Chapitre 28

Chambre de Margareth et Philip Tudor, 20 heures.

Assise sur son lit, Margareth réfléchissait. Elle avait besoin de s'éloigner un peu de toute l'agitation ambiante avant le dîner, où tout le monde serait réuni.

Jusqu'à présent, tout se passait comme prévu, si ce n'est cette intrusion la veille au sein du manoir, et l'agression à l'encontre des Castle. Cette histoire la tracassait car elle ne faisait pas partie de son plan. Philip lui avait dit que la police soupçonnait un de ses employés, Jack Mustard, qui apparemment cherchait lui-aussi le trésor. Décidément, que pouvait bien contenir ce trésor pour attiser autant les convoitises ? Depuis dix ans qu'elle vivait ici, elle avait évidemment entendu parler de cette légende, mais elle pensait que ce n'était que des sornettes. Et voilà qu'après Joshua et le révérend Oliver, un autre type semblait détraqué au point de frapper des gens pour protéger sa quête du trésor. Et lui aussi s'immisçait chez eux en douce. Cela devenait quelque peu effrayant.

Elle avait espéré que cette agression ferait ses affaires, et éloignerait définitivement cette flic et son mari, mais non seulement ils étaient revenus plus déterminés que jamais, et en plus une cohorte de policiers les accompagnaient. Il y avait maintenant ce Capitaine de la police de New-York, qui n'avait pas l'air commode. Et cet officier, O'Connor, avait traîné à proximité de Spencer quasiment toute la journée. Spencer lui avait dit que le flic était là pour surveiller l'ensemble du manoir, mais elle avait bien vu qu'il ne surveillait que Spencer. Peut-être avaient-ils compris que Joshua ne s'était pas suicidé et pensaient que Spencer l'avait tué ? Tout cela était bien étrange.

Spencer. Elle se méfiait de lui. S'il était arrêté, elle ne savait pas vraiment s'il tairait sa complicité. Spencer était fidèle corps et âme à Philip, mais une fois que Philip saurait qu'il avait jeté son fils encore en vie par-dessus le balcon lui donnant ainsi la mort, il l'enverrait au diable. Spencer pourrait toujours dire qu'elle avait participé. Mais elle pourrait prétexter avoir été convaincue qu'il était déjà mort, et avoir voulu protéger son mari qu'elle craignait coupable. Tout le monde connaissait les coups de sang de Philip. Elle aurait légitimement pu le croire coupable. Philip était comme elle, il voudrait éviter le scandale, protéger la réputation des Hastings avant toute chose. Spencer serait accusé et d'avoir frappé Joshua, et de l'avoir achevé en le balançant dans le vide. On penserait qu'il avait fait ça pour dissimuler sa culpabilité. Rien ne pourrait prouver qu'elle y était pour quoi que ce soit. Rien ne pourrait prouver que quiconque y était pour quoi que ce soit d'ailleurs. Mais pour Spencer, il y aurait malheureusement toujours un doute, et le besoin impérieux de trouver un coupable ferait le reste.

Désormais, Joshua n'était plus là pour fouiner partout, et lui rappeler jour après jour l'échec de son mariage et de sa vie. Il y a quelques jours, quand Philip lui avait avoué que le jardinier était son fils, elle avait fait bonne figure, arborant son masque d'épouse parfaite, aimante et compréhensive, d'autant plus qu'il lui avait certifié que cela n'avait été que l'erreur d'une nuit. A l'entendre, il avait un peu trop fait la fête ce soir-là avec ses amis. Elle lui avait dit combien cela la peinait qu'il l'ait trompée. Il lui avait demandé pardon, lui assurant que cela n'avait rien changé à ses sentiments pour elle. Il l'avait consolée en la serrant dans ses bras, et puis ils étaient passés à autre chose. Elle avait remisé sa souffrance au fond de son cœur, comme toujours. Elle était mariée depuis plus de vingt ans à un homme qui n'avait jamais été amoureux d'elle. Il l'aimait à sa façon, mais pas comme on devrait aimer son épouse. Elle avait vu à plusieurs reprises le regard de Monsieur Castle sur sa femme : quand elle parlait, il buvait ses paroles quand elle s'éloignait de lui quelques secondes, il jetait toujours un œil furtivement vers elle. Il avait dans les yeux cette fierté qu'a un homme quand il a épousé la femme qu'il désire le plus au monde. Jamais Philip ne l'avait regardée ainsi. Même au tout début de leur mariage. Elle s'était évertuée à être la plus parfaite des femmes, des épouses, des amantes. Philip n'avait jamais voulu avoir d'enfant. Pour lui, elle avait renoncé à son désir de maternité. Elle l'aimait, passionnément, malgré la douleur qu'engendrait ce mariage à sens unique. Quand elle s'était confiée à sa mère il y a des années, celle-ci lui avait répondu que dans leur milieu on ne demandait pas à un homme d'aimer sa femme, et qu'elle se devait d'honorer sa famille. Etre mariée à un Hastings était un honneur, vu la situation financière désastreuse dans laquelle se trouvait leur propre famille. Jour après jour, elle faisait taire sa souffrance, affichant son sourire de façade, sa joie de vivre, son exubérance aux yeux de tous. Alors quand Philip lui avait annoncé cette histoire de tromperie, vieille d'il y a vingt-cinq ans, elle n'avait pas été surprise, mais simplement attristée. Ce n''était qu'un poids supplémentaire venant alourdir sa souffrance. Mais il avait fallu que Joshua vienne la narguer et parader devant elle avec son insolente arrogance. Il l'avait vue, soi-disant, coucher avec Spencer dans les salles en travaux de l'aile Est, et menaçait de tout révéler à son père. Il lui avait demandé de l'argent en échange de son silence. Bien évidemment elle avait refusé ce chantage digne de la cour d'école. Tout simplement, parce que Joshua pouvait bien raconter ce qu'il voulait à Philip, cela ne changerait rien. Philip était marié avec elle depuis des années sans l'aimer, alors savoir qu'elle l'avait trompé ne remettrait pas plus en cause leur mariage. Il n'en serait même pas vraiment peiné, tout juste déçu peut-être. Quand elle avait expliqué ça à Joshua l'autre jour, il s'était vengé en lui faisant des révélations qui eurent l'effet d'un coup de poignard lui transperçant le cœur. Il lui avait dit que depuis sa naissance il voyait son père tous les mois, qu'il n'avait pas manqué un de ses anniversaires, qu'il l'avait chéri jour après jour, et surtout que Philip était éperdument amoureux de sa mère, que cette femme était l'amour de sa vie, et que pendant vingt ans il avait entretenu cette relation avec elle. Joshua avait bien rigolé, se moquant de sa naïveté, lui jetant à la figure que même Spencer son amant était au courant. Sur le coup, Margareth avait failli s'évanouir. Philip lui avait menti, encore. Non seulement il ne l'aimait pas, mais en plus il était resté marié avec elle tout ce temps uniquement par pitié et par devoir. Il avait fait un enfant à une autre, un enfant qu'il avait aimé, qu'il avait vu grandir, alors que par amour pour lui, elle avait fait taire son propre désir d'enfant. Et ce gamin qui la provoquait, qui la narguait, qui lui souriait bêtement dès qu'elle le croisait. Cela lui était insupportable. Elle n'était plus mue que par la souffrance qui la hantait depuis des années, et venait de trouver son paroxysme avec cette révélation insoutenable. Alors vendredi matin, elle avait croisé Joshua dans le jardin, s'occupant de la volière, et lui avait dit qu'elle avait réfléchi à sa proposition concernant l'argent en échange de son silence. Le gamin n'y avait vu que du feu, et lui avait demandé de la rejoindre le soir-même. Le reste, maintenant qu'elle y pensait, n'avait été qu'une formalité. Elle n'avait même pas eue à mettre la main à la pâte. Puisque tout le monde ici se jouait d'elle depuis des années, maintenant c'était son tour d'anéantir cette bande de menteurs qui n'avaient pas le courage et la décence d'affronter leurs fautes.

