solution.
- Je vais faire tout mon possible pour aider les policiers à trouver qui a fait ça à Joshua. Ça pourra jouer en ma faveur, fit-il en la serrant contre lui. Mais surtout, je ne veux pas que tu t'inquiètes. On a été assez malheureux tous les deux pendant trois ans. Rien ne nous séparera plus. D'accord ?
- Oui, sourit-elle, malgré les larmes.
Chambre de Rick et Kate, aux environs de 19h30.
Gates venait de faire son entrée, et son regard n'annonçait rien de bon.
- Que se passe-t-il Capitaine ? demanda immédiatement Kate.
- Je viens d'avoir Novak, annonça-t-elle. Jack Mustard est introuvable. Il n'est pas chez lui.
- Et sur son bateau ? Il a un bateau à Chatham, continua Rick.
- Son bateau n'est plus au port à Chatham. Ils ont lancé un avis de recherche, mais ils ne peuvent rien faire de plus pour ce soir. La tempête arrive, ça va être violent. Les autorités recommandent de ne pas sortir, c'est trop risqué.
- Violent comment ? s'inquiéta Kate.
- A Chatham, les vagues ont déjà submergé le port. Il y a pas mal de dégâts avec le vent, des arbres tombés, des toitures envolées, des lignes électriques coupées.
- On ne craint rien dans cette vieille bâtisse. Le manoir a résisté à toutes les intempéries depuis plus de trois cent ans, répondit Rick comme pour rassurer tout le monde.
- Mais j'ai une bonne nouvelle malgré tout, continua Gates. Jack Mustard est bien notre homme. Ils ont perquisitionné chez lui. Il a des copies des plans du manoir avec les souterrains. Et cerise sur le gâteau … ils ont retrouvé vos montres !
- Nos montres ? Chez lui ? s'étonna Kate.
- Oui.
- Il est bête ou … ? fit Rick, étonné que leur agresseur ait gardé à son domicile un indice aussi probant. Pourquoi il ne s'en est pas débarrassé ?
- Il ne pensait sans doute pas qu'on remonterait jusqu'à lui, ou pas si vite. Ou alors il s'est enfui laissant tout derrière lui, suggéra Gates.
- Sans son trésor ? demanda Rick, dubitatif.
- Il se peut qu'il l'ait déjà trouvé. Il en est peut-être beaucoup plus loin que toi dans les énigmes, fit remarquer Kate.
- Il aurait trouvé le trésor ? Et serait parti sur son bateau avec sa fortune ?
- Pourquoi pas, répondit Kate. Mais il peut aussi très bien passer une soirée tranquille chez des amis ou de la famille sans s'inquiéter le moins du monde.
- Les hommes de Novak ont prélevé de l'ADN chez lui, les analyses sont en cours pour comparer avec celui trouvé sur le sandwich. Il y a de fortes chances que ça corresponde.
Le téléphone de Kate sonna à cet instant-là, et elle se précipita pour répondre.
- Hey Ryan ! lança-t-elle d'un ton jovial.
- Beckett ! Comment ça va ? Vous nous avez fichu la trouille vous savez.
- Ça va, Ryan. Plus de peur que de mal. Je te mets sur haut-parleur. Le Capitaine est là-aussi, le prévient-elle, afin d'éviter qu'il ne fasse des traits d'humour d'un goût douteux.
- Salut Ryan ! lança Rick.
- Bonsoir Lieutenant Ryan.
- Bonsoir, Capitaine. Alors Castle, il paraît que tu es manchot ?
- Très drôle …. pffff …., ronchonna Rick.
Ils entendirent la voix d'Esposito qui rigolait à l'autre bout du téléphone.
- Je te plains, Beckett, il doit être infernal … Je me souviens quand il avait la jambe dans le plâtre …, quelle plaie ! lança joyeusement Ryan, tout content de pouvoir taquiner son acolyte.
- Eh bien figure-toi que je suis un patient modèle ! s'écria Rick.
- Modèle … modèle … il ne se plaint pas, mais il en profite pour se faire dorloter, sourit Kate.
- Castle ! lança au loin la voix de Lanie, j'espère que tu prends soin de ta petite femme au moins ?
- Lanie ! s'exclama Kate, avec un sourire. Qu'est-ce que tu fais là ?
- Je n'ai pas le droit d'être au poste ?
- Euh si … mais …
- Castle, s'il arrive quelque chose à Kate avec tes bêtises et tes histoires de fantôme, tu auras affaire à moi ! lança Lanie.
- Je prends soin d'elle, ne vous en faites pas !
