Chapitre 30
Chambre de Rick et Kate, 23 h 30.
Dans la salle de bain, Kate, les mains plongées sous l'eau froide, tentait de se laver du sang d'Eleanor. Elle avait dû se débarrasser de son tee-shirt, couvert de sang lui-aussi, et tout en savonnant minutieusement ses doigts, elle croisa son image dans le miroir. Ses traits tirés, les cernes sous ses yeux. Elle était épuisée. Elle resta ainsi, l'eau coulant sur ses mains, le regard perdu dans le vide, presque tétanisée par les événements qui venaient de se dérouler. Elle était restée près d'une heure à compresser la blessure d'Eleanor, agenouillée sur le sol. Elle avait entendu les cris de désespoir de Violet, qui avait assisté, impuissante, à l'enlèvement de sa petite fille. Elle était bouleversée par sa détresse, parce qu'elle était enceinte peut-être, parce qu'elle était fatiguée aussi. Elle se sentait à fleur-de-peau, comme rarement elle ne l'avait été auparavant. Une boule d'angoisse s'était formée au fond de son ventre, et ne l'avait plus quittée depuis. Elle ne cessait d'imaginer cette petite fille, seule dans la tempête, avec un inconnu. Amy devait être totalement effrayée, et gelée. Elle était en pyjama. Elle était sûrement trempée. Elle repensa à la journée passée avec Rick dans les souterrains du manoir, à sa fatigue, le froid qui la pénétrait jusqu'aux os, la douleur. Elle sentit un vague d'émotion la submerger, incapable de la contrôler. Elle devrait déjà être dehors à parcourir les environs du manoir pour la retrouver, ou là-haut à chercher le passage secret, sans se préoccuper de sa propre fatigue, ou de son propre état. Là, dans cette salle de bain, elle ne pensait plus en flic, et s'en voulait terriblement de ne pas être capable de contrôler ses émotions.
Les secours avaient mis une éternité à arriver. Avec la tempête, bon nombre de routes étaient inaccessibles à cause de branches d'arbres ou même de troncs qui barraient le passage. A d'autres endroits, c'étaient les eaux des marécages qui avaient gonflé sous l'effet du déluge, et inondaient des pans entiers de routes et de chemins. Mais ils avaient fini par rejoindre le manoir Tudor où tous venaient de vivre une soirée apocalyptique. Les ambulanciers s'étaient précipités au deuxième étage, où Eleanor, malgré les efforts incessants de Rick et Kate, avait fini par perdre conscience. Kate avait pu retirer sa main de la blessure, et un secouriste avait pris le relais. Eleanor avait perdu beaucoup de sang, et l'ambulance repartit le plus vite possible vers l'hôpital de Barnstable.
Dans le même temps, le lieutenant Novak était arrivé, accompagné d'une armada de policiers. Au total, une vingtaine d'hommes se lancèrent à l'assaut des jardins et des abords du manoir. La pluie avait fini par cesser, et le vent s'apaisait, mais soufflait toujours en bourrasques régulières, qui à tout moment, menaçaient de faire céder une branche mettant en danger la vie des policiers qui s'acharnaient à retrouver la piste d'Amy. A l'intérieur, la chambre d'Eleanor avait été prise d'assaut par des officiers et des experts scientifiques, de même que l'aile Est. Au rez-de-chaussée, Novak et Gates tentaient de coordonner les opérations, tout en calmant les angoisses de la famille éplorée. Violet, assise dans un fauteuil, face à la cheminée, s'était recroquevillée sur elle-même, tremblante, le visage baigné de larmes. Elle avait expliqué qu'Amy avait trop peur de s'endormir à cause du bruit du vent qui l'effrayait. Elle avait décidé de redescendre au grand salon avec elle, mais dans le couloir, elles étaient tombées sur un homme qui sortait de son bureau, muni d'un revolver et d'une lampe-torche. Elle en avait fait la description à Novak. Et il n'y avait aucun doute. Il s'agissait de Jack Mustard. Il s'était jeté sur Amy qui avait hurlé, et l'avait menacée, elle, de la tuer si elle tentait de le suivre. Elle avait tenté de le rattraper, et il avait tiré, ne la touchant pas, fort heureusement, avant de s'enfuir dans les travaux de l'aile Est. Depuis qu'elle avait raconté la tragédie qu'elle venait de vivre, Violet était prostrée, refusant de parler à quiconque. Elle n'acceptait que la présence aimante de Spencer qui, assis près d'elle, avait glissé sa main dans la sienne pour ne plus la lâcher. Lui-aussi, sous le choc, ne disait plus un mot, le visage marqué par l'angoisse. Philip tournait en rond, pétri d'inquiétude, s'énervant après les policiers, les exhortant de se dépêcher de retrouver sa petite fille. Margareth, effondrée, était assise à la table, en larmes, auprès de Savannah et Wyatt, qui tentaient de ne pas perdre la face, dans toute cette agitation affolante.
Le lieutenant Novak était décontenancé par toute cette histoire, et sous pression au milieu de cette famille morte d'angoisse. Ils avaient cherché Jack Mustard pendant des heures, alors qu'il devait être planqué quelque part dans le manoir à attendre d'agir. Mais que cherchait-il ? Pourquoi avoir tiré sur Eleanor ? Pourquoi avoir enlevé Amy ? Il n'arrivait pas à y voir clair, et était débordé par l'urgence de la situation. Il fallait retrouver Amy au plus vite. Mais comment la retrouver ? Ses hommes avaient fait des recherches sur Jack Mustard, mais mis à part son domicile, son travail, et son bateau, il n'y avait guère d'autre piste pour le retrouver. Persuadé qu'il s'était encore introduit ici par des tunnels secrets, Novak avait envoyé plusieurs hommes passer les salles en travaux au peigne fin. Cet homme ne pouvait pas s'être évaporé dans la nature comme ça avec une gamine de trois ans dans les bras et la tempête qui faisait rage.
Rick avait accompagné Kate se changer et se laver, histoire de s'éloigner quelques minutes des turpitudes dans lesquelles était plongé le manoir, et de pouvoir réfléchir au calme. Il leur était impossible de se concentrer au milieu des pleurs des uns, des exhortations et supplications des autres, des aller-et-venues des flics dans ce qui ressemblait à un grand bazar général. La police locale n'avait pas l'habitude de gérer pareille affaire, et la désorganisation totale qui régnait au rez-de-chaussée risquait de peser lourd sur la suite.