Philip ne saurait jamais ce qu'elle avait fait. Pactiser avec un homme de Dieu était une garantie suffisante.


Quelque part dans les travaux de l'aile Est, 20 heures.

Jack patientait depuis des heures, planqué au milieu des sacs de ciment. Il était trempé et frigorifié, d'avoir dû nager en mer pour rejoindre le rivage, puis affronter le déluge pour gagner à pied les abords du manoir. Il commençait à avoir des fourmis dans les jambes à garder cette position inconfortable, accroupi dans l'obscurité, tenant fermement son arme contre sa poitrine, prêt à bondir au cas où. Les flics avaient quitté le manoir en fin d'après-midi, et dès que la tempête s'était suffisamment levée, il avait pu se faufiler dans les souterrains menant à l'aile Est, profitant du vacarme tonitruant du vent et de la pluie, et de l'obscurité qui était tombée sur les jardins. Après sa petite virée nocturne dans la cave la veille, il était allé travailler lundi, le plus normalement du monde. Mais en chargeant les camions des caisses de jus de cranberries, il n'avait pensé qu'à une chose : cette tempête annoncée depuis plusieurs jours par les médias, qui devait éclater le lendemain. C'était son opportunité, celle qu'il attendait depuis des mois. Le soir-même, il avait quitté son appartement, sans l'intention d'y revenir un jour, embarqué quelques affaires sur le vieux bateau de son grand-père, et avait quitté le port de Chatham, pour aller mouiller dans un endroit sûr, derrière les falaises de Hog Island Creek. Personne ne le trouverait là-bas. Il avait passé la nuit dans le bateau, puis le début de journée, attendant patiemment que la tempête grossisse. Il n'avait pas peur, bien au contraire. Cette tempête ferait ses affaires. Quand sa mission serait accomplie, il n'aurait qu'à lever l'ancre, remonter Little Pleasant Bay et disparaître en mer. Avec cette tempête, on pourrait même le croire mort ou disparu parmi les flots.

Il se doutait bien que les Castle avaient dû être retrouvés. Il n'en avait pas confirmation, n'ayant pas quitté sa planque depuis des heures. Mais il n'y avait, a priori, plus le moindre flic ici. Il avait envoyé plusieurs messages à Eleanor, mais n'avait eu aucune réponse. Il ne s'en inquiétait pas vraiment. Elle devait bouder, comme d'habitude, mais il était convaincu qu'elle finirait par partir avec lui. Elle était bien trop amoureuse de lui pour abandonner ce projet. Elle savait combien il y tenait. Elle était fâchée qu'il ait agressé les Castle, mais cela lui passerait. Ce n'était pas non plus comme s'il avait tué quelqu'un. Quand il aurait atteint son but, elle le rejoindrait.

Son téléphona s'illumina dans le noir, signalant un appel.

- Jack ? Où es-tu ? fit la voix inquiète de son ami Oliver.

- Où veux-tu que je sois ? Je suis en planque. Ce n'est plus qu'une question de minutes maintenant.

- C'est bon, les flics sont venus me voir, annonça Oliver.

- Lesquels ?

- Le lieutenant Beckett et son mari. Il y a avait aussi un Capitaine de New-York. Je ne sais plus son nom, expliqua Oliver.

- Comment ils sont remontés jusqu'à toi ? s'étonna Jack.

- Violet Tudor leur a dit que je m'intéressais au trésor. Mais ne t'inquiète pas. Ils ne douteront pas du gentil révérend que je suis, fit Oliver avec un sourire.