- Comment va le bébé Kate ? Oh mince …, fit Lanie réalisant au moment où elle posait la question qu'elle faisait peut-être une gaffe.
- Tout va bien. Et le Capitaine est au courant, sourit Kate.
- Bien, super. Et ne faites rien de stupide !
- Il n'y a plus de risque … le capitaine Gates nous surveille maintenant…
- Heureusement que je vous surveille. Bien, dites-moi, Lieutenant Ryan, vous appeliez pour tuer le temps ou vous avez trouvé quelque chose ?
- On a trouvé un petit truc intéressant sur les relevés téléphoniques de Joshua, répondit Ryan. Le jour de sa mort, vendredi, il a envoyé un message à Margareth Tudor. « Rendez-vous ce soir. Petit salon. Minuit trente ».
- Kate, Rick et Gates se lancèrent des regards satisfaits. Les gars venaient de trouver le lien qui mettait en relation Joshua et Margareth le soir du meurtre.
- Vous êtes formidables ! lança Kate.
- Que feriez-vous sans nous ?
- Je me le demande, répondit Kate en souriant. Margareth a répondu à Joshua ?
- Non. Pas de réponse. Sur les quinze jours qui précèdent sa mort, il n'y a aucun autre message ou appel de l'un à l'autre, expliqua Ryan.
- Lieutenant Ryan, j'ai deux autres missions pour vous, puisque vous êtes si efficaces, lâcha Gates.
- Oui, Capitaine.
Gates demanda à ses lieutenants d'étendre leur investigation concernant Joshua à sa boîte mail, dont Rose leur avait fourni l'adresse, et le mot de passe par la même occasion, qui s'avérait n'être que sa date de naissance. Elle leur expliqua également qu'un avis de recherche avait été lancé concernant Jack Mustard, l'agresseur présumé de Beckett et Castle, et qu'elle voulait qu'ils cherchent tout ce qu'ils pourraient sur cet homme et ses liens éventuels avec le manoir.
Bureau de Philip Tudor, 19h30.
Philip l'avait fait entrer, mais depuis, il n'avait pas décroché un mot, se contentant de tapoter rageusement sur les touches du clavier de son ordinateur. Spencer n'osait l'interrompre. Quand Monsieur Tudor était dans cet état-là, mieux valait se garder de le déranger, et attendre que de lui-même il finisse par engager la conversation. Il devait rager d'avoir embauché au sein de son entreprise un ancien délinquant lui offrant une seconde chance, pour se voir ainsi trahi quelques années plus tard.
Spencer était plutôt angoissé, et réfléchissait encore à la façon dont il allait tourner les choses pour en apprendre plus sur ce qui avait pu se passer avec Joshua, mais aussi sur ce que Philip savait réellement de tout ça, et de l'implication éventuelle de Margareth. Perdu dans ses réflexions, il jeta un œil par la fenêtre, constatant, malgré la nuit, que la pluie tombait maintenant violemment sur le jardin. Le fracas de l'eau sur les graviers de la cour était tel qu'il résonnait jusque dans le bureau. Avec les bourrasques du vent qui soufflait de plus en plus fort, et l'obscurité de la nuit, cela créait une ambiance effrayante. Il pensa un instant à Amy, sa fille, qui allait avoir peur de s'endormir ce soir avec tout ce vacarme. Le manoir ne craignait rien en cas de tempête. Il était bien trop loin de la côte pour subir les conséquences de la hausse du niveau de la mer, et des déferlantes de vagues. Mais entre les murs de la vieille bâtisse, le moindre coup de vent prenait des proportions gigantesques.
- Je n'arrive pas à croire que Jack ait pu pénétrer chez nous, et s'en prendre ainsi aux Castle …, lâcha tout à coup Philip, ramenant Spencer à la réalité.
- Moi, non plus, Monsieur.
Spencer avait croisé une fois ou deux Jack Mustard dans les entrepôts, un jour où Philip avait eu besoin de le voir. Il ne le connaissait pas du tout, mais cet homme lui avait paru banalement sympathique.
- On fait confiance aux gens, on leur donne la chance de repartir du bon pied, et ils vous trahissent, ajouta le lord, d'un air dépité.
- Il a reconnu les faits ?
- Je l'ignore. Aux dernières nouvelles, le lieutenant Novak attendait que ses hommes le ramènent pour l'interroger. Vous vouliez me parler, Spencer ?
- Oui, Monsieur. C'est à propos de Joshua.
Philip le dévisagea d'un air étonné.