Entendant l'eau couler depuis un moment déjà, Rick rejoignit sa femme dans la salle de bain.
- Kate, ça va ? s'inquiéta-t-il, en la voyant presque figée devant le miroir.
- Oui … je … réfléchissais, répondit-elle, en éteignant l'eau, sans cesser de fixer son reflet.
Il vint se caler dans son dos, posant sa main valide sur sa hanche, et à son tour, contempla son visage dans le miroir. Il la connaissait par cœur, et lisait dans son regard un certain malaise qu'il n'arrivait pas à décrypter. Elle était fatiguée, il le voyait, angoissée aussi, mais il y avait autre chose.
- Rick, je suis épuisée …, fit-elle sans décrocher ses yeux de leur reflet.
- Oui, je sais, répondit-il en déposant un baiser sur sa tempe.
- Amy a été enlevée, Eleanor est entre la vie et la mort …, et moi je suis là à me dire que je n'en peux plus, constata-t-elle, les yeux se remplissant de larmes.
- Kate … évidemment tu es épuisée …, tu te rends compte de ce que tu as vécu depuis quatre jours ?
- Je sais, mais … avant j'aurais passé la nuit à arpenter les jardins et les environs à la recherche d'Amy, et maintenant, même si je le voulais, je n'en aurais pas la force. Je devrais être dehors à chercher, ou dans ces travaux pour trouver un accès.
- Tu es enceinte, Kate, affirma-il, comme pour lui rappeler l'évidence.
- Je n'aime pas me sentir …. faible …. impuissante, comme ça. Ce n'est … pas moi.
Il vit une larme couler sur sa joue dans le miroir, et sentit l'émotion la submerger.
- Viens-là, fit-il doucement, en l'amenant à se retourner pour la serrer contre lui.
Elle posa sa tête dans son cou, et il sentit qu'elle ne retenait pas ses larmes. Il caressa tendrement son dos, pour tenter de la réconforter.
- Elle est si petite … et il y a la tempête …, et ce détraqué, il nous a laissés pour morts. Alors Amy … Et …, murmura-t-elle doucement.
Il déposa un baiser sur ses cheveux, avant de glisser les doigts sous son menton pour la faire lever doucement la tête vers lui. Il plongea ses yeux dans les siens, encore pleins de larmes.
- On va la retrouver, Kate, assura-t-il calmement.
- Je ne pleure pas d'habitude, fit-elle, j'ai déjà vécu des enlèvements d'enfant, et même pire. Et …
- Tu as le droit de pleurer, sourit-il. Le lieutenant Beckett a le droit de pleurer, ne serait-ce que pour avoir le plaisir d'être consolée par son cher mari.
Elle esquissa un sourire, tandis qu'il essuyait ses larmes du bout des doigts.
- Tu sais pourquoi tu pleures ? fit-il tendrement.
- Je deviens trop sensible, répondit-elle comme une évidence.
- Oui et non. Tu deviens surtout une maman. Et Bébé, même s'il n'est pour l'instant qu'un petit têtard, comme tu dis, use déjà de son pouvoir sur toi, te rappelant sans cesse son existence. Et puis … les hormones …
Elle soupira, ce qui le fit sourire.
- Je sais, tu ne veux pas l'entendre. Mais ton corps change, pour mon plus grand plaisir d'ailleurs. Tes émotions sont décuplées, et les hormones n'y sont pas pour rien. Alors tu es épuisée, c'est normal. Tu pleures et t'angoisses parce qu'une petite fille de trois ans a disparu, c'est normal. Tu ne te rues pas au milieu d'une tempête pour la sauver : et alors ?
- Mais je suis flic, Rick … je ne devrais pas m'encombrer de toutes ces émotions et … je n'ai jamais …
- Tu es femme avant d'être flic. Et là, maintenant, c'est ton instinct maternel qui parle. Tu ne peux pas lutter contre ça. Tu protèges ton propre enfant. Qui peut te blâmer pour ça ? Personne. Alors, ne te blâme pas toi-même.
Elle savait qu'il avait raison, comme souvent, mais avait du mal à s'habituer à cette nouvelle réalité, elle qui, souvent, fonçait tête baissée. Plus la grossesse avançait, plus elle avait l'impression qu'être flic et être mère étaient incompatibles. Elle ne voulait pas avoir à choisir.
- Tu n'as pas l'air convaincue, sourit-il, voyant son air toujours un peu dépité.
Elle le regarda avec tendresse, esquissant un sourire, et vint poser doucement ses lèvres sur la sienne. Il caressa délicatement sa joue, en lui rendant son baiser.
- Si, tu as raison ..., répondit-elle.
- Mais ?
- Pas de « mais ». Allez, il faut qu'on retrouve Amy, lança-t-elle en rejoignant la chambre, tentant de remiser de côté ses interrogations.
Rick sentit qu'il y avait toujours quelque chose qui tracassait sa femme, et qu'il faudrait, quand tout cela serait fini, qu'ils en discutent plus posément. Ce soir, il venait de comprendre ce qui la perturbait, et qu'il n'avait pas vu jusque-là.
Cape Cod, au même moment.
Jack, la petite toujours dans les bras, n'allait pas tarder à atteindre la sortie du tunnel. Tout en avançant, il ne cessait de réfléchir, n'arrivant pas à chasser de son esprit l'image d'Eleanor blessée. Il était forcé de reconnaître qu'il se faisait du souci pour elle. Elle l'avait provoqué en lui demandant s'il était amoureux d'elle. Peut-être l'était-il plus qu'il ne voulait l'admettre. Mais il ne pouvait pas faire de choix. Ce trésor, c'était son rêve de gosse. Et avec elle, Oliver, et Emily, ils avaient grandi en s'imaginant le trouver un jour. Quand il y réfléchissait, il ne comprenait pas vraiment pourquoi il était ainsi obsédé par ce trésor. Ce n'était pas juste l'appât du gain. Il imaginait, bien-sûr, y trouver une fortune colossale, et partir refaire sa vie, de l'or plein les poches. Mais il y avait autre chose dans cette quête obsessionnelle, quelque chose de l'ordre de l'amitié indéfectible qui le liait à Oliver.