- Donc tout s'est passé comme prévu ? s'inquiéta Jack.

- Oui, je les ai gentiment orientés dans ta direction. A l'heure qu'il est, ils doivent déjà être chez toi, expliqua Oliver.

- Ok c'est parfait.

-Jack … on a pris un sacré risque avec ta stratégie … si …

- C'était le seul moyen de faire sortir tous ces flics d'ici, affirma Jack. Maintenant qu'ils sont occupés à me chercher je ne sais où, la voie est libre.

- On aurait pu attendre quelques jours.

- Et se faire rafler le trésor sous le nez ? Non. Pas question. De toute façon, ce n'est plus le moment de tergiverser.

- Ils vont te rechercher Jack, s'inquiéta Oliver. J'ai fait ce que tu m'avais dit, mais je n'aurais peut-être pas dû.

- Je serai déjà loin, ne t'en fais pas pour moi. Et comme ça au moins, ils ne pourront pas se douter qu'on a fait tout ça ensemble, puisque tu m'as dénoncé. C'était le seul moyen d'avoir le trésor, et d'assurer nos arrières à tous les deux.

- J'espère.

- Je récupère ce qui nous manque, et on se retrouve au phare, expliqua Jack. Ensuite chacun sa part, et je me barre.

- Et Eleanor ? Elle ne dira rien ? s'enquit Oliver.

- Elle va venir avec moi. Ne t'en fais pas pour ça, affirma Jack.

- Ne fais pas de conneries. Tu t'en tiens au plan. Tu récupères cette foutue clé. Tu n'agresses personne cette fois.

- Ça te va bien de dire ça ! ironisa Jack.

- Justement. Je n'ai pas eu le choix, mais maintenant on est assez mouillés comme ça. Sois prudent.

- T'en fais pas, je maîtrise la situation. Ce soir, c'est notre chance. On attend ça depuis trente ans, Oliver. Je ne gâcherai pas notre jour de gloire.

- Tu as intérêt.

- Je te préviens quand je suis ressorti.

- Ok. Bonne chance Jack.

Il raccrocha. Il fallait qu'il attende encore que tout le monde soit occupé à dîner au rez-de-chaussée. Ensuite il pourrait agir. Tout ne devrait être qu'une formalité. Avec Oliver, ils rêvaient de ce jour depuis qu'ils étaient mômes. Ce trésor avait hanté leurs rêves de gamins, animé à l'époque leurs journées d'été, pour finir par ne plus quitter leurs esprits, même devenus adultes. Il se souvenait comme si c'était hier de ce jour, il y a trente ans, où ils avaient conclu ce pacte de sang, à la vie à la mort, se promettant de trouver un jour ce trésor. Rien ne les arrêterait plus maintenant.


Grand salon, 20h30

Kate et Rick patientaient dans le grand salon où la table avait déjà été dressée. Il y aurait du monde ce soir au dîner, puisque toute la famille serait présente, ainsi que les Monroe, et le Capitaine Gates bien entendu. Ils s'étaient installés dans les deux fauteuils Chesterfield devant la cheminée où le feu crépitait et créait une agréable onde de chaleur à leurs pieds. La pièce était plongée dans la pénombre, simplement éclairée par tous les chandeliers que Margareth avait dû installer. Ils étaient l'un comme l'autre, perdus dans leurs pensées, contemplant les bûches de bois qui fondaient lentement sous les flammes.

Kate était à la fois satisfaite que leur agresseur ait maintenant un nom et un visage, mais dans l'expectative, tant que cet homme ne serait pas sous les verrous. Quant à l'agresseur de Joshua, ils n'avaient plus aucun doute sur son identité, mais elle cherchait un moyen de trouver une preuve concrète. Elle avait beau se triturer l'esprit, elle ne voyait pas comment ils allaient pouvoir faire tomber Margareth. Un coup de vent violent la tira de ses réflexions, tant on eut dit que les vitres avaient tremblé sous l'effet de la bourrasque. La force de ces coups de vent tonitruants l'effrayait un peu. Heureusement que cette bâtisse était solide comme le roc. Elle imagina la mer déchaînée qui avait dû métamorphoser le joli port de Chatham où le bateau de Jack Mustard aurait dû se trouver. De là, son esprit dévia vers le phare, censé guider les marins. Ce phare, d'où ils étaient sortis, était à l'abandon. Amour sincère. Les trois filles de William Brewster. Des phares portant des noms de filles. Mais oui. Trois phares. Elle avait déjà vu trois phares. Ici. Dans cette pièce.

- Rick …, viens voir, fit-elle en se levant, attrapant sa main dans la sienne.

- Qui y-a-t-il ?

- Viens …, sourit-elle en l'entraînant vers la table. Regarde ce tableau.

Sur le tableau que Kate avait remarqué dès le premier jour, s'alignaient trois phares au corps rond et blanc, coiffés de chapeaux d'ardoises gris, au milieu d'une lande couverte de bruyère rose.

- Trois phares, trois filles, lâcha Kate devant l'air perplexe de Rick.

- Waouh ! Tu es trop forte ! lança-t-il en se penchant pour mieux observer la toile.

- Regarde. Amour sincère c'est écrit, en tout petit là, fit-elle en pointant du doigt le plus haut des trois phares.

- Oui, c'est notre phare. Et là, Patience et Crainte. Comment as-tu su ? s'étonna-t-il.

- Je ne sais pas, sourit-elle. Ce tableau m'est revenu en tête, ça fait plusieurs jours que je l'ai en face de moi à chaque repas.

- Ma femme est un génie ! s'exclama-t-il en riant.

- Ta femme est flic, Castle, tout simplement, sourit Kate.

- Il y a donc bien trois phares …, continua Rick, pensif.