- Vous savez combien Rose est bouleversée. Elle l'aimait beaucoup, continua Spencer, essayant de s'en tenir à sa stratégie d'approche.
- Je sais bien. Tout le monde est bouleversé, fit-il tristement.
- Mais Rose ne comprend pas, elle se pose beaucoup de questions et c'est vraiment difficile pour elle. Peut-être auriez-vous des réponses pour l'aider à aller de l'avant ? Savez-vous pourquoi Joshua s'est suicidé Monsieur ?
- Je l'ignore, si seulement je le savais …, répondit Philip, son regard s'assombrissant aussitôt.
Spencer vit le chagrin de Philip resurgir tout à coup, et son visage se fermer avec tristesse. Il n'y avait aucun doute, la souffrance de Philip était réelle. Il ne l'avait vu qu'une fois exprimer cette douleur, et c'était lors de la mort de son père, Henry, il y a quelques années.
- A cause de moi sans doute, reprit Philip tristement, à cause de ce que je lui ai fait subir toute sa vie … Mais je ne comprends pas, parce que ...
Il sembla hésiter quelques secondes, avant de finalement se confier à Spencer, comme il l'avait toujours fait. Son majordome, son frère, connaissait pour ainsi dire tout de ses états d'âme, de ses douleurs, de ses actes bons comme mauvais.
- Joshua allait avoir un bébé, finit-il par lâcher, d'un air affligé.
- Un bébé ? fit Spencer, éberlué.
- Oui. Avec Rose.
- Rose ?! Mon Dieu ! s'exclama le majordome, qui était à mille lieues d'imaginer une telle chose. Alors vous allez-avoir un petit-fils ?
- Oui, répondit le lord en esquissant un sourire.
- Comment ai-je pu ne pas voir ça ? s'étonna Spencer.
- A croire que vous vieillissez, sourit Philip, vous êtes moins performant pour fouiner dans les couloirs.
- Le suicide de Joshua est d'autant plus invraisemblable alors, fut forcé de constater Spencer, essayant de ruser pour obtenir davantage d'informations.
- Je ne connaissais finalement pas si bien mon propre fils. Si j'avais su …, lâcha-t-il, l'air à la fois triste et nostalgique.
- On ne peut pas revenir en arrière, Monsieur.
- Mais si j'avais su, je lui aurais donné cet argent qu'il réclamait. Je me moque de l'argent. J'essayais simplement de lui inculquer des principes. Peut-être en avait-il vraiment besoin pour quelque chose. Et qu'à cause de ça il s'est suicidé.
Spencer avait maintenant la certitude que Philip n'avait rien à voir avec la mort de Joshua. Il croyait fermement, sans pour autant en comprendre les raisons, que son fils s'était suicidé. Spencer lui-même lui avait montré le corps de son fils sans vie. Il n'oublierait jamais la vision de Philip, se tordant de douleur, vomissant, pleurant comme un enfant, anéanti. Si ce n'était pas Philip, alors il devait se rendre à l'évidence : c'était Margareth. Tant d'éléments tendaient dans cette direction. Il était à la fois surpris qu'une femme qu'il avait côtoyée tous les jours pendant vingt ans, avec laquelle il avait malheureusement couché, ait pu frapper et tuer Joshua. Mais ce qui le stupéfiait plus encore était de constater le manque de compassion et le détachement total dont elle faisait preuve depuis quelques jours, alors qu'elle savait très bien qu'elle était responsable de ce drame.
- On s'est disputés la dernière fois qu'on s'est parlé, reprit Philip. Je l'ai envoyé promener à cause de cette histoire d'argent. Je voulais qu'il ait le sens de la valeur des choses, de l'effort, du travail. Je voulais qu'il soit un Hastings différent des autres.
- Il l'était, Monsieur, comme vous l'êtes également, ainsi que votre fille. Vous n'êtes pas comme le reste de votre famille, vous le savez. L'argent n'a pas d'importance pour vous. Vous n'auriez pas un rond que vous seriez le même homme. Joshua était un bon gamin.
- J'aurais dû agir autrement il y a vingt ans … par rapport à Margareth …
- Vous aimez Margareth ? osa demander Spencer, sautant sur l'occasion pour essayer d'en apprendre plus.
Philip le dévisagea d'abord d'un air sidéré, surpris que son majordome lui pose ce type de question. Même s'il n'avait pas de secret pour lui, il y a une seule chose dont ils n'avaient jamais discutée. Sa relation avec son épouse.
- Si j'aime Margareth …, hésita-t-il. A votre avis ?
- Je ne sais pas, Monsieur. Si vous l'avez épousée … commença Spencer.