Au moins avec Oliver, tout était simple et limpide, depuis toujours. Dans leur petit duo, depuis qu'ils étaient gamins, Oliver était la tête pensante, et lui l'exécutant. Oliver avait décrypté les énigmes, lui était allé chercher les indices. Il était habile pour se faufiler en douce, échapper aux regards, se tapir dans l'ombre, attendre des heures le moment d'agir. Oliver lui réfléchissait, et, dans son costume de révérend, personne n'avait le moindre soupçon quant à sa bonne foi. Violet Tudor ne s'était jamais étonnée que le gentil révérend Oliver vienne glaner des informations régulièrement. Depuis qu'ils avaient compris que l'élément ultime se trouvait dans le coffre de Philip Tudor, tous les dimanches, après l'office qu'il célébrait, Oliver discutait avec les Tudor, captant des bribes d'informations sur leur emploi du temps. Leur plan avait toujours été infaillible, jusqu'au soir, où Oliver avait tenu absolument à l'accompagner sur le terrain. Ils devaient chronométrer les temps de parcours des différents souterrains d'accès et passages secrets du manoir afin de préparer l'intrusion qui les mènerait au coffre de Philip. Ils s'étaient réparti la tâche, et quand Oliver avait déboulé du passage secret reliant le bureau de Violet au troisième étage, à la bibliothèque au deuxième, il s'était retrouvé nez à nez avec Margareth Tudor. C'était la semaine dernière. Oliver lui avait raconté l'effroi de la maîtresse de maison, qui avait failli avoir une attaque en voyant les étagères bouger, et le révérend apparaître sur le seuil du passage. Il avait bien tenté de s'expliquer posément, racontant qu'il cherchait le trésor dans le tunnel, rien de plus. Mais Margareth avait parlé d'intrusion, de prévenir la police. Révérend ou pas, elle ne voyait pas de différence. Elle s'était énervée, et la scène avait été houleuse. Si elle prévenait la police, c'en était fini de sa réputation, de sa vie même, de leur quête du trésor. Mais Oliver ne manquait pas de moyens de persuasion, et heureusement pour eux, il avait fini par conclure un arrangement avec Margareth. Malheureusement, rien ne s'était passé comme prévu par la suite avec Joshua. Jack avait assez dit à Oliver qu'il aurait dû le laisser faire, car il n'était vraiment pas doué pour le passage à l'action. Mais Oliver ne voulait pas que Margareth sache qu'ils étaient deux à être impliqués dans cette histoire de trésor. Il s'était donc chargé de l'affaire Joshua, et les choses, comme c'était prévisible, avaient mal tourné. Maintenant, c'était lui qui avait un peu dérogé au plan ce soir. Il y avait Eleanor, certes, mais surtout la gamine dont il s'était encombré. Sur le coup, il n'avait pas trop réfléchi. Il était tombé dans le couloir sur Violet, qui ne le connaissait pas, mais allait facilement le décrire aux flics. Il faut dire qu'il avait un physique qui ne passait pas inaperçu, vu sa corpulence, sa barbe foisonnante aussi dont ne manquait pas de se souvenir les gens. La fillette était là à le regarder comme s'il était un fantôme sorti de nulle part. Deux secondes avaient suffi pour qu'il se dise qu'elle pourrait lui être utile par la suite. Il n'imaginait pas les flics remonter jusqu'à lui. Avec les marécages, la tempête, son bateau planqué derrière les falaises, jamais ils ne pourraient l'empêcher de s'enfuir à temps. Mais cette petite était une garantie supplémentaire. Au cas où. Sauf qu'Oliver n'allait pas apprécier. Il allait même devenir fou. Il lui avait bien dit de s'en tenir au plan.
Oliver était un révérend à part entière. Il l'avait toujours été ou presque. Déjà gamin, il le raisonnait toujours pour l'empêcher de faire des bêtises. Il penchait nettement du côté du bien et de la loi, alors que lui avait toujours été attiré par le côté plus sombre des choses. C'était tout le paradoxe de leur amitié, profonde et sincère. Le voyou et l'homme de Dieu. Mais Oliver n'était pas un ange pour autant. Il se considérait lui-même comme un révérend de son temps, et avait tendance à interpréter un peu les Evangiles à sa façon. Il lui était arrivé de se bagarrer, mais toujours pour protéger Jack lorsque celui-ci s'était retrouvé dans le pétrin. Il lui était arrivé de mentir, y compris à la police, mais toujours pour protéger Jack. Il était de ces religieux qui pensent que l'homme, révérend ou non, est faillible. Cela ne l'empêchait pas d'accomplir son sacerdoce avec dévouement au sein de sa communauté, et de délivrer à tous le message de Dieu tel qu'il se devait d'être respecté. Mais deux choses pouvaient l'amener à se détourner du droit chemin : lui, son éternel ami, pour lequel il aurait vendu son âme au diable, et le trésor, son rêve de gosse qui devenait réalité.
Jack s'arrêta quelques secondes au milieu du tunnel qui rétrécissait à cet endroit-là. Il posa Amy sur le sol froid et humide. Elle leva vers lui des yeux interrogateurs.
- On va où ? demanda-t-elle, de moins en moins effrayée.
- Oh ! Mais tu parles ! s'exclama-t-il
- On va où ?
- On va faire un tour dehors, se contenta-t-il de répondre.
- Tu es un fantôme ? fit la fillette, en le regardant presque admirative.
- Un fantôme ? J'ai l'air d'un fantôme ? fit-il avec un sourire.
- Je ne sais pas.
- Je suis peut-être un fantôme alors. Allez marche ! lança-t-il en la faisant passer devant lui, éclairant le passage de sa lampe.
- J'ai peur. C'est tout noir.
- Ce n'est pas noir. Il y a ma lumière.
- C'est noir quand même. Je veux maman.
- Tu verras ta maman après. Allez marche.