- « Les trois sœurs », fit la voix de Wyatt dans leur dos.

- Bonsoir, sourit Kate à l'intention des Monroe.

- Bonsoir. Ces phares que vous admirez sont les plus vieux de l'île. On les surnomme « les trois sœurs », expliqua Savannah. Ils sont identiques à tout point de vue, si ce n'est leur taille.

- Où se trouvent-ils ? Ils sont loin les uns des autres ? demanda Rick.

- Non, ils sont séparés de quelques kilomètres seulement. Il y en a deux sur la côte est, et le troisième est un peu plus au nord-ouest. Tous sont à l'abandon depuis longtemps maintenant, expliqua Savannah.

- La légende dit que William Brewster y a fait inhumer chacune de ses filles d'où leur surnom, ajouta Wyatt.

- D'accord. Intéressant, constata Rick. Peut-être que chacun des phares contient un indice et qu'il faut les assembler pour la suite de l'énigme.

- Vous cherchez vous-aussi le trésor Richard ? demanda Savannah.

- Chut …. Ne dites rien …, chuchota Rick, d'un air mystérieux.

- Quelqu'un d'autre cherche le trésor ? demanda Kate à voix basse.

- Joshua cherchait le trésor, oui, répondit Wyatt.

- Joshua cherchait le trésor ? reprit Kate, étonnée.

- Oui. Mais vous savez c'était un passe-temps de gamin. Si personne n'a jamais trouvé ce trésor, ce n'est pas pour rien. Il n'existe pas, répondit la vieille dame.

Ils se turent, car le reste des convives arrivait. Mais Kate, l'espace d'une seconde, venait, à l'annonce de cette révélation a priori banale, de voir un doute, infime, lui traverser l'esprit. Joshua cherchait le trésor lui-aussi. D'après Rose, il avait trouvé un autre moyen de se procurer l'argent dont ils avaient besoin. Peut-être croyait-il réellement s'emparer de ce trésor. Dans ce cas-là, il avait dû déranger lui-aussi Jack Mustard. Comme eux, Joshua avait été frappé et laissé pour mort. Et si … Non. C'était impossible. Margareth était coupable. Il y avait trop de coïncidences pour que ce ne soit pas elle. Et comment un étranger au manoir, Jack Mustard, aurait-il pu s'immiscer dans le petit salon entre minuit quinze et minuit vingt-trois en repartir sans être vu par qui que ce soit ? Non … C'était impossible. Elle chassa cette idée de sa tête pour se concentrer sur Margareth dont elle comptait bien décrypter la moindre des attitudes au cours de la soirée.

Le dîner se passa dans une ambiance plutôt chaleureuse et agréable au vu des circonstances. Le délicieux cacciucco préparé par Miss Peacok y fut pour beaucoup. Tout le monde loua longuement la saveur de ce poulet braisé aux palourdes et crevettes, accompagné de son bouillon de tomates au vin blanc, qui les transporta comme par enchantement sur la côte amalfitaine. Les discussions s'orientèrent naturellement vers la gastronomie pendant une bonne partie du repas. Ainsi, personne ne parla ni de la mort tragique du jeune jardinier, ni de l'agression des Castle. Philip semblait avoir remisé de côté et sa tristesse et sa colère pour se consacrer à ses hôtes, qui, il fut forcé de le reconnaître, allaient finir par maudire sa demeure. Savannah anima gaiment la soirée en lançant toute sorte de sujets de conversation, évitant ainsi aux convives de tomber dans la morosité. Violet se montra plus loquace et détendue que d'habitude, discutant même avec Rick de l'histoire des trois phares. Amy ne manqua pas de se faire remarquer en renversant son verre d'eau sur les genoux de Wyatt, qui ne s'en offusqua pas plus que ça. Mais Margareth gronda sévèrement sa petite-fille, en lui rappelant les bonnes manières. La maîtresse de maison était sans doute la moins à l'aise ce soir-là, et la plus fébrile. Kate voyait bien qu'elle se voulait charmante, mais il y avait de la crispation derrière chacun de ses sourires et chacun de ses mots gentils. Spencer faisait le service, comme d'accoutumée, et l'officier O'Connor patientait en cuisine, dînant modestement d'un sandwich préparé par Miss Peacok. Margareth semblait observer chacun des faits et gestes du majordome. Peut-être soupçonnait-elle quelque chose et le surveillait-elle du coin de l'œil. Mais lui resta concentré sur sa mission, et contrairement au précédent dîner, pas une fois, il ne porta son regard sur elle. Kate observa discrètement les relations entre Philip et sa femme, mais n'eut pas grand-chose à constater tant ces deux-là ne s'adressèrent pas la moindre parole. Ils étaient assis côte à côte, mais pas une fois il n'y eu entre eux ne serait-ce qu'un semblant de geste affectueux, ou au moins d'attention. Certes, ils étaient mariés depuis plus de vingt ans, mais tout de même. Avant ce soir, Kate n'avait pas remarqué à ce point-là la froideur de la relation qui unissait les maîtres de maison. Si Philip avait annoncé dernièrement à sa femme qu'il l'avait trompée dans sa jeunesse, cette distance entre eux prenait tout son sens, et prouvait que Margareth n'avait pas si bien réagi que ça à cette annonce. Comme l'avait dit Gates, même après vingt-cinq ans, il n'y avait pas prescription dans le cœur d'une femme pour ce genre de trahison. Kate essaya de s'imaginer à la place de Margareth qui venait de découvrir que son mari, l'homme qu'elle aimait, avec lequel elle partageait sa vie depuis des dizaines d'années, avait fait l'amour à une autre femme, mais plus encore, construit toute une vie parallèle avec elle. Rien que d'imaginer Rick poser les mains sur le corps d'une autre femme lui était insupportable. Mais le savoir partager des moments de tendresse, de douceur avec une autre, serait pire encore. Le sexe était une chose. L'amour, la complicité au quotidien en étaient un autre. Et ce que Philip avait vécu avec la mère de Joshua n'était pas une banale histoire de sexe. Margareth avait de quoi souffrir le martyr avec cette révélation. Kate se demandait comment même elle pouvait encore afficher ce sourire aux yeux de tous. Dans son cas, elle serait anéantie au fond de son lit à pleurer toutes les larmes de son corps. Assurément, elles ne faisaient pas partie du même monde. Dans l'univers de Margareth et Philip, les apparences, l'honneur, la dignité jouaient le premier rôle. Margareth ne pouvait pas afficher sa douleur, mais Kate, en était persuadée, elle ne pouvait pas non plus s'être contentée d'encaisser la nouvelle, en ayant tous les jours sous les yeux le jeune Joshua qui lui rappelait la trahison de son mari, et l'amour qu'il avait porté à une autre.