- Chez les Hastings, on se marie plus souvent par devoir que par amour, le coupa Philip. Et chez les Hastings, on ne divorce pas, Spencer.
- Tout cela est d'un autre temps, Monsieur.
- Peut-être, mais il y a des traditions qui ont la vie dure. Et j'ai le devoir de les faire perdurer, sinon que restera-t-il à nos enfants d'ici quelques années ?
- Monsieur, je vais peut-être vous paraître dur, commença Spencer, et j'espère que vous m'en excuserez, mais vous avez sacrifié l'amour de votre vie pour des traditions ancestrales. Vous n'avez pas pu profiter de votre fils comme vous l'auriez voulu à cause de vos traditions. Maintenant tous les deux sont morts. Et quelle est l'étape suivante ? Vous allez aussi sacrifier ce bébé qu'attend Rose parce que ce n'est pas un pur Hastings ? Parce que cela va scandaliser votre famille ?
Philip accusa le coup. Il n'y avait que Spencer pour oser lui parler ainsi. Mais il avait raison.
- Je vais prendre soin de Rose et de son enfant. L'enfant de Joshua, répondit-il finalement.
- Et Margareth ? Elle va bien finir par s'en rendre compte, non ? s'étonna Spencer.
- Elle le sait déjà, lâcha Philip comme une évidence, elle sait pour Joshua.
Spencer s'efforça de ne pas avoir l'air ravi, mais il jubilait. Margareth savait que Joshua était le fils de Philip. Cela prouvait qu'elle avait une raison de lui en vouloir et de s'en prendre à lui.
- Elle le sait ? s'étonna-t-il simplement. Je ne pensais pas que vous lui diriez un jour.
- La semaine dernière, elle a surpris une conversation entre Joshua et moi. Je me suis dit qu'il était temps de lui dire. Vous voyez, Spencer, je commence à faire voler mes traditions en éclat.
- Comment a réagi Madame ?
- Plutôt bien … mais je ne lui ai pas tout dit non plus. J'ai un peu atténué les choses. Je lui ai dit que j'avais eu une aventure d'un soir il y a vingt-cinq ans, et que Joshua était mon fils, mais que j'ignorais son existence jusqu'à il y a cinq ans. Margareth a fait bonne figure, comme toujours. Elle est prête à tout supporter pour donner aux yeux de tous l'image d'un mariage heureux.
Spencer discuta encore quelques minutes avec son patron, avant de prétexter des besognes pour quitter le bureau. L'officier O'connor sur ses talons, il monta quatre à quatre l'escalier pour aller frapper à la porte des Castle, qui les firent aussitôt entrer.
- Je viens d'avoir une discussion avec Monsieur Tudor, annonça Spencer. Il n'a rien à voir avec la mort de Joshua. C'est une certitude. Vous pouvez l'éliminer de la liste des suspects.
- Et Margareth ? demanda simplement Kate.
- Elle savait que Joshua était le fils de Monsieur Tudor. Elle avait une raison de lui en vouloir, et de le tuer.
- Vous avez une preuve ? fit le Capitaine Gates.
- Oui. Enfin il y a un témoin. Monsieur Tudor m'a avoué lui avoir dit lui-même que Joshua était son fils la semaine dernière, et qu'il l'avait trompée il y a vingt-cinq ans.
- Et comment a-t-elle réagi ?
- Selon lui, pas trop mal. Elle fait bonne figure.
Kate et Rick se lancèrent un regard satisfait. Ils avaient maintenant la certitude que Margareth savait qui était Joshua, et qu'il lui avait fixé un rendez-vous le soir de sa mort. Mais pour l'instant, elle pourrait toujours prétendre être allé le voir, comme il le souhaitait, et l'avoir trouvé mort en arrivant, comme elle l'avait laissé penser à Spencer. Il n'y avait absolument rien qui prouvait que Joshua l'ait fait chanter, ou qu'elle l'ait menacé. Il n'y avait rien non plus qui prouvait qu'elle ait tenu ce chandelier, et encore moins qu'elle ait eu l'intention de le tuer. Malgré toutes les certitudes qu'ils avaient, dans l'état actuel des choses, le procureur n'accepterait jamais de la mettre en examen, même avec les témoignages de Spencer, Rose et Philip. Tout ne pouvait être que coïncidence … bien que le hasard n'existât pas. Il fallait soit dénicher cet ordinateur disparu et prier pour y trouver un indice probant, soit obtenir des aveux, et alors il faudrait qu'ils aient une stratégie très solide.