La fillette avança prudemment, regardant partout autour d'elle avec méfiance : les murs de pierre, les gouttelettes d'eau qui tombaient du plafond, et surtout l'obscurité qui les enveloppait, elle, et cet homme qui n'avait pas l'air trop méchant. Le monsieur était peut-être le fantôme dont Spencer lui avait parlé. Il lui avait bien dit que les vrais fantômes ne portaient pas du tout de draps blancs comme dans ses livres d'images. Les fantômes nous ressemblaient. Elle était contente de le voir enfin, parce que tout le monde disait que les fantômes n'existaient pas. C'est pour ça que sa maman avait crié très fort dans le couloir quand elle avait vu le fantôme. Elle avait eu peur de lui. Elle-aussi avait eu peur, surtout d'entendre sa maman crier comme ça, alors elle avait pleuré. Spencer lui avait dit que les fantômes vivaient cachés. C'est pour ça qu'il l'emmenait par ce drôle d'endroit tout noir et tout froid. Spencer disait aussi que les fantômes n'étaient pas méchants. Ils venaient juste voir ce qui se passaient sur terre parce qu'ils s'ennuyaient dans leur monde. Peut-être que ce fantôme-là voulait juste jouer avec elle parce qu'il s'ennuyait.
Petit salon, aux environs de minuit.
Gates, Beckett et Castle s'étaient installés dans le petit salon pour se concentrer sur leur piste : la quête du trésor. Le lieutenant Novak le leur avait demandé. Ses hommes étaient encore en train de chercher l'accès au manoir qu'avait pu emprunter Jack Mustard, partant de l'idée qu'en suivant ce passage secret, ils retrouveraient sa piste. Mais pour l'instant, les pierres et les murs de l'aile Est n'avaient pas livré leurs secrets. Tous les couloirs étaient plongés dans l'obscurité, et le courant n'avait pu être rétabli, tous les fils du disjoncteur ayant été sectionnés. La recherche du passage secret s'avérait donc délicate. Au rez-de-chaussée, l'officier Ramirez enchaînait les appels aux capitaineries de tous les ports de la presqu'île, tentant de localiser l'endroit où mouillait le bateau de Jack. Une équipe était également en planque à son domicile, même s'il y avait peu de chance qu'il s'y présente, et deux hommes étaient immédiatement allés trouver le révérend Oliver pour lui demander où aurait pu se trouver son ami. Mais Oliver leur avait affirmé qu'il n'avait pas vu Jack depuis bien longtemps et ignorait les endroits qu'il fréquentait. Au poste, à Brewster, d'autres hommes épluchaient la liste de tous les anciens comparses de Jack Mustard, qui s'avérait avoir un casier judiciaire bien rempli. La plupart des affaires remontaient à plusieurs années, et concernaient surtout des bagarres de rue, mais aussi des cambriolages. Il avait effectué quelques séjours en prison, et la plupart de ses complices étaient, comme lui, des petits voyous, pour beaucoup rangés des affaires depuis longtemps.
Dès que Novak était arrivé, Beckett l'avait informé qu'Eleanor leur avait soufflé le nom de « Jack » avant de s'évanouir. Philip ne s'était pas étonné qu'elle connaisse Jack, car il était arrivé à deux ou trois reprises que son employé passe au manoir pour apporter des nouveaux produits à base de cranberries, afin de les faire goûter par les hôtes. Miss Peacok l'avait donc déjà rencontré. Mais ce qui intriguait les enquêteurs, c'est la raison pour laquelle il avait tiré sur elle. Un tir à bout portant, étant donné les traces de poudre. Au vu du positionnement de la blessure, et de l'angle de tir, celui-ci avait pu être involontaire, résultant par exemple d'une altercation. Dans tous les cas, il semblait évident à tout le monde que la cuisinière entretenait un rapport personnel étroit avec Jack Mustard, et qu'elle le connaissait au-delà de ses quelques visites professionnelles au manoir. En croisant leurs casiers judiciaires, et leurs parcours, ils ne constatèrent aucun recoupement. Ils n'avaient jamais été arrêtés pour les mêmes affaires, et aucun n'apparaissait à aucun moment dans le casier judiciaire de l'autre. Leur seul point commun semblait être le quartier d'East Boston où tous les deux avaient vécu. Philip expliqua qu'Eleanor était une femme pleine de vie et sortait régulièrement le samedi soir faire la fête. Peut-être avait-elle tout simplement rencontré Jack lors d'une de ses soirées. Mais personne ne s'expliquait pourquoi il serait venu ici s'en prendre à elle. A l'hôpital de Barnastable, elle était au bloc opératoire. A priori, ses jours n'étaient plus en danger, mais il faudrait attendre quelques heures avant qu'elle soit en mesure de leur en apprendre davantage. Et ils ne disposaient pas de quelques heures pour retrouver Amy. Il fallait agir au plus vite. Les équipes cynophiles avaient de nouveau été appelées, mais avec la pluie et l'humidité, les chiens peinaient à repérer la moindre piste. Face à toutes ces incertitudes et l'urgence de la situation, Novak avait demandé à ses collègues new-yorkais de suivre la piste du trésor. Il fallait trouver ce que Jack Mustard était venu chercher ici. Son objectif n'était pas d'enlever Amy. Il était arrivé jusqu'au deuxième étage, où, apparemment, il avait dû agresser Eleanor, avant de tenter de prendre la fuite, enlevant Amy, sans doute pour s'assurer une monnaie d'échange au cas où les choses tourneraient mal pour lui. Trouver ce qu'il était venu chercher, et par conséquent l'étape suivante de la chasse au trésor, pourrait les aider à retrouver Amy.
Pour Kate et Rick, Jack Mustard était certainement venu au manoir récupérer un indice important, peut-être le dernier, vu son extrême prise de risque. Ce n'était pas rien de pénétrer dans un bâtiment où se trouvaient des flics, qu'en plus on avait déjà agressés, en étant soi-même recherché par toutes les polices de la région. Cette attitude coïncidait avec son obsession pour le trésor. Peut-être s'agissait-il d'un message à trouver sur un mur, dans une pièce quelconque, ou d'un objet à analyser, ou à dérober. Ils en étaient bloqués aux trois phares portant les noms des filles de William Brewster, ce qui n'avait aucun lien direct avec le manoir, et les en éloignait même. Ils ignoraient par conséquent combien d'étapes les séparaient de la phase ultime, celle où, peut-être, Jack Mustard était déjà parvenu.
Rick avait déplié la carte de la presqu'île de Cape Cod sur la table du petit salon, et faisait courir la lumière de sa lampe-torche sur le papier pour localiser les trois phares.
- Ici, « Amour sincère », fit Kate, en entourant au marqueur le phare.