Troisième étage du manoir, 21h30.

Jack avait attendu de ne plus entendre aucun bruit en provenance des étages, pour sortir de sa cachette. Son sac sur le dos, sa lampe-torche dans une main, et son revolver dans l'autre, il s'était faufilé à travers le bardas de la pièce en travaux, prenant soin de ne rien faire tomber, et de ne pas faire claquer la porte. Le couloir du troisième étage était désert. Il ouvrit la porte de la petite réserve qui était le point de contrôle névralgique de toute la logistique du manoir : eau, gaz, électricité, tout était coordonné ici. Il fit sauter le disjoncteur électrique, coupant ainsi l'alimentation générale, avant de sectionner les fils, à l'aide d'une pince. Tout le monde croirait que cette panne électrique était due à la tempête, et personne ne viendrait voir par ici avant quelques minutes. Il enfila sa cagoule, et se hâta de traverser le couloir, entrant discrètement dans le bureau de Violet, avant de disparaître dans le passage secret. Il chemina à travers l'escalier secret, et le tunnel qu'il connaissait par cœur, avant de ressortir dans le petit salon. Il resta figé quelques secondes, tendant l'oreille. Il n'y avait pas un bruit à l'étage. Il percevait tout juste au loin le ronronnement léger de conversations, qui émanaient sans doute du grand salon. Prudemment, il se glissa dans le couloir, gagna la chambre de Monsieur et Madame Tudor, y entra le plus simplement du monde. Quelques secondes suffirent pour qu'il saisisse le code secret qu'il avait appris par cœur, ouvre le coffre, s'empare du précieux sésame qu'il trouva enfoui tout au fond, délaissé comme un objet de peu de valeur, et ressorte dans le couloir. Par le même passage secret, il gagna cette fois-ci le deuxième étage, et en sortit par la bibliothèque. Toujours aussi discrètement, il se faufila jusque la chambre d'Eleanor, y entra, et s'y cacha dans un coin, son précieux butin à la main. Rapidement il lui envoya un message lui demandant de le rejoindre immédiatement. Il ne pouvait pas partir sans elle. Il avait bon espoir de la raisonner.


Chapitre 29

Chambre d'Eleanor, 21 h 45.

Elle ne pouvait pas croire qu'il était là, en pleine soirée, à l'attendre dans sa chambre. Si quelqu'un s'apercevait de sa présence, elle risquait de perdre sa place. Que faisait-il ici ? Toute la journée, il l'avait harcelée de message qu'elle avait effacés les uns après les autres. Elle refusait d'être mêlée à ses histoires. Il fallait qu'elle aille voir ce qu'il trafiquait dans sa chambre. Le dîner touchait à sa fin, le dessert avait été servi. Spencer était là, l'air ailleurs, assis à la table de la cuisine en face de cet officier qui avait traîné ici toute la journée à épier tout ce qui se passait. Il attendait que le repas soit terminé pour pouvoir débarrasser dans le grand salon. Elle lui dit simplement qu'elle montait chercher un châle dans sa chambre, et que si Monsieur la cherchait, elle revenait immédiatement pour terminer la vaisselle. Spencer acquiesça sans prêter grande attention à ce qu'elle faisait, et se contenta de lui tendre une lampe-torche. Depuis un petit quart d'heure, il n'y avait plus d'électricité, probablement à cause de la tempête. Au vu du vent qui n'en finissait pas de siffler dehors, des branches des chênes qu'on entendait craquer, et des informations alarmantes qu'on entendait à la radio, Monsieur Tudor ne s'était pas inquiété de cette coupure de courant, trouvant même que l'éclairage à la bougie avait un certain charme. En attendant que l'électricité revienne, il avait conseillé à tout le monde de prendre le temps de savourer le dessert et de patienter dans le grand salon. Seule Violet était montée emmener Amy se coucher car la petite fille était bien fatiguée.

Rapidement, Eleanor, éclairant ses pas du faisceau de sa lampe, monta au deuxième étage, rejoignit sa chambre, et trouva Jack, avachi derrière son lit, entre la commode et la table de chevet. Il se leva en la voyant entrer. Elle remarqua tout de suite qu'il tenait son revolver fermement dans sa main, et qu'il semblait dissimuler quelque chose, un petit objet sans doute, dans son autre main. Elle braqua la lampe sur lui, visant volontairement ses yeux pour l'éblouir.

- Arrête, je ne vois plus rien ! chuchota-t-il, levant son bras devant ses yeux pour se protéger de la lumière.

- Qu'est-ce que tu fais là Jack ? Tu es fou ou quoi ? s'écria Eleanor.

- Chut ! Ne crie pas comme ça ! Tu vas nous faire repérer.

- Qu'est-ce que tu fais là bon sang ? répéta-t-elle froidement.

- Ca y'est, Bébé, je l'ai. Regarde, fit-il en ouvrant sa main sous la lumière, dévoilant un petit objet ressemblant à une vieille pièce de monnaie, si ce n'est sa forme triangulaire et le trou qui le transperçait en son centre.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Devine, fit-il d'un air mystérieux.

- Je n'ai pas le temps de jouer aux devinettes. Je travaille, Jack. Tire-toi d'ici.

- C'est la clé. Pour le trésor, annonça-t-il convaincu que ça allait la réjouir.

- Mon Dieu ! Tu as braqué le coffre de Monsieur Tudor ? s'indigna-t-elle, effrayée.

- Oui, sourit-il fièrement. C'était le plan, non ?

- Tu avais récupéré tes affaires là-haut au troisième au moins ?

- Non, mais on s'en fout, sourit-il.

- Les flics ont dû trouver la caméra et ton sac, Jack, fit-elle d'un ton accusateur.

- Et alors ? Je ne vois pas comment ils pourraient m'identifier.

- Tu n'as vraiment aucune jugeote.

- Et puis de toute façon, je me tire de ce trou à rats.

- La coupure d'électricité, c'est toi ?

- Eh oui. Pas mal hein ? fit-il, fier de lui.

- Tire-toi, Jack. Je t'ai dit que j'arrêtais, répondit-elle sèchement, loin de partager son enthousiasme.

- Tu ne comprends pas. J'ai la clé, le trésor est à nous, chérie. On le récupère, et à nous la belle vie. Le bateau est prêt. Viens.

- Tu comptes prendre la mer par un temps pareil ?

- Ne t'en fais pas pour ça.

- Tu es malade. Tu ne sais même pas ce qu'il y a dans ce foutu trésor.

Il fourra son précieux sésame dans la poche de son jean, et s'approcha d'elle, tandis qu'elle le dévisageait avec des yeux furieux. La toisant de toute sa hauteur, il s'avança jusqu'à plaquer son corps contre le sien, posant brusquement sa main sous son menton pour la forcer à le regarder dans les yeux.

- Tu prends quelques affaires, et tu viens avec moi, ordonna-t-il froidement.

- Je ne viendrai pas, répondit-elle, soutenant son regard.

- Je ne partirai pas sans toi.

- Pourquoi ? Tu vas avoir ton précieux trésor non ? Tu n'as pas besoin de moi.

- Je le répète. Prends des fringues, dépêche-toi ! s'écria-t-il, haussant le ton.

- Je ne viendrai pas, s'obstina-t-elle. Tire-toi de ma chambre.

Il appuya plus fermement sa main sous son menton, commençant à lui faire mal.

- Tu étais d'accord, Bébé. Alors tu viens, insista-t-il de plus en plus furieusement.

- Tu as peur de t'ennuyer tout seul sur ton bateau ? Ou bien … Ne me dis pas que tu es amoureux ? lança-t-elle, provocatrice.

- Et si je l'étais ?

- Si tu l'es, alors oublie ton trésor. Fais-toi discret, pars sans encombre.

- Je ne peux pas. J'ai besoin de toi … et de ce trésor, expliqua-t-il, tentant de l'amadouer.

- Jack. Je refuse de prendre le risque de détruire ma vie pour toi. Cette fois-ci, c'est fini. Lâche-moi maintenant s'il te plaît.

- Je te le répète pour la dernière fois. Tu viens avec moi, de ton plein gré ou non, mais tu viens, asséna-t-il, en appuyant encore un peu plus encore sur son menton, figeant sa tête contre le mur.

- Arrête ! Tu me fais mal ! s'écria-t-elle.

- Tu vois, il vaudrait mieux que ce soit de ton plein gré, grogna-t-il, d'un air menaçant.

- Lâche-moi ! cria-t-elle en tentant de se débattre, lui donnant des coups de genoux et de pieds dans les jambes.

D'un geste brusque, il la frappa violemment au visage avec son revolver.

- Arrête de résister comme ça ! Ou je vais devoir te calmer ! cria-t-il.

- Va-t'en Jack …, murmura froidement Eleanor, en portant la main à son visage tâtonnant le sang qui coulait de sa lèvre.

Jamais Jack ne l'avait frappée. Elle avait l'habitude de ses sautes d'humeur, mais là, sa violence lui fit peur. Un instant, elle hésita à céder, mais sa raison reprit le dessus. Son cœur battait à tout rompre, elle était effrayée par la brutalité de Jack, mais les paroles que Philip Tudor avait prononcées le jour où il lui avait offert cet emploi résonnaient dans sa tête. Elle lui avait fait la promesse de donner une nouvelle direction à sa vie. Elle ne pouvait trahir la parole donnée à cet homme qui avait cru en elle depuis toujours.

- Dépêche-toi ! s'énerva-t-il, en la menaçant cette fois-ci de son arme qu'il appuya sous son menton.

De toutes ses forces, elle se jeta sur lui, tentant de le repousser, le frappant, le griffant sans voir ce qu'elle faisait. Il lui hurlait d'arrêter, elle empoigna sa main tenant l'arme. Tous les deux se débattaient, chacun tentant de prendre le dessus sur l'autre. Sans comprendre ce qui se passait, une détonation sourde et violente résonna dans la pièce, tandis qu'une brûlure atroce lui transperça le ventre. Elle s'écroula à genoux, portant les mains sur son ventre, regardant horrifiée le sang qui s'écoulait. Elle ne vit pas Jack qui s'enfuyait. Elle tomba pliée en deux, emportée par la douleur.


Au même instant, dans le grand salon.

Le bruit du coup de feu avait retenti jusqu'au rez-de-chaussée, suivi d'un silence assourdissant. Les discussions s'étaient tu aussitôt, et tous, abasourdis s'étaient lancés des regards stupéfiés et effrayés. Il ne fallut pas plus de deux secondes pour que Beckett et Gates bondissent de leurs chaises, aussitôt imitées par Castle.