- Et là, « Patience » et « Crainte », ajouta-t-il.
- Et maintenant, que fait-on ? demanda Gates, perplexe.
- Il y a deux possibilités. Soit il y a un indice dans chacun des phares et il faut rassembler les trois pour découvrir l'étape suivante, expliqua Rick.
- Ça va prendre des heures d'aller inspecter chacun des phares, constata Kate, et en plus je ne pense pas que ce soit la solution. Quand on était coincés dans le phare, on a suffisamment observé les murs et on n'a rien vu de particulier.
- Donc possibilité numéro deux : une petite triangulation s'impose …, répondit Rick, en traçant des traits entre les phares.
Ils scrutèrent l'espace délimité au sein du triangle. La zone couvrait plusieurs kilomètres carrés, principalement des marais salés et des plantations de cranberries, au sein desquels on trouvait aussi quelques villas isolées. Il n'y avait aucun bâtiment remarquable, aucune ruine, ou autre construction dans ce périmètre qui puisse être assez ancien pour qu'une énigme ait pu y être dissimulée au 17ème siècle.
Chapitre 31
Petit salon, aux environs de minuit.
Penchés depuis quelques minutes au-dessus de la carte de Cape Cod, tous les trois étudiaient le moindre centimètre carré de l'espace délimité par les trois phares, afin d'y trouver une piste.
- Qu'est-ce que c'est Paxunet ? Là, demanda Kate en montrant du doigt un minuscule petit carré noir sur la carte accompagné de ce nom écrit en italique.
- C'était un village indien, le premier colonisé par les pères pèlerins au 17ème siècle, expliqua Rick. Mais il n'y a plus rien du tout, là-bas, même pas une ruine.
- Pourquoi il y a ce petit carré noir alors ? Il doit y avoir quelque chose, fit remarquer Gates.
- C'est pour ainsi dire pile au milieu du triangle, ajouta Kate.
- Je n'en sais rien. Je vais chercher le bouquin de Violet, fit Rick en quittant précipitamment le salon.
Il réapparut deux minutes plus tard, son précieux livre à la main.
- Je sais ce qu'i Paxunet. William Brewster y a enterré sa fille Wrestling, décédée en 1637.
- Combien avait-il donc d'enfants ? s'étonna Gates, perplexe.
- Six. Mais seuls cinq ont vécu jusqu'à l'âge adulte.
- Eh bien, on n'a pas fini s'il les a enterrés à tous les bouts de la presqu'île …, soupira Gates.
- Il y a donc une tombe là-bas perdue en pleine nature au milieu des marécages, résuma Kate.
- Oui, probablement. Ce n'est pas un hasard, vu l'endroit, ajouta Rick.
- Je vais demander à Novak s'il peut envoyer des gars là-bas, lâcha Gates.
- Vous croyez qu'ils vont réussir à trouver une tombe vieille de près de quatre cent ans au milieu des marécages, avec la nuit et la tempête ? fit remarquer Beckett, sceptique.
- Et parvenir à y lire un message codé …, ajouta Rick.
- Vous avez une meilleure solution, Lieutenant Beckett ? demanda Gates, un brin agacée.
- Non, désolée … enfin, je ne sais pas. Trouver ce qu'il cherchait ici peut-être.
- Si on sautait l'étape de la tombe de Wrestling, et toutes les autres potentielles, pour arriver directement à l'étape finale, qui nous mènera à Jack Mustard, suggéra Rick.
- Et comment fait-on Monsieur Castle ? demanda Gates sur un ton sec.
- Euh … eh bien … on …, balbutia-t-il.
- S'il y a des étapes, c'est qu'elles servent à quelque chose, non ? fit remarquer Gates, sarcastique.
- En théorie, oui. Mais ce gars, William Brewster, il a imaginé son énigme au 17ème siècle. Avec nos moyens actuels, et nos cerveaux sûrement bien plus performants que le sien ne l'était, on peut peut-être y parvenir, expliqua-t-il.
- Très bien. Moi, je vais voir Novak. Et vous, vous réfléchissez tous les deux. Faites votre truc là …
Ils lui lancèrent des yeux interrogateurs.
- Oui, vous savez, connectez vos cerveaux si performants, et trouvez-nous une piste fiable ! lança Gates, sur un ton un peu ironique.
- Capitaine … ce n'est pas si simple …
- Dépêchez-vous donc, je vais prévenir Novak, fit le Capitaine en quittant le petit salon.
Kate et Rick se laissèrent tomber assis dans les fauteuils, tentant de se concentrer, et d'imaginer toutes les solutions possibles.
- Bon, il faut procéder méthodiquement, commença Kate. Où est-ce qu'il y a des vieux murs dans ce manoir où quelque chose pourrait avoir été gravé dans la pierre ?
- Euh … partout …, constata Rick, perplexe.
- On peut éliminer la cave, il y avait déjà un indice là-bas. Cacher deux indices au même endroit, ce serait stupide.
- Jack connaît par cœur le manoir, le révérend Oliver nous l'a dit, continua Rick. Donc on peut supposer que s'il y avait eu quelque chose gravé sur un mur, depuis le temps, Jack en aurait déjà eu connaissance.
- Oui, il est obsédé par le trésor, donc il a déjà dû scruter la moindre pierre ici des centaines de fois depuis qu'il est gamin. Il n'est donc pas venu pour ça, résuma Kate.
- Il avait une mini-caméra. Que pouvait-il observer ? demanda Rick, réfléchissant lui-même.
Chacun semblait se creuser la tête, peinant à trouver une solution.
- Il matait peut-être Eleanor, suggéra Rick. Ou alors ils s'envoyaient en l'air dans la chambre d'Eleanor, et ils se filmaient … pour … euh … garder un souvenir impérissable.
Dans la pénombre, seulement éclairée par la lueur de la lampe-torche, il voyait à peine Kate, mais cela suffit à ce qu'il reconnaisse l'air exaspéré qu'elle avait pris, au vu de cette suggestion qui lui semblait bien évidemment ridicule.
- Cette explication n'a aucun rapport avec le trésor, sourit Kate, et en plus, pourquoi aurait-il planqué la caméra dans l'aile Est s'il s'agissait juste de filmer une partie de jambes en l'air ? Il aurait pu la laisser sans risque dans la chambre d'Eleanor.
- Sans risque … sans risque … Il n'avait peut-être pas envie que quelqu'un tombe dessus. Je te rappelle qu'ici, il y a des fouineurs un peu partout. Et puis tu te souviens comment on a paniqué quand on s'est filmé dans le canapé, et que tu m'as …
- Je me souviens, le coupa-t-elle avec un petit sourire, mais on s'éloigne du sujet-là non ?
- Un peu … mais c'est toi qui …
- Bon, oublie cette histoire de sexe cam. On ne sait même pas si Eleanor était sa maîtresse ou sa petite copine, ou quoi que ce soit d'autre d'ailleurs.
Ils se replongèrent dans leurs réflexions.
- Une caméra comme celle qu'il avait, c'est fixe, constata Rick, il ne filmait qu'un point précis. Il surveillait une pièce, ou un objet. Pas quelqu'un à mon avis.
- La caméra n'était plus en place, puisqu'on l'a retrouvée dans sa planque, ajouta Kate.
- Peut-être ne l'avait-il même pas utilisée, fit remarquer Rick.
- Je pense que si. Il a dû filmer ce qui l'intéressait, récupérer une information, puis retirer la caméra pour ne pas prendre de risque.
- Et comme il n'a pas l'air super précautionneux non plus, il l'a laissée traîner là-haut.
-Peut-être qu'il surveillait un objet, celui qu'il devait prendre, et observait les aller-et-venues autour pour savoir quel était le moment adéquat pour le voler, suggéra Kate.
- Il n'y a rien d'assez vieux dans ce manoir pour avoir existé à l'époque de William Brewster.
- Sauf l'armure en pied, mais c'est Philip qui l'a apportée. Tout le reste est très moderne, fit remarquer Kate.
- Je ne crois pas qu'il cherchait à savoir quel était le moment adéquat pour voler quelque chose, car il a agi sous le coup d'une opportunité, la tempête, l'obscurité. Il a coupé le courant, expliqua Rick. Il n'avait pas besoin d'avoir surveillé avant avec une caméra pour agir de la sorte.
- Quand on surveille, on cherche à obtenir une information …
Ils réfléchirent quelques secondes encore.
- Le code ! lancèrent-ils d'une seule et même voix, en se tournant l'un vers l'autre.
Ils esquissèrent un sourire, sans se quitter des yeux, constatant que, comme Gates le leur avait demandé, une fois de plus leurs cerveaux s'étaient connectés tout naturellement.
- Il a pu placer une caméra dans la chambre de Philip pour obtenir le code, reprit Rick.
- Et le lien avec Eleanor s'éclaire. Elle a dû l'aider, c'est peut-être même elle qui a placé la caméra. Elle avait un accès facile à la pièce, expliqua Kate.
- Sauf qu'au moment de passer à l'acte, elle s'est rappelé qu'elle était clean depuis dix ans, et a voulu tout arrêter, continua Rick.
- Ils se disputent, et un coup part …
- Mais d'après Philip, le coffre ne contient que les bijoux de Margareth, de peu de valeur, et « pas grand-chose » d'autre, fit remarquer Rick.
- Mais ce « pas grand-chose » pour lui, c'est peut-être « beaucoup » pour quelqu'un d'autre, suggéra Kate, d'un air satisfait.
Chambre de Philip et Margareth Tudor, minuit.
Philip, debout devant son coffre ouvert, se creusait la tête. Il était là depuis cinq minutes à chercher ce qui aurait pu disparaître de son coffre. Et il ne trouvait pas. Kate commençait à s'impatienter, tandis que Rick tournait nerveusement en rond dans la chambre. Quand ils étaient entrés dans la pièce, le coffre était fermé. Mais le système d'encodage et son minuteur indiquaient que le coffre avait été ouvert à 21h42. Quelqu'un qui n'y était pas autorisé avait donc farfouillé dans ce coffre, puisque seul Philip, dans cette demeure, avait connaissance du code. Quelque chose avait donc forcément était dérobé, probablement par Jack Mustard.
- Philip …, réfléchissez bon sang ! s'énerva Kate, commençant à hausser le ton. On doit trouver ce qu'il a pris pour retrouver Amy.
- Je sais, balbutia-t-il, mais …
- Comment peut-on ne pas savoir ce qu'on a au coffre ? s'étonna Rick. J'ai un coffre, je sais ce qui s'y trouve !
- Tout ce dont je me souviens est encore là.
- Sortez tout, dépêchez-vous, lui ordonna Kate.
Philip, tremblant, s'exécuta. Il sortit plusieurs écrins à bijoux, qu'ils avaient déjà vérifiés un par un, mais ils revérifièrent une fois de plus. Puis des liasses de papier qui s'avéraient être une copie de son testament, des actes de propriété pour des biens mobiliers en Angleterre, et aussi celui du manoir Tudor. Le coffre était maintenant vide. Rick plaqua sa main à l'intérieur sur toutes les parois, pour s'assurer que tout avait bien été sorti. Pendant ce temps-là, Kate feuilletait un par un les documents que Philip venait d'extraire du coffre, quand une vieille enveloppe, écornée et froissée, tomba d'entre deux feuilles de papier. Kate la ramassa pour constater qu'elle était vide, mais il y avait écrit dessus au stylo bleu : « William Brewster, patriarche des Pèlerins et leur ancien dirigeant 1609–1644 ».
- C'est quoi cette enveloppe ? demanda Kate.
- C'est juste un vieux truc que m'ont donné les anciens propriétaires, répondit-il.
- Qu'y avait-il à l'intérieur ? demanda Rick.
- Je ne sais plus trop, fit-il en réfléchissant.
- Vous le faites exprès Philip ou vous êtes sénile ? s'agaça Rick.
- Non … mais ils m'ont donné ça le jour où ils m'ont remis les clés. Ça remonte à dix ans. J'ai à peine regardé. C'était une sorte de vieille pièce rouillée.
- Pourquoi vous ont-ils donné ça ? fit Kate.
- Parce que les propriétaires précédents le leur avaient donné. Cela faisait partie de la tradition du manoir.
- A quoi ça servait ?
- Je ne sais pas. C'était juste une vieille pièce. Je ne l'ai vue que ce jour-là. J'ai rangé l'enveloppe au coffre avec les actes de propriété, pour pouvoir un jour la transmettre à quelqu'un si jamais j'étais amené à vendre le manoir, expliqua-t-il.