- Mon Dieu ! Qu'est-ce que c'était ? s'écria Philip en se levant à son tour.

- Un coup de feu ! s'écria Savannah, paniquée.

- Personne ne bouge d'ici, fit Kate, croisant le regard inquiet de Rick.

Au même instant, la porte s'ouvrit sur l'officier O'Connor, l'arme au poing, suivi de Spencer, qui, tous les deux, entrèrent dans la pièce comme des furies.

- Tout le monde va bien ? cria O'Connor scrutant les visages un par un, dans la pénombre de la pièce faiblement éclairée par les lueurs des bougies.

- Oui. Le coup de feu venait d'en haut ! lança Kate.

- Violet ! cria Philip, tout à coup affolé, comme s'il venait de réaliser. Violet est en haut ! Avec Amy !

- Monsieur Tudor, appelez le 911 ! Tout de suite ! ordonna Gates.

- Miss Peacok aussi est montée dans sa chambre, ajouta O'Connor.

- J'y vais ! lança Spencer, prêt à ressortir aussitôt.

- Non ! cria Gates. Vous restez ici ! Il y un a quelqu'un d'armé là-haut !

Mais Spencer avait déjà disparu dans le couloir.

- Spencer ! cria Kate en se précipitant hors de la pièce.

- Beckett ! Bon sang, attendez ! hurla Gates en se ruant à sa poursuite, aussitôt imité par O'Connor.

Le sang de Rick ne fit qu'un tour. Kate avait encore foncé, tête baissée, et sans son arme, oubliant, mue par son instinct de flic, toutes ses bonnes résolutions de prudence. Il se dépêcha de la rejoindre, guidé dans l'obscurité par les bruits de pas, et les voix de Gates et Beckett qui ordonnaient à Spencer de s'arrêter.

- Spencer ! Vous voulez vous faire tuer ou quoi ? lui asséna Kate, le rattrapant en bas des marches, et le plaquant fermement contre le mur en cramponnant ses bras.

Il fut surpris par la force avec laquelle Madame Castle l'avait empoigné, l'empêchant de bouger, et n'osa pas opposer de résistance, d'autant plus que l'officier O'Connor braquait maintenant sa lampe sur son visage, l'éblouissant complètement.

- Violet et Amy sont là-haut … Il faut que …, lâcha-t-il, la voix tremblante.

Kate lut toute sa détresse dans son regard, et comprit à cet instant-là que, comme il le leur avait dit, il aimait sincèrement Violet.

- On y va, Spencer. On va voir ce qui s'est passé. On va les ramener, fit-elle calmement, en le regardant dans les yeux pour le rassurer.

- Retournez au salon Spencer ! Faites en sorte qu'il n'arrive rien à tous ces gens ! ordonna Gates, alors que Beckett relâchait la pression sur les bras du majordome, l'autorisant à bouger.

- O'Connor ! On y va !

L'officier O'Connor s'avança dans le couloir, arme au poing, braquant sa lampe-torche vers l'escalier pour guider leur avancée, suivi de près par Gates qui avait elle-aussi sorti son arme du fourreau à sa ceinture, tandis que Spencer obéissait à contrecœur, rejoignant le grand salon, mort d'inquiétude.

Kate et Rick grimpèrent à leur tour l'escalier, sur le qui-vive, tentant de percevoir du bruit. Mais depuis le coup de feu, un silence pesant s'était emparé du manoir. Il n'y avait que les craquements des marches sous leur pas, le souffle court des uns et des autres reflétant leur angoisse, les battements puissants de leurs cœurs tambourinant dans leur poitrine. Ils ne savaient pas à quoi s'attendre, mais il y avait eu un coup de feu. C'était leur seule certitude. Quelqu'un s'était-il encore introduit dans le manoir ? Jack Mustard ? Il ne pouvait pas être revenu ici alors qu'il était recherché. Ce n'était pas vraiment le moment de réfléchir, il fallait trouver d'où provenait ce coup de feu, et ramener Eleanor, Violet et Amy saines et sauves à leur famille.

En haut de l'escalier, O'Connor s'immobilisa, éclairant le plus loin possible toute l'étendue du couloir du premier étage, pour constater qu'il était désert et que toutes les portes semblaient fermées. Rick sentit la main de Kate, près de lui, effleurer la sienne, ses doigts se glisser quelques secondes entre les siens, et il distingua le mouvement de son corps quand elle se tourna vers lui.

- Castle, fais attention à toi, reste bien derrière, lui chuchota-t-elle.

- Oui …, se contenta-t-il de répondre, en hochant la tête, ressentant toute son inquiétude dans sa voix, alors que déjà elle détachait sa main de la sienne.

- Vous-aussi Beckett, ordonna à voix basse le Capitaine qui avait entendu les recommandations de prudence de son lieutenant. Vous n'êtes pas armée.

- Oui, Capitaine, se contenta-t-elle d'acquiescer.

Kate n'avait pas l'habitude de se voir ordonner de rester en retrait. D'habitude, elle était plutôt la première devant, ouvrant la voie. Mais dorénavant, tout était différent. Rien ne serait plus comme avant. Gates avait raison. Elle n'avait pas son arme, et se sentait vulnérable. Ne pas pouvoir assurer sa propre défense était une sensation désagréable. Que sa vie dépende de la réactivité de ses collègues, même si elle leur faisait confiance, également. Elle avait besoin d'avoir le contrôle sur les choses. Et sans son arme, si précieuse, son arme qui achevait de faire d'elle un flic, elle avait l'impression de ne rien contrôler. Mais surtout, ce qui la freinait ce soir-là, était cette peur viscérale, qu'elle sentait naître en elle depuis des semaines, et qui venait de prendre tout son sens avec l'agression dont ils avaient été victimes. La peur de mettre en danger la vie de leur enfant, de le perdre. Elle avait l'impression de n'être déjà plus vraiment un flic à part entière.

Prudemment, mais prestement, ils traversèrent le couloir du premier étage plongé dans le noir. Seul le faisceau de la lampe d'O'Connor leur éclairait le passage. Ils tendirent l'oreille, essayant de percevoir un bruit, des pas, une présence. Mais le couloir était silencieux. Ils ne pouvaient pas vérifier toutes les pièces, l'urgence étant de gagner le plus vite possible les étages supérieurs où étaient censées se trouver Eleanor, Violet et Amy. Ils gravirent l'escalier dont les marches craquèrent bruyamment sous leurs pieds, crevant le silence, parcoururent rapidement le couloir du deuxième étage, lui-aussi désert. Mais ils s'arrêtèrent dans leur élan, constatant qu'une porte était entrouverte. O'Connor s'avança, poussant la porte d'une main, tout en braquant son arme et sa lampe vers l'intérieur. Gates se décala le long du mur pour le couvrir, tandis que Beckett et Castle restaient en retrait. Ils se figèrent en apercevant dans la lumière de la lampe, Eleanor allongée sur le sol en position fœtale, les mains agrippées à son ventre ensanglanté. Elle respirait difficilement, et gémissait de douleur. Beckett et Castle se précipitèrent, s'agenouillant auprès d'elle. Kate tâtonna sur son ventre à la recherche de la plaie, tandis que Rick tenta de la rassurer par quelques mots.

- Il est parti …, murmura Eleanor dans un souffle.

- Où ? fit Gates, gardant son sang-froid.

- En haut …, balbutia-t-elle difficilement.

- Les secours arrivent, Eleanor, fit Kate, le plus posément possible, en posant son poing sur la blessure pour la comprimer, et atténuer l'hémorragie.

La balle semblait avoir traversé le flanc droit de la jeune femme, en bas du ventre, et était a priori ressortie. La blessure saignait abondamment, mais en appuyant fermement sur la plaie, Kate sentit le débit du saignement ralentir, malgré les gémissements de douleur d'Eleanor.

- Beckett, Castle, vous restez-là. Occupez-vous d'elle. O'Connor, on monte ! ordonna Gates, les laissant dans l'obscurité la plus totale, penchés au-dessus d'Eleanor.

Gates et O'Connor s'éloignaient dans le couloir, quand ils entendirent le claquement sourd d'une porte au-dessus d'eux, suivi immédiatement par des cris d'effroi et un coup de feu qui déchirèrent le silence. Ils se mirent à courir jusque l'escalier qu'ils gravirent quatre à quatre, guidés par les hurlements et les bruits de cavalcade.

- Amy ! Amy ! hurlait désespérément Violet du bout du couloir.

Quand ils arrivèrent à sa hauteur, elle était pétrifiée, en larmes, criant le prénom de sa fille.

- Violet ! Vous n'avez rien ? demanda Gates, en la scrutant des pieds à la tête.

- Amy … Amy …, balbutia-t-elle, sous le choc.

- Où est-elle ?! Où est Amy ?!

- Il l'a prise … Les travaux …

O'Connor se rua au bout du couloir, suivi de près par Gates. Ils passèrent la porte laissée entrouverte, déboulant dans la pièce en travaux de l'aile Est. O'Connor balaya du faisceau de sa lampe, l'enchevêtrement de matériaux divers et les bâches plastiques. Ils retenaient leur respiration, tous les sens en éveil. Ici, les sifflements du vent étaient stridents, la pluie tombait en torrent à l'intérieur de la pièce par les fenêtres dont les bâches mal fixées claquaient dans un vacarme assourdissant.

- Amy ! cria Gates, espérant percevoir une réaction de la fillette. Amy !

Seul l'écho lui répondit, et sa voix se perdit dans le bruit de la tempête. Ils s'enfoncèrent dans l'obscurité, enjambant les obstacles, avec espoir de retrouver la petite fille, et l'homme qui l'avait enlevée, et avait tiré sur Eleanor.


Cape Cod, 23h30

Jack s'était engouffré dans le tunnel, son précieux sésame dans une poche, son revolver enfoncé dans sa ceinture, et la fillette tenue fermement dans un bras. Il savait que les flics étaient sur ses pas, il les avait entendus hurler le nom d'Amy alors que déjà il dévalait l'escalier du souterrain. Les premières minutes, la petite avait crié, pleuré, s'était débattue, et puis elle s'était tu, se contentant de pleurnicher, accrochée à son cou. Il avait quelques centaines de mètres à parcourir pour sortir d'ici, puis encore deux bons kilomètres pour traverser les marécages et atteindre le phare de Nauset, où Oliver devait le retrouver. Oliver allait lui passer un savon. Il pouvait d'avance imaginer la tête horrifiée qu'il allait faire en voyant la fillette. Et quand il saurait pour Eleanor, ce serait pire encore. Eleanor n'avait qu'à obéir. Il n'avait pas voulu tirer, mais elle s'était accrochée à lui et il ne savait même pas comment c'était arrivé. Il avait été sidéré d'entendre le coup de feu résonner dans la chambre. Abasourdi, sans réaction pendant quelques secondes, il avait vu le visage d'Eleanor se crisper d'effroi, puis le sang couler de son ventre. Elle était tombée. Il avait fui, lâchement. Mais que pouvait-il faire d'autre ? Il ne voulait pas qu'elle meure, et espérait qu'elle allait s'en sortir. Elle ne savait de toute façon rien de plus qui puisse amener les flics à le retrouver. Elle n'avait qu'à obéir et le suivre. Pourquoi fallait-il que les femmes aient une conscience ?