- Comment était cette pièce ? demanda Rick.
- Ce n'était pas vraiment une pièce.
- Il faut savoir, c'était une pièce ou non ? s'impatienta Kate.
- Non, mais ça y ressemblait. C'était en métal, et de l'épaisseur d'une pièce. Mais c'était un triangle, avec un trou au milieu.
- Qui a écrit ça sur l'enveloppe ?
- Je ne sais pas. Ce n'est pas moi, c'était déjà écrit quand ils me l'ont donnée.
Petit salon, minuit et demi.
Ils avaient laissé Philip Tudor rejoindre sa famille au rez-de-chaussée, maintenant convaincus que Jack Mustard s'était introduit ici pour dérober ce petit objet métallique ressemblant à une pièce de monnaie, qui s'avérait être associé à la légende du manoir, donc à William Brewster et à son trésor. Ils rejoignirent le petit salon, tout en approfondissant leur réflexion.
- Si Jack est venu récupérer cet objet, alors il en est à l'étape ultime. Ce truc doit être le sésame pour accéder au trésor, expliqua Rick.
- Mais ça ne nous dit pas où il est, soupira Kate en s'asseyant dans le fauteuil.
Ils étaient toujours plongés dans la pénombre, simplement éclairés par la lampe-torche que tenait Rick. D'ici, ils entendaient les aller-et-venues des policiers et des experts dans les couloirs. L'agitation semblait s'être apaisée, et maintenant tout le monde agissait avec davantage de calme et d'aplomb. Novak avait réussi, semble-t-il, à attribuer une mission à chacun. Mais les recherches n'en avançaient pas davantage pour autant.
- Cette phrase sur l'enveloppe. Ça ressemble à une épitaphe, constata Rick.
- Où se trouve la tombe de William Brewster ?
- A Plymouth. Il y a un monument dédié aux pères pèlerins, construit au début du XXème siècle, et les dépouilles de plusieurs d'entre eux y ont été transférées. Mais le trésor ne peut pas être là-bas. William Brewster l'a forcément planqué avant sa mort …, expliqua-t-il.
- A moins que son fantôme ne l'ait fait pour lui après son décès, fit Kate d'un air sérieux.
- Son fantôme ?
- Oui, son fantôme … Tu sais, celui qui vient venger le fait qu'il ait été assassiné par sa maîtresse ?
Rick la regarda avec des yeux étonnés. Un instant, il crut que subitement, elle avouait sa croyance dans les revenants, mais le sourire qui se dessina sur son visage, le ramena à la réalité.
- C'est très drôle, vraiment ! lança-t-il, réalisant qu'il s'était fait avoir.
- Oui ! fit-elle en riant. Tu aurais dû voir ta tête … tellement sidéré que je puisse croire aux fantômes.
- Forcément, avec ton scepticisme habituel. Enfin, je suis rassuré. Je préfère que tu n'y croies toujours pas, sinon une telle mutation pourrait vouloir dire qu'un démon aurait pris possession de ton corps … et ça ne me plairait pas du tout, ajouta-t-il avec un petit air taquin.
- Un démon ? sourit-elle.
- Oui … si tu étais possédée par un démon, ce serait embêtant, parce que …
- Inutile de m'expliquer ce qui arriverait, il n'y a pas de risque que je sois possédée par un démon un jour, le coupa-t-elle immédiatement, catégorique.
- Ne jamais dire jamais ! lança-t-il en riant, cherchant volontiers à la provoquer à son tour.
Elle sourit d'un air malgré tout un peu exaspéré, réalisant qu'elle n'aurait peut-être pas dû le lancer volontairement sur la piste du surnaturel, parce qu'une fois qu'il était parti dans cette voie, il devenait incontrôlable.
- Si on revenait au trésor ? proposa-t-elle, retrouvant son sérieux.
- Bonne idée.
- Bien. On élimine la théorie du fantôme. Donc le trésor n'est pas à Plymouth. Où est-il ?
- Gates a peut-être raison. Il nous manque au moins une étape intermédiaire. L'endroit où chercher devait être dans l'énigme précédente, constata Rick.
- Mais pourquoi y'a-t-il écrit cette sorte d'épitaphe sur l'enveloppe ? s'étonna Kate.
- Peut-être simplement pour informer le propriétaire suivant que cet objet métallique a un lien avec la tradition initiée par William Brewster, expliqua Rick.
La sonnerie du téléphone de Kate interrompit leurs réflexions.
- Beckett.
- Hey Beckett, fit Esposito à l'autre bout du fil.
- Espo, dis-moi que vous avez trouvé quelque chose concernant Jack Mustard ? demanda-t-elle aussitôt.
- Pas grand-chose non a priori, pourquoi ? répondit-il, surpris par l'empressement dans la voix de Beckett.
- Il s'est introduit ici il y a quelques heures. Il a enlevé la petite fille de Philip Tudor et tiré sur Eleanor Peacok, expliqua-t-elle.
- Ce gars monte en puissance …
- Et on n'a aucune piste, à part le trésor … mais là on bloque.
- Tout ce qu'on a trouvé c'est le lien entre Jack et Eleanor, expliqua Esposito. Ils se connaissent depuis des années. En 1989, Jack Mustard, Eleanor Peacok, Oliver Grant, et Emily Price se sont introduits par effraction dans le phare de Nauset, qui se trouve à environ trois kilomètres du manoir. Le propriétaire a porté plainte, mais ils étaient tous gamins. Ils avaient quatorze ou quinze ans et l'affaire n'a pas été portée à leurs casiers.
- Ils ont été interrogés à l'époque ?
Rick essayait de suivre le fil de la conversation de Kate, en observant chacune des mimiques de son visage.
- Oui, ils ont expliqué qu'ils étaient sur la piste d'un trésor. Il n'y avait de toute façon rien à voler dans ce phare qui était déjà désaffecté. Les flics ont pris ça pour un jeu de quelques gamins qui s'occupaient pendant leurs vacances.
- Ok. Castle, s'il te plaît, regarde dans ton livre s'il y a quelque chose sur le phare de Nauset.
- Ok, répondit Rick, en attrapant son livre, avant de commencer à le feuilleter rapidement sous la lumière de sa lampe-torche.
- Emily Price, vous avez fait une recherche sur cette fille ? reprit Kate à l'intention d'Esposito.
- Oui. C'est l'ex-femme d'Oliver Grant. Elle vit à Brewster.
- Le révérend est divorcé ? s'étonna Kate.
- Oui, et il a un fils. Mais a priori rien à signaler. Le révérend et son ex-femme sont clean, rien de particulier les concernant, expliqua Esposito.
- Ok, se contenta-t-elle de répondre, un peu déçue.
- On a autre chose, Beckett, à propos du jardinier cette fois, reprit Esposito.
Kate réalisa qu'avec tous les événements de la soirée, elle en avait oublié l'affaire Joshua Black, et son investigation sur Margareth Tudor.
- On a épluché sa boîte mail. Je te confirme qu'il n'y avait aucun échange de mails avec Margareth. Par contre, Joshua a reçu plusieurs mails d'un expéditeur inconnu. Et le contenu des mails est plutôt éloquent.
- Eloquent dans quel genre ?
- Je t'envoie ça, mais quelqu'un le menaçait, lui intimait de cesser de chercher sous peine de lui régler son compte. Il y a trois mails du même genre.
- Et vous ne savez pas qui a envoyé les mails ? s'étonna Kate.
- Pas encore. L'adresse mail de l'expéditeur est associée à des données fictives. Celui qui a envoyé ces mails a pris soin de dissimuler son identité. Tory travaille sur l'adresse IP, elle devrait trouver ce type.
- Joshua a répondu à ces mails ?
- Non. Mais il les a conservés dans sa boîte de réception. On vous prévient dès qu'on a du nouveau pour l'adresse IP.
- Ok. Merci Espo.
Kate raccrocha, et expliqua à Rick ce qu'avaient découvert les gars.
- Cette Emily Price sait peut-être quelque chose, constata-t-elle.
- Oui, répondit-il, toujours penché sur son livre. Ils étaient quatre copains, et c'est la seule dont on n'a pas entendu parler jusque-là.
Rick parcourait les pages qu'il n'avait pas encore lues le plus vite possible, adoptant sa méthode de lecture transversale, à la recherche d'une information sur le phare de Nauset.
- Si c'était une amie d'enfance, elle était sûrement encore en contact avec Eleanor, fit remarquer Kate.
- Je ne trouve rien sur le phare, je vais descendre parler à Violet. Elle doit savoir.
- Oui, et moi je vais suggérer à Novak d'envoyer quelqu'un interroger Emily Price.
Son livre dans une main, Rick lui emboîta le pas, alors que déjà elle avait attrapé la carte de Cape Cod et filait vers le couloir.
Au rez-de-chaussée, le lieutenant Novak était en grande discussion avec le Capitaine Gates, et le débat semblait houleux. Victoria Gates était toujours en train d'essayer de le convaincre d'envoyer des hommes trouver la tombe de Wrestling, la fille de William Brewster, argumentant au moyen d'histoires de phares et de triangulation. Mais Novak semblait plus que sceptique, et au moment où Kate et Rick firent leur entrée dans le grand salon, il lâcha un non catégorique, qui entraîna chez Gates un profond soupir d'agacement. Il n'avait pas les moyens d'envoyer des hommes crapahuter dans les marécages à la recherche d'une tombe vieille de plus de quatre cent ans, et préférait concentrer les efforts sur les souterrains et tunnels menant au manoir. Il voulait des preuves concrètes avant d'agir.
Tandis que Rick rejoignit Violet, toujours recroquevillée dans un fauteuil devant la cheminée, Kate expliqua à Gates et Novak qu'ils avaient découvert ce qui avait été dérobé dans le coffre de Philip Tudor. Elle enchaîna sur l'appel d'Esposito et leurs avancées, tant sur l'affaire Jack Mustard que sur l'affaire Joshua Black.
- Il faut interroger Emily Price. A ce stade, on ne peut négliger aucune piste, conclut Kate.
- Le révérend Oliver ne savait rien, mais vous pensez que son ex-femme sait quelque chose, fit Novak, sceptique.
- Le révérend Oliver ne nous dit sûrement pas tout, constata Kate.
- Il est révérend ! s'exclama Novak. Je le connais depuis des années. S'il savait où peut se planquer Mustard, il nous le dirait.
- Vous balanceriez votre ami d'enfance ? demanda Kate, volontairement provocatrice.
- Il l'a bien fait une première fois, répondit Novak, convaincu. C'est lui qui nous a lancé sur sa piste, je vous rappelle.
- Justement. Comme par hasard, il nous donne son nom, vous envoyez tous vos hommes le dénicher, et pendant ce temps-là, il n'y a plus personne ici. Et au même moment, qui s'introduit au manoir ? Jack Mustard !
- Vu comme ça …, reconnut-il, mais enfin … il est révérend bon sang !
- Je ne dis pas qu'il est impliqué. Je dis juste qu'il peut avoir protégé son ami d'une manière ou d'une autre.
- Beckett a raison, constata Victoria Gates. Il faut aller voir cette Emily Price. On n'a aucun moyen, pour l'instant, de faire parler le révérend Oliver.
- Ok, accepta Novak. Mais je suis obligé d'envoyer l'équipe qui est en planque devant chez Mustard. Je n'ai pas assez d'hommes.
- De toute façon, il ne va pas rentrer tranquillement chez lui avec la fillette qu'il vient d'enlever, fit remarquer Kate.
- Certes …, répondit Novak, en s'éloignant avec son téléphone.
Le lieutenant Novak avait l'impression d'avoir à gérer plus d'affaires criminelles en trois jours qu'il n'avait eu à en gérer ici depuis dix ans. Il savait bien que ses hommes, et lui-même d'ailleurs, manquaient d'expérience. Ils avaient bien fait un ou deux entrainements à des situations de crise ces dernières années, mais cela ne suffisait pas à affronter la crise lorsqu'elle survenait. Il se félicitait finalement que le Capitaine Gates et ses collègues soient là, car ils lui étaient d'une aide essentielle. Et ce soir, la vie d'une petite fille de trois ans était en jeu. Il n'y avait pas lieu de tergiverser. Toutes les suggestions étaient bonnes à prendre, à condition qu'il ait les moyens humains d'aller les vérifier.